‹ Les contes de l'atelierChapitre 23 sur 49 · LE LIBRAIRE · texte numérisé non relu

LE LIBRAIRE

Ceai là un moyen de gagner un intérêt ; el Jacob fut béni du Ciel ; car le gain est uoe bénédiotioo , pourvu qu'on ne le Totepas.

SbakssPBARB. — Le Marchand de Venise?

— Une douzaine d'opales brutes à tailler! et vous voulez Tattendre? dis-je au vieux commis-marchand; mais ce sera l'affaire de deux heures au moins.

— Qu'importe? me répondit-il ; j'ai le temps ; et puisque vous aimez les historiettes , je profiterai de cette circonstance pour vous en conter une qui, j'espère , trouvera sa place dans votre recueil, et surtout ne le déparera pas.

Il aspira une prise de mon tabac de Virginie haut-goût, et fit jouer entre ses doigts le pivot d'une meule de cuivre, comme pour aider ses souvenirs ; moi, pendant qu'il cherchait à se remémorer les divers incidens du récit qui va suivre, je donnai quelques instructions à mon apprenti, afin de ne pas interrompre le conteur.

— Puis-je commencer? demanda le commis- marchand.

Je fis une signe de tête affirmatif ; il s'accouda sur la planchette de rétabli, et reprit la parole :

C'était en je ne vous dirai pas au juste en quelle

année , je sais seulement qu'on venait de me mettre à la demi-solde , et qu'un grand événement occupait depuis deux jours tout Paris : l'ours Martin était mort. Ne vous y trompez pas, la popularité dont il jouissait n'était point usurpée ; il ne la devait pas seulement aux grâces enfantines qu'il déployait pour mendier un gâteau, ou à l'agillté qu'il mettait à monter à l'arbre, afin d'obtenir le prix de son adresse des curieux dont il était sans cesse entouré. Un vétéran englouti dans son vaste estomac , un bambin échappé des bras de sa bonne , et que Martin avait brisé sous ses dents en présence de mille spectateurs, expliquaient assez sa célébrité. Vivant , on éprouvait à son aspect un sentiment d'effroi; mort, il rappelait des souvenirs de carnage : n'est-ce pas là tout le secret de l'immortalité de bien des héros?

On parlait de Martin dans les salons, dans les ateliers ; on en parlait même dans le magasin de librairie du Normand Riter, où j'étais, depuis deux heures, occupé à corriger les épreuves de mou Jrt d^ obtenir des grades ; c'ètai'ii une petite vengeance que je me permettais contre mon colonel. Riter devait me la payer cinquante écus aussitôt que la première édition serait épuisée. Malheureusement, il commença par la troisième, et, malgré les annonces du Constitutionnel , nous ne pûmes jamais arriver à la seconde.

— Parbleu, disait un habitué, il ne serait pas maladroit de profiter de cette circonstance pour remuer un peu l'esprit public ; ce serait un coup de fortune pour vous, Riter, si vous pouviez obtenir du duc de... sa complainte manuscrite sur les derniers momens de Martin ; elle a été

chantée hier chez le banquier A. i., et un valet de chambre de mes amis, qui servait à table, m'a dit qu'elle avait produit un effet prodigieux. Il parait que c'est une satire très-piquante contre le gouvernement ; vous coifiprenez, les adieux de Martin à tous les animaux du Jardin des Plantes.

— Je l'aurait dit vivement Kiter, et il serra la main de l'habitué en signe de reconnaissance. Soyez sûr que je ne serai pas ingrat envers vous , reprit-il»; je vous en ferai tirer un exemplaire sur vélin pour votre bibliothèque, et je vous abandonnerai un droit de commission sur ch:w que douzaine que vous placerez chez vos amis et connaissances.

Riter, après s'être livré à ce premier mouvement de générosité, calcula sur ses doigtS"ce que lui coûterait l'impression de la complainte; et se contentant d'un bénéfice de quatre-vingt-quinze pour cent, il ordonna à son commis d'afficher à la porte du magasin l'annonce suivante :

d Sous presse, pour paraître après-demain : La véritable » Complainte de VOurs Martin, ou les Coups de patte, en » forme d'adieux aux Animaux du Jardin des Plantes, » pot-pourri satirique sur les choses et les hommes du mo- » ment; par M. le duc de***. Prix : un franc. »

— N'est-ce pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre? objecta l'habitué en regardant du coin de l'œil les curieux qui se pressaient déjà devant l'affiche : vous n'avez pas encore le manuscrit de monsieur le duc; et s'il se refuse à le livrer à l'impression? — £h bien! je ferai faire la complainte par uu autre; le public sera trompé, mais tant pis pour le public ! — Alors il faudra changer l'annonce ; car vous qualifiez l'auteur d'un titre... — Je ne nomme personne, le mot duc ne veut rien dire; et si l'on m'inquiète pour cela , je répondrai aue c'est un

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^ pseudonyme emprunté aux Yirfatiles : tin duc peut bien \ écrire ce qu'un ours a chanté.

Le titre piquant de la complainte produisit une sensation assez vive sur les promeneurs qui se coudoyaient dans les galeries de bois du Palais-Royal ; car c'est juste au milieu de cette longue et triste avenue de planches enfumées que Riter avait son magasin de libraire.

Plusieurs particuliers, affriandés par l'annonce, se irent inscrire pour reteny* des exemplaires de la brochure séditieuse. Elle n'était pas affichée depuis plus d'une heure, que déjà Riter en avait vendu plus d'un cent, ea espérance.

— Peste 1 dit-il, cela ira comme une brochure de M. Chateaubriand !

Et, stimulé par rappltd'un bénéfice considérable, il se décida à braver le double danger que lui faisait entrevoir l'habitoé; car le libraire s'exposait ou à être jeté par la fenêtre de hb main même du noble satirique, ou recondait à coups de bâton par les valets de monseigneur. Riter lustra avec le coude son chapeau crasseux, il j passa un pincean huileux surta^ souliers à longues oreilles de cuir, puis il s'empressa de faire ressortir sons la brosse les coutures blanches de son habit carré ^ râpé, et quand sa toilette fut ainsi achevée, il s'achemina vers l'hôtel de son^ auteur.

L'habitué n'avait pas deviné juste ; le duc s'était contenté de rire au nez du libraire et de Tinviter à prendre des informations avant de se fourvoyer chez un noble personnage que le roi venait d'appeler à l'honneur de siéger à la première chambre.

— Si vous savez lire avait dit le nouveau pair de

France. •— Monsieur, je suis libraire. — Ce n'est pas une raison... si vous savez lire, cousultez le Moniteur de ce matin, partie officielle, et vous comprendrez, je pense,

qu'on ne désigne pas pour discuter des lois ceux qui font des chansons contre Téiat. . . Tâchez de découvrir le véritable auteur^ procurez-vous sa complainte, et envoyez-m'en une cinquanfoine d'exemplaires dés que vous Taurez imprimée.

— J'entends, se dit Riter en sortant de chez le duc ; il a fait peur au gouvernement, on lui a donné un titre pour qu'il se taise , et maintenant il ne veut plus avoir fait la complainte... Cependant il ne ^rait pas fâché de savoir qu'on va la publier ; mais, pour l'imprimer , il faut que je m'en procure une copie. Et parbleu! j'irai chez le banquier R*"^ ; c'est un philanthrope, je parlerai au nom de Fintérét de mon commerce ; c'est un libéral , j'appuierai sur les intérêts du pays, et je ne manquerai pas la vente.

Le raisonnement du libraire était bon, et, sans l'impossibilité d'approcher du banquier, il eût sans doute rapporté chez lui la précieuse copié ; mais une barricade de valets l'empêcha de pénétrer au-delà de l'antichambre ; ses paroles cauteleuses glissèrent sur la morgue dont ces messieurs étaient cuirassés, sans arriver jusqu'à leur cœur; l'offre d'un écu indigna Tamour-propre des gens du financier; il s'esquiva chapeau bas, le dos tendu, et trem- . blant de recevoir chez le banquier philanthrope la volée de coups de bâton qui lui avait été prophétisée lorsqu'il était parti pour se rendre à l'hôtel du chapsonnier titré.

A sa petite mine refrognée, à ses sourcils rouges et clairs qui se rapprochaient et se séparaient alternativement, nous vîmes bien que le pauvre libraire n'avait pas réussi dans sa démarche.

— C'est égal , disait-il , quand je devrais la faire moimême, cette complainte parailra. Mon commis sait Forthographe, il écrira sous ma dictée.

C'était le cri du désespoir, une de ces violentes menaces

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qae la colère arrache quelquefois, mais qu'on n'exécute jamais ; Riter entendait trop bien ses intérêts pour se mêler d'écrire les livres qu'il éditait

Son trouble, sa préoccupation ne lui avaient pas permis de reconnaître, en entrant dans sa boutique, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans , maigre , pâle, à l'air souffrant, et qui laissait deviner, par son costume brossé avec soin, la misère qui se cache sous la propreté : depuis une heure ce jeune homme attendait le libraire ; il avait paru éprouver une commotion pénible en apprenant d'abord que Riter n'éiait pas chez lui ; j'avais lu l'anxiété dans ses regards quand il avait demandé si le libraire serait long-temps dehors. Le commis ne pouvant lui répondre affirmativement, il avait écrit quelques mots; puis^ déchirant sa lettre, le jeune homme s'était décidé à s'asseoir silencieusement dans le coin le plus obscur du magasin. J'entendis distinctement un soupir qu'il essaya sans doute en vain d'étouffer ; et du comptoir où j'étais assis pour corriger mes épreuves, je le vis plus d'une fois porter la main à ses yeux comme pour essuyer des larmes. 11 y avait du malheur dans cette physionomie qui m'avait frappé.

Quand Riter eut exhalé sa colère contre un auteur qui lui demandait cinquante exemplaires imprimés d'un manuscrit qu'il ne voulait pas livrer à l'impression, et contre les fornies aristocratiques des valets d'un banquier libéral, il jeta les yeux sur la personne qui l'attendait.

— C'est toi^ Paull dit-il en reconnaissant le jeune homme; eh! que diable viens-tu faire ici? je te croyais mort, car voilà plus de deux ans que nous ne nous sommes vus : ce n'est pas l'embarras, pour le besoin que nous avons l'un de l'autre, nous pouvons bien rester chacun chez nous. ~ Mon cousin, répondit le jeune homme, il faut absolu-

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ment que je vous parle en secret. Il attira le libraire dans le fond de son magasin. Riter se laissa entraîner moitié de gré, moitié de force ; il y avait sur ses lèvres un sourire stupide et de la méfiance dans ses yeux. IVabord je n'entendis rien, le jeune homme parlait bas à Riter, qui de temps en temps secouait la tête, se grattait le front et reprenait son attitude ordinaire , qui consistait à se croiser les mains et à faire passer ses pouces Tun sur l'autre, comme font les vieilles femmes en dormant au soleil. Après quelques paroles, restées sans réponse , celui que Riter avait nommé Paul, s'échauffant peu à peu, finit par élever assez la voix pour que je pusse saisir au passage ces mots sans suite :

— Notre dernière ressource.. . pitié I . . . mon désespoir ! . .. elle est mourante !.. 11 attendit pendant quelques secondes l'eiTet de cette dernière prière ; son cousin parut réfléchir, et j'entendis un non! bien sec et fort distinct sortir de la bouche du libraire : Paul tomba comme anéanti sur sa chaise.

Riter paraissait se disposer à tourner le dos à son cousin, quand il revint précipitamment vers lui : à sa parole traînante, au ton mielleux qu'il avaitpris, je voyais bien, cette fois, que c'était le libraire qui avait quelque chose à demander au jeune homme ; celui-ci l'écoula un moment avec attention ; mais, dès qu'il eut fini, ce fut au tour de Paul à répondre non! il prononça ce mot avec l'accent de la colère.

— Il faut être bien misérable pour me faire une pareille proposition dans un tel moment I disait-il ; dois-je vous répéter qu'elle se meurt? — Songez donc, reprenait Riter. que c'est un moyen de vous acquitter envers moi. — Mais, malheureux , je suis au désespoir I — Et moi aussi ; ne voyez-vous pas qu'on vient encore me demander des exem-

S2A LES CONTES DE L'aTRLIBR.

plaires de cette didble de Complainte., Mes confrères son t jaloux, ils vont remuer eiel et terre pour s*eu procurer une copie ! Parbleu ! si vous êtes malheureux , je le suis bien autant que vous. — Ce n'est pas votre coeur au moins |

qui souffre. -*- Mon cœur? il est navré quand je vois que c*est un autre qui va faire le bénéfice, et que je n'aurai que la remise... Allons, Paul, un peu de courage. — Refusezmoi, mais ne m'insultez pas. -^Au diable Torgueilleux 1 ajouta Riter en lui tournant décidément les talons. — Au diable les mauvais parens ! répondit Paul. Il prit san chapeau et sortit. Il se dirigeait à grands pas vers le jardin quand le libraire le rappela.

— Encore un mot! je vous donne la préférence, lui cria-t-iL L'épithète d'infâme se croisa avec la derulère parole de Riter ; Paul continua sa route, et son cousifi rentra dans la boutique.

Mes épreuves étaient corrigées , j'allais sortir de chez mon éditeur, non sans regretter beaucoup de ne pas-coo"naitre le sujet de celte discussion entre les deux cousins; je n'osais interroger Riter, quand celui-ci prit la parole pour se justifier, car il me croyait plus instruit que je ne Tétais réellement.

— Je suis sûr qu'il m'accuse d'être sans entrailles» et cependant vous êtes témoin que je ne lui ai pas refusé les vingt écus qu'il me demande ; seulement j.e ne veux pas recevoir l'intérêt de mon argent. — C'est là le sujet de votre querelle? — Il n'y en a pas d'autre; je ne suis point un. usurier, moi ; quand j'oblige, ce n'est pas pour en tirer un bénéfice, et voilà pourquoi je voulais lui faire gagner l'argent dont il a besoin. — Mais je ne vois pas ce que vous pouviez lui proposer ? — Parbleu I de me faire ma complainte. Tel que vous le voyez, Paul Christian est un garçon d'esprit; bien qu'il ne soit qu'un simple ouvrier mécani-

LA COMPLAIIITË. 2)7

cieD y ses couplets ont fait fureur dans les sociétés diantantes ; on les répète partout , dans les at^iers, sur Torgue de Barbarie ; f en ai même publié un recueil qui m*a fait gagner un millier de francs. Nous nous sommes fâchés dans les temps^ parce qu'il prétendait qu'un auteur, même lorsq^u'il commence, doit profiter des bénéfices que son libraire fait avec lui... Que diable! je pouvais n'en pas faire, et puis j'ai commencé sa réputation ; ce n'est pas ma faute si le début ne l'a pas encouragé..* Bref, nous avons cessé de nous voir ; il rerient aujourd'hui chez moi pour m'emprunter de l'argent, je lui demande la valeur de la somme en travail ; j'espère qu'on ne peut pas avoir moins de rancune que moi.

Le nom de Paul Christian m'avait frappé ; il me rappelait l'auteur de quelques chansons patriotiques que je chantais au régiment, et qui entretenaient à la caserne le souvenir de notre vieille gloire militaire ; c'était une consolation, faute de gloire nouvelle :*on est toujours porté à aimer ceux qui nous consolent -, aussi pris-je beaucoup d'intérêt au récit de mon libraire.

— Mais, lui dis-je, il m'a semblé l'entendre parler d'une personne mourante ? — Oui, c'est sa femme. — Sa femme ! il s'est donc marié bien jeune? — II ne s'est pas marié du tout, reprit le libraire avec un sourire niais; c'est une pitié que de voir un garçon de bon sens s'attacher à une créature, parce qu'elle se donne à lui, et la garder malade pendant un an au moins : personne ne l'obligeait à cela; mais parlez-lui raison, il va vous répondre comme à moi que vous êtes un misérable, un infâme; heureusement que tout cela ne me touche pas ; je voudrais m'en entendre dire ((avantage et que le commerce de la librairie fût meilleur, je me consolerais aisément en comptant ma recette du soir. —Mais revenons à votre cousin; son état r

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lui rapporte donc pas suffisamment pour vivre? — Il paraît que la mécanique a aussi ses banqueroutes. Que sais-je! il m'a conté que depuis plusieurs jours ils étaient tous deux sans pain ; c'est un malheur, mais il l'a voulu. Encore une fois, pourquoi garde-t-il une femme malade, quand cette femme n'est pas la sienne ? c'est bien assez de se tourmenter pour celle qu'on épouse. Faîtes comme moi, ajouta-t-îl en ricanant, ne vous mariez jamais; c'est trop de deux personnes à nourrir dans un ménage ; on est si bien seuil

La gaieté de Riter me flt peur, et, pour la première fois, j'éprouvai le désir de me marier. Je dis adieu à mon libraire, et je me disposais à m'éloigner, quand celui-ci m'arrêta.

— Paul, me dit-il, se repent sans doute à présent de son refus, et quant à moi, je ne vois pas trop où je me ferai faire la Complainte de V.Ours. C'est comme un sort, depuis ce matin chacun vient me la demander. Si vous étiez assez complaisant pour passer chez mon cousin , vous lui diriez que je ne lui en veux pas, et que je lui offre un napoléon de plus s'il veut composer la chanson ; vous pourriez même le lui donner d'avance, ça l'obligerait, ce garçon. — Et cela vous rendrait service? — Eh bien! pourquoi donc ne penserais-je pas à moi?

— C'est juste, monsieur Riter.

— Vous lui remettrez donc vingt francs de ma part, mais s'il consent à me livrer le manuscrit demain matin. Quand vous m'apporterez sa réponse, je vous rembourserai cette petite avance; surtout ne la faites qu'après avoir reçu sa promesse, autrement ce serait autant de perdu.

J'acceptai la mission que le vendeur de livres avait bien [ voulu me conGer, et tandis qu'il allait t|:^5ncr dans son comptoir, moi je pris le chemin de la rue des Arcis, en

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fredonnant tout bas un de ces refrains militaires que j'avais appris dans le recueil de Paul Christian.

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