LA SO£UR
Ce peuple de rois te joae des hommes i aui champs nous sommes des bêles de charge, des esclaves à la ville, el des soldats dans leurs querelles ; car c'est par DOS maios qu'ils les décident, et dam noire sang qu'ils lavent leurs ofTenses.
BbRMARDIN de SAINT-PlBRaB. — U Vieux Fajsan polonais,
— Bonjour, mon frère, dit en sautant au cou de Jean Leblanc une grosse brune de vingt ans. — Eh! c'est toi, ma petite Henriette I répondit-il avec la plus franche expression de plaisir ; puis, il lui rendit sur ses joues, fortement colorées, un vigoureux baiser fraternel.
Geneviève était occupée à enlever le couvert de l*ouvrier. Au nom d'Henriette, elle posa à terre la bouteille et Vassiette qu'elle tenait à la main, et jeta un coup d'œil rapide sur celle qui devait être sa belle-sœur. Cet examen fut d'autant plus facile, qu'Henriette, après la première accolade, venait de se laisser tomber sur une chaise, en demandant à son frère la permission de s'asseoir avant dp répondre aux vingt questions que celui-ci lui adressait sur sa santé, sur celle de leur grand'mère, sur les amis du pays. Tandis que sa sœur reprenait ha-
leine» Jean Leblanc, debout devant elle, lui tenait les deux mains et les serrait tendrement.
Pour Ckneviève, elle détaillait la physionomie d'Henriette, trouvait ises yeux noirs trop vifs, sa jupe de laine trop lourde ; les barbes de son bonnet rond lui semblaient trop blanches pour le front hâlé de la villageoise ; ce qui lui paraissait surtout fort ridicule, c'était de voir de gros souliers d'homme, à boucles d'argent, aux pieds d'une femme ; pourtant il y avait de la dignité sur ce front bruni par le soleil ; l'esprit pétillait dans ces yeux noirs ; et, malgré la rudesse campagnarde qui accompagnait la plupart des mouvemens d'Henriette, on voyait que sa taille ne manquait ni de grâce ni de noblesse. Elle portait avec aisance un costume grossier ; enfin, sous son bas.de laine et son large soulier, on devinait qu'elle avai4 une jambe fine et un petit pied.
Après quelques minutes de repos , la paysanne se leva et dit: — Me voilà remise à présent, causons, frère. — Avant tout, reprit Jean Leblanc, il faut que tu fasses connaissance avec ta future belle-sœur : allonss, mademoiselle Geneviève, embrassez ma petite Henriette ; dites- vous quelque chose.
Geneviève s'approcha nonchalamment, présenta sa joue à Henriette, qui l'embrassa affectueusement. — £h bien I vous ne me rendez pas mon baiser I dit brusquement Hen rietle en tendant la joue à son tour. — le ne demande pas mieux, répondit la fille pâle, toute honteuse, et elle l'effleura légèrement du bout des lèvres. Jean Leblanc regardait avec joie ces deux femmes qu'il aimait également.
— C'est ça, disait-il, vous serez bonnes amies , je vous en réponds. D'abord, toi, ma sœur, je t'avertis qu'il ne faut pas te fâcher si ma petite future n'a pas Tair d'y aller de 91 bon cœur que toi; à Paris, vois-tu, les demoiselles sont
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élevées dans la crainte de» nouveaux visages. Yous^ ma bonne Geneviève, je vous préviens qu'il ne faut pas vous ^
effaroucher parce que ma sϔur vieni de but en blanc yens |
sauter au cou ^ c'est comme ça chex nous, à la bonne franquett^; on se donne une poâg&ée de main entre hommes, .' une embrassade entre femmes ; et puis vsoilà la connaissance fait^. Vous êtes bonnes filles toutes les deux , irou» ne pourrez pas manquer de vous entendre. — Pardîne^ je *
l'aime déjà tout plein la grande. pâlote^ dit Henriette. — ;
Et moi, je suis décidée à être bonliç amip[ avec voiis^si vous ^
voulez être bonne amie avec nm, répondit Geneviève avec son sourire plus qu'ingénu.
X^ conversation en resta là, car on entendit» du bas ie ,
l'escalier, madame. Pingenet. qul.appelait sa fille. Gène- ]
viève ramassa préclpitammfent la vaisselle du souper, et elle descendit, non sans se laisser prendre une nouveau baiser j par Jean Leblanc.
— ^ Tu vois mon petit ménage? dît Jean à sa sœur des que Geneviève eut ti ré la porte sur die ^ un matelas sur hh lit de sangle» un drap plié en deux, une vieille valise en ^
guise de trav^erjiin, et sur tout cela une courte-poînte de ]
taffetas que madame Pingenet m'a fait faire avec des don- % blures de robes : voilà pour mon coucher. Quand il y aura un dossier à cette chaise^là, et un pied de plus à ma table, ça me fera deiux beaux meubles dans mpncolombier. Mab, \
voi^-tu? j'ai une montre d'argent, j'ai du linge aussi ! En i
disant cela, Jean. Leblanc ouvrit les portes de son buffet. ^
Sur l'une des planches on voyait rangées quatre chemises ^ d'homme/ dont la toile bise ressortait d'autant mieux qne j
le col et les bouts de manche étaient d'une éclatante blan- ^
cheur; une paire de draps, quelques cravates de toile i
peinte, et une demi-douzaine de mouchoirs bleus, bordés 1
d'une large raie rouge, composaient la lingerie de M. Jean <;
LA MAITRISE. iS3
Leblane. Une calotte de nankio à jarretières > un gticl blanc ei un habit gris de 1er formaient sa garde-robe du dimaiM^* .
lleoi:îetie examina tout cela avec intérêt; puis elle se tottiT^i vers son frère pour lui dire :
— Saifl-tfi que tu dois être brave avec <;a les jours de fête? — Obi j'en aurais bien plus si je n'avais pas placé mon argent. — Tu as dQ l'argent placé? — Oui, et qui me rappojt)t« de fangeux .intérêts encpre \
fOQT mettre fin aux. questions d'Henriette, Jean Le« blapc ouvriit 84>n ti|pîr« et lui mimtra les outils de son état» et Topyrag^ 'que' si39r pratiques, lui. conflaient. Sa sœur éproav4ili un^ sa;tîdfi|etioni.yériUiblea el^e lui prenait les joues» lui donnait 4e léHèrea tapes, en disant :
— iGber frère, pourquoi mon Mairoelîn h'iêst-il pas si bon sujet: que. t^ Y — Eh bien l est-*cQ que tu aurais à te plaindre de toit mari, nw 84BUK?^Oh! beaucoup; va, je sui^ bien ma)ltiiiir0ase;:,e*es.«ide sa foute si tu me vois à,Pj»ris aujourd'hui^ -^ Tu ea fichée d'être: veQue. me voir?«-;Ouiy dansrUn momenl comnoife .celui-là, je ne: viens pas pour mon pUimr» Jean; îl' faut que notre grand'mèreisoit bien à plaipfine pour €^ j'ose demander de l'acgeot à un jeune gar^n q^i n'cyaa pas; de- trop. pour lui. rr: Je ne» te eomprends pas» Henriette* Voyons, conte^moi ça cl^ireiuent pendant queje vais me remettre à h besogne,
Je^n.i^eblanc repvit sa. place à rétabli; il^ta du tiroir de la table ses Mjoilx et ses outils. Henriette yioA s'asseoir prés de lui, et eommençà :
— Si l'année a M mauvaise à Paris, elle a encore été bien autrement dure dans, la oampagne : aussi Icài pauvres gens ont-41s mangé de la bouillie de fèvt s et de pois âecs au lieu de paiiu; cependant il a fallu, malgré ea, trouver de l'argent pour monsieur le receveur des tailles, qui, du coin de
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son feu et devant sa bonne table, enroyait sans piUé des garnisaires ehez le paysan qui mourait de faim et de froid. Il y a eu bien de nos amis ruinés, bien des guenilles Tendues sur la grande place du village , mon pauvre Jean, et puis encore des pères de famille en prison ; ceux-là étaient les plus heureux , on leur fournissait du pain qu'ils pouvaient partager avec leurs en fans.
— Oh ! mon Dieu ! est-ce que vous avei été ruinés aussi, vous autres? demanda vivement le frère d'Henriette. — Non, pas moi, Marcelin a de l'argent; mais notre pauvre grand'mèrel... — Eh bien I dis-moi tout, Henriette. — Demain on vend ses meubles pour cent misérables écus : conçois-tu ça? une femme de soixante-quinxe ans mise à la porte de sa maison l — Et tu me disais tout-à-l'heure que ton mari avait de l'argent? — Beaucoup ; mais il me tuerait si je disposais d'un sou pour notre mère. Il est bien changé, va, depuis qu'il s'est trouvé compromis dans une aflEbire de braconage; après deux mois de prison, Marcelin n'était plus reconnaissable. Autrefois on sait bien qu'il élait un peu intéressé; mais, à présent, il est devenu tout-à-fait avare, dur pour tout le monde, méchant avec moi. Il ne m'a amenée à Paris que pour que j'obtienne de toi, pauvre ouvrier, les secours qu'il refuse à notre grand'mère. — Sois tranquille, Henriette, la mère Chenu ne couchera pas à la porte ; j'ai là plus de cent francs de côté ; en livrant cet ouvrage, qui peut être fait cette nuit, on me donnera cinquante écus : le reste, je le compléterai chez le bourgeois, qui me doit une quinzaine. — Mais, tout cela, c'était pour ton mariage? — Mon mariage se fera un peu plus tard. Ah çàl voilà mon lit; si tu es fatiguée, tu te coucheras. — £h bien 1 et toi, frère? — C'est demain fête, je me reposerai. -* Alors, je veux veiller avec toi^ dit Henriette ; nous cau« serons , tu t'ennuieras moins.
LA KAimiftE. S85
Elle s'établit auprès de lui ; mais après une heure d'une causerie assez animée, la conversation prit un caractère plus sombre ; sans le vouloir, Henriette revenait sur la mauvaise conduite de Marcelin et sur la misère du pays ; Jean Leblanc paraissait profondément affligé.
— Bab! dit-elle en faisant un effort sur elle-même^ ne parlons plus de cela.
— Gomme tu voudras.
— Que ferai-je, alors?
— Tiens, si tu n'as pas encore envie de dormir, reprit son frère, j'ai là un livre, lis-moi quelque chose, ça me donnera du courage. 11 se leva pour aller chercher un volume dans la valise qui lui servait de traversin ; puis il vint reprendre son ouvrage, et sa sœur se disposa à commencer sa lecture.
A cette époque, il était assez rare de trouver une fille de la campagne qui sût assembler les lettres de Talphabet; mais Henriette, élevée pendant ses premières années avec la ûlle du baron de Préval, avait reçu, en même temps que la noble demoiselle, les premiers élémens de Tinstruction. Cette remarque, que nous consignons ici , Jean Leblanc la fit , à part lui , regrettant que sa Geneviève n'en sût pas autant.
— Je lui apprendrai à lire, se dit-il tout bas; je veux aussi rapprendre à mes enfans, car il n'est pas dit que l'ouvrier sera toujours placé entre l'hôpital et le cabaret ; et peut-être bien que dans ces livres, qu'on ne veut pas que nous puissions déchiffrer, il y a pour le peuple une source de richesse et de bonheur.
Après cette réflexion, il écouta sa sœur, qui lut : Extrait d'un Mémoire pour rentière abolition de la servitude en France, par M. de Voltaire.
3f< LES COKTBS DB L'ATBLIBR.