‹ Les contes de l'atelierChapitre 25 sur 49 · LA ROBE DE NOCES · texte numérisé non relu

LA ROBE DE NOCES

Dans le royaume d'Ava, quand un Jeune homme a proposé le mariage à une jeune fille , el que Toffre de sa maio est acceptée , on prépare un grand Teslin, les deux époux mangent du méane plat, el la cérémonie est terminée.

Sai»-Ediie.

— Mon Dieu i Paul, comme tu me fais atten^lrel lui dit Francine avec un mouvement de mauvaise humeur. Paul s'était hâté pourtant de répondre au premier coup de sonnette.

— Ne t'impatiente pas, ma bonne amie, reprit-il, je causais avec monsieur ; c'est un ami que je te présente.

Elle tourna ses regards vers moi, je vis qu'elle intcrro-

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geait sa mémoire pour se rappeler mes traits ; je m etn* pressai de lui dire que c'était d'aujourd'hui seulement que j'avais le plaisir de cunnaitre Paul Christian , mais que depuis long-temps je me sentais de l'amitié pour lui.

— Vous avez bien raison , me dit-elle, c'est un excellent cœur ; mais il n'est pas toujours raisonnable , mon Paul ; il s'afllige quelquefois pour un rien ; souvent, même, je pourrais être tentée de me croire plus malade que je ne le suis réellement. Tenez, en ce moment, regardez-le comme il est triste ; ne dirait-on pas qu'il va pleurer? et pourtant je ne me suis jamais si bien portée.

Je jetai un regard furtif sur le pauvre jeune homme, et je vis qu'en effet il détournait la tête pour cacher une vive émotion.

— Allons donc, monsieur, ne voulez-vous pas me faire peur lorsque je me crois tout-à-fait hors de danger? Voyez comme je suis gaie; il me semble que mes couleurs reviennent, je n'ai plus la voix si faible, je me sens appétit, je veux me lever ; faites-moi le plaisir de passer dans la pièce voisine, ton t-à-l' heure j'irai vous y retrouver. — Un moment, Francine, tu ne sais pas qu'une imprudence peut te faire beaucoup de mal ; il faut attendre la visite du médecin. — Ah bien ouil ton médecin, je ne veux plus l'écouter, puisque me voilà convalescente; qu'est-ce qu'il me faut maintenant? Une bonne nourriture et l'air de la campagne; je partirai aussitôt que nous aurons terminé ce que tu sais bien. — Oui, répondit Paul; tu veux parler de notre mariage. Ne te gêne pas devant monsieur, ajouta-t-il en me désignant, je lui ai tout dit. — Eh bien , continua-t-elle, n'ai-je pas raison de le presser? Si j'étais morte, notre pauvre enfant n'aurait pas eu de famille ; je ne veux pas tarder plus long-temps à lui donner un nom. Voyons, montre-moi l'étoffe de cette jolie robe de noces^

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que tu devais aller me cherctier ce matin , ça me rendre heureuse pour toute la journée.

Je YÎs rembarras de Paul ; la malade le regardait avec des yeux brillans de plaisir ; je craignais Teffet de la réponse de mon nouvel ami ; aussi m'empressai-je de prendre la parole :

— Bientôt, madame, vous verrez votre robe ; je dois al- 1er la chercher dans une heure chez le marchaad. — Gomment, depuis deux jours que je la demande, dit-^lle à Paul d'un ton de reproche, tu ne l'as pas encore apportée! tu sais pourtant bien qu*il me la faut et tout de suite, à la minute ; je veux Tavoir. Tu es quelquefois d'une négligence l — Calme-toi» Frandne, puisque tu Tauras. dans une heure. — Plus tôt que cela, interrompis-je, car je sais l'adresse du magasin ; quelques minutes me suffiront pour faire la course. — Ce n'est donc pas loin d'ici? demandât-elle. Je répondis au hasard : — C'est rue Vivien ne. — Ahl oui, dit-elle ; ça doit être très^bien dans ces magasins-là ! Cher ami ! rien ne lui aura semblé trop beau pour moi I Tu m'en veux peut-être de ce que je viens de te gronder? il faut me pardonner; quand on souffre on a tant d'impatience! et puis je serai si contente d'être tout-à-fait ta femme ! Après cela il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. — Il arrivera que nous rirons , que nous danserons à votre noce, et que nous viendrons tous les ans fêter Tanniversaire de votre rétablissement , interrompis-je gaiement. Votre mari nous fera de jolies chansons pour ce jour-là.

Ces paroles rassurantes firent sourire Francine.

— A la bonne heure, vous me dites quelque chose d'aimable, vous! ce n'est pas comme lui : ne penserait-on pas qu'il me boude? — Tu ne le crois pas, Francine, reprit Christian,qu'une pénible oppression avait jusque alors empêché de parler. Pendant que lu causes, moi je réfléchis au

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moyen de presser ee mariage, que je désire autant que toi. — Yrail alors donne-moi la main.

Paul lui tendit une main tremblante; Francine y imprima «n baiser, et continua :

— Je ne rougis pas de lut prouver ma reconnaissanee devant vous, puisque vous savez combien il a soin de moi. Il n'y en a pas deux comme lui dans le monde. C'est mon Paul, à moi, pour la vie 1 pourvu que ce soit pour longtemps! aJQUta-t-elle en soupirant.

Ces alternatives de joie et de pensées affligeantes, cette impatience qu'elle eiprinuit par des paroles brèves, annonçaient une révolution prochaine dans la maladie de Francine. J'examinai tour à tour Paul et sa maîtresse, et j'avoue que je ne pouvais me défendre d'un sentiment pénible en voyant tant de douces espérances, de charmantes illusions sur l'avenir, accueillies par un sombre regard, ou par un sourire étudié qui laissait deviner, malgré les efforts de Paul, les pensées sinistres dont son âme était assaillie. Le doute affreux que fit entendre Francine en achevant de parler, le fit frissonner; il s'approcha du lit de la malade, comme s'il eût voulu retenir un dernier souffle prêt à s'échapper; mais Francine, qui avait aussitôt repris toute sa gaieté, lui dit :

— Enfant 1 tu ne vois pas que je veux rire, puisque je le dis que je me sens bien maintenant. Tiens, si tu ne veux pas me croire, interroge le médecin qui monte ici ; car j'entends le bruit de ses pas. Au fait, il y a assez longtemps qu'il vient chez nous pour que je le reconnaisse rien qu'à la manière dont il marche.

Francine ne s'était pas trompée : le médecin entra. Sa visite ne fut pas longue ; il interrogea le pouls dç la malade, et fit deux ou trois questions.

— N'est-ce pas, monsieur, lui dit-elle, que je pourrai

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bien sortir? — Oui, ma chère amie, avant peu de jours vous sortirez. — Alors, reprit gaiement Francine, je vous invite à ma noce. — A votre noce! dit-il avec surprise. La figure du docteur avait pris une singulière expression en répétant ces mots. — Eh bien I oui, continua Fraucine ; votre ordonnance' ne me défend pas de me marier? — Non, mon enfant, dit-il en se remettant un peu ; je vous le permets; mariez-vous; j'assisterai à la cérémonie, vous pouvez y compter. Et il sortit. — Vous ne me prescrivez rien aujourd'hui? — Rien, répoudit-il en revenant vers elle, vous êtes dans l'état où j'espérais vous trouver. —

— Tu le vois bien, Paul, me voilà absolument rétablie, et . le docteur s'est trompé dans ses calculs, lui qui prétendait avant-hier que j'en avais pour long-temps encore.

— C'est vrai, dit-il, cela a été plus vite que je ne l'avais pensé d'abord. Tâchez de reposer : à demain !

Quand il fut à la porte, Paul, qui le reconduisait, lui demanda à voix basse ce qu'il pensait sincèrement de la situation de Francine. — Monsieur Paul, dit le médecin, mes soins ne sont plus utiles ici ; donnez-lui tout ce qu'elle vous demandera ; et il ajouta en élevant la voix : Cela va très-bien; je vous dis que votre femme est sauvée I

Paul fut quelques momens avant de rentrer dans la chambre de la milade ; je voyais un sentiment d'inquiétude se manifester dans les regards de Francine. — Ouvrez donc la porte, me dit-elle, que je les entende parler!

Je sortis avec bruit pour prévenir mon jeune ami ; je le trouvai la tête appuyée sur la rampe de l'escalier ; il n^osait plus retourner près de Francine.

— Allons, du courage, lui dis-je ; voulez-vous la faire mourir avant son temps? — Ah! monsieur, reprit-il, je vous ai connu dans un bien triste moment! — C'est dans ceux-là, répliquai-je, qu'on apprend ce que c*est qu'un

ami. Voyons, rentrez près d'elle, sans quoi elle va soupçonner la vérité.

Je parus le premier, pour rassurer Francine par un mensonge.

— Il y a une heure que le médecin est parti, lui dis-je; votre mari cause avec une voisine. — Ah ! je sais, me répondit-elle, la femme qui loge au-dessus de nous ; je la déleste ; une bavarde. Il en a pour deux heures sMl veut répondre à toutes ses questions. — En ce cas, profitons de ce temps-là pour parler de votre mariage. — * Nous disons que vous vous chargez d'aller chercher la jobe de noce? — Bien plus, si vous le vouleZ; j'irai prévenir le maire, le curé. — Ah! oui, monsieur, je vous en prie. Paul est si fatigué de me veiller! je crains que tant de courses ne le fassent tomber malade à son tour. — Je les ferai toutes pour lui, qu'il ne s'occupe de rien ; vous pouvez compter sur moi. Francine me tendit la main pour me remercier; j'éprouvai un nouveau serrement de cœur en pressant doucement cette main décharnée. Paul revint; il était parvenu à se composer un visage plus calme : je pris congé des deux amans. Avant ce soir vous me reverrez, leur dis-je ; et tout en donnant une poignée de main à mon ami, je lui glissai le seul napoléon qui me restât.

Il n'était pas aisé, pour un soldat comme moi, de choisir parmi les étoffes nouvelles celle qui pouvait convenic à une robe de noces; ce n'était pas cependant ce qui m'embarrassait le plus ; j'avais promis de payer, et je me voyais à peu près sans le sou ; il me fallait plus de temps que je n'en avais pour trouver des amis obligeans; je tenais à remplir fidèlement ma promesse, et je ne me voyais pas d'autre ressource que d'engager ma montre d'or. Plus d'une fois elle m'avait tiré d'une position difficile ; je la portai sur-le-champ au Mont-de-Piété, dont

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je connaissais assez bien la route : on ne rougit pas de m'offrir cinquante francs d*un objet qui m'avait coûté cent écus ; cela ne faisait pas mon compte, je devais prêter quatre-vingts francs à Paul. Je bataillai avec le buraliste. — Mon voisin est encore moins facile que moi, me dit-il. — Je lui laissai ma montre, et je courus cbez moi compléter la somme. J'entrai ensuite chez un marchand de nouveautés rue Yivicnne ; je demandai à voir ce qu'il avait de plus beau pour robe de noces, et il se trouva que l'étoffe la moins chère était encore au-dessus du prix que je pouvais y mettre. Ne me décourageant pas, j'allai de magasin eu magasin, et je ne saurais vous dire tout ce qui me passa de coupons de robes dans les mains avant d'avoir pu trouvera placer mes cinquante francs. Je rencontrai enfin un marchand qui voulut bien les échanger contre sa marchandise. J'envoyai l'étoffe à Francine, puis je me rendis chez le curé de sa paroisse ; le bedeaa était seul à la sacristie ; je lui contai l'état de la malade et la nécessité de bénir promptement le mariage. — Ah! monsieur, me dit-il, nous ne sommes plus au temps où les bénédictions du ciel suffisaient pour légitimer un mariage : maintenant le principal n'est plus qu'ua acces^ soire, et c'est beaucoup encore, quand on ne se passe pas fmti-à-Cait de nous ; mais aussi nous ne sommes pas responsables devant Dieu des mauvais ménages, qui se multiplient d'une manière effrayante ; et comment pourrait- il èo être autrement, puisque nous avons un état civil qui marie tout? juif et catholique romain,» chrétiens à la manière de Calvin et circoncis de Mahomet; c'est un amalgame épouvantable, qui doit nous conduire tout droit à la fia du monde ; car il naît de tout cela des générations d'athées. — Ainsi vous ne pouvez {>as marier mon ami Paul Christian et sa maîtresse? — Si fait, dès que vous

nous apporterez l'autorisation signée de M. le maire. — Mais cela entraînera une grande perte de temps. — Avant la révolution ) mon cher monsieur, c'était fait tout de suite ; on achetait tout, bans et billets de confession, et les époux n'avaient plus qu'à entendre la messe. — En ce cas, je vais à la mairie, et je vous apporterai le papier qui vous est nécessaire pour faire ce mariage. — Monsieur sera content de la fabrique, j'espère, me dit le bedeau en me reconduisant ; nous avons des messes de mariage à tout prix, depuis six francs, avec les chandeliers de bols trèft'propres, jusqu'à cent ècus ; c'est tout ce qu'il y a de plus beau : on a les cloches et M. le curé, une messe chantée, un discours fait exprès, et tout est en velours neuf.

J'aTais peu de chemin à faire pour me rendre à la mairie ; j'y arrivai quelques minutes avant la fermeture des bureaux. Un commis, qui marmotait entre ses dents une romance nouvelle, en inscrivant tour à tour une naissance et une déclaration de décès, me demanda sans me regarder ce que je venais demander.

— Je viens pour un mariage. — Les actes de naissance du jeune homme et de la demoiselle, le consentement des pères et mères, et leurs actes de mariage, s'ils ne sont pas présens ; l'extrait mortuaire du défunt, s'il y a un veuf ou une veuve, ou de tous les deux, si les parens n'existent plus.

11 me récita cette phrase avec une telle volubilité, que j'eus peine à suivre ses paroles.

— Je n'ai rien de tout cela, objectai-je. — Alors retirez-vous et passons à un autre. — Je voulais vous demander combien il fallait attendre de temps avant de pouvoir se marier?— Onze jours au moins pour la publication des bans. — Onze jours ! Pourrai-je parler à

M. le maire? — Dîtes à un garçon de bureau de vous conduire.

Moyennant une pièce de dix sous que je donnai à mon guide, je parvins, au milieu d'un dédale de bureaux, jusqu'à l'appartement du maire; je fis antichambre pendant une heure, après quoi, on m'introduisit.

— Que désirez-vous? me dit l'officier public. — Je voudrais faire marier le plus promptement possible une pauvre fille qui se meurt. — Les bans sont donc publiés? — Pas encore, et l'on m'a dit qu*il faudrait onze jours au moins. — C'est la loi ; article 63 du Code civil : « Avant » la célébration du mariage, l'officier de l'état civil fera » deux publications à huit jours d'intervalle, un jour de » dimanche, devant la porte de la maison commune. »

— Je vous remercie beaucoup, monsieur le maire, de m'avoir dit tout cela ; mais est-ce qu'il ne serait pas possible, en payant, d'avancer un peu le mariage ? — Il me regarda en souriant. — Non, mon cher ami, cela ne se peut pas :' comme toutes les bonnes choses, les lois, qui sont une protection, sont aussi une gène. Le Code ayant été conçu dans un but d'intérêt général, vous devez trouver naturel qu'il blesse quelques intérêts particuliers : ce qui est commode pour tout le monde doit nécessairement être incommode pour quelques-uns; ainsi, que vos futurs attendent donc les onze jours que la loi réclame. — Mais la demoiselle n'a peut-être pas quarante-huit heures à vivre. — Alors c'est d'un enterrement qu'elle a besoin, et non pas d'une noce. — Mais elle lient à être mariée avant de mourir. — Vous sentez bien que pour satisfaire à un caprice de malade, on ne peut pas changer la législation du royaume. — Je dois vous dire aussi, mopsieur le maire, que la pauvre enfant a quelques remords ; voilà deux ans qu'elle est la maîtresse de mon ami, ce serait une conso-

lalion pour elle de voir celui qu'elle a tant aimé légitimer une liaison que le monde appelle coupable. — Ses remords regardent son confesseur, si elle en a un. Quant à cette consolation qu'elle demande, si la jeune personne est raisonnable» il doit lui suffire que son amant ait manifesté l'intention de l'épouser : l'intention est réputée pour le fait.

En terminant ainsi , le maire se leva , fit quelques pas vers la porte; je vis bien qu'il n'y avait pas moyen de marier mon ami Paul avec sa Francine, à moins que la maladie ne voulCU bien leur accorder un sursis de quinze jours.

11 y avait déjà quatre ou cinq heures que j'étais sorti de chez Paul quand j'y retournai, après ma visite inutile chei le curé de sa paroisse et le maire de son arrondissement. Un mouvement extraordinaire régnait dans l'escalier du jeune mécanicien ; on montait, on descendait avec empressement ; les voisins formaient des groupes à chaque étage : j'eus le pressentiment d'un malheur. Je m'informai en tremblant auprès des causeurs que je rencontrai.

— C'est, me répondit-on, M. Paul Christian qui vient d'appeler au secours! Il parait qu'aussitôt après le pauvre garçon s'est trouvé mal. — - Et sa femme, et Francine? demandai-je. — Nous ne savons rien de positif :^les uns disent qu'elle respire encore , d'autres nous ont assuré que c'était fini. — Ce serait bien heureux pour cet estimable jeune homme, ajouta une charitable voisine; il y a assez long-temps qu'il a soin d'elle ; puisqu'il faut qu'elle en finisse, autant que ce soit aujourd'hui que demain.

Sans répondre à cette singulière marque d'intérêt, je continuai à monter ; mais, bien que j'eusse le désir de connaître toute la vérité, je ne pouvais me décider à entrer dans la chambre de la malade. Une femme en sortit. I. n

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— Eh bien ! lui dis-je, quoi de nouveau ? — Rien encore ; M. Paul a repris connaissance, et sa fenume n*est pas plus mal que tou(-àh4'henre : il a cm nn moment que la pauvre créature venait de passer, et voila ce qui a ^atusé son évanouissement. Vous pouvez entrer, elle leconnait encore tout le monde. Tenez, écoutez plutôt, elle parle, et très-distinctement même.

Je reconnus la voix de Francine et celle de Paul ; mais des sanglots se mêlaient aux paroles de mon jeape ami. Rassuré sur l'existence de la malade, je recouvrai la respiration, arrêtée un moment par une subite et profonde émotion, et je me hasardai à revoir Francine, pour la dernière fois sans doute. . .

Un tableau poignant m*attendait daos cette chambre. Paul, à genoux devant le lit, paraissait céder au plus affreux abattement; la tête baissée, les mains jointes, il appelait Francine avec un sentiment d'angoisse, et ce nom, à peu près perdu dans les larmes de sa voix, n'arrivait aux oreilles de la malade que comme un cri de désespoir. Pour elle, étendue sur le lit, à demi habillée et couverte avec rétoffe de la robe de noce, elle essayait en vain de soulever s^a tète, qui retombait toujours sur Toreiller ; elle chen^it des yeux et de la main à saisir le bras de son amant pour le forcer à se relever, et disait en pleurant : — Paul !... mon ami... écoute-moi... je suis toujours là... je t'entends... tu me fais mourir... je suis donc bien mal?

Et, m'apercevanl, elle ajouta : — Monsieur, faites donc qu'il me regarde, qu'il me parle; nous avons tant de choses à nous dire, et si peu de temps à rester ensemble!

J'affectai un calme que je n'éprouvais pas, et je dis en forçant ma voix pour qu'on ne s'aperçût pas de mon émotion : — Allons donc, Paul, levez-vous ; qu'est-ce que cela signifie? pourquoi pleurer ainsi, quand j'arrive pour vous

LA GOMPLAiNTC. tSB

parler et votre proéhain mairiage? Madame fient d'èprp»ver uBelaiblésse; mais est*ce une raison pour tous mettre toat sens dessas^dessous? ne deviez<nrous pas prévoir que voirez femme se tronrerait mal si elle restait trop \fm^^ tena^ levée? Voyons, de la. gaieté ici ; on va vous marier quand vous le voudrez^ que diable! nous ne sommes pas des en fans!

Je ne savais en vérité quç lui dire : Finquiétudé de mes regards devait démentir le ioalme de mes paroles; on fait difficilement passer dans Time d'un affligé l'espérance qu'on ne partage pas soi-même; aussi je vis bien que mes consolations ne produisaient' pas l'effet que j'en attendais ; car Paul en se relevant fit un mouvement dé tè(e qui me prouva que mon éloquence était en pure perte^ Pourtant jHnsisûi c '

— EslHoe que>ce matin votre chère malade n-é((3iit pas à pettprès rétablie? '' — Oui, ajouta Francihe, j'étais rétablie comme ma mère^et ma smûr, qui donnaient laiit d'espérances le malin, et elles ne virent pas la fin de la journée! — Vous Fentendez^ reprit Paul, son imagination eàt- frappée, il n'y a pas moyen de la dissuader maintenant; elle ne ermt plus à \3t vie. — Non, mon ami, je ne peux plas'y croire, quand même ma vue n'aurait pas été affectée si vivement à l'aspect de ce crucifix d'argent que notte voisine était venue placer sur mon lit tandis que tu avais perdu con naissance « Quand bien même tu m'épargnerais le spectacle de ton-désespoir, je ne sentirais pas moins que l'existence se rétire de moi peu à peu, et va bientôt m'aband'onnér. Tu le vois bien, Paul, je me fais une raison; imite^moi et causons, mon ami. J'aurais voulu embrasser notre^enfant, mais il est loin d'ici ! Tu lui diras, quand il pourra* te comprendre, qu'il avait une mère qui l'aurait bien aimé; n'est-ce pas, tu me le promets? — Francîne,

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ne parlons pas de cela... — Au contraire» nous devons en parler, puisque nous allons nous quitter... Ali ! il faut que tu me promettes encore une chose... oh ! mais que tu me le jures là, sur ton honneur ; je mourrais trop malheureuse sans cela !... — Commande, ma chérie... quelles que soient tes volontés , je ne vivrai que pour les remplir... — Bien ; donne-moi ta main. C'est singulier, il me semble que j*y vois moins. Je faiblis, Paul 1 sj^utiens-moi 1

Nous courûmes tous deux vers le lit ; mais Francine, qui pouvait à peine parler, me repoussa de la main en murmurant sourdement :

— Non, lui, rien que lui I — Dieu ! Dieu I elle va passer, 8*écria Paul! mon amiel ma femme! Frandnel m'entends-tu encore ?

Elle fit un signe de tète, porta sa main à sa poitrine comme pour en arracher la douleur ; une sueur froide et abondante couvrait son front, et ruisselait sur ses tempes. Un soupir profond s'échappa du sein oppressé de la jeune malade, nous crûmes un moment que ce soupir était le dernier ; mais bientôt après Francine rouvrit les yeux :

— Reste là , dit-elle à son amant, ce n'est pas la mort , elle doit faire encore plus de mal que cela. Pauvre ami, je te donne bien du tourment ; mais sois tranquille, cela sera bientôt fini.

Paul, pour détourner cette pénible conversation, lui rappela qu'elle avait une recommandation à lui faire.

— Attends, dit-elle, que je tâche de me souvenir... Ah! bien!... j'y suis!... c'était au sujet de celui que je vais laisser orphelin. Mon Paul! je t'en conjure, ne lui donne jamais une belle-mère. — Jamais! dit-il en pressant avec une espèce de frénésie des mains déjà glacées. — Cher ami, continua la malade, dont la voix s'affaiblissait de moment en moment, j'aurais tant voulu porter ton nom avant de

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mourir ! qu'au moins aticune femme ne puisse élre plus heureuse que ta Francine. Et ma belle robe de noces l reprit-elle avec racceni du regret, je ne la mettrai donc pas? quel dommage! je Tai reçue avec tant de plaisir! elle ne servira à personne, en tendfr-tu? Paul... si tu le voulais... je n'aurais pas d'autre linceul... Voyons, ne gémis donc pas comme cela ; écoute-moi, il faut bien parler de toutes ces choses-là, puisque le mojnent est venu... tu le vois bien, j'ai encore moins de forces queje n'en avais tout-'àl'heure ? Voyons, approche, plus près encore, je crois que ma voix se perd... tu ne peux plus m'entendre?

Il se pencha vers elle. Comme je m'étais tenu assez éloigné du lit de la malade depuis qu'elle m'avait repoussé, je m'avançai pour recueillir ses dernières paroles :

— Encore une prière, mon ami, disait-elle; j'ai peur du corbillard dès pauvres! et puis si je n'avais personne pour m'accompagner là-bas... et pas une place à moi... à moi seule, oà mon enfant apprenne du moins que sa mère est là... un convoi... une pierre! tu ne me les refuseras pas?... Réponds-moi , Paul? une' place, n'est-ce pas , et la tienne à côté? — Oui, oui, murmurait Paul en proie à la plus vive agitation ; tu auras tout , Francine , et bientôt je te rejoindrai. — Oh! non, mon ami , non! et notre enfant! notre Ernest!... Ernest! répéta-t-elle ; puis je n'entendis plus rien. Paul resta un moment comme frappé de stupeur; sa bouche pressait les lèvres violettes de son amie ; ses yeux étaient fixes comme ceux de Francine; enfin un sanglot déchira sa poitrine : — Ah! s'écria-t-il, j'ai reçu son dernier souffle ! Et il tomba à genoux près du cadavre de la poitrinaire.

J'ai vu bien des agonisans dans ma vie, je ne dirai pas sur les champs de bataille , on n'a pas le temps de voir mourir , mais en route, après une marche forcée, ou dans

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les hôpitaux militaires ; j'ai serré plus d'une fois la main d'un oamarade qui me dimit un dernier adieu ; akxv, le spectacle de la destruction ne me faisait éprouver qu'on sentiment d'horreur et de d^ût ; ^ j^ignorais cette impression plus profonde deitôlanoolie et de désespoir dont on «e sent saisi à l'aspect d'une jeune femme qui meurt aimée, et dont les dernières paroles sont dès paroles d^mour. Les soldats meurent en jurant et en demandant deTeau-devie; mais FrancinOyà peine à yingt ans, quittant la vie sans colère, mais arec de touchans regreto , réclamant de la tendresse de son amant une robe de noce pour linceul, des amis pour l'accompagner à sa dernière demeure, une pierre où son enfant pourra venir la pleurer, tout cela m'inspirait un sentiment religieux dont je po cherchais pas à me rendre compte. J'obéis an mouvement qui agitait mon âme ; je ne. sais si Paul s'était agenouillé pour prier, ou s'il ne cédait pas plutôt à un abattement bien naturel après tant d'effiDrts, mais mot, je me surpris, rassemblant dans ma mémoire quelques phrases sans suite d'une prière d'enfant que ma mère m'avait apprise autrefois.

Plus d'une heure se paâsa sans que Paul pût trouver une seule parole à m'adresser ; il allait, il venait de sa chambre à l'atelier, il s'arrêtait près du lit de la morte , s'asseyait devant une table, prenait une plume, essayait de tracer quelques clriifres; mais comme si sa tète embarrassée se fûtrefusée à toute espèce de calcul, il jetait la plume en soupirant ; je le regardais faire sans oser rdmpre le silence; il me fournit à la fin l'occasion de parler; je l'avais entendu dire tout bas :

— Mes outils!... quelques misérables livres de fer et de cuivre I... non, ce n'est pas assez I... etj'eiproinis! — Ehl quoi, mon ami, c'est le prix du convdl etcelui.de la pierre qui vous embarrassent?... mais je remuerai le ciel et la

lerre pour vous rendre ce dernier service. — Je vous dois déjà tanti me répondit-il. — Ne vous inquiétez de rien, j'ai des camarades à Paris. — Mais c'est pour demain, vous le savez! — Aujourd'hui même je vous trouverai cela, repris-je ; il est six heures du soir, je sais dans quel café je rencontrerai mes anciens amis du régiment. Attendez-moi, je ne tarderai pas à revenir.

Et je me remis en route une seconde fois pour procurer à Paul l'argent nécessaire aux dernières volontés de sa maî^ tresse. Je jouai de malheur ; j'avais compté sur mes compagnons d'armes, ceux qui pouvaient avoir de l'argent n'étaient pas au rendez-vous ordinaire. Je n'y trouvai que les plus pauvres : ceux-là faisaient, à crédit, une poule au billard. Je frappai à d'autres portes, et j'emportai de chez tous mes amis la même expression du regret qu'ils éprouvaient de ne pouvoir m'obliger. C'est à peine si j'osais revenir .chez Paul les mains vides; cependant il fallut bien me résoudre à lui faire part du mauvais succès de mes démarches.

— Eh bien ? me dit**il avec inquiétude

— Rien, mon pauvre ami 1 répliquai-je tristement. —Et le médecin des morts qui sort d'ici! le corps doit être enlevé demain à deux heures... Ah! Francine! Francine! faudra-t-il donc que je manque à la dernière promesse que je t'ai faite?... J'aurais à me reprocher de n'avoir pas accompli ton dernier vœu! Oh! non, cela n'est pas possible ! cette idée-là me tuerait.

Il pencha son front sur ses mains en répétant : — Et jT as une ressource ! pas une seule ! même en vendant mes outils.

Ce malheureux resta absorbé dans de sombres réflexions, pendant que je cherchais aussi, de mon côté, si je ne trouverais pas le moyen de réaliser la somme, qui devait s'élever

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au moins à une centaine de francs, et aucun expédient ne se présentait à mon esprit. Paul, après quelques minutes de silence, releva la tête.

— Mon ami, me dit-il d'un air triomphant, je suis sauvé ! je sais où me procurer l'argent qui m'est nécessaire. Restez ici, dans une demi-heure je serai de retour.

II se dirigea vers le lit, ouvrit les rideaux, j'entendis le bruit d'un baiser qu'il osait encore imprimer sur les joues livides de Francine; après quoi il prit son chapeau, et, sans vouloir m'expliquer sa pensée, il sortit précipitamment.

Quelques minutes après son départ, une voisine entra; elle tenait d'une main un pot de ferblanc où trempait une branche de buis, et de l'autre deux immenses chandeliers de cuivre.

— Mon mari, me dit- elle, qui est tourneur en cuivre, veut bien prêter cela à M. Christian. Dame ! entre voisins, il faut bien s'obliger.

Elle posa les chandeliers devant le lit, alluma deux chandelles qui jouaient dans le tube des flambeaux ; le pot de ferblanc, rempli d'eau bénite, fut placé au pied du cruciflx qui reposait sur le lit. J'aidai la voisine à faire ces préparatifs pour la veillée des morts ; elle parlait même de s'établir auprès du corps de Francine jusqu'au lendemain matin; mais Paul , qui rentra , la remercia de son offre obligeante.

—Il est inutile de vous fatiguer, dit-elle à Paul, vous avez eu bien assez de secousses aujourd'hui, mon pauvre voisin ; laissez-moi prier auprès de votre femme, et allez- vous reposer. — Non, reprit-il, j'ai à écrire, je ne me coucherai pas de toute la nuit; encore une fois, merci, ma voisine. — Alors à demain ; je veux que vous m'appeliez pour l'ensevelir , afin qu'il soit dit que j'2'irai rendu le dernier service àcette

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malheureuse jeunesse. — Eh bien I oui, à demain, repritil d'un ton pénétré.

La bonne voisine sortit après avoir fait tomber quelques gouttes d'eau bénite sur la robe de noces qui dessinait les formes du cadavre.

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