MONSIEUR DE SAINT-HUBERT
N'est-ce pas une chose qoi m'est loulrA-lait
•bonorable, qoe l'onioie Tenir cbet moi si
' «OHveDt une persoMie de eeite qualité, qui
m'appelle son cher ami et me traite comme
si J'étais son égal?
Il OLlBRB. — Le Bourgeois gentilhomme, acte S, scène S.
Huit jours de plaie venaient d'interrompre les conciliabules des commèves qiri) durant la belle saison, se forment le soir devieint la (XHledes maisons de la capitale. La jouriièe dû 15 mai 1787 arait fait espérer qu'on reprendrait enfin le covrs de médisance si brilliimment professé, dans la rue des Prètres-^Saint-Germain^rAuxerrois, par une douzaine d'honorables mères de famille, parmi lesquelles les ancienft'dâ Quartier «itenteneore arec respeet lâadame Pingenet, revendeuse à la toilette.
Lli soirée était superbe; les boutiquières, assises devant le magasin de madisime PingeMt, écoutaient celles;!, qui pérorait au miHeiid'mr cercle' composé des plus liuppées dv Toisînage.Qiiânl«ax marisdes élùesdu club*, ils jouaient
au petit palet à la porte de l'épicier du coin. Le récit des intrigues galantes qui, l'année dernière, remplissait suflisamment les plus longues soirées d'été, n'était plus maintenant pour ces dames qu'un hors-d'œuYre qui les faisait passer insensiblement à la pièce de résistance, au mets à la mode, la politique. La revendeuse était une véritable proyidence pour les nouvellistes .du quartier Saint-GermainrAuzerrois; grâce à sa profession, qui lui donnait ses grandes entrées chez les plus célèbres demoiselles de l'Opéra, elle vivait dans une espèce d'intimité avec les chefs de la police et les princes du clergé français.
La conversation, quoique vive et animée, avait fait plus d'une fois bâiller une grande et maigre jeune personne au teint pâle, au regard mourant; elle s'empressa de demander & madame Pingenet, sa chère mère, la permission de quitter le cercle, dès que de ses yeui bleus et languissans elle eut avisé de loin un joli jeune homme qui venait vers elle en souriant.
Le petit monsieur salua l'assemblée d'un air rayonnant ; il pirouetta pour faire admirer la coupe gracieuse de son habit canelle; il ôta son chapeau, moins pour saluer que pour découvrir sa perruque à nœuds , et prit une prise, aGn d'avoir l'occasion de secouer les grains de tabac tombés sur sa veste rouge brodée d'or. Content de l'effet que venait de produire sa toilette, il présenta sa main blanche à mademoiselle Geneviève ; la jeune fille baissa les yeuit, pinça les lèvres, et posa timidement un doigt noir et criblé de piqûres d'aiguilles- dans la main qu'on lui offrait.
Madame Pingenet la suivit des yeux jusqu'à la porte de l'allée voisine, où Geneviève s'arrêta avec son cavalier. Pendant le coup d'œil que commandait la surveiliance maternelle, les commères s'entre-regardèrent; quelquesunes se donnèrent un léger coup de coude avec une inteo-
LA MAITRISE. 27t
tion maligne, les plus franches haussèrent les épaules; puis la conyersation se ranima.
CSomme nous ne pourrions rien recueillir d'utile ou d'agréable en écoutant de bonnes mères de famille qui déraisonnent sur l'amour, auquel elles ne comprennent plus rien, et sur la politique, à laquelle elles ne pourront jamais rien comprendre , laissons-les tuer le temps et se venger de lui à force de médisance; mais tâchons de ne pas perdre un mot de renlretieu de la grande et pâle Geneviève avec le petit monsieur encore tout pimpant, mais qui déjà ne rit plus.
— Ainsi, mademoiselle, vous avez montré ma lettre à madame Pingenet? — Oui, monsieur, et ma chère mère, qui ne veut pas gêner mes inclinations, m'a laissé la liberté de vous répondre. — C'est-à-dire que je pourrais plaire à madame votre mère? — Gomme un autre, monsieur, et à moi aussi. — Parbleu! je le savi^is bien. — Vous ne me laissez pas finir ; je vous disais donc que vous pourriez me plaire, si je n'avais pas déjà promis d'épouser M. Jean Leblanc, qui depuis long-temps me parle pour le mariage. — Voilà la première fois qu'il m'arrive d'être sacriGé à un homme de rien ; cela m'apprendra une autre fois à n'avoir que des vues honnêtes. — Xe vous fâchez pas, monsieur de Saint-Hubert, dit d'une voix tremblante la pauvre Geneviève, qui cherchait, en roulant les plis de son tablier de soie noire, à excuser honnêtement son indifférence pour le joli monsieur ; — ce n'est pas ma faute si M. Jean Leblanc m'a aimée depuis plus long-temps que vous ; pourquoi n'êtes-vous pas venu le premier? — Il fallait me dire cela plus tôt, mademoiselle... Voilà trois semaines que vous me promenez... j'aurais pu trouver mieux, ou du moins je ne me serais pas amusé à chercher des pratiques nouvelles pour madame votre mère. Qu'est-ce que cela m'a rapporté?
274 LES CONTES DE L'ATELIEfl.
rien, qu'une mortification... C'est ma lK>niè -qui 'me Tant J cela ; car si j'avais youlu vous séduire... cela ne tenait qu'à t ^ moi. '
A cette réjiliquc'impertimntedii prêlen^iiidéscippoibtè,. une rougetf p s^itfe colora le front de Geneviève ; sest yeux presque éteints s'animèrent d'un éclat qui ^ne leur était pas naturel ; l'indignation semblait devoifrlùi préler upe de ces. réponses éneipques que les femmes saivênt si bien trouver |
pour déconcerter celui qui les insulte. Elle ouvrit la bouche pour foudroyer l'insolent, et ne riposta que pair une { niaiserie. — On ne séduit que celles qui le veulent bien I | dit-elle. Après ce grand effort de courroux , elle redevint pâle, son regard s'éteignit^ etelle recommença à rouler les plis de son tablier de taffetas- noir.
— Bon, reprit en.persifilant M« de Saint-Huberl, pour^ quoi les petites bourgeoises se montreraient-elles si. se- ^ vères, quand les damés de la cour.,. ? Mais je ne v«iab pas pour vous entretenir fie mes conquêtes , je voulais savoir- l si vous vous sentiriejc du goût pour devenir quelque cbose : \
alors je me serais fait coniuiltre ; car, jusqu'à présent, j'ai caché à madame votre mère mon véritable état ; je ne voulais être aimé que pour moi-même. — Ah! monsieur» je. suis bien reconnaissante de l'honneujr que vpu3 voulie?^ faire à notre famille ; mais j'aime tant moq pfètendu, qu'il faut bien que je refuse la fortune que vous .aviez la bonté de me destiner. — Je n^ veux .pa$ vous tromper,. Gepe^ viève, malgré la mystification que vous ipe faitf^s. ép^ou- ^ ver ; je ne vous dirai pas que je suis un prînoe 4u. saug» ni même un premier gentilhomme de la chambre ; ji& you» connais, vous aériez capable de le croire» et si l'ambition parvenait à vous décider eu. ma faveur.**. :— Je n'ai pas besoin de savoir qui vous êtes, puisque. je veux tenir la parole que j'ai donnée à M. Jean Leblanc, depuis que ma
chère mère m'a permis de penser à lui. ^ Il tous fera un beaa aqril M. Jean Leblanc. — C'est un bon ouvrier. «^ Mais qui ne s^ra jamais maître ; il n'a ni assez de proteo-* tions ni assez d'argent pour obtenir la maîtrise; ces genslà n'ont qu'une journée bornée au prix que les syndics du métier yenlentbîen y mettre. — Oui, quand TouTrier n'a* pas de courage, il yégèle; mais lorsqu'il est laborieux comme mon futur... -^ C'est juste, alors il a la ressourcede traTailler.en fraude, dit M. de Sain t*Hubert en portant un regard malin sur Geneyiève ; mais il faut bien aimer le travail pour s'exposer à perdre ses outils et ses fournitures ; car les maîtres jurés font tout saisir quand ils viennent à s'apercevoir qu'on exerce un état sans jurande* Cependant^ si M. Jean Leblanc, continua le petit monsieur en appuyant fortement sur ses dernières paroles., si votre prétendu brave pour vous obtenir la sévérité des syndics, et si après ses journées il se livre en secret à son état, alors.. •
Geneviève regarde autour d'elle comme si elle pouvait craindre d'être^ entendue; pais, elle dit à voix basse :
— Comment, s'il se livre à son état en secret? Mais sonvent il y passe ies^ nuits. — En ce cas, je ne m'étonne plus si vous payez son courage par un peu d'amour, r- C'est bien naturel, n'estrce pas monsieur de SaintrHubert ? — Certainement, et je n'ai plus de reproches à vous faire ; seulement il fallait pie dire cela tout de suil<), je ne me serais pas donné |a peine de vous fi^re la cour.
La conversation finissait quànd-un grand jeune homme d'environ vingt-cinq ans, en costume d'ouvrier, coiffé d'un bonnet de laine et portant un tablier de toile verte roulé autour des reins, passa rapidement entre les deux causeurs, et disparut au fond de i'allce. Geneviève se retourna pour lui parler, elle vit briller dans l'obscurité une paire d'yeux étincelans.
276 LES COi^TKS DE L'aTELIER.
— Quel est cet impertinent? dit en se retenant à la muraille M. de Saint-Hubert, que Jean Leblanc araii fait trébucher en passant. — C'est lui ! répondit Gèneyiève; excusez-le» il est jaloux de yonsi — ^^ C'est une sottise» répliqua le petit monsieur ; et puisqu'il est vrai que Totre amant exerce chez lui son métier, continua-t-il ayec un sourire dont l'expression ne fut pas comprise par GeneriéYe Je veux que nous fassions connaissance ensemble ; je viendrai le visiter avec quelques-uns de mes amis qui lui fourniront de la besogne; vous nous conduirez vousmême à son atelier; mais ne lui parlez de rien, c'est une surprise agréable que je lui ménage. Vous voyez bien que je n'ai pas de rancune.
Geneviève remercia M. de Saint-Hubert ; il la salua | avec un air de familiarité d'une impertinence parfaite, et | la grande fille retourna près de sa mère, qui tenait encore ^ courageusement le dé de la conversation.
La soirée avançant, madame Pingenet rentra enfin dans sa boutique avec sa Geneviève; celle-ci, après avoir raconté tout au long son entretien avec M. de Saint-Hubert, | souleva l'oreiller, prit le poêlon de terre où le morceau de bœuf, nageant dans le bouillon, se maintenait chaud pour le souper de Jean Leblanc.
— C'est bien heureux, dit l'ouvrier, je croyais qu'on
ne pensait plus à moi. — Je n'ai pas pu monter plus vite, ^ répondit Geneviève, qui avait peine à reprendre haleine. | — Il ne fallaiUpas causer si long-temps avec ce beau mon- ^ sieur, murmura Jean sans lever les yeux sur sa future. Elle tourna niaisement les épaules, s'assit, et dit en pleurant : — Vous serez donc toujours méchant avec moi ! j C'était un bon garçon que Jean Leblanc : aussi, dès ' qu'il entendit des soupirs entrecoupés de larmes , il se leva, quitta l'établi devant lequel il s'était placé eu ar- \
rivant, et après avoir posé sur la table le charbon ardent et la lampe de terre qui lui servait à souder ses bijoux, il courut vers Geneviève, lui prit la main, et lui dit :
— Voyons, pourquoi pleurer? est-ce toi qui devrais m'en vouloir? est-ce que je suis jaloux quand un camarade veut rire avec toi, et qu'il ne se cache pas pour dire que tu es gentille? Ça ne me fait rien, parce qu'entre ouvriers ce n'est que manière de plaisanter-, mais avec un monsieur il m'est impossible de voir cela de sang-froid ; ces gens-là n'ont jamais que de mauvais desseins. — Pourtant, celui-là n'en a que de bons pour nous.
-^ De bons? reprit Jean Leblanc avec un mouvement de colère. — Làl voilà qu'il ne veut pas me croire, continua Geneviève en pleurant plus fort. — Eh bien ! si, je te crois, ajouta le jeune bijoutier ; mais n'importe, çà me déplaît , et , je te le répète , ça me déplatt , parce que c'est un monsieur, un seigneur. Je ne peux pas les souffrir les seigneurs ; c'est pour eux qu'est tout le bonheur, tout l'argent ; le pauvre ouvrier n'a que la peine; et on le méprise , et on lui vole ses journées , et il faut encore qu'il se taise, car les plus riches font la loi. Tiens, Geneviève , on dit que ça ne durera pas. Je n'en sais rien ; mais , tout pauvre diable que je suis , je donnerais ce qu'on me doit , je donnerais tout ce que j'ai d'or là, quitte à souffrir la faim pendant dix ans , pour qu'il . vienne un bon bouleversement qui rabatte le caquet à ces tas de paresseux qui vont à Versailles s'engraisser du pain blanc que le peuple leur gagne. Il n'a qu'à bien se tenir, le galant que j'ai voulu faire valser ce soir dans la rue ; car, s'il s'avisait de revenir tourner autour de toi, je ne le manquerais pas, foi de Jean Leblanc. — Il ne reviendra plus... pour m'épouser au moins, dit Geneviève, puisque je lui ai donné son congé ce soir. — C'est bien vrai, ça, I. 34
ÎÏ8 LES COMTE» M L'atelier.
ma petite futore ? - CerUinement , ma chère mère m'avait dit : Choisis; alors je fai préféré. — Kn ce eaa^à pardonn«».moi, je suis fiché de favoir fait de la peine-' mais i'ayais peur... Maintenant je puis souper, je anÙ tranquille. .
Il se mit à Uble, GeneTière le servijt, et lorsqu'elle «'approchait de lui, Jean Leblanc lui prenait tes mains.on h taille. — C'est des bêtises, je ne montrai plus, disait-^fle en topmant vers lui ses yeujc languissans. Ceux du jenne bijoutier éUient brillans d'amour, e* à chaque instant la grande Olle é^•t forcée de lui répète, , Jfangez donc monsieur. Malgré de nombreuses interruptions, le souper fut bientôt terminé; le désir de se mettre à l-'oumge%i surtoutun vigoureux appétit, avaient fait ejpédier proi^ptement la soupe et le morceau de boeuf bouilli. ..
— Comment! vous allez encore travMller î. dit Gewsviève, qui voyait Jean Leblanc retourner à son étaWi - II le faut bien ; je ne yeux pas me marier avec rient, et quand on n'a que ses deux mains pour vivre!... encore n'est-on pas libre de les employer autant qu'on le voudrait... Si on se douuit seulement que je fais de la besogne ici, on me prendrait tout, on me ruinerait aitrès notre journée faite. On veut que noifs allions au cabaret et je ne l'aime pas. le cabaret, moi ! je ne vçux être ai nii ivrogne ni un mendiant. C'est encore les liches etlessei gneurs qui nous forcent à nous cacher quand non. aioHm, louvrage.- Voyons, interrompit. Geneviève, pensons! quelque chose de plus gai, à notre ^lénage, par.e*«.pl.t ^ - Oui, et puis aux enfans que nous aurons, et qui se«,nt obliges de fabriquer en fraude commeleur père, si je ne gagne pas assez pour acheter une maîtrise.- Oh > que si que tu gagneras assez pour cela! et puis, vois-tu je tni' Taillerai ; ma mère me cédera son fonds, je ferai'commJ
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elle de belles coDnaUsaDeeb qui nous donneront des protectionsy et nous serons heureux. — Faut espérer que ça arrivera comme tu le dis , ou que (a changera^ **- Mais de quel changement yeux-tu donc parler ? Est-ce que tout ce que nous voyons aujourd'hui n'a pas toujours été de même, des gens qui ont tout, et d'autres qui n'ont rien?
— Tu as raison, c'est bien comme ça que nous l'entendons ; seulement on changerait de place.
— Ah ! tu en veux trop, répondit Geneviève d'un air niais.
— Oui, pourvu qu'on me laisse travailler. — Et puis que je t'aime toujours! objecta la jeune fille. — Cela va sans dire. — Mais, dame! je n'en réponds pas, si tu me fais toujours pleurer comme aujourd'hui! — Je te promets que cela ne m'arrivera plus; j'ai eu tort. — Gomme vous Tavez toujours, monsieur. — G'est vrai, tu vaux mieux que moi, Geneviève $ aussi il faut excuser mes dé* fauts. — Je ne demande pas mieux. -^ Alors, tu vas te laisser embrasser. — Dû tout, monsieur Jean ; vous savez bien que ma chère m^ère me le défend ; et puis je serais obligée d'en parler à mon confesseur. -r Eh bien ! tu diras un jéve de plus pour ce baiser-là, répondit Jean Leblanc en attirant Geneviève sur ses genoux ) et le bruit d'un baiser pris à la volée i:e|entit dans la mansarde du jeune ouvrier.
Pour la seconde fois de la soirée, la pauvre Geneviève rougit bien fort. A peine remise du désordre que la liberté de M. Jean Leblanc venait de porter dans ses sens, mademoisellç Pingenet se disposait à gronder le téméraire, quand, plusieurs petits coups frappés à la porte lui fermèrent la bQuche. Elle rajusta sf>n fichu et son bonnet légèrepient fripés par son fiancé; celui-ci s'empressa de r<an|;^r ses bijoux dans un tiroir de sa. table;, il repoussa
ses outils dans un coin, et cacha sa lampe ; car il craignait d'être surpris par les agens des syndics.
Genevièye ouvrit la porte.