‹ Les contes de l'atelierChapitre 30 sur 49 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

L'avare n'aime ni sa patrie, ni set enfans, ni ceux qui lui ont donné le )oori il ne counait d'aiHre parenté ({ue la fortune.

DiOH CHaTSOSTOMB. -

Geneviève, assise sur une chaise, pleurait à chaudes larmes sur le malheur dont elle était cause , et demandait pardon à Jean Leblanc. Pour Henriette , elle réparait le désordre de la chambre, quand madame Pingenet, instruite

de la visite du commissaire, monta auprès de son gendre futur pour lui offrir toutes les consolations qu'il était en son pouvoir de lui donner. Elle était très*compatissante au malheur d'autrui, cette brave madame Pingenet ; elle pieu» rait volontiers avec les affligés, souffrait des blessures que les autres avaient reçues ; et si elle eût jamais pu se décider à ouvrir sa bourse aux nécessiteux , c'eût été la plus charitable de tontes les femmes.

— C'est ma dinde de fille qui a fait tout le mal ! disait-elle à Jean Leblanc; mais vous la connaissez , elle est si simple ! c'est plutôt bêtise que méchanceté de sa part ; ainsi ne lui en veuillez pas, elle en sera la première punie ; car» pour ne pas retarder votre mariage , je fournirai la robe ; vous vouliez la lui donner tout battant neuf, je lui en prêterai une d'occasion : c'est tout ce que je peux faire, et ça lui apprendra une autre fois à retenir sa langue.

Geneviève fondait en larmes à cette menace, et Jean Leblanc, pour la consoler, lui disait :

— Vous me rendez bien malheureux aujourd'hui t mais c'est égal, Geneviève, je vous aime toljours. — Vous êtes trop bon, répétait la grande blonde en sanglotant; mais . enfin le mal que je vous cause , croyez-moi , je l'ai fait pour un bien. — ^Taisez-vous! vous êtes une sotte, répliqua sa mère. Ahl mon Dieu! quand doncserai-je débarrassée de c^tte enfant-là?

Madame Pingenet fut interrompue par le bruit d'un pas lourd et d'un soulier ferré qui retentit sur les montées.

— Voilà mon mari I dit la sœur de Jean Leblanc avec une expression d'effroi ; puis elle ajouta plus bas : Il va falloir retourner au pays ; et rien ! pas un sou à porter à ma grand'mère I

Malgré le penchant invincible qui la portait à se mettre en tiers dans les secrets de famille , la revendeuse , pré-

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▼oyant qu'il allait être question d'un «npralit d'argent poar tirer la grand'mère d'embarras, commanda à sa fille de se lever, dès qu'elle jngea que le mari d'Henriette ar* rivait au dernier étage. Geneviève tourna vers Jean Leblanc ses yeux gros de larmes et bordés de rouge; le jeune ouvrier prit la main de la pauvre enfant

-— Vous ne m'en voulez donc pas? dit Geneviève. — Vous avez trop de chagrin, vous-même, pour que je puisse vous garder rancune.

Madame Pingenet attira sa fille k die pour sortir, Marcelin ouvrait la porte; elle le salua ; et lui, il ôta gauchement sou chapeau.

Marcelin n'était ni beau, ni jeune, ni bien tourné; et, nous le savons déjà par Henriette, ses qualités morales n'étaient pas de nature à faire oublier ce que son physique avait de désavantageux. Une démarche pesante, des mouvemens brusques , un sourire triste, qui faisait remonter vers ses oreilles deux légères touffes de favoris rouges ; des sourcils clairs, et de la même couleur que ses favoris, couronnaient un œil bipi, terne et voilé; son chapeau, posé en arrière, ne cachait qu'à demi ses cheveux lisses qui venaient s'aplatir sur son front; un nez long et pointu, des lèvres minces , la voix dolente d'un pauvre qui men* die : tel était l'époux dont Henriette avait tant à se plaindre. Quant à son costume, c'était celui d'un riche fermier des enrirons de Paris ; les larges pans d'une veste blanche descendaient jusqu'aux hanches sur une culotte à brayetta de velours d'Utrecht rouge; sa chemise, de grosse toile, était fermée par une épingle d'argent à large tète; un mouchoir à carreaux bleus et blancs était roulé autour de son cou, en guise de cravate ; sur ses souliers épais ei car» rés brillaient de grosses boucles d'argent taillées en pointes de diamant ; deux chaînes de montre pendaient àson (

set; c'était enfin un contraste étrange : paorreté dans la physionomie, richesse dans les vètemens.

— Votre senriteur, frère. Eh bien l il vous est donc arrivé malheur? dit Marcelin d'une voix traînante. — Serviteur, frère; vous savez déjà?... — Pardine ! tout se sait dans ce monde ; c'est une grande croix que le bon Dieu vous envoie là. — Puis, se tournant du côté d'Henriette, il lui dit : — Pourquoi que tes yeux sont ronges, femme ? tu as donc pleuré ? — Croyez-vous que l'on ptiisse voir les pauvres effets d'un si bon sujet mis au pillage sans que ça vous carève le cœur? — C'est juste, allez, cher frère î vous pouvez être certain que je sens bien toute votre peine. — Ma peine! reprit brusquement Jean Leblanc, ne serait rien si celte pauvre mère Chenu était tirée des mains des collecteurs.

— Voilà encore une grande afQiction pour la famille, continua Marcelin sur le même ton ; ne vaudrait-il pas mieux que le Seigneur l'eût appelée à lui ? car , depuis soixante-quinze ans qu'elle est de ce monde, la pauvre femme a bien subi assez d'épreuves pwir mériter le ciel.

Le jeune bijoutier, qui ne se trompait pas sur le véritable sens des paroles de Marcelin, Tin ter rompit brusquement par ces mots : — D'où vous vient, frère, votre désir de la voir sortir sitôt des peines de la vie? elle n'a pas d'héritage à nous laisser. — Plût au ciel qu'elle eût quelque chose , parce qu'alors on n'aurait pas la douleur de voir souffrir cette bonne chère femme sans pouvoir la soulager I — Dites donc sans le vouloir, reprit Henriette avec amertume. Elle croyait avoir parlé assez bas pour que son mari ne l'entendtt pas ; mais à peine cette réplique eut-elle échappé à la sœur de Jean Leblanc, que Marcelin se retourna vers elle, et dit sans s'émouvoir :

— On dépense tant d'argent dans un ménage, surtout

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quand c*e8t Thomme seul qui travaille, qu'on ne peut pas faire tout !e bien qu'on youdrait. — Mais enfin, dit Henriette, poussée à bout , faut-il au moins essayer de s'entendre entre enfans pour être utile à la pauvre mère. — Je viens justement pour cela, ajouta Marcelin. — Allons donc, voilà enfin une bonne parole, reprit Jean Leblanc. Vous savez le malheur qui m'arrive; mais si je peux trouver un moyen de remplacer promptement l'argent qu'on m'a fait perdre , et que je voulais envoyer à la mère Chenu... — Alors touchez là, frère, et je vous promets une bonne afiEaire ; mais croyez-moi, il ne faut pas jeter son bien à la tête des autres, parce que si l'on a le malheur de vivre soixante-quinze ans, et qu'on ait eu le soin "d'économiser son pauvre avoir, il vous reste au moins un morceau de pain sur la planche ; on n'est à charge à personne.

Henriette, qui s'était rapprochée de son mari lorsqu'il avait parlé d'être de moitié dans les secours qu'on pourrait accorder à la grand'mère, ne put s'empêcher de dire avec un geste d'impatience :

— Elle ne vous a jamais rien demandé, notre grand maman? — Non, mais ça devait venir un jour, je m'eo doutais, et nous y sommes à ce jour-là! -^Voyons, repril Jean Leblanc en avançant son tabouret près du siège de Marcelin, comment pourrions-nous faire pour la soulager? D'abord il faudrait payer les collecteurs. — Oh! mon Dieu, oui, interrompit Marcelin avec un soupir, il faudrait payer. — Mais votre moyen, frère? — Voilà ce que c'est : on aurait besoin d'un garçon d'esprit, et vous en avez, je le sais. — Frère, dit Jean Leblanc en repoussant son tabouret, je ne veux être employé que dans une affaire où il faille être honnête homme. — Oh ! c'est bien ce que j'entends aussi, et, si on accepte vos services, c'est

que Ton comptera sur Totre probité. «- Cette fois, Jean se rapprocha de son beau-frère. — Oui, continua Marcelin^ on y comptera, attendu que, si vous n'y mettiez pas de fidélité, vous pourriez faire beaucoup de tort à des personnes... qui... des gens delà plus haute volée, enfin! — Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez me dire.

Marcelin tourna lentement la tète vers Henriette, il fit un signe à Jean Leblanc.

— Ma sœur n'est pas de trop, j'espère, dit celui-K^i : je ue ferai jamais un métier qu'il faudrait cacher à quelqu'un. — £t cependant vous vous cachez pour travailler en fraude, reprit le mari d'Henriette en souriant avec malice. — Au fait , ou je ne vous écoute plus, reprit vivement l'ouvrier. ^- Alors, je vous dirai franchement qu'il s'agit de savoir ce que fait une personne... On a des soupçons , et l'on donnerait beaucoup d'argent à celui qui , adroitement, pourrait découvrir... — Je n'en veux pas sa voir davantage, frère; c'est de l'espionnage que vous me proposez là.

Après avoir dit ces mots, le jeune bijoutier se leva en montrant la porte à Marcelin interdit.

— Sauf le respect que je dois à ma sœur, ajouta-t-il, je vous dirais' de sortir de chez moi ; mais je vous défends d'y jamais remettre les pieds, si vous avez encore de pareilles propositions à me faire ; tenez-vous pour averti. — L'envie de revenir ici ne me prendra guère ! dit aigrement cette fois le doucereux Marcelin. Il se leva à son tour, et ajouta : — Bappelez-vous que ce n'est plus moi qui ne veux rien faire pour la mère Chenu... Allons, viens , femme. — > Henriette regardait afec douleur son frère qui murmurait :

— C'est pour toi, sœur, que je me retiens !...

398 LBS corris DE l'atflier.

Le paysan rèitén sèchement à sa femme l'ordre de sortir.

— Adka, Jean Leblanc, lai dit Henriette. Si tn ne ▼iens pas bientôt au pays, tn ne troureras plus notre pauvre grand'mère!

Appelée une troisième fob par son man, elle ferma la porte sur elle en disant un dernier adieu à son frère.

Durant quelques minutes, Jean Leblanc se promena de long en large dans sa chambre : après avoir exhalé sa colère par des mots entrecoupés, des phrases décousues, il réfléchit profondément, accueillit, repoussa vingt projets; enfin, comme s'il venait d'être débarrassé d'un poids qui l'étouffait, sa respiration devint plus libre, un rayon de joie brilla dans ses yeux : il prit son bonnet, ôta son tablier, tira la porte de sa mansarde, et descendit rapidement ses six étages. Le magasin de la revendeuse avait une entrée particulière dans l'allée ; Jean , arrivé au bas de Tescalier, prit un élan pour passer rapidement devant cette porte : il ne voulait pas revoir Geneviève avant d'accomplir le dessein qu'il avait formé ; mais la jeune fille, qui gardait la boutique tandis que sa mère visitait ses pratiques, était restée le visage collé contre le vitrage de la porte de communication ; elle attendait au passage le jeune bijoutier. Il eut beau presser sa marche, Geneviève l'aperçut, et l'appela si fort, qu'il lui fut impossible de ne pas se retourner. Il revint sur ses pas ; Geneviève le fit entrer dans le magasin, et elle le menaça de pleurer s'il ne lui disait pas pourquoi il avait évité de lui parler en pa»< saut. Jean Leblanc, pressé de quitter Geneviève, répondit brusquement :

— Où je vais ? vous le saurez demain : pourquoi je courais si fort , c'est que , si je réfléchissais plus long-temps , je n'aurais peut-être oas le courage de faire ce que je dois. —

Mais encore dite^-moi? — Non, je me le suis promis, per* sonne ne saura mon projet; ainsi vous pourriez pleurer plus fort, que je ne me manquerais pas encore de parole.

— Gommeça, tous ne m'aimez plus?... je m'en doutais. — Vous yous trompez, je ne suis pas un homme à changer d'idée ; de près ou de loin, je penserai toujours que tous m'aTez juré d'être à moi, et que j'ai fait deTant Dieu le serment de ne pas prendre d'autre femme que tous. «- Mais pourquoi me dire que tous penserez à moi de loin ?

— N'en demandez pas plus ; mais tenez, GeneTièTe, puisque TOUS m'aTez fait reTenir, et qu'aussi bien il faudra que je TOUS fasse mes adieux... — Vos adieux, monsieur Jean Leblanc?

— Oui ; embrassons^nous... Si dans quelque temps tous ne reccTez pas de mes nouTelles, tous pourrez alors tous dispenser de m'attendre.

11 posa la clef de sa mansarde sur le comptoir, prit un baifter à la jeune fille, lui serra la main eu signe d'adieu, et disparut, alors que, stupéfaite d'étonnement, GeneTièTe le regardait encore de toute la grandeur de ses grands yeux bleu».

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