AMOUR
Id, sauf ce que ma méoioire infidèle, sans doute sur quelques légers détaib, a dû suppléer involontairemenl à ce récit, J'ai cherché à rendre fidèlement ses paroles; j'ai cru, j'ai peut-être eu tort, que eetic histoire valait la peine d'être conservée.
Auguste Brvckbr. — La Lanterné de Juillet.
Si VOUS êtes curieux de connaître la maison où demeurait alors l'artisan-chansonnier, descendez la rue Saint- Martin, du côté de la Seine; arrètez-TOUs devant la troisième allée à main gauche, après la rue de la Verrerie, vous serez au n^ 54, c'est là la maison deM.Deriquebourg, batteur d'or. Je montai au troisième étage, je tirai à moi le bout de corde passé dans un trou de la porte d'entrée; le pêne céda, et je me trouvai chez Paul Christian.
C'était d'abor(f un corridor noir percé d'une porte vers le milieu, et au fond l'atelier du mécanicien. Paul sortit de la prcmièrechambre, et vintà moi en me disant à voix basse : — Chut ! il y a là une malade qui repose ; passez au fond, ctsurtout ne faites pas de bruit. — Je marchai avec I. 20
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précaution ; Paul, qui me suivait, ferma doucement sur lui la porte vitrée de son atelier : — Maintenant, me dit- il, tous pouvez parler sans crainte ; le mur est épais, elle n'entendra rien : seulement permettez-moi de baisser la fenêtre ; car si elle se réveillait, je ne voudrais pas la laisser sonner long-temps sans lui répondre. — Je jetai un coup d'œil rapide sur tout ce qui m'entourait. Les étaux et le tour du mécanicien brillaient de cette propreté qu'on ne remarque guère dans nos ateliers que durant les jours de fête; et cependant ce n'était pas fête chez Paul Christian. — Me reconnaissez-vous? lui dis-je dès qu'il se fut assis auprès de moi. — Non, monsieur, me répondit-il en me regardant fixement ; je ne me rappelle pas avoir travaillé pour vous ; mais c'est égal, soyez le bien venu : j'ai tant besoin d'ouvrage, depuis deux mois que je ne fais rien ! — Et que votre femme est malade , n'est-ce pas? — Ah I monsieur, je ne compterais pas les fatigues et les privations, si j'avais l'espoir de la sauver de cette affreuse maladie I Mais non! il faut y renoncer • Sa mère, sa sœur y ont succombé à peu près au même âge. Mourir à vingt et un ans , c'est affreux ! — Mais qu'a-fr-elle donc ? demandai-je avec intérêt. — Elle est poitrinaire! me répondit-il d'une voix étouffée; je ne dois pas m'abuser, il ne faut qu'une crise pour me l'enlever... Pardon, reprit-il, pardon, monsieur, si je pleure devant vous ; car je sais bien que je ne devrais pas vous affliger par le spectacle de ma douleur... chacun a bien assez de ses propres chagrins ; mais j'ai le cœur brisé, des larmes plein les yeux, et quand je voudrais les retenir, je ne le pourrais pas !
Je saisis la main qu'il allait porter à son front pour me dérober quelques pleurs ; je la serrai avec force ; j'étais vivement ému; il me sut gré de mon attendrissement, car je sentis sa main répondre à la pression de la mienne.
— Vous êtes un homme au moins, youst je vois que tous me comprenez, reprit-il; ce n'est pas comme... — Il n'acheva pas sa phrase , mais je devinai aisément le nom qui expirait sur ses lèvres, et je repris :
— Comme votre cousin Ri ter ? c'est cependant de sa part que je viens ici. — De sa part! répéta-t-il avec étonnement. Mais, en effet, ce n'est pas la première fois d'aujour d'bui que nous nous voyons ; vous étiez chez lui ce matin : quelle âme sèche ! monsieur, il n'y a rien dans ce cœur-là, rien que le froid calcul de son commerce ; c'est un homme bien malheureux ! — Il réfléchit un moment et reprit bientôt après : — Que peut-il me vouloir à présent? Ce n*est pas, j'espère, pour me renouveler son infâme proposition? me faire chanter, moi! devant cette viequis'éteint, quand je pourrais compter le nombre de baltemens qui reste encore à ce cœur qui m'a tant aimé I quand je guette avec anxiété le dernier soupir de la mourante ! Mais c'est une dérision cruelle ! une injure à faire bouillonner tout le sang d'un homme, un sacrilège ! — Il m'avait pourtant chargé de vous demander si vous persistiez dans votre refus. — Si je persiste I mais quand je voudrais le gagner cet argent, croyez-vous que je le pourrais? où donc trouverai-je une inspiration? un seul mot même? quand la mort est là , qu'elle s'empare peu à peu de ma pauvre Francine ? car ce n'est pas un rêve de mon esprit tourmenté , je la vois, cette mort ; je suis tous ses progrès, ils sont épouvantables ! elle joue avec sa conquête, elle Ta bandonne un moment pour la ressaisir après, et lorsqu'elle revient s'emparer de la malade, elle a fait un pas de plus ! Dieu sait combien de pas il lui reste encore à faire ! Il se tut pendant quelques secondes, comme effrayé de Timagc d'une destruction prochaine ; puis, me regardant avec un sourire amer :
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— Il fallait avoir bien du courage , me dit-il , pour se charger de la mission que vous remplissez auprès de moi.
— Ce n'est pas pour vous décider à gagner l'argent de votre cousin que je suis venu ici, mais pour vous offrir le mien, interrompis-je vivement; si mes offres de service peuvent vous être agréables, parlez sans crainte; vous trouverez en moi un homme qui a le plus grand désir de vous obliger.
— Cependant vous ne me connaissez pas, vous ignorez si je pourrai jamais m*acquitter avec vous. — Je sais que vous êtes Paul Christian, celui qui nous a fait si souvent oublier Tennui de la caserne par ses chansons. On chante au ré— gimeut, mais ce sont surtout vos couplets!... aussi que de fois j'ai désiré faire votre connaissance ! L'idée de devoir un ami à ses ouvrages parut faire du bien à ce bon Paul ; son visage se colora d'une viye rougeur; c'était l'amour* propre d'auteur qui se trahissait ; je compris parfaitement cela, j'allais publier un livre.
— Avant d'accepter vos bienfaits, oui, vos bienfaits, reprit-il, car j'ignore quand je pourrai vous rendre ce que vous venez m'offrir si généreusement, il faut que tous sachiez ce que je suis et comment j'ai pu arriver à la misère. On blâme l'amour qui m'attache à Francine, on prétend que j'ai mérité mon malheur; mais si je ne l'avais pas aimée Jamais je n'aurais su ce que c'était que d'être heureux ; et puis je l'aimais! il n'y a rien à répondre à cela : ce n'est pas parce que je savais qu'elle serait bonne et fidèle, c'est parce que c'était Francine et que j'étais Paul. Elle, moi, voilà tout l'amour; il esi là, et non pas dans l'estime, dont vous ne ferez jamais une passion!
Je regardais Paul sanb uï»er lui demander l'explication précise d'une phrase, dont je n'étais pas bien sûr d'avoir deviné le sens; il prévint une question délicate :
— Eb bieni non, reprit-il, je ne fus pas le prcmior
LA GOUPLAIRTB. 23S
amant de Francine, je savais qu'elle avait appartenu à un autre avant d*être à moi, et cependant je ne l'en aimai pas moins. Tenez, même aujourd'hui, que ma première illusion devrait être détruite, c'est encore le même amour, ou plutôt il semble augmenter depuis que je la vois souffrir je suis heureux de veiller à son chevet , de la servir, de m'imposer des privations pour satisfaire ses caprices, car tous les mourans en ont! Un serrement de main, un regard d'amour, un mot de reconnaissance paient si bien tout cela! Mais, écoutez! ne vient-elle pas de sonner? Nous restâmes muets, aucun bruit ne se faisait entendre :1e jeune homme pâlit et trembla. — Mon Dieu I murmura-t-il, que ce silence est effrayant! — 11 se leva, ouvrit avec précaution la porte vitrée de l'atelier et celle de la malade : son exclamation m'avait fait froid ; je me hasardai à le suivre en marchant bien doucement; arrivé au milieu du corridor, je glissai un regard curieux dans la chambre où il était entré. Je le vis, l'oreille penchée vers la bouche d'une jeune femme qui reposait sur le lit ; Paul semblait écouter le souffle léger de Francine ; il resta un instant dans cette attitude : — Ah ! elle dort! dit-il à voix basse. Il souleva la main de la malade qui pesait sur sa poitrine, il y porta ses lèvres, et replaça doucement celte main sur le lit. £n se tournant vers la porte, il m'aperçut; je me sentais honteux d'avoir été surpris. — Entrez ! me dit-il du bout des lèvres ; je le devinai plutôt que je ne l'entendis. — La voilai c«ntinua-t-il toujours en baissant la voix; vous ne pouvez vous imaginer, en la voyant aujourd'hui, combien cette physionomie était douce et touchante! ce n'est plus que pour moi que la Francine d'aujourd'hui est encore la Francine que j'ai connue autrefois jeune, rieuse et belle, avec la vie si pleine de longs jours, l'espoir et l'amour qui la paraient de tant de charmes ! oui, moi seul, je la vois
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encore telle qu'elle était alors^; car sa mère elto-méme ne la reconnaîtrait pas.
En effet, la pauvre malade n'avait rien qui me parOt justiGer la passion de mon nouvel ami. Une teinte terreuse était répandue sur son visage et sur ses mains longues et décharnées ; sa bouche grimaçait; son nez crispé donnait à ses traits une expression de sourire qui faisait mal à voir t
— C'est un spectacle bien affreux, n'est-ce pas? me dit-il, pour vous surtout qui ne l'avez pas connue quand elle brillait encore de fraîcheur et de santé ; vous ne pouvei guère voir en elle qu'un cadavre!... mais moi... je me complais à recomposer ce corps qui n'appartient presque plus à la vie. Quand je la regarde long-temps, il me semble le voir reprendre ses formes si pures et si gracieuses. Je reste des heures entières sous la puissance de cette féerie, et puis une main froide touche mon front ; mon sang s'arrête glacé; mes yeux, troublés un moment par le jeu de mon im^ginattou , s'éclaircissent enfin ; alors je retombe dans la réalité, et la réalité , vous le savez, c'est la mort! Tenez, sortons de cette chambre ; sortons, je vous en prie; je crains qu'elle ne s'éveille, et je ne veux pas qu'elle m'entende pleurer; sortons. — Paul, en achevant ces mots, m'entratna de nouveau dans son atelier.
Je laissai un moment le pauvre diable se remettre de son émotion; j'avais le cœur trop serré moi-même pour rompre le silence. Paul passa une ou deux fois la main sur ses yeux, il fit un soupir de résignation , puis il me regarda comme s'il avait une prière à m'adresser.
— Je vous ennuierais bien, me dit-il, si je vous pariais encore d'elle I et pourtant j'ai besoin d'épancher le trop plein de mon cœur dans un cœur capable de comprendre le mien.
LA COHPLAIKTE* 235
— Par exemplt « mon ami , ne craigne^ pa» de me conûtt yos peines ; Fintèrét ^ae vous m'inspirez est trop vif pouf que je refuse de tous entendre. — » Paul me remercia du regard ; je lut serrai la main une seconde fois en ajoutant : *— Voyous , ditesi-»moi tout , pour que nous nous connaissions bien aptes cela. — Ces derniers mots Feucoura gèrent, H ferprit la parole :
— J*aTais douze ans quand oA me mit en apprentissage ; je savais lire et écrire; uni vieux caissier, qui demeurait sur le même carfé que mes parens, m*avait même donné quelques leçons de gftimmatre et de dessin ; il disait quelquefois à ma famille qu^e c^était un meurtre de m'envoyer végéter dans les ateliers, quand je pouvais devenir un savant. Mon père répondait à cela que sa fortune* ne lui permettait pas de m*envoyer au collège; j*ètais fils d'ouvrier, je devais être ouvrier comme mes parens. Je fus donc placé chez un mécanicien. J'arrivai dans cf^tte maison , le cœur on peu gros du chagrin de quitter fa maison paternelle; mats on me reçut avec tant de démonstrations de Bonne amitié, que bientôt je sentis mes larmes se sécher dans mes yeux. La maîtresse , avec une voix pleine de douceur , me parla des parties de plaisir que nous ferions le dimanche ; le maître me frappa doucement sur la joue en me disant : -^ Si je suis content de Paul, il ne s'en repentira pas; il aura toutes les semaines sa pièce de douze sous, et quand il commencera h travailler, nous doublerons la somme. II faudra piocher, petit, pour gagner cet argent-là; mais les apprentis qui se donnent la pdne d'apprendre sont bien récompensés avec moi; je ne regarde pas à une dizaine d'écus pour mettre une jolie montre dans leur gousset. — Ainsi, c'était avec l'appât des plaisir» et des récompenses qu'on voulait m'inspîrer l'amour du travail ; j'avais hâte de prouver mon zèle h ces
excellens maîtres qui m'accueillaient d'une façon si bienveillante. Pour la première fois^ je devais être huit jours sans voir ma mère; mais le plaisir si vif du changement, la certitude que je serais au moins aussi bien traité par mes maîtres que je Tavais été chez nous jusqu'à ce jour, m'empêchèrent d'éprouver le moindre regret d'une absence que j'envisageais la veille comme le plus grand malheur qui pût m'arriver.
C'était l'heure du dîner, les ouvriers venaient de quitter le travail ; mon maître voulait me faire mettre à table auprès de lui ; mais je n'avais pas faim ; il me fît prendre de force un verre de vin, et m'accorda la permission d'aller visiter l'atelier, dans lequel je n'étais pas encore entré. Avant de me laisser sortir de la salle à manger, il fourra dans ma poche deux grosses poignées de cerises , en me disant : — Allons, Paul, il ne faut pas être honteux avec nous; tu dois nous regarder comme tes père et mère; les enfansne manquent de rien ici, entends-tu? — Xaurais embrassé de bon cœur l'excellent maître. Heureux de ma nouvelle condition, j'allai en chantonnant fureter partout dans l'atelier ; je faisais jouer les mâchoires des étaux , j'appuyais sur la pédale des tours ; tout était nouveau , tout était beau pour moi. Depuis un quart d'heure j'examinais , avec la curiosité d'un enfant , les outils et les pièces de cuivre dont j'étais entouré, quand je vis s'agiter deux grands rideaux bleus qui fermaient un coin obscur de l'atelier ; je m'avançai pour m'assurerde ce que ce pouvait être ; une tête de petite fîlie se glissa entre les deux rideaux ; elle me regarda avec étonnement. De mon côté, j'eus un peu peur de cette apparition ; mais ce premier moment de frayeur passé, j'allai vers la petite fille, qui me faisait signe d'approcher et de me taire. Ses premiers mets furent : — Petit, donne-moi de tes cerises ? — Tout
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en fouillant dans la poche de ma veste, j'examinai la petite fille : ses yeux étaient rouges, et je remarquai des traces de larmes sur ses joues.
— Tu as donc bien du chagrin? lui dis-je. — Pardine, je suis l'apprentie de madame ; elle est presque aussi colère que son mari ; c'est te dire que j'ai été bien battue. — Tiens, on bat donc ici? — Je crois bien, il ne se passe pas de semaine que je ne reçoive des coups ; vois plutôt !
Elle retroussa les manches de sa robe brune, ses bras étaient sillonnés de raies bleues et tachetés de meurtrissures.
— Tu as donc été bien méchante ? — Dame ! quand on a peur on tremble, et quand on tremble, les poêlons vous échappent et se cassent; voilà pourquoi j'ai toujours la main si malheureuse ! Mais tu verras, puisque tu es pour entrer ici, car j'ai tout entendu à travers la porte, tu verras si tu es plus adroit que moi, quand monsieur t'aura bien étourdi avec sesjuremens eirses menaces. Mais^ voyons, donne-moi donc des cerises?
Je lui donnai tout ce que j'avais sur moi.
— Et du pain? reprit-elle. — Eh bien ! va en demander à madame. — Est-ce que j'oserais? — Yeux-tu que j'aille en demander pour toi ? — Non , ça ne se peut pas non plus , puisque je suis en pénitence et que je ne dois pas dîner aujourd'hui. — hah ! il y a donc des jours où les apprentis ne dînent pas , ici ? — Ça m'arrive assez souvent, ils sont si méchans, les maîtres! — C'est drôle l ils m'ont fait toutes sortes d'amitiés. — Oui, parce que c'est ton premier jour... Et à moi aussi , on m'avait dit que je serais bien heureuse ici, et puis tu vois comme on m'arrange. — Mais si ta mère savait cela ? — Ma mère est morte, mon père aussi ; je n'ai plus que ma grande sœur, encore est-elle bien souffrante. — Pauvre petite ! lu dois
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te trouYer bien malheureuse ; mais sois tranquille, quand on te mettra en pénilisnce, je te donn^ai la moitié de mon dîner. — Eh bien ! oui ; mais les jours où tn ne dîneras pas non plus, comment feras-lu?
Son objection me fit frémir ; j'aurais vouln êbre bien loin de cette maison ; cependant je n'avais pas encore à me plaindre de mes maîtres.
— Gomment te uommes-ln? reprit la petite apprentie, après avoir remis dans ma pocfae les noyaux de cerises qui auraient pu la trahir. — Paul, rèpliquai-je. — Eh bien ! moi, je m'appelle Francine. — Oui, continua Paul, Yoilà comme je la connus ; elle avait alors huit ou neuf ans. Il me semble la voir encore avec sa petite robe de toile rapiécée de couleurs mal assorties , son fichu noir roulé en turban sur la tête et le grand tablier de cuisine qu'elle attachait sons ses bras , et qui descendait jusqu'à ses talons. Avec tout cela elle était vive, joyeuse quand sa maîtresse n'était pas là, et même, lorsqu'il n'y allait pas pour elle d*un diner par cœur , on la voyait rire sous les coups, tant l'habitude d'être frappée l'avait rendue insensible au châtiment. Pour moi, j'éprouvais un mouvement de rébellion chaque fois que je voyais la pauvre Francine en butte à la colère de sa maîtresse. Le mécanicien n'était pas plus doux que sa femme ; mais à sa première menace, j'avais été me plaindre à ma mère ; et comme on m'accordait assez d'intelligence dans mon état , mon maître se contentait de me priver de ma pièce de douze sous le dimanche, lorsque je lui avais donné un motif de mécontentement dans la semaine. Je ne vous parlerai pas de mes petits chagrins d'apprentissage, ceux de Francine m'occupaient seuls; elle devait rester jusqu'à l'âge de dixhuit ans dans la maison du mécanicien; mais elle en avait. quatorze au plus, lorsqu'un jour, après une puni-
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tion rigoureuse qu'elle n'avait pas méritée, et contre la quelle j*avais eu le courage de réclamer , Francine disparut , et j'achevai mon apprentissage sans entendre parler d'elle.
Je vous l'ai déjà dit , j'étais trop utile à mon mattrc pour craindre ses mauvais traitemens; mais si j'avais vaincu sa brutalité à force de progrès dans mon état, j'étais en butte à une espèce de tyrannie qui me causa plus d'une fois des ac4;ès de désespoir. Avec un désir brûlant de m'instruire y je dévorais tous les livres qui pouvaient me tomber sous la main ; je ne faisais pas toujours d'excellentes lectures, mais je lisais, et j'étais heureux. Obligé de me livrer exclusivement au travail de l'atelier pendant la journée, c'est quand la nuit était venue, quand les ouvriers étaient partis , et que j'avais étendu mou matelas entre l'enclume et l'établi , que je tirais de ma cassette le précieux volume qu*une voisine obligeante^ ou le libraire qui demeurait au bas de notre maison, avaient bien voulu me prêter. J'attendais que tout le monde fût couché pour parcourir des pages souvent insigniGantes, quelquefois dangereuses, mais qui n'étaient jamais sans charmes pour moi. Alors je rallumais la lampe éteinte depuis la fin de la veillée, et quelquefois les premières lueurs du jour me surprenaient les yeux encore ouverts et le livre à la main. Mais le matin mon maître, qui calculait souvent ce qu'on avait consumé d'huile la veille, me disait en fronçant le sourcil : — Paul , tu as lu , tu as brûlé mon huile ! — Alors il se mettait à fureter dans tous les coins de l'ate-lier , flairant le livre comme une brute qui cherche sa . proie ; et dès qu'il avait découvert ma cachette, le volume, quel qu'il fût , tombait en lambeaux dans la rue ; il ne pouvait pas comprendre qu'on pût à la fois aimer son état et la lecture ; car il était bon ouvrier et ne savait pas
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lire. Cette persécution de l'ignorance grossière contre ma volonté si ferme d'apprendre dura jusqu'à la fin de mon apprentissage; j'avais dix-neuf ans quand je sortis de chez lui. Mais c'est trop vous parler de moi lorsqu'elle est là souffrante; revenons à elle, il faut que vous sachiez comment je la retrouvai pour ne plus la quitter qu'à son dernier jour.
J'étais assis au parterre d'un théâtre des boulevarts; on attendait le dénouement d'une féerie qui n'avait encore été accueillie que par des murmures improbateurs ; mais au dernier tableau , lorsque je vis apparaître au milieu des flammes roses et bleues la bonne fée, étincelante d'or et de lumière, qui venait avec sa baguette enchantée changer la destinée des amans malheurieux, je me sentis pris d'un tremblement extraordinaire ; je ne pus même retenir une exclamation de joie, je trépignai de plaisir; le chef des cabaleurs soutint habilement mon enthousiasme, et d'innombrables applaudissemens assurèrent le succès de la pièce. Pourtant ce n'était pas à l'ouvrage que mes bravos s'adressaient. Je ne devais mon émotion qu'à l'apparition de cette fée , dont les traits , embellis par l'éclat du costume, me rappelaient ma petite compagne d'esclavage. C'était Francine que je revoyais, entourée de femmes brillantes de jeunesse et de beauté, mais plus brillante qu'elles encore, grâce à l'aigrette lumineuse qui tremblait sur sa tète, aux pierreries qui ruisselaient sur son cou et aux lames d'argent qu'on voyait étinceler sur sa tunique de gaze. Jusqu'au moment 011 je pus sortir de la salle, je crus être le jouet d'une illusion ; car ce n'était pas sur un théâtre que j'espérais ja- * mais rencontrer la petite apprentie. Mais quand je fus dehors, et qu'à la lueur mourante des réverbères, je parvins à deviner le nom de Francine parmi ceux des acteurs
de la pièce nouvelle, j'ëprouvai un sentiment de bonheur el de tristesse.
La voilà ! me dis-je ; mais ne Tai-je revue que pour acquérir la certitude que je ne pourrai jamais me rapprocher d'elle? Femme de théâtre! elle méprisera Touvrier ; c'est une revanche du mépris qu'on a pour ses pareilles dans les ateliers. Cependant il faut que je la voie encore, que je lui parle !
Je rentrai chez moi, décidé à tenter tous les moyens pour parvenir jusqu'à elle. Le projet le plus fou fut celui qui me sourit davantage; l'amour de la lecture m'avait conduit à la passion d'écrire ; depuis deux ou trois ans je rimais tous les couplets de fêtes et de noces pour la famille de mon maître; car, bien qu'il fût ennemi de toute occupation littéraire , il n'était pas tout-à-fait insensible à mes chansons de table; elles l'attendrissaient même quelquefois jusqu'aux larmes : il est vrai qu'on ne les chantait jamais qu'au dessert, c'est-à-dire au moment où mon maître était ivre , et il avait le vin trèssentimental.
J'obéis à une idée déraisonnable , mais qui devait me réussir; je traçai le plan d'un vaudeville; dans la même nuit la pièce et les couplets furent écrits; je perdis ma journée du lendemain, mais j'eus le bonheur de monter sur un théâtre. Le secrétaire de l'administration reçut mon ouvrage en me faisant entendre que je ne devais pas espérer les honneurs de la représentation, si je ne m'adjoignais un collaborateur en pied.
— Il faut choisir l'appui d'un homme d'esprit, me dit-il. — Je lui demandai le sien ; il flt quelques façons pour accepter. — Je ne tiens pas, repris-je, à la rétribution qu'on accorde ordinairement aux auteurs. — Moi, ajonta-t-il, je ne tiens pas à l'honneur d'être nommé sur I. 21
l'affiche, Y0U8 aures toute la gloire. — Et mes entrées ; ajoQtai-je. — Dès aujourd'hui, bien que ce ne soit pas l'usage de les accorder avant la réception officielle de la pièce ; mais je me charge de tout auprès de la direction.
J'avais atteint mon but , qu'importait le reste? Le soir même je vis Francine dans les coulisses ; elle sourit en me reconnaissant; mais elle ne me parla pas; bien plus, elle tourna les talons quand je voulus approcher d'elle; il y avait là un jeune homme qui ne la quittait pas lorsqu'elle était sortie de scène. Je vis bien qu'il n'y avait j^as moyen de l'aborder au théâtre ; mais je demandai son adresse. — Paul, me dit Francine, quand j'arrivai chez elle an moment où elle comptait si peu sur cette démarche de ma part, tu as fait une imprudence en venant ; ta présence peut me faire un grand tort ; car si l'autre allait arriver! — J'avoue que cette réception me fit mal; en quittant Francine, j'avais des larmes dans les yeux et la rage dans le cœur ; elle me rappela. -^ Ah I reprit-elle, tu me boudes ; tu crois donc que je ne te revois pas avec plaisir? Tu te trompes, mon ami ; bien que je ne sois plus une pauvre petite fille sans appui dans le monde, je ne suis pas ingrate envers celui qui m'épargna quelquefois les terribles danses que ma maîtresse me donnait journellement; j'ai toujours de l'amitié pour toi ; mais il est jaloux ! et j'ai besoin de lui : ainsi ne reviens plus. J'irai te voir, entends-tu? demain, pas plus tard!
Je la quittai , persuadé qu'elle ne m'avait fait cette promesse que pour se débarrasser de moi. Le lendemain, à sept heures du malin, Francine frappait à ma porte. Qne vous dirai-je? tous nos souvenirs d'amitié revinrent à notre pensée; j'oubliai encore, ce jour-là, de me rendre à mon atelier. En regardant ma mansarde, ma jeune amie me dit : — C'est bien dommage ! — Je la compris. — Mais je
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puis travailler chez moi, répliquai-je^ avoir un joli logement ; nous serions si bien ensemble! — Elle sourit en bochant la tête comme pour me dire : — Voilà une belle existence que tu me proposes là ! — Je sentis mon amourpropre piqué, je lui fis entrevoir ce que la sienne avait de pénible; elle pleura. — Que veux-tu? me dit-elle ; j'étais si jeune» si lasse d'être battue! et je n'avais pas d'autre ressource.
Bref, elle me quitta sans qu'il me fût possible, ce jourlà, de la décider à me faire le sacrifice de son protecteur. Elle revint plusieurs fois à la maison ; je la voyais tous les smrs au théiUre. Son amant s'aperçut de notre liaison; il lui dit un jour : — Je tiens à vous, mais je ne veux pas être trompé plus long-temps , choisissez entre nous. — J'étais là, elle me regarda en hésitant. — Viens si tu le veux ! répondis-je. — Francine s'attacha à mon bras, et je l'emmenai, triomphant, dans ma mansarde. Vous pensez sans doute que je ne devrais pas être fier de cette conquête facile ; eh bien ! j'étais aussi heureux que l'époux qui conduit une vierge aimée dans la chambre nuptiale : elle avait préféré ma misère au sort le plus brillant.
An bout de quelques jours je louai ce logement , Francine cessa de retourner au théâtre ; on joua ma pièce, je ne m'en occupai plus; j'avais obtenu sur mon rival un succès trop flatteur pour être sensible à celui de mon vaudeville. Francine me rendit père, il y a un an ; c'est à la suite de son acoottchement que se déclara cette affreuse maladie qui la mine. Depuis ce temps aucun travail ne m'a codté pour satisfaire ses désirs ; car je veux qu'en mourant elle puisse au moins se dire : — Je fus heureuse avec lui I — Mais voilà quinze jours qu'une banqueroute m'a enlevé le produit de plusieurs mois de travail ; depuis ce malheur je suis privé d'ouvrage ; Francine ignore à
quelle misère nous nous trouvons réduits. Une seule pensée l'occupe, car elle prévoit sa fin ; elle veut que notre enfant soit légitimé ; elle veut porter mon nom avant de mourir; et cet argent que je réclamais de Tobligeance de mon cousin, c'était le prix de la robe de noce qu'elle a ce matin impérieusement exigée.
Paul s'arrêta ici ; car, cette fois, Francine venait réellement de sonner.
— Venez avec moi, me dit-il, je vais vous présentera elle comme un ancien ami. — Je suis le vôtre à la vie à la mort, monsieur Christian , lui répondis-je; et, pour la seconde fois, nous entrâmes dans la chambre de la malade.