VOYAGE AUX ETATS-UNIS
Conme quoi Bvmr OSmiiber trMTâ Boe bonw ^d ton chenua.
Titre du 3" chap, d'AdjaîD MocaSU.
Jean LeblaDc regagnait trislement Paris, se demandant s'il devait faire de nouveaux adieux à la dolente Geneviève; car il allait partir, mais non pas avec le sac militaire sur le dos, comme il en avait eu le projet d'abord.
C'était vers le cabaret d'un recruteur fameux qu'il s'était dirigé la veille, aussitôt après le pillage de sa mansarde par les espions du eontrôle. L'ouvrier se disait en partant : — Je servirai le roi; le prix de ma belle taille sera pour ma grand'mère. Je vaux bien cent écus ; et puis l'état de soldat a aussi ses avantages : une bonne garnison , cinq sous par jour, et rien à faire que l'exercice deux fois par semaine.
Mais voilà qu'en s'encourageant ainsi il rencontra sur sa route des recrues qu'un instructeur faisait manœuvrer; la foule les entourait. Jean Leblanc se fraya un passage parmi les curieux ; il était bien aise de prendre un avantgoût de son futur métier.
— Gauche I droite I disait le caporal à son peloton; et, afin d'être mieux compris , il faisait siffler sa baguette de jonc à gauche et à droite sur les épaules » sur les mains et sur les joues des apprentis soldats. Quelques-uns murmuraient des menaces entre leurs dents ; et à ceux-là le caporal administrait double dose. Quant à ceux qui se contentaient de laisser voir de grosses larmes dans leurs yeux.
ils en étaient quittes pour une épithète grossière aeeompa* gnée d'un gros rire ; d'autres enfin ne soufflaient pas mot, ils ne bongeaîent pas de place; impassibles sous leseonps, Us gardaient l'attitude commandée ; c'étaient les automates^ les stupides, les bons soldats en un mot.
A chaque coup de baguette qui déchirait Tair en tom^bant sur les recrues, Jean Leblanc éprouvait un .mouvement de rage, comme s'il eftt ressenti la douleur; il grinçait des dents, serrait les poings, et malgré lui se voyait au noraentde tomber sur l'instructeur, qui distribuait froidement ses coups de baguette sur de beaux et forts gars, capables de soulever d'une main la phis pesante charrue.
— Qui donc les empêcherait de briser ce gueux de caporal?— La discipline militaire! répondit un vieux bourgeois qui avait entendu la question que Jean Leblanc i^adressait à mi-voix. Et ne trouvez-rous pas que ce soit ane chose admirable que cette obéissance à laquelle on est parvenn à soumettre tant de tempéramens divers? Voyex eomme sous cette verge de fer on brise des caractères qui se ressemblent si peu , et cela pour en faire un caractère uniforme, celui du soldat. C'est une invention sublime que cette discipline; elle vous fait monter le sang au visage, parce que vous n'appréciez pas assez la nécessité de ne confier des armes qu'à des hommes habitués à s'en servir au commandement de leurs chefs. — Pourquoi frapper le soldat? -^ Pour l'essayer ; on voit tout de suite, à la manière dont il endure les coups, ce que l'on pourra faire de lui ; par exemple, celui qui se rebiffe est mis au cachot, et quelques jours de prison ont bientôt adouci l'âcreté de son sang, ou, s'il recommence, on le condamne à plusieurs années de fers; et enfin, s'il est incorrigible , on le fusille, attendu qu'un homme qui n'est pas bon à être soldat... -^ Peut être un ouvrier habile, un très-boh laboureur. —
Vous avez peul-étre raison ; mais puisque c'est on serrice qu'il faut rendre à Fétat. Et tenez, pendant que nous cansonsy nous n'avons pas vu le gros major qui est venu pour inspecter l'exercice. Regardez, il parle au caporal ; diable! il a l'air en colère le major ; c'est au tour de l'instructeur à rester comme une souche. Aïe! quel coup de canne il a reçu! Quand je vous le disais, il règne dans l'état militaire un ordre admirable : les soldats sont battus par les caporaux, les caporaux reçoivent des coups de canne des grades supérieurs;- on ne rend pas personnellement ce que l'on a reçu, mais chacun finit toujours par avoir son compte. Vive la discipline! Voilà Fécole terminée, je vous souhaite bien le bonjour.
Le bourgeois poursuivit son chemin , et Jean Leblanc revint sur ses pas.
— Non, disait-il, je ne serai pas soldat, je ne prendrai pas un métier qui force d'oublier qu'on est homme ; un métier où le soufflet qu'on reçoit en public ne doit pas être considéré comme un affront qui demande vengeance. Le iaureau qu'on maltraite a des cornes pour se défendre, le jchïen des dents pour mordre, et le soldat ne doit pas toucher à ses armes quand la baguette de jonc d'un caporal i)leuit sa joue, ou que la canne d'un major meurtrit ses épaules. Oh! mille fois non, je ne serai pas soldat!
Gomme il approchait de la rue des Prêtres, bien résolu à ne jamais revêtir l'uniforme, Jean Leblanc fut accosté par un de ses camarades d'atelier.
— J'allais chez toi, Jean ; on m'a conté ton malheur : j'ai une bonne affaire à te proposer... Si tu ne tiens pas à rester à Paris, je t'embauche, et demain nous partons pour l'Amérique. — Pour l'Amérique, Yalentin ? et (U)mment cela? — Entrons au cabaret, je t'expliquerai la chose. .
Un demi-litre fut apporté dans la grande salle ; les deux
LA MAITRISE. Sî'i
ouvriers s'attablèreot, et, après dq premier toast à l'abolition des maîtrises, Yalentin reprit la parole.
— Nous allons dans un pays libre, mon garçon, chez des gens où le roi n'est pas plus qu'an autre homme ; il est sur le trône pour plus ou moins, et après son temps fait, il faut qu'il rende ses comptes à la nation ; si on est satisfait de sa conduite, le peuple lui permet de reprendre son commerce et chacun lui conserve sa pratique. Là les lois sont égales pour tous ; l'ouvrier a de bonnes journées , attendu que le prix du travail est réglé à l'idée de celui qui fait l'ouvrage. Voilà déjà qui est bon ; mais comme pour partir il faut avoir du comptant, il y a dans ce moment à Paris un riche particulier qui se met à la tète de l'entreprise ; il prend des hommes de tous les états, leur fait des avances et les embarque à ses frais : une fois là-bas, il éta blit des ateliers, et ne nous demande pour cela qu'un droit sur chaque objet que nous fabriquons ; enfin on nous assure qu'avant dix ans notre fortune sera faite. Tu vois, Jean Leblanc, qu'il n'y a pas à reculer, il faut partir tout de suite ; si tu consens à être des nôtres , je te conduis à l'instant chez le bourgeois, tu prends ton passeport, et des demain nous nous mettons en route.
Yalentin n'avait pas de données bien exactes sur la forme du gouvernement des États-Unis ; mais les deux cents francs d'avance qu'il avait reçus du spéculateur étaient positifs, il les étala «sur la table ; à l'aspect de cette somme, Jean Leblanc pensa à la mère Chenu , et s'empressa d'accepter la proposition de son ami. Yalentin, qui venait de payer la bouteille, emmena le bijoutier chez îe chef d'expédition industrielle. Jean, recommandé par Yalentin, fut reçu au nombre des ouvriers qui devaient s'expatrier pour aller porter le goût du luxe, l'amour des arts inutiles, dans un pays où l'on manquait encore de forgerons et de tailleurs de pierre. I. 28
326 LES GOKTBft DE L'ATELIER.
— Combien tous fautril d*avance? demanda l'entrepreneur à Jean Leblanc. — Monsieur, rèpondil^il , si c'était pour moi, je me contenterais de ce que vous Toudriez me donner; mais la position malheureuse de ma mère m'oblige à mettra des conditions à mon engagement; il me faut cent écus, je ne pars qu'à ce prix-là, — C'est beaucoup!... rependant vous allez les avoir ; surtout n'en dites rien aux autres, ils en exigeraient autant.
L'argent lui fut compté. Son cœur battit violemment dans sa poitrine au moment où il signa le reçu de cette somme nécessaire à la tranquillité de sa grand'mère. Jean Leblanc avait oublié tous ses chagrins de la matinée ; il ne craignait plus que d'arriver trop tard à Épinay. Son engagement fut bientôt paraphé; l'ouvrier devait se trouver le lendemain, à sept heures du matin, au rendez-vous désigné pour le départ ; aussi hâta-t-il sa marche, en suivant la route que sa sœur avait parcourue si tristement quelques heures auparavant.
On sait son arrivée au pays, la vente publique et le soidisant bienfait de Marcelin.
Six heures du matin sonnaient à La Chapelle au moment 011 Jean Leblanc rentrait dans Paris; il allait partir pour long-temps, mettre la mer entre lui et la jeune fille de la rue des Prêtres ; un espoir de fortune brillait à ses yeux : pouvait-il quitter la France sans embrasser encore une fois celle qu'il devait un jour nommer sa femmef II voulait la rassurer, car elle avait tremblé pour lui après leur brusque séparation de la veille; enfin il voulait encore lui ^appeler la promesse de fidélité qu'elle lui avait faite : il se décida donc à lui faire ses adieux.
Geneviève n*avait pas dormi de toute la nuit; madame Pingenet elle-même était inquiète sur le sort de son gendre futur : aussi la joie des deux femmes fut-elle grande
quand le jeane ouvrier se nomma, après quelques coups frappés à la porte du magasin de la revendeuse. La jeune fille, à demi habillée, s'empressa de lui ouvrir. L'ouvrier raconta en peu de mots la résolution qu'il avait prise, et, pour calmer le chagrin de Geneviève, il promit de revenir bientôt. Tandis qu'il parlait, madame Pingenet préparait à la hâte le déjeuner du départ.
— Vous penserez toujours à moi, Geneviève ? — Toujours, noionsieur Jean Leblanc, quand même ma chère mère voudrait m'en empêcher.^ Et vous y madame Pingenei, vous ne forcerez pas l'inclination de votre enfant, vous me le promettez? -^ Certainement... Je vais plus loin ; si cette petite sotte s'avisait jamais de rêver un autre mariage que le vdtre, je vous jure de m'y opposer, quel que soit le parti qu'on lui proposerait.-— Maman, vous n'aurez pas celte peine^là, car mon cosur comme ma main ne seront jamais qu'à celui que j'aime aujourd'hui; mais tâchez de revenir le plus tôt possible, reprit la jeune ûlle d'un air suppliant. — Quand il aura fait fortune. — Non, quand il aura de* quoi acheter une maîtrise à Paris. — C'est dit ; mais voilà sept heures, encore une fois adieu I
Avec la permission de madame Pingenet, Jean Leblanc embrassa Geneviève, qui, cette fois, lui rendit son baiser avec une si vive eifusion de cœur , que le jeune homme en perdit un moment la tête ; il alla jusqu'à dire :
— Pourquoi ai-je signé!... je ne me sens plus le courage de la quitter. — Mais allez donc , reprit la revendeuse , les yeux mouillés de pleurs; allez, mon ami... mon nV... l'heure se passe, dépêchez-vous de gagner beaucoup d'argent: alors vous ne vous séparerez plus.
Il partit. Geneviève se sentit défaillir en lui envoyant un dernier baiser.
Une heure après cette douloureuse séparation, l'ouvrier
32d LES COMTES DE L' ATELIER.
bijoutier, le regard sombre, la tête penchée, les bras croisés sur la poitrine, se promenait à grands pas dans le magasin de madame Pingenet; son voyage au nouvean monde était terminé, ses projets de fortune détruits ; il ne lui restait plus d'autre ressource que d'aller mendier de Touvrage chez les maîtres privilégiés.
La police avait fait une descente la veille dans le club des étrangers f au moment où l'un de ses membres, justement le chef de l'expédition industrielle d'outre-mer, pérorait chaleureusement contre les abus de la vieille monarchie française. Les plus adroits de l'assemblée échappèrent à l'emprisonnement; mais l'orateur fut saisi au collet par de vigoureux soldats du guet , et bientôt après jeté dans. un cachot. Ainsi s'évanouirent les espérances d'une douzaine d'artisans qui voulaient aller chercher, loin de la France, les moyens de vivre en exerçant librement leur industrie.