‹ Les contes de l'atelierChapitre 33 sur 49 · VENGEANCE · texte numérisé non relu

VENGEANCE

Horrible lutte... bonne odeur de sang.

Jdles Jakin. — Bamave,

Une heure après le départ de Jean Leblanc, Marcelin, qui avait calculé pendant la nuit que la protection du comte de Beaumérant pourrait lui valoir de bonnes* aubaines, montait à cheval pour se rendre au château de Dugny. Il cheminait pensif le long de l'étang Coquenard ; les premières lueurs du jour commençaient à poindre, le soleil se levait rouge de sang à rhoriibn , et la route paraissait déserte ; aussi le mari d'Henriette hâtait*il, avec sa baguette d'épine, le pas de sa monture. Déjà une fois^ Marcelin avait cru entendre de loin clamer son nom derrière lui ; mais il s'était bien gardé de tourner la tête der ce côté. Cependant la voix qui Tavait frappé d'abord le nomma une seconde fois, un bruit de pas retentit ; Marcelin, tout en pestant contre celui qui voulait ralentir sa marche, arrêta son cheval ; il se préparait à mal recevoir l'importun ; mais, en roulant un regard de colère autour de lui, il aperçut une demi-douzaine de paysans armés de fusils et qui le serraient de près. Il se pinça les lèvres d'un air qui voulait dire :

— Il ne fait pas bon ici pour moi. — Eh ben I Marcelin, tu ne reconnais pas les amis? — Faudrait que je fusse aveugle ; car il fait assez jour pour que je vous défigure tous. Mais où donc allez-vous si matin? — A lâchasse d'une bête sauvage qui fait du tort à tout le pays, reprit

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celai qui ravait interpellé le prenTier : veux -tu en être?

— Ça ne m'est pas possible, j'ai affaire. Ah çà ! ditesmoi donc, je n'ai pas encore entendu parler de cet animal qui fait du ravage chex nous?

— Bah I tu ne le connais pas ; alors tu es le seul ici, car voiU près d'un an que nous la guettons. — Et vous espérez la rencontrer aujourd*hui? — Nous en sommes sûrs; elle ne peut pas nous échapper maintenant.

En disant ces mots, le paysan fit résonner son fusil d'un air triomphant ; les autres fusils résonnèrent aussi dans les mains des chasseurs : Marcelin sentit un frisson parcourir tout son corps ; car ceuK qui l'entouraient échangèrent des regards d'intelligence en le désignant du doigt; cependant il fit bonne contenance, et reprit :

— Si, comme roui le dites, il y a dans le pays une si méchante béte, ce sera une bénédiciion du ciel que d'en débarrasser la commune. Mais on m'attend ; allons, an revoir, les amis, bonne chasse. -*- Un moment ! dirent les paysans. Ils arrêtèrent le cheval par la bride.

Marcelin pâlit et murmura d'une voix mal assurée :

— Eh beni qu'est-ce que vous me voulez encore? — Nous voulons, reprit l'un d'eux, savoir si tu nous as bien reconnus tous les six ?

Marcelin vit bien alors que c'était à lui qu'on en voulait ; il crut déjà sentir le plomb meurtrier pénétrer dans ses chairs ; il blasphéma, car il n'y avait près de lui ni curé pour le protéger par la puissance de la parole, ni maréchaussée pour le défendre à la pointe du sabre; il était seul contre six ennemis qui nourrissaient depuis long-temps une terrible rancune contre l'espion des campagnes : c'étaient de pauvres diables qui avaient connu, grâce à lui, la paille humide du cachot, ou le tarif des

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frais de justice. Le mari d'Henriette regarda sa baguette d'épines en soupirant, et reprit avec un sourire forcé :

— Pourquoi donc me demandez-vous encore une fois si je vous reconnais? — C'est que nous pourrions te dire nos noms, si tu ne te les rappelais pas. — Laissez donc, j*aî boone mémoire, et s'il ne faut que vous nommer l'un après l'autre pour que vous me laissiez partir, ça sera bientôt fait : voilà d'abord Jacques de Yilletaneuse. —Oui, ajouta celui-ci, c'est bien moi que tu as dénoncé l'hiver dernier au garde -forestier, parce que j'avais pris quelques méchantes bourrées pour dégourdir mes quatre en fans pendant les grandes gelées.

Marcelin tremblait de tous ses membres ; il jeta un coup d'œil au loin pourvoir si personne ne venait à son secours ; il n'aperçut que des plaines désertes, et n'entendit que le chant des oiseaux qui s'évmllaient etf secouant leurs ailes humides dé rosée.

-— Celui qui vous a dit que j'étais capable de dénoncer un ami en a menti par sa gorge, voyez-vous ; que la foudre du bon Dieu tombe sur mon pauvre corps si j'ai jamais ouvert la bouche là-dessus : qu'est-ce que j'y aurais gagné?

— Un écu de six livres, répliqua Jacques de Yilletaneuse ; le garde forestier me l'a dit la dernière fois que nous avons bu ensemble. — Vous savez bien tous qu'il m'en veut... et à toi aussi, Jacques, puisqu'il t'a fait mettre en prison.

— Le garde forestier faisait son métier, et ce n'était pas le tien de me dénoncer, gredin I aussi voilà pour ta peine.

En achevant ces mots , Jacques lança un si vigoureux coup de crosse dans la poitrine de Marcelin, qu'il renversa celui-ci aux pieds de son cheval.

— Seigneur, dit-il en tombant, prenez pitié de mon âme ; je suis un grand martyr! — A mon tour, dit un second : me reconnais-tu bien aussi? je suis Géri de Vert-

aSO LES COMTES DB L'aTELUSR.

Galant; c'est moi qui fus puni de quinze jours de corvée pour avoir voulu frauder la dtme : voilà pour t'apprendre i venir espionner dans les granges!

Et il asséna sur les jambes du patient un second coup de crosse qui lui brisa les os.

— A l'assassin ! cria Marcelin ; mais sa voix, étouffée par la douleur, ne laissa entendre qu'un son rauque et plaintif, comme le cri d'un bœuf quand il tombe sous la masse du boucfaer.

— Et moi, dit un autre, tu ne peux pas m'a voir oublié non plus ; je suis Bidois , de Villeneuve-la-Garenne , ton ancien compagnon de braconnage, que tu as livré pour dix écus quand le bois s'est trouvé dépeuplé de gibier * voilà ce que je te dois pour mes six mois de prison !

Et un nouveau coup de crosse retentit sur la tête de Marcelin ; sa figure devipt pourpre , puis violette , puis noire, et le sang lui jaillit par les narines.

— C'est mal ce que vous faites là, dit un quatrième ; nous étions convenus de ne pas le tuer tout de suite; vous savez bien que mon frère et moi nous avions à lui parler aussi.

Marcelin, après un moment d'évanouissement, rouvrit des yeux sanglans ; il joignit les mains, ses lèvres remuèrent; mais on ne pouvait entendre ses paroles; cependant, à la fin, il articula distinctement le mot : Pardon I

— Pardon I reprit celui qui venait de parler, pardon I c'est à nous autres, les deux frères Bertrand d'Ormesson, que tu demandes pardon 1 Et notre père envoyé aux galères pour avoir tiré sur les plaisirs du roi qui ravageaient la moisson, qu'est-ce qui l'a dénoncé? toi, Marcelin d'Épinay I Nous nous sommes promis, Julien et moi, que tu ne périrais que de notre main, car la bête sauvage qui désole le pays, c'est loi !

Et tous les complices, le corps penché vers leur victime^ répétèrent avec un affreux sourire : — C'est toi I — Et Yoilà , continua Bertrand , comme nous vengeons notre pauvre père, condamné par ta faute.

Cette fois ce ne fut pas un coup de crosse qui punit Marcelin de ses méfaits ; les deux frères , ivres de vengeance , lui mirent sur les yeux les deux canons de leurs fusils; le patient se tordait de désespoir, sa poitrine râlait, sa bouche était couverte d'écume, il cherchait à écarter de ses yeux les armes des assassins.

— Aidez-nous, dit Kerlrand ; il faut aveugler la fouine, qui n'a vu que pour faire du mal aux autres ! Regarde bien le ciel polir la dernière fois.

Les canons de fusil furent replacés sur les paupières de Marcelin ; les deux frères réunirent leurs forces pour peser sur la crosse ; un craquement sourd se mêla à un dernier cri de douleur ; les tubes de fer, en pénétrant dans le double orbite des yeux, avaient brisé la tête de Marcelin. 11 fit encore quelques mouvemens convulsifs, puis ne bougea plus. Alors les complices se séparèrent , et chacun d'eux rentra chez soi par un chemin de traverse.

Quelques heures après on trouva le corps de Marcelin gisant sur la route; il fut rapporté à Épinay. La police fit quelques recherches pour découvrir les coupables. Les soupçons planèrent sur plusieurs voisins du défunt; mais cette fois, heureusement, d'honnêtes gens ne payèrent pas de leur vie une erreur de la justice ; et si les meurtriers échappèrent au supplice , au moins le gibet ne fut pas dressé pour des innocens.

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