LA VISITE DOMICILIAIRE
ToQies let ii^ustices onl été mises en lois.
Lahjuihais.
A sept heures du matin Jean Leblanc travaillait encore. Henriette n'avait pu veiller que jusqu'à trois heures; elle était plongée dans le plus profond sommeil quand madame Pingenet entra :
— £h bien! c'€ist beau! dit-elle en riant; loger one femme chez soi pendant la nuit, surtout lorsqu'on demeure chez sa future belle-mère ! Jean apprit i madame Pingenet le motiC du voyagé de sa sœur à Paris; il fit part à la revendeuse du projet qu'il avait fbrmé de réunir ses épargnes et d'y joindre lé produit du travail qu'il allait livrer pour secourir sa grand'mère.
— Mais» die madame Pingenet, voilà qui est bien affligeant! pour votre bonne-maman d'abord, et puis après pour moi. — C'est vrai, vous prenez tant de part aux chagrins que je peux éprouver! — Sans doute! et puis voilà le mariage retardé. Si vous allez vous défaire de votre argent, Geneviève n'aura pas de robe de s<)ie, et je veux qu'elle en ait une. J'ai annoncé à tout le voisiufjige que vous' deviez la fournir; vous sentez bien que si je là donnais, ça ne serait plus la même chose. — Nous attendrons; car avant tout il faut qu« ma grand'mère. ait un gtle. -< C'est trèsr-bien penser, mon garçon, et je vous en estime davantage. Cependant, lorsqu'une ndce est annoncée et qu*on la retarde, ça fait jaser ; si Ton venait à savoir que
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c'eal faute d'argent que ma fille ne se marie pas, on en dirait de belles : Madame Pingenet! une femme établie qui donne soii enfant à un ouvrier sans le sout — Gependaid quancf cet ouTrier est un honnête homme? -^ Eh! mon Dieu! ce n'est pas pour vous que je dis ça; tous sentez bien que si je ne veux rien donner à Genevièye en mariage, ce n'est pas une raison pour que je gêne jamais son încluiatioii. : seulement, vous me permettrez de vous dire qu'il faut au moins deux louis pour la robe en pièce, et puis la façon et les fournltarés qui monteront encore à dix livres quinze sous ; j'ai tout calculé. Comme je ne vends que de l'occasion, et que ma fille doit être en neuf le jour de soii mariage, il fatft donc remettre la cérémonie, et c'est fort diêsagréable, surtout quand on a refusé la veille un si bon parti. . •
L'ouvrier rougit de colère; mais il sentit qu'il devait dévtnrereet afTitmt, oir madame Pingenet ne cherchait peut^re ((u'un prétexte de querelle pour rompre leurs projets d'alliance. Il se contesta de répondre, par ces mots, aux jérémiades de ta revetideuse :
— Ma sœur dort, elle a besoin de repos, prenez garde de la réveiller.
La mère de Geneviève comprit qu'elle devait mettre fin à des plaintes désobligeantes; et, changeant de conversation, elle dit avec une espèce d'intérêt : — Il faut la faire déjeuner, cette chère petite femme ; je vais dire à Geneviève de prendre un peu plus de lait, afin qu'il y ait du café pour trois. — Jean Leblanc la remercia. — Vous voyez bien, reprit-elle, que je suis une bonne femme. Si j'ai un peu de mauvaise humeur ce matin , c'est que j'aime mon enfant; tout ce qui peut retarder son bonheur me contrarie; avec ça , ajouta-t-elle confidentiellement, que notre respectable curé est bien malade ; si nous avions le mal-
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heur de le perdre, peut-être que son snecesseur ne consentirait pas à nous donner gratis le chœnr, les chandeliers d'argent et les coussins à franges d'or pour la cérémonie. Vous sentez que c'est un grand avantage que de ne pas se marier comme les gens du commun. Après avoir parlé ainsi , elle tira la porte et descendit les six étages du bijoutier.
A peine madame Pingenet était-elle partie, qu'Henriette s'éveilla ; elle étendit ses membres engourdis, arrangea ses vêtemens fripés, sauta à bas du lit, et vint embrasser son frère; celui-ci lui montra son travail de la nuit. — Encore une heure, dit-il, et tout sera fini; tu m'attendras ici pendant que j'irai livrer mon ouvrage. — Il le faudra bien, répondit Henriette, puisque mon mari doit venir me prendre chez toi pour retourner au pays. — Gomment! il ose paraître devant moi après la conduite qu'il mène avee ma sœur ? — Ne lui dis rien, reprit Henriette, il me ferait payer cher mes plaintes... je serais encore plus malheureuse. — Allons, je me tairai ; mais je ne l'appellerai certainement pas mon frère. — Agis avec lui comme si tu ne savais rien. — Tu le crains donc beaucoup? — Ohl oui, j'en ai peur !
Henriette cessait de parler, quand Geneviève entra avec précipitation.
— Le voilà ! dit-elle à Jean Leblanc. — Qui cela? reprit le jeune bijoutier. — £h bien !, lui, M. de Saint-Hubert; il est avec plusieurs messieurs. — Et que vient-ril faire ici? je ne veux pas le recevoir. — Ohl n'ayez pas peur, je l'attendais, moi I il m'avait bien dit, hier, qu'il ne tarderait pas à vous procurer de la besogne.
Jean Leblanc allait répliquer, iorsque le petit monsieur parut à la porte de la mansarde; il était suivi de quatre ou cinq individus d'une tournure et d'une physionomie
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équivoques. Il eût été difficile à tant de. monde de tenir, sans étouffer, dans ce grenier, où le ménage du bijoutier n'était pas déjà fort à l'aise ; mais, sur un signe de l'un des nouveaux venus, deux de ces messieurs restèrent i la porte. Henriette paraissait décontenancée à la vue de tant de visages inconnus ; un violent sentiment de crainte se lisait sur les traits de Jean Leblanc , et Geneviève souriait avec un air de satisfaction aux nouveaux venus. L'un d'eux était un homme d'une quarantaine d'années, habillé de noir et coiffé d'une large perruque ; il marche avec gravité vers le frère d'Henriette, et lui dit :
— Vous êtes bijoutier? — Oui , monsieur; ouvrier bijoutier» s'entend. — Vous travaillez? — Chez M. Durand, rue Beaubourg. '— On nous a dit que vous exerciez aussi votre profession chez vous ? — Oui, par hasard ; quand mon maître est pressé, j'emporte de Touvragechez moi, balbutia Jean Leblanc. — Et puis ce jeune homme travaille aussi pour des particuliers; il fabrique à son compte... — Taisez-vous^ Hubertl dit le grave personnage en regardant sévèrement le petit monsieur. A ce nom d'Hubert désanoblû Geneviève devint tremblante ; Henriette éprouva un sentiment d'effroi, car elle vit son frère changer de couleur. Hubert voulut répliquer.
— Tais-toi donc, Hubert, reprit un de ses camarades, puisque monsieur le commissaire vient de te l'ordonner.
— Monsieur le commissaire I répéta l'ouvrier en frémissant ; et se tournant vers Geneviève, qui n'osait plus lever les yeux, il s'écria avec l'accent de la plus vive douleur : — Malheureuse enfant!... elle m'a vendu!
Le petit monsieur ne put retenir un ricanement; mais l'officier public lui lança un coup d'œil si sévère, que l'ex-monsieur de Saint-Hubert réprima aussitôt ce mouvement de gaieté, il s'inclina, et alla respectueusement I. . 35
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altendre, sor la porte, le résaltat de la Tisîte domiciliaire.
*- Messieurs du bureau d'essai et de garantie , dit le commissaire en s'adressant à deux hommes qui sont entrés BTee Im dans la mansarde, faites tos recherches.
Bn une minute les meubles furent bouleversés, le buffet ▼îdè, le lit renversé, le matelas ouvert, la laine fouillée, tirée de la toile et éparpillée sur le carreau.
— Que cherchez-vous? dit enfin Jean Leblanc, qui venait , après une minute de suffocation , de recouvrer la parole.
— Les bijoux que vous fiibriquei, mon ami, répondit le I conuDissaire sans s'émouvoir. — Donne-les, donne-les , moû frère, je t'en prie! ça fait trop souffrir de voir un si gentil ménage arrangé comme cela! — Moi! donner mon pauvr« ouvrage pour le voir briser devant mes yeux, quand \ j'ai tant veillé ! oh ! que non, qu'ils ne l'auront pas! '
Et en disant ces mots, il prit un rapide élan, fit pi- | rouetter le commissaire et se précipita vers la porte ; mais i quatre bras vigoureux le retinrent et le forcèrent à rentrer.
— Monsieur Jean Leblanc , dit le commissaire quand oelui-ci est un peu remis de son étourdissement , ne nous forcez pas d'employer contre vous des moyens rigoureux, vous êtes dans votre tort ; nous savons que votre conduite est celle d'un honnête homme, mais nous devons exercer notre ministère, tout pénible qu'il soit, quitte après à vous prouver notre estime en ne vous poursuivant pas juridiquement pour votre rébellion. Il faut donc nous livrer vos bijoux, vos outils, et tous contenter de travailler chez vos maîtres, qui ont payé assez cher le privilège d'exercer et de vendre.
Jean Leblanc , humilié par le mauvais résultat de son projet d^nvasion, posa sur son établi les bijoux qu'il avait cachés dans son bonnet de laine au moment où Geneviève
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était venue annoncer Farrivée d« M. de Sainl-Unbert Armés de marleaux, les délégués du contrôle frappaient, à conps redoublés , sur les chaînes, sur les bagues et sur les pendans d'oreilles fabriqués par Jean Leblanc ; chacun des coups qui brisait son ouvrage retentissait douloureusement dans le coeur du jeune bijoutier, et il murmurait sourdement :
— Chère besogne, va ! J'avais eu tant de courage à te faire! Cette nuit encore, je veillais a?ec tant de plaisir! — Puis, comme si Tindignation amassée dans son cœur eût trouvé un passage , il interpella ainsi le commissaire : — Mais savez-vous que c'est une infamie ce que vous ordonnez là ? Vous ignorez que je comptais sur l'argent de mon travail pour sauver la rie à une pauvre vieille femme qui va se trouver demain sans pain et sans lit — • Je n'ignore pas que vous faites un bon usage de votre argent, mon ami; mais il faut que justice se fasse. — Justice! Tenez, croyez-moi, prenez garde! le peuple se lassera d'une justice qui ne lui rapporte que de la misère et des humilia- « tîons ; et s'il fait jamais justice de votre justice, vous paierez cher nos souffrances! — Paix! interrompit le commis^ saire, ou je serai forcé de vous envoyer crier au Châtelet.
— En prison ! s'écria Henriette. Tais-toi, mon frère ! Jean Leblanc, les larmes aux yeux, continua à murmurer : — Mon pauvre ouvrage! — Eh quoi! c'est vous, mam'selle Geneviève, qui l'avez dénoncé? reprit Henriette.
— Est-ce que je savais qu^ M. de Saint-Hubert était un mouchard? disait la jeune fille en pleurant.
Enfin Te' bris des bijoux de Jean Leblanc fut bientôt terminé.
— Que ceci vous serve de leçon, dit le commissaire, et i
qu'à l'avenir je ne vous surprenne ^lus à travailler en i
fraude. — Cest donc un crime, cela? — Non, mais c'est
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an délit que nos réglemens punissent; du moment qu'il y a des prÎTiléges , des maîtrises enfin y il faut bien que la possession en soit garantie à ceux qui les ont obtenus. — £t pourquoi des privilèges, monsieur le commissaire?... il y a donc des gens qu'on destine à mourir àfi faim? — La colère tous fait perdre la tèle, mon cher ami ; les réglemens ne sont pas assez absurdes pour vous défendre de travailler en ville. — Et l'or qu'on m'a confié, comment le rendrai-je? — Celui à qui il appartient pourra venir le réclamer à mon bureau, en justifiant de son titre de propriétaire.
L'impassible commissaire tourna les talons après avoir dit. Jean Leblanc voulut s'élancer sur l'escalier, Geneviève et Henriette l'arrêtèrent ; et, ramené par elles devant son établi, il tomba sur une chaise en murmurant : — Ça ne durera pas, non, ça ne peut pas durer !