LA TANTE CECILE
La couronne des yieillards, dit l'Écriture, sont les enCans de leurs enfans.
L'abbé FlbuRT. — Mœurs des Israélites, livre XIV.
Cette jeune fille qu'un désespoir d'amour poussa vers le tombeau , qui ne dut la vie qu'au retour inespéré de son amant, devait sentir vivement la perte de sa mère ; cependant sa douleur si violente fut calmée après quelques jours. Les soins de la famille Faveletetles caresses de son époux parvinrent à sécher ses pleurs ; il ne lui resta plus au fond du cœur qu'un sentiment pénible et doux : il se trahissait de temps en temps par un soupir involontaire ou une larme qui venait mouiller sa paupière. Baptistine revint à Paris en habit de deuil, et bien souvent elle alla pleurer sur sa mère auprès de madame Huberdeau. Au bout d'un an, enfin, sa sérénité était tout-à-fait revenue ; il est vrai qu'alors un nouveau sentiment s'était emparé de son âme, et lui avait fait oublier le passé en lui offrant, dans "
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un avenir prochain , la plus douce des jouissances qu'il soit permis à une femme d'éprouver , la naissance de son premier enfant. Baptistine dans six mois devait être mère ; Fanchette ne l'ignorait pas, car Abel avait eu soin de l'en prévenir. De loin elle dirigeait la conduite de sa fille par les recommandations qu'elle faisait à son gendre. Abel, d'après le conseil de sa belle-mère , alla prier madame Uuberdeau de venir donner des soins à Baptistine, et de tenir son enfant sur les fonts de baptême. La couturière ne s'y refusa pas. Madame Favelct accoucha d'une fille ; et, malgré la volonté du parrain, qui voulait que sa filleule portât un joli nom, la petite demoiselle fut placée sous l'invocation de sainte Fanchette, qui ne figure pas sur le calendrier. Cédant aux désirs de sa femme, Abel avait fait appeler une nourrice dans sa maison; cet arrangement renversa les projets de Fanchette ; elle espérait que l'enfant serait mis en nourrice à Saint-Mandé ou aux envicons, et qu'elle pourrait au moins voir sa petite-fille; mais cette consolation lui fut encore refusée. Elle ne put accuser Abel, qui n'avait fait qu'obéir aux volontés de sa femme. Fidèle à sa promesse, le mari de Baptistine écrivait souvent à sa belle-mère; elle sut et les soins que l'on prodiguait à sa petite-fille , et le prompt rétablissement de l'accouchée; enfin les moindres détails lui. furent scrupuleusement racontés; la lecture de ces lettres et les fréquentes visites d'Abel accoutumèrent la bonne mère à ce pénible genre de vie auquel le sort l'avait condamnée.
— Si je pouvais seulement une fois voir ma pelîte-fille ! disait-elle un jour à son gendre, il me semble que je reviendrais avec plus de courage encore dans ma retraite I
Abel annonça alors à Fanchette que le surlendemain il sortirait avec la bonne et l'enfant, qui comptait déjà près ^ie trois ans. — Nous irons aux Tuileries, dans Tallcc des
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Feuillans ; vous pourrez voir ma fille. — Je Tembrasserai ! — Oui, nous resterons une heure ; j'aurai eu soin de retenir Baptistine à la maison : rien ne nous gênera. Ivre de joie, la bonne mère attendit avec impatience le moment où elle pourrait soulager son cœur en accablant de ses caresses Tenfant de Baptistine. Et quand le jour fut venu, quand elle quitta Saint-Mandè pour aller aux Tuileries, c'était pour elle comme un rendez-vous d'amour. Arrivée dans la grande allée, elle chercha d'un regard inquiet l'enfant et sa bonne; elle s'approcha de toutes les femmes qui tenaient dans leurs bras une petite fille à peu près de l'âge de la sienne ; son cœur bondissait de joie quand elle se disait: — C'est peut-être celle-là l — Mais la seule personne qui pût lui faire reconnaître son enfant ne paraissait pas; elle attendit tout le jour, et quand, le soir, le roulement du tambour et la ronde des gardes l'obligèrent à sortir du jardin, elle s'éloigna tristement.
— Gomme il m'a trompée I dit-elle.
Autant Fanchette avait mis d'empressement à venir au oendez-vous, autant elle mit de lenteur à reprendre la route de Saint-Mandé : elle craignait de n'avoir pas bien compris.
— Il me cherche peut-être! pensa-^t-elle. Et, espérant encore, elle se plaça à la porte de la grille principale pour voir sortir les retardataires; mais la nuit étant venue, elle pensa qu'on n'exposerait pas un si jeune enfant à la fraîcheur du soir , et elle se décida à retourner chez elle, non sans pleurer beaucoup de se voir oubliée. A son retour, on lui remit une lettre : elle était d'Abel Favelet; il s'excusait auprès de Fanchette, maison était venu lui apprendre que son père, dangereusement malade, le demandait au Havre ; il se hâtait d'écrire à sa belle-mère avant de monter en voilure, et lui promettait qu*à son retour il s'em-
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presserait de réaliser le projet qu*un obstacle imprévu avait fait manquer aujourd'hui.
— Ainsi, dit Fanchette après avoir lu, je ne recevrai plus de nouvelles; il faudra peut-être attendre long-temps avant de voir ma petite-fille; elle pourra être malade, mourir peut-être, et je n'en saurai rien. Non, je ne pourrais vivre ainsi; autant vaudrait être morte pour tout le monde, comme je le suis pour Baptistine.
Fanchette, durant quinze jours, forma et repoussa mille projets; enfin, trop inquiète sur le sort de ses enfans pour attendre le retour d'Abel, elle prit la résolution de retourner à Paris, et de prendre adroitement chez le portier de la maison d'Abel quelques informations sur ce qu'elle voulait savoir. Ou lui apprit que le père du jeune Favelet, toujours grièvement malade, retiendrait son fils au Havre pendant plusieurs mois ; quanta madame et à son enfant, ils jouissaient tous deux de la meilleure sanlé. Cependant la jeune mère avait bien du chagrin en ce moment, attendu que madame Huberdeau venait de céder son atelier à Tune de ses ouvrières, et qu^elle était partie, peu de jours après Abel, avec le projet de se fixer en province. Ainsi madame Favelet se trouvait absolument seule à Paris. Fanchette récompensa généreusement le bavardage du portier.
— Faut^-il dire à madame qu'une personne est venue prendre tous ces renseignemens? — Gardez-vous-en bien, répondit Fanchette ; avant peu madame Favelet aura de mes nouvelles. — Et elle sortit.
Fanchette venait d'éprouver une secrète joie en apprenantle départ de madame Huberdeau ; c'était, après Abel, la seule personne qui la connût pour la mère de Baptistine. Elle avait conçu, pendant le rapport du portier, un projet hardi pour se rapprocher de ses enfans, et plus tard, seule chez elle, lorsque Fanchette se représenta Baptistine
privée des soins d'un mari, des conseils d'une amie, sa résolution s'affermit. Elle ne pensa plus qu'au moyen d'exé— cttter sa ruse sans que sa fille pût jamais la soupçonner ; elle fut encore plusieurs jours à réfléchir, et s'arrêta décidément à ce dernier projet.
— Depuis prés de six ans que j'ai passés loin de Baptistine, les ehagrins m'ont bien changée. Ma fille est con- ▼aincueque depuis long-temps j'ai cessé d'exister; mais si j'ai fait à mon gendre le serment que jamais elle ne saurait par moi que nous nous étions unis pour la tromper, ne puis-je avoir une parente qui me ressemble, une sœur, par exemple? Alors il n'y aurait rien d'étonnant à ce que celle-ci voulût voir sa nièce; Baptistine ne serait plus mon enfant, c'est vrai ; mais elle m'appartiendrait encore par un lien de famille. Ce que je demande aujourd'hui, c'est un prétexte pour lui prodiguer mes soins , pour voir ma petite-fille, pour lui apprendre à me connaître, à m'aimer. Non, Abel ne me repoussera pas si je parviens à m'établîr chez lui sans manquer à ma promesse.
Heureuse de cette idée, Fanchette essaya de déguiser son écriture; elle déchira dix feuilles de papier avant d'avoir pu parvenir à tracer des caractères méconnaissables ; à force de travail , elle parvint à son but, et le lendemain Baptistine reçut une lettre conçue en ces termes : ce Chère nièce,
» Lors de mon dernier voyage en France, j'eus le bon- Y) heur de retrouver, en passant par Lyon, une sœur dont » j'étais séparée depuis bien des années ^ c'est par elle seu- » lement que j'appris que j'avais une nièce établie à Paris. » J'eus alors le plus grand désir de vous voir ; mais il fal- » lut bientôt repartir pour l'Italie. Nous avions formé, ma » sœur et moi, le projet de finir nos jours ensemble, el » dernièrement je revenais à Lyon avec cette douce espé-
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fi raiice, quand j'appris la mort de la paovre Fanchette; je » me dis aussitôt : — Puisque ma nièce a eu le malheur de » perdre une bonne mère, c'est moi qui dois la remplacer. » Si mon amitié vous est agréable^si vous trouvez quelque » plaisir à voir près de vous une parente qui vous rappel- » lera beaucoup la mère que vous devez regretter, répon- » dez-moi à Saint-Mandé, où je suis logée pour le mo- » ment, et croyez à l'amitié bien sincère de votre tante
B Cécile Caillot. »
Baptistine ne s'étonna pas trop de l'existence de cette tante, dont elle n'avait cependant jamais entendu parler; sa mère se taisait toujours sur sa famille. La jeune femme eût bien voulu, sans doute, prendre conseil de son mari, mais il ne devait pas revenir avant un mois ou deux ; comme on lui écrivait au nom de la mère qu'elle avait tant aimée, elle n'hésita pas à accepter la proposition de la tante Cécile. Le surlendemain ui.e voiture qui s'arrêta à sa porte la flt tressaillir de joie; on annonça la parente de Madame, Baptistine courut se jeter dans ses bras en s'ccriant :
— Oui, c'est vous désormais qui serez ma mère !
On essaierait vainement de peindre l'émotion qu'éprouva Fanchette en revoyant sa fllle. Baptistine fut frappée de l'extrême ressemblance qui existait entre les deux sœurs ; mais elle vit bien que la tante Cécile était de beaucoup plus âgée que sa mère. Ces traits, qui lui rappelaient celle qu'elle ne devait plus revoir, renouvelèrent pour un moment toutes ses douleurs ; Fanchette aussi pleura , mais c'était d'ivresse. Les regrets qu'elle inspirait à Baptistine faisaient délicieusement battre son cœur; une larme la payait de toutes ses souffrances et la récompensait de tous ses sacriGces. La petite-fille ne fut pas oubliée dans les caresses de la tante Cécile ; elle la contempla long^temps
it^ LES COKTES DE L* ATELIER.
avec amour. On sait la tendresse des grand^smères pour leurs petîts-enfans; ce sont comme des anneaux qui les rattaclient à la chatrie de la vie : c'est le gage le plus sûr qu'on ne doit pas finir tout entier. L'affection de Baptis^ tine pour sa ^antc augmentait chaque jour ; car chaque jour celle-ci semblait prendre plus d'intérêt à son enfant.
— Ma mère ne nous aurait pas plus aimées» disait quelquefois la jeune femme ; et, heureuse d'une illusion qui la charmait sans l'étonner, elle embrassait Fanchette et lui demandait la permission de la nommer sa mère. Ce nom lui semblait le plus doux à donner ; d'ailleurs elle voyait bien que sa tante Cécile le méritait.
Abel allait revenir à Paris; son père, après une longue convalescence, était entièrement rétabli. Baptistine, comme on se l'imagine, avait fait part à son mari de l'arrivée de la tante et du projet que les deux femmes avaient conçu de vivre toujours sous le même toit. Les remarques de Baptistine sur la ressemblance des deux sœurs , sur la tendresse de Cécile pour la petite Fanchette , suffirent pour éclairer Abel Favelet ; il devina la vérité , et trembla un moment que sa belle-mère ne se trahît ; mais une seconde lettre, dans laquelle Baptistine exprimait le désir que sa tante plût autant à son mari qu'elle lui plaisait à elle-même, le rassura : Baptistine ne savait rien 1 Cependant il se hâta de revenir; sa jeune femme lui présenta la fausse Cécile. Le gendre et Fanchette s'abordèrent comme s'ils ne s'étaient jamais vus; celle-ci, même, eut soin de renouveler devant lui tous les mensonges de sa lettre, pour qu*il ne pût pas lui soupçonner la pensée de désabuser jamais Baptistine. Abel voulut pourtant avoir une explication avec sa belle-mère. Le lendemain de son retour , comme Baptistine était sortie avec sa fille, il resta seul auprès de Fanchette.
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— Aurpz-vous le courage de me renvoyer? lui demanda» t-elle. — Jamais, répondit Abel ; mais, vous-même, vous sentez-vous la force de garder toujours notre terrible secret? — Notre secret? il est mort av«c Fanchette. Que voulaîs-je? voir ma fille, être auprès de votre enfant. Vous ne devez pas craindre qu'on vienne à me reconnaître, le malheur m*a plus défigurée que l'âge n'aurait pu le faire ; oubliez vous-même que je fus cette Fanchette dont le nom vous faisait rougir ! et ne voyez en moi qu'une étrangère qui appellera sur vous toutes les bénédictions du cjel , si vous la laissez mourir auprès de ses enfans
Abel, ému jusqu'aux larmes, promit d'avoir pour Fanchette le respect et l'amour d'un fils; il fut fidèle à sa parole. La grand'mère vit grandir sa chère petite-fille ; elle partagea avec Baptisline toutes les fatigues et tous les plaisirs de la maternité. Le vœu le plus cher de Fanchette eût été de voir l'autre Fanchette former une union où l'amour et la fortune fussent d'accord ; mais le ciel lui refusa ce bonheur. Après douze ans de cette vie paisible, la tante Cécile ferma pour toujours les yeux, entourée de parens qui la chérissaient. Elle emporta son secret dans le cercueil. Quelques minutes avant d'expirer, elle dit seulement à ses enfans, qui pleuraient auprès de son lit de mort:
— Si vous croyez me devoir un témoignage de regret, pour prix de la tendresse de mon cœur vraiment maternel , eh bien I mes enfans, pour que ma fin soit douce> promettez-moi de ne pas mettre d'autre épitaphe que celle-ci sur ma tombe : « Ici rtpose une bonne mère! »
FIN d'une mèiui.