VENTE PUBLIQUE
Marier les coolears, c'est les assortir.
Tau* les diciiwuuUres.
Depuis plus d'une heure Henriette et son mari cheminaient silencieusement sur la route longue et uniforme de Paris à Saint-Denis. Les rayons du soleil, qui venaient se
briser obliquement sur les arbres qui bordent les bas côtés, projetaient, à des intervalles inégaux, leurs grandes ombres sur toute la largeur de la chaussée. Marcelin, fortement préoccupé, ne songeait guère à troubler les tristes réflexions que les événemens du matin inspiraient à sa femme. Celle-ci, le front couvert de sueur, les yeux humides de larmes, s'était plus d'une fois rapprochée de son mari pour lui adresser la parole; mais, convaincue de rinutilité de ses prières, elle avait aussitôt ralenti sa course, en se disant : — Quand je lui parlerais, à quoi cela servirait-il? — Cependant, obsédée par une idée fixe> Henriette, rassemblant son courage, se décida à interroger le méchant; elle doubla le pas, le devança, et, s*arrêtant court devant Marcelin, elle lui saisit le bras et lui dit avec un profond sentiment d'indignation :
— Aurez-Tous bien le cœur de vous montrer aujourd'hui dans le pays? — Eh ! pourquoi pas, femme? — Songez-vous bien à ce que diront de vous les voisins? — Oh ! c'est à cause de la mère Chenu que vous me dites cela? — Comment pourrez 'VOUS passer, sans mourir de honte, devant la porte de la maison d'où les collecteurs l'auront chassée? — Et pourquoi donc serais-je honteux? Est-ce ma faute à tnoi si, dans le bon temps , elle n'a pas su mettre quelque chose de côté pour lès mauvaises années ? Faut-il que je couche sur la paille, parce qu'on veut faire coucher votre grand'mère dans la rue? En vous épousant, croyez-vous donc que j'aie épousé toute votre famille? Si vous aviez mis dans votre marché avec moi que votre grand'mère serait à la charge de la maison , c'était à vous à veiller plus tard à l'ouvrage pour lui faire des rentes ; je n'ai pas ce moyen-là, moi! — Écoutez, Marcelin, si vous ne voulez que me faire des reproches, autant vaut ne pas me parler ; j'en ai bien assez entendu depuis que je suis avec
y0ii5. ^ ^e faat-il pas que je voie d*un bon œil mon bien s'en aller dans la poché des mendiaus? — Et qui donc appelez-vous mendians? — Pardine! votre graud'mère; elle ne peut être que cela maintenant, si je ne la prends pas à ma charge. Et comme c'est gai de soutenir une vieille femme qui n'est plus bonne qu'à rester sur sa chaise et à se faire servir comme une duchesse ! — Cepen* dant vous ne voulez pas qu'elle meure de faim? — Eh! vous savez bien que je ne la laisserai pas manquer; je suis bien obligé de la nourrir à rien faire : qui sait combien cela durera? — Ahl Marcelin, que dites-vous là?
— Dame ! c'est à la connaissance de tout le pays, sa mère a vécu quatre-vingt onze ans ; ainsi nous avons le temps d'en gagner pour elle ; il faudra que je lui donne du mien jusqu'à son dernier moment... J'aimerais autant avoir un enfant, ajouta-t-il avec colère.
Henriette ne dit pas un mot de plus à son mari ; mais elle se contenta de remercier tout bas le Ciel, qui lui avait refusé jusqu'à présent le titre de mère.
Le silence succéda de nouveau à cette conversation sur la grande route ; les époux continuèrent à marcher jusqu'à Bondy sans se dire un seul mot. Henriette, rassurée sur le sort de sa grand'mère, éprouvait cependant un sentiment douloureux d'oppression en songeant aux humiliations que la pauvre vieille aurait à souffrir chez son petit-fils.
— Si la mère Chenu , se disait-elle , ne meurt pas de besoin, il faudra qu'elle meure de honte et de douleur chez nous ! — Cette pénible pensée faisait couler abondamment ses larmes. Marcelin s'en aperçut, il se retourna vers sa femme et lui dit :
— Eh bien ! qu'est-ce que vous avez encore à gémir?
— Est-il besoin de me le demander? — Sans doute ; car
302 LES CONTfiS D& L* ATELIER.
je ne reux pas que Toas arriviez dans un pareil état à Épinay. — M'empècherez-Tous d'aroir du chagrin, quand TOUS ne sayez que me faire de la peine? *- C'est ça, criezle dans le pays» faites yoir yos yeux rouges, pour qu'on dise que je suis un mauvais homme ; ça vous ferait tant de plaisir de me voir jeter la pierre par un chacun ! Au Heu de me donner une famille en vous épousant , je n*ai fait qu'ouvrir ma porte à des ennemis et ma huche à des grugeurs. -*- Marcelin , est-ce que vous ne pourriez pas faire le bien sans le reprocher si durement? — C'est que j'en ai aussi du chagrin ! Comment la maison ya-t-elle marcher lorsque je n'y serai plus ! — Vous allez partir encore? — Oui; cela vous fait plaisir, n'est-^e pas? Voilà une bonne nouvelle pour vous, ça vous mettra à votre abe pour en dire sur mon compte; car , je le sais , vous ne pouvez pas me souffrir. Mais c'est assez causer; si vous êtes fatiguée , voilà la carriole du curé qui retourne au pays, petit Paul est seul dedans, montez-y, j'arriverai plus vite en marchant sans vous.
Henriette accepta la proposition de Marcelin ; sur un signal de celui-ci , le petit bonhomme , en sarrau bleu, qui conduisait l'équipage du curé, s'arrêta, et parut joyeux lorsque Henriette lui demanda la permission de monter dans la carriole.
— Vraiment oui, que je le veux bien I dit l'enfant en souriant à la jeune femme, et que M. le curé le voudrait bien itout! Qu'est-ce que ça lui fait donc à lui, pourvu que je retourne à ce soir le chercher chez le desservant de Stains, où il est à dîner pour affaire? — Marcelin aida sa femme à se placer sur la banquette ; petit Paul vint s'assecir à côté d'Henriette, il cria : -— Hue , la blanche • et la vieille jument, excitée par deux ou trois légers coups d'une branche de noisetier, partit au pas.
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Marcelin eut bientôt devancé la carriole. Son premier soin, en arrivant à Épinay, fut de se diriger vers la demeure de la mère Chenu ; la porte de la maison était fermée; il chercha inutilement à soulerçr la clavette; en vain il frappa, personne ne répondit. — Diable ! se dit-il, il parait que c'est déjà fini. — Il glissa un regard curieux à travers les fentes de la porte. La salle basse était complètement démeublée; quelques espaces blancs sur les murs noircis par la fumée et par le temps marquaient la place occupée la veille encore par le lit, le buffet, la grande armoire de chêne et par quelques images pieuses. II ne vit plus que la vierge de plâtre que les agens du fisc, avaient oubliée sur la cheminée. La mère du Sauveur tenait encore dans une de ses mains le rameau de buis bénit renouvelé aux dernières Pâques fleuries, afin de préserver la chaumière de tout malheur. Après un coup d'œil ra* pide jeté dans l'intérieur de la salle, Marcelin courut vers sa maison , où il croyait* trouver la grand'mère de sa femme.
Un homme était assis sur le banc de pierre placé à la porte de Marcelin quand celui-ci arriva chez lui ; il regarda cet étranger, qui paraissait attendre impatiemment quelqu'un.
— Que demandez-vous, monsieur ? lui dit-il en le saluant. — Le maître de cette maison, répondit l'étranger; depuis une heure j'attends à cette porte. — Pardon, excuse ; c'est à moi que vous avez affaire ; si vous voulez entrer?...
Marcelin ouvrit sa porte, l'étranger le suivit, et bien certain qu'il parlait à Marcelin Bontems, il lui remit un billet ; le paysan lut plusieurs fois la lettre sans trop com-* prendre son contenu.
— Est-ce que vous n'avez que cela à me donner ? de-
a04 LES CONTES DE L*ATBUBR.
manda-t-il. — Non, ]*ai aussi là un sac de cent vingt ècos.
L'étranger posa le sac sur la table et s'éloigna. Marcelin, après avoir compté l'argent, prit le sac et son chapeau, puis il ferma sa porte, et marcha, d'un pas précipité, du côté de la place de l'église.
— A six livres douze sous la paire de draps ! criait, au milieu d'un cercle nombreux de paysans, un petit homme { monté sur une table ; et les draps passaient de main eu { main ; les femmes mesuraient la toile à la longueur de i leur bras; les plus riches du pays examinaient la grosseur du i grain avec une espèce de mépris ; les plus pauvres regar- i daîent d'un œil d'envie ceux qui calculaient, la main dans i la poche , s'ils pouvaient surenchérir ; et , de temps en i temps, la voix du commissaire-priseur dominait le bruit i des conversations particulières par ce monotone appel aux i acheteurs : — Une fois, deux fois, personqe ne dit mot? i — Six livres quinze sous! reprit vivement une grosse | commère, à qui son mari venait de défendre de couvrir la dernière enchère. — Six livres quinze sous I répéta le petit bonhomme monté sur la table. Il allait redire la formule d'adjudication lorsque Marcelin, se glissant au milieu de la foule, parvint près delà table où le commissairepriseur était assis ; il lui dit avec sa voix doucereuse : — J'en donne sept livres dix sous. — On a dit sept livres dix sous ! reprit le crieur. — Cette fois la grosse femme resta muette, et ces paroles solennelles furent prononcées. — Adjugé à M. Marcelin Bon temps pour sept livres dix sous.
Le nom de Marcelin excita un murmure général dans l'assemblée ; les hommes le. regardaient avec un malin sourire, et ceux qui se trouvaient assez près de lui pour lui adresser la parole disaient .
— Ça doit faire mal au cœur de racheter si cher ce qu'on
deyaii ayoir par héritage?— Certainement qae c'est dur, n répondait Marcelin. — C'est par amiqnié poar la mère Chenu, ce qu'il en fait, reprenait un autre paysan ; il ne veut pas que ces effets-là sortent de la famille. — Marcelin tourna lentement la tète du côté de celui qui venait de parler, et ajouta avec ce ton mielleux qu'il cessait d'employer seulement dans ses disputes avec sa femme : — Dame ! mes braves gens , il faut bien que quelqu'un achète; on ne vend que pour cela> et autant que ça soit moi qu'un autre qui fasse un bon marché, s'il y en a un à faire. — Les hommes se contentaient de railler le mari d'Henriette ; mais les femmes prenaient bien autrement au sérieux l'action de Marcelin. — Le vilain! le ladre! s'écriaient-elles ; voyez-vous, il ne vient ici que pour profiter du malheur de sa grand'mère ; il n'avait pas un son pour empêcher la saisie chez la pauvre femme, mais il a bien su trouver de l'argent mignon pour se donner des nippes.
Marcelin, sans s'émouvoir, continuait à couvrir toutes les enchères^ et, quelle que fût l'estimation du commissaire-priseur, il triplait sa mise à prix ; aussi finissait-il toujours par se faire adjuger chaque objet mis en vente. Les propos des commères allaient crescendo à mesure qu'elles voyaient passer dans ses mains ce qu'elles avaient retenu d'avance du mobilier de la bonne vieille ; l'intérêt personnel blessé ajoutant encore à la noble indignation des voisines de la mère Chenu, un orage d'injures éclata sur Marcelin lorsque, le commissaire-priseur ayant calculé le montant des achats de celui-ci , on vit le mari d'Henriette compter au vendeur trois cent quarantequatre livres, et faire placer dans une charrette la presque totalité des meubles et effets qui avaient été saisis chez sa grand'mère. Le concert d'imprécations accompagn^
aOe LES COKTES DR L'ATELIKR.
Marcelin jusque cheilui ; mais, calme au plus fort de la tempête, il fit entrer la charrette dans la cour de sa maison, salua en ricanant les voisines en fureur, et leur ferma la porte au nei.
£n moins d'un quart d'heure, une chambre de la maison de Marcelin fut dégarnie de son ancien mobilier et meublée de nouveau avec le buffet, la grande armoire en chêne et le bois de lit vermoulu de la grand'mère d'Henriette. Dès que cet emménagement fut terminé, Marcelin congédia les deux commissionnaires qui avaient traîné la charrette, et il se disposait à sortir pour aller à la recherche de sa femme et de la mère Chenu , quand une voiture armoriée s'arrêta devant sa porte. Un domestique, couvert d'une «impie redingote de drap bleu et d'un chapeau sans galons, descendit de derrière le carrosse, il prit les ordres de la personne qui était dans la voiture, et entra chez Marcelin ; celui-ci reconnut Tétr? nger qui lui avait remis le billet et le sac d'argent ; il s'inclina devant lui, dit qu'il était aux ordres de monseigneur. Le do- DMStique redit cette réponse à son maître, qui bientôt fut dans la salle basse de la maisonnette. Marcelin avança un fauteuil, se tint debout et découvert devant le nouveau venu, bien que celui-ci lui eût dit plusieurs fois de s'asseoir.
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