LA VEILLÉE DES MORTS
Vous ne poarez voas figurer combien est longae el Irtsie la nuit qu'un malbeureux passe toute entière sans fermer rœil, l'esprit fixé sur une situation aiïreuse et sur un avenir sans espoir.
Xafier os Haistrb. — Lt Lépreux d€ la cité d'^osU.
— Avez-vous réussi ? demandai-je vivement à Paul dès que la voisine se fut retirée. -— Hélas ! oui, me répondit-il en jetant avec rage un rouleau de papier sur la table ; demain, à dix heures, j'aurai mon argent. Mais si vous saviez ce qu'il va m'en coûter pour remplir un devoir sacré I Non, l'enfer n'inventerait pas de supplice plus affreux que celui auquel je me suis condamné pour celle nuit. — Mais qu'allez-vous donc faire? mon ami, répliquai-je avec inquiétude.
Il me regarda fixement ; un sourire amer glissa sur ses lèvres avec ces paroles qui m'épouvantèrent. — Ce que je ferai? je vais chanter I oui, chanter I reprit- il avec une espèce de délire ; là ! près du corps de ma femme expirée, je demanderai è la mort des inspirations, et j'en trouverai t
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car il faut que le dé^ir de F^ucine s'aooomplisse ; dk a reçu ma parole, et je ne crains plus d'y manquer t Riter me donne cent francs I . .
Je restai stupéfait.
— £h quoi! lui dis-je, ce que vous ne vous senUez pas le courage d'exécuter ce matin, quand vous pouviez encore espérer de la conserver, vous allez l'entreprendre, maintenant que votre cœur est brisé par la douleur? — Vous l'avez dit : j'espérais, j'avais le temps, l'espace devant moi ; je me jetais dans l'avenir ; voilà ce qui me faisait méconnaître mes forces. Mais, à présent, il n'y a plus d'avenir pour moi; c'est demain qu'on vient me l'enlever; c'est demain que je dois tenir ma. promesse ; soyez-en sûr, je la tiendrai ; car moi aussi j'ai peur du corbillard des pauvres!
Il s'approcha du lit où reposait Francine, et comme si elle eût pu l'entendre encore, il dit :
— Tu seras satisfaite, ma Francine! On me demande du talent, de l'esprit, de la gaieté ! j'en aurai, je te le promets... le désespoir m'en donnera; je les ferai rire, et tu auras un convoi I
L'état d'exaltation dans lequel je voyais mon pauvre ami m^eifrayait tPO{> pour que je consenfiss^'à le laisser seul passer la nuit auprès de la morte; aussi^tutfndil'm'êngagea a le quitter, je m'y refusai obstinément. '
— Nous veillerons ensemble; lui dis-je ; vous np vou-« drez pas me priver de ce triste plaisir? Ne oféyesi pas que j'aie l'intention de vous détourner de là tâche pénifble que vous allez accomplir; j'aurais voulu vous l'épargner i mais> puisque l'événement a trompé le désir que j'ava?s dé vous être utile, eh bien! par mât présence^ je' soutiendrai votre courage, nou6 parlerons ensemble. — Reslesî ddiië, puisque vous le voulez, reprit-il ; peut-être avéz-vôiisf^àisevl ; après tant d'émotions et de fatigues, la nature pourrait être plus
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Torte que ma volonté ; et si je cédais au sommeil 1 si je ne me réveillais que demain I Mais vous allez passer une bien mauvaise nuitl — Eli ! mon ami, la vôtre sera-trelle meilleure?
Paul fit un soupir de résignation et prépara silencieusement tout ce qui lui était nécessaire pour écrire. Il allait s'établir devant sa petite table, quand je l'arrêtai par ces mots:
— Peut-être n'avez-vous rien pris de la journée ! il vous faut des forces pour yeiller encore jusqu'à demain, — Merci, me répondit-il, je n'ai pas faim , je ne pourrais pas manger. — Au moins, vous boirez un coup avec moi, Paul; vous ne devez pas me refuser cela. — Ce sera comme vous voudrez : je n'ai besoin de rien. — N'importe, je vais toujours aller chercher une bouteille, vous verrez que cela vous fera du bien.
Je sortis, et bientôt après j'étais de retour, rapportant ua morceau de pain, un litre de vin, et des verres que je posar sur la cheminée.
— Allons, dis-je à Paul en lui présentant un verre plein, à votre bon courage t — Au repos de son âme! répondit-iL" — Nous trinquâmes. — Eh bien ! continuai-je quand Paul eut replacé son verre auprès du mien, avouez que vous aviez besoin de cela? — C'est vrai, je me sens plus animé; je crois que mon travail sera bon. — En ce cas-là, à la besogne, car il se fait tard.— Chut I me dit-il, je tiens une idée.
En effet son teint s'anima, ses yeux brillèrent ; il commença à se promener à grands pas dans la chambre. Pour moi, je me jetai sur un fauteuil placé près du lit de Francine, et je me préparai à commencer une nuit plus remplie d'émotions pénibles qu'il n'est souvent donné à l'homme d'en éprouver durant une longue carrière.
Paul écrivit. Sa plume courait sur le papier ; un Irem-
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blement nerveux faisait de temps en temps frissonner tout son corps, et sa bouche murmurait un air de contredanse dont les phrases légères et sautillantes étaient interrompues par de profonds soupirs. Après un quart d'heure de travail, le jeune poète se leva; il y avait du désordre dans ses yeux, la sueur couvrait son front.
— Enfin, dit-il, voilà mon premier couplet terminé ; je le crois assez bien tourné; je suis en verve; mais c'est égal, je ne continuerai pas ; ce que je fais là est trop épouvantable ! c'est au-dessus des forces de Thomme !
Il jeta sa plume avec colère, et recommença à marcher dans la chambre.
— Paul, lui criai-je, Paul, c'est demain à deux heures qu'on enlève le corps de Francine! et vous vous laissez abattre! Voyons, buvez encore un coup.
11 repoussa le verre que je lui tendais. — Mais il faut gagner l'argent de Riter. — Sans doute, c'est ce que je fais : ne voyez-vous donc pas à mes souffrances que je travaille pour cela ? croyez-vous que l'on compose avec calme» surtout devant un pareil spectacle?
Et il enlr'ouvrit les rideaux ; son agitation était affreuse; je crus un moment qu'il avait complètement perdu l'usage de la raison, car plusieurs fois il appela Francine; mais bientôt le calme revint, Paul retourna s'asseoir devant la table ; je surpris un sourire sur sa bouche : il chanta!
Je ne vous dirai ni sa complainte ni les efforts surhumains qu'il fit pour composer ses douze couplets. A huit heures du matin, le manuscrit était prêt; mais, pour en arriver là, que d'angoisses, que de stations auprès du corps de Francine I il faut avoir entendu ses paroles de désespoir, coupées par des chants burlesques, pour concevoir ce qu'un pareil mélange peut causer de sensations déchirantes, et cela au milieu de la nuit, qn^nH le bruit a cessé dans les
rues, et que deux flambeaux lu^bres veillent tristement auprès d'un Ut de mort. Plus d'une fois je le yis au moment d'abandonner sa tâche, et je ne me sentais plus le cruel courage de la lui faire reprendre : il souffrait tant I Je le Yoyais tomber, accablé, sur sa chaise ; il pleurait de rage ; je pleurais avec lui ; alors il me regardait tristement.
— Ce n'est plus demain, me disait-il, c'est aujourd'hui, c'est dans quelques heures qu'on doit venir la chercher; et j'aurais manqué à ma promesse, quand il dépend de mot delà tenir ! Je ne suis donc qu'un enfant, pour me décourager ainsi? — Chante, malheureux! chante, il lui faut une place au cimetière 1
Alors il reprenait la plume et recommençait à fredonner son joyeux refrain. Mais quand il eut fini son horrible travail, Paul resta comme anéanti sur son siège, ses bras retombèrent sans force, sa tète se courba sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent à demi : c'était l'épuisement d'un malheureux qui vient de succomber à une attaque d'épilepsie. Enfin, mon pauvre ami eut le bonheur de s'endormir. Son sommeil durait depuis une heure , quand un violent coup de sonnette le réveilla ; il se leva, tout surpris d'avoir cédé au besoin du repos.
— C'est Riler, sans doute, me dit-il ; ah l si vous n'aviez pas été près de moi, rien ne serait fait, voilà comme j'aurais dormi ! Excellent ami t c'est à vous que je dois mon travail; jamais je ne l'oublierai!... Pourvu que mon libraire soit content! ajouta-t-il avec un sentiment de crainte.
C'était Riter, en effet, qui venait chercher la complainte.
— C'est feit, lui dit Paul ; mais découvrez-vous, chapeau bas ! il y a une morte ici I
Le libraire pâtit et ôta respectueusement son chapeau, ensuite il s'avança vers le vase qui* renfermait l'eau bénite : — Vous permettez, mon cousin? dit-il. Et il asper- I. 23
tSé LES COftTES DE L*ATËLIBB.
gea de loin avec la branche de buis le corps de la défunte.
— Maintenant, à notre affaire! reprit Riter en jetant un regard furtif sar les papiers qui €0uvrai)snt la petite table.
Paul prit le manuscrit et lut sa eomploiaCe ; à .chaque trait plaisant, il regardait en souriant son libraire, et iîherchait à de?iner sur ses traits stupides qne expression de plaisir; mais rien ne pouvait émouvoir Ri ter. Déjà Paul commençait à se troubler; je voyais s^s jambes trembler sous lui; sa voix faiblissait; j'eus pitié de son état.
— Mais riez donc, di&-je au libraire, votre fortuoe est là-dedans.. .i;'estadmirablet — Gp n'est pas: la peine de se ficher pour ça, reprit-il froidement; si vous n^ m'avez pas vu rire, c'est que je n'écoutais pa^ : je peiisaii^ à mettre les exemplairesà trente i^oqsS
A ces mots Paul roula son manuscrit et le mit sous le bras de Riter.
Le libraire tira lentement vingt pièces de cent ^ous de la poche de son gilet; il ks compta plusieurs ff^is, pqu$sa unsoupir.— C'est bien de l'argent, ditril; mais je vous ferai faire autre chose pour me rattraper avec yoas> 11 sortit.
Aussitôt que Paul eut dans ses mains le prix de son supplice de la nuit, il me chargea d'aller commander le convoi de sa maîtresse. La voisine descendit, comme elle l'avait promis la veille, pour ensevelir Francine, mais il était déjà trop tard ; à peine mon ami s'était-ii trouvé seul avec le cadavre, qu'il s'était empressé de le couvrir de son linceul. La robe de noces fut son dernier vêtement. Paul trouva encore assez de forces pour accompagner au cimetière le corps de Francine. J'avais réuni un grand nombre d'amis, qui suivirent avec moi le char fuiièbre. L'emploi de la veillée des mort^satisfit tout le monde; la complainte eut un succès fou; Paul remplit religieusement une pro
messe sacrée; Ri ter fit d'énormes bénéfices^ et Francine eut une pierre.
— Voilà rhistoire de cette complainte à laquelle je dus un amiy dit en terminant le conteur. — Et voilà vos opales» répondis-je, encore tout ému de ce que je venais d'entendre ; peut-être trouverez-vous que les ovales sont peu réguliers, et que les cabochons ne forment pas assez bien la goutte de suif; mais il faut s'en prendre d'abord au;L parties terreuses qui se rencontrent dans la pierre » et peutêtre bien aussi à l'attention que j'ai donnée à votre histoire.
WIB DE LA COMPLAiSTE.
Magistrats, nous qui payons les impôts sans murmurer, taille, tailloo, capitation, double vingtième , ustensiles , droits de toute espèce , impôts sur tout ce qui sert & nos chétifs babillemens, et enOn la dime à nos curés de tout ce Que la terre accorde à nos traraux , sans qu'ils euirent en rien aans nos frais ; c'est auyourd'bui la permission de travailler pour vivre et pour vous faire vivre, que nous vous demandons.
YoLTÀiai.