‹ Les contes de l'atelierChapitre 35 sur 49 · LA COALITION DES MAITRES · texte numérisé non relu

LA COALITION DES MAITRES

Ainsi, voilà l'espèce bumaiDe divisée en troupeaax de bétail, donl chacun a son cher qui le garde pour le dévorer.

J.-J. HovSSt AV. — Cont^sociat.

Dès que six heures du matin tintèrent à l'église paroissiale de Saint-Germain-l'Auxerrois, Jean Leblanc, que le chagrin avait tenu éveillé toute la nuit, s'habilla

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tristement, au milieu des outils encore èpars sur le plancher de sa mansarde ; car le désordre causé par la Tisite du commissaire n'avait été réparé qu'à demi. Il reprit, avec un soupir, le tablier de toile verte, le bonnet de laine et la veste de travail ; son cœur était gros d'humiliation en descendant ses six étages ; il songeait aux traits moqueurs que ses camarades allaient lancer contre son ambition trompée. Cependant il était bien certain de mettre promptement un terme aux épigrammes des compagnons de sa fabrique; mais les sarcasmes du fabricant, comment les repoussera-t-il ? Il lui faudra souffrir sans se plaindre cet air insolent que donne la victoire ; car c'en était une pour un maitre-juré, que la ruine de l'ouvrier qui avait essayé de secouer le joug de la maîtrise. Gomme il se disposait à sortir de la maison, une toux légère lui fit retourner la tête; il avait reconnu la voix de Geneviève: c'était la jeune fille, en effet, qui l'attendait sur le pas de sa porte.

— G)mme vous sortez de bonne heure, monsieur Jean Leblanc t — Déjà levée, Geneviève i,;^ Après ce qui vous est arrive hier, vous croyez donc que j'aurais pu dormir tranquille ? — Ainsi vous avez pensé à moi ? — Je n'ai pas fait autre chose ; je me disais : Si monsieur Jean est raisonnable, il oubliera tous ses projets d'établissement, on n'a pas besoin d'être son maître pour se croire heureux... Qu'est-ce que ça me fait, à moi, si vous n'êtes qu'un ouvrier ? Quand même vous auriez dix compagnons à vos ordres, je ne pourrais pas plus vous aimer que je ne vous aime aujourd'hui... Voyons, mon ami, est-ce que ça n'est pas gentil de trouver chez soi, après sa journée faite, une petite femme qui vous attend avec impatience, qui vous reçoit avec joie? J'ai pensé à tout cela cette nuit, même à vous conduire le matin à l'atelier, et à venir le soir à v^^tre

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rencontre. Et puis quels beaux dimanches que nous aurons I... Vous voyez bien que cela vaut mieux que de vous embarquer pour votre vilaine Amérique, où je n'aurais pas pu aller vous rejoindre, et d*oà vous ne seriez pentétre jamais revenu. —^ C'est pourtant vrai, Geneviève! il y a bien des bâti mens qui périssent en mer. Tenez, vous avez raison, mon malheur n'est pas si grand, pourvu que madame Pingenet soit toujours dans de bonnes dispositions pour moi. — Ma chère mère, reprit vivement Geneviève, je Tai forcée de s'expliquer là-dessus ; oui, on a beau être timide, monsieur Jean, on a beau avoir l'air même un peu simple, comme on dit de moi dans le quartier, ça n'empêche pas de montrer du caractère dans l'occasion ; aussi hier soir j'ai dit tout franchement à maman que je me passerais de robe neuve, de chandeliers d'argent et de coussins de velours, pourvu qu'on fit notre mariage. £h I quand bien même il devrait avoir lieu à la chapelle de la Vierge, comme celui de la fille du vitrier d'à côté , ça ne me ferait rien du tout... Et à vous ? ajoutat-elle timidement. — Certainement que ça m'est égal aussi ; ce n'est pas la richesse des chandeliers qui fait les bons ménages. — En ce cas-là, reprit à mi-voix la jeune fille en penchant sa tête sur l'épaule de son amant, je peux vous dite que dimanche prochain notre premier ban sera publié... Je l'ai si bien voulu, que ma chère mère n'a pu me refuser. — Vraiment, Geneviève! mais que lui avez-vous dit pour la décider si promptement? — Dame! j'ai dit la vérité... que je mourrais de chagrin, par exemple, si elle n'y consentait pas ; elle a bien vu que ce n'était pas un mensonge, car il y avait dans ce moment-là quelque chose de si extraordinaire dans ma voix, que ça lui a fait peur ; elle m'a regardée en pleurant, je l'ai embrassée, et tout a été convenu entre nous. — Ce que vous me

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dites là, GeneTÎèyei me rend tout mon courage d'autrefois; j'hésitais encore, il n'y a qu'un instant, à retourner à mon atelier ; je craignais les moqueries des camarades, les reproches du maître ; maintenant je ne redoute plus rien, TOUS verrez comme je Tais travailler pour monter bien vite notre petit ménage. Vous avez raison, il sera heureux... plus heureux peut-être que si j'avais réussi dans mon projet de voyage. Mais voilà l'heure qui m'appelle ! A ce soir, ma Geneviève, à ce soir. — Il ajouta bien bas : — Je penserai à toi toute la journée, pour que le temps me semble moins long. -*- Un moment, repritelle ; vous vous en allez sans penser à votre dîner ? Tenez, monsieur Jean, voilà du pain, une cuisse de volaille, des fruits ; je me suis levée à cinq heures pour vous apprêter tout cela... Vous voyez comme je m'occupe de vous; eh bien! quand lious serons mariés, je ferai plus encore... Regrettez-vous toujours de ne pas être parti ? — Non, je te promets de ne plus songer à ce voyage.

Jean Leblanc prit le paquet que la prévenante Geneviève avait préparé pour lui ; il embrassa tendrement la jeune fille, et se mit gaiement en route. I^ conversation qu'il venait d'avoir avec sa future avait entièrement dis sipé son souci du malin.

11 arriva à 'sept heures devant la porte de son ancienne fabrique. — Allons, se dit-il, un peu de hardiesse : que diable I je n'ai pas commis un crime, Si le bourgeois me fait quelque reproche, je conviendrai franchement de mon tort; si les compagnons me plaisantent, je rirai avec eux de ma mésaventure, et tout sera dit.

Il tourna le bouton de cuivre qui fermait la porte d'en-^ trée, et se présenta résolument dans l'atelier, où la plus grande activité régnait déjà.

— Tiens ! c'est Jean Leblanc l dirent les camarades. —

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Tu n'es donc pas en prison ? tu n*as donc pas été en Amérique ?

Pendant que de toutes parts les questions pleuvaient sur lui, Jean portait ses regards sur tout ce qui l'entourait; il éprouva un serrement de cœur en voyant sa place à rétabli occupée par un inconnu.

— Il paraît qu'on ne m'attendait plus ? on bien, est-ce qu'il y aurait des commandes pressées? — Je ne sais pas, dit le chef d'atelier ; mais comme on ne devait guère compter sur toi après deux jours d'absence, j'ai embauché un nouveau compagnon. — Ainsi, je n'ai plus de place ici? reprit Jean Leblanc. Je croyais que, grâce à mes quatre ans de bonne conduite^ on aurait pu avoir plus de considération pour moi , surtout après le malheur qui m'est arrivé avant-hier. — Il faut t'adresser au bourgeois, tu peux aller le trouver, il est dans son magasin.

Jean s'empressa de se rendre près du maître ; celuÎHïi le reçut avec un sourire moqueur sur les lèvres.

— Gomment I te voilà, Jean Leblanc! que viens-tu faire ici ? — Je viens , monsieur , vous demander ma place à rétabli. — 11 est trop tard, mon pauvre garçon, ta place est donnée; l'ouvrage pressait; et comme je n'ai pas mis dans mon marché avec les ouvriers que j'attendrais leurs aises pour livrer les commandes qui me sont faites, je me suis cru en droit de te remplacer dès que j'ai vu que tes affaires t'empêchaient de remplir ton devoir.

Jean, interdit par cette réplique, ne savait que répondre ; il murmurait sourdement : .

— Mais, monsieur I — Mais, mon ami, reprit le maître, tu me permettras de le dire que je te trouve bien égoïste ; tu veux donc accaparer toute la besogne? ce n'est pas assez de faire la tienne, il te faut encore celle des autres... Ça n'est pas bien, Jean Leblanc; on doit en laisser un peu à

ses camarades. — Vous ne savez donc pas^ monsieur, que depuis deux jours... — Je sais que tu as chez toi une fabrique particulière... C'est très-bien, tâche de conserver tes pratiques ; mais je te conseille de ne pas prendre les miennes. Encore un conseil, ne va pas oublier^ confrère, qu'il faut que les bijoux soient estampillés au poinçon d'un maitre juré pour qu'ils aient quelque valeur , et qu'on joue gros jeu lorsqu'on les marque d'un poinçon qui ne nous appartient pas : il y va des galères. —» On ne vous a donc pas dit, monsieur, qu'avant-hier j'ai été ruiné parle contrôle, et que je me trouve aujourd'hui dans l'impossibilité de travailler chez moi ? — Bah ! ce sont de ces petits malheurs assez communs dans notre état ; les commencemens d'un établissement sont toujours un peu durs; mais quand on a ce qu'on appelle les reins forts, on finit toujours par surmonter la mauvaise fortune. Au recevoir, monsieur le fabricant, ajouta le maître avec ironie ; je vous souhaite toute sorte de prospérité.

Jean Leblanc, pâle de honte et de colère, sortit pour ne pas s'exposer plus long-temps aux froids sarcasmes de son maître; il tira violemment la porte du magasin, et c'est seulement quand il fut dehors que sa rage, trop longtemps comprimée, éclata.

— S'il n'avait pas été chez lui, disait-il entre ses dents, je lui aurais prouvé qu'il ne fait pas bon se jouer de la misère de l'ouvrier; mais il est riche! il est maître! il a tous les droits ; et nous autres, pauvres diables, il nous faut tout endurer! Cependant un homme ne vaut jamais qu'un homme... Aussi, que je ne le rencontre pas dans un mauvais moment, je ne répondrais pas de moi... C'est cela, et puis je ne trouverais plus d'ouvrage nulle part, et Geneviève ne pourrait pas être à moi... De la patience, Jean Leblanc; tu sais bien que les malheureux comme toi sont

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au monde pour souffrir la tyrannie des riches et des puissans.

Ces réflexions le conduisirent jusqu'à la porte d'un autre atelier. — Le mattre de cette maison, pensa-t-il, est renommé pour sa douceur envers les ouvriers, je ne risque rien de m'adresser à lui ; il me connaît, et pourvu qu'il y ait une place vacante chez lui, je suis bien sûr qu'elle sera pour moi.

— Eh ! bonjour, monsieur Jean Leblanc ; qui donc vous amène ici ? — Je viens vous demander si votre atelier est au complet. — Vraiment non ; il me manque un ou deux compagnons pour le moment ; car je ne peux fournir à toutes mes pratiques.

Cette réponse fit battre d'espoir le cœur du jeune ouvrier ; il reprit vivement :

— Gela se trouve bien , car je suis sans ouvrage. — La besogne ne va donc plus chez votre bourgeois? répondit le bijoutier , enchanté d'apprendre qu'un de ses confrères manquait de travail quand lui-même était accablé de commandes. — Ce n'est pas cela» continua Jean Leblanc; mais comme j'ai eu un différend avec mon maître... — Ah I oui, je sais ; n'est-ce pas parce que, après vos journées, vous vous amusiez à travailler chez vous?... Mais il n'y a pas de mal à cela... C'est encore un moyen d'amasser de l'argent pour acheter une maîtrise. Je vous verrai avec plaisir former un établissement. — Je ne demande qu'à devenir votre ouvrier. — C'est impossible, mon cher monsieur : nous nous sommes promis^ entre maîtres, de ne pas soutenir l'ouvrier qui cherchait à nous nuire, et comme c'est nous faire un grand tort que de fabriquer au-dessous du cours, je vous conseille de ne pas demander à d'autres l'ouvrage que je vous refuse, vous pourriez être plus mal reçu par eux que je ne vous reçois ici. — C'est

donc un eomplot contre la vie de l'ouvrier : on veut donc qu'il meure de faim? — Nous voulons qu'il se contente de sa journée; elle est, Dieu merci, assez raisonnable... Je vous souhaite bon vpyage ; car je prévois que vous allez faire votre tour de France , attendu que maintenant vous auriez de la peine à vous placer à Paris.

Et Jean Leblanc, le coeur ulcéré, les yeux pleins de larmes, fut encore obligé d'aller se présenter dans uofe iroisième maison.

— Ce sera ledernier affront que je recevrai aujourd'hui, dit-il en tirant le cordon de la sonnette; si je suis chassé de cet atelier, le misérable qui m'a vendu aux autres le paiera cher!

— Je suis bien fâché, lui dit le nouveau maître lorsque Jean Leblanc lur eut exposé le motif de sa visite; mais, ajouta-t-il, comme la rébellion co|pmence à se glisser dans les fabriques et que les ouvriers se permettent de se prononcer tout haut contre des privilèges nécessaires à la conservation des bonnes doctrines du métier, nous avons jugé qu'un exemple était indispensable pour arrêter les progrès de l'insurrection. Des ateliers secrets, en s'ouvrantde toutes parts, trompaient la confiance du public et faisaient déserter nos magasins; il est temps de mettre un frein à cette rage de liberté d'industrie, qui ne compromet pas moins les intérêts des marchands que ceux des consommateurs ? aussi sommes-nous résolus de fermer nos portes à l'artisan qui a travaillé en fraude. Quand les compagnons auront vu quelques-uns de leurs camarades ruinés par la police du contrôle, renvoyés des fabriques et forcés de tendre la main au coin des carrefours, ils y regarderont à deux fois avant de s'établir sans maîtrise. — Cependant il faut que l'on vive. — Sans doute ; mais nous ne voulons pas que ce soit à nos dépens. Ceux qui sont faits pour être

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ouvriers doivent rester à leur place, et non pas essayer de monter à la nôtre. Les rangs sont établis dans l'intérêt du bon ordre ; donc il faut les respecter. — Ainsi il est bien décidé que vous me fermez votre atelier? — J'y suis forcé. Vous trouverez également fermés pour vous tous ceux de nos confrères ; aucun d'eux ne s'exposera, je pense, à vous recevoir cbez lui ; car il serait bientôt condamné à nous payer une amende considérable. — On le punirait d'avoir accueilli l'ouvrier sans ouvrage, quand cet ouvrier est un honnête homme. — C'est une loi que nous nous sommes faite, et nul de nous n'y manquera :oui, dès qu'un compagnon est renvoyé de chez son maître, celui-ci doit instruire tous ses confrères du motif de ce renvoi, et s'il s'agit de travail en fraude, nous devons, sous peine d'un dédit, lui refuser une place dans nos ateliers. Lisez, voici la déclaration qui vous concerne ; elle est signée de votre maître, et vous la trouverez affichée dans toutes les fabriques. — C'est juste, répondit Jean Leblanc après avoir lu ; c'est bien sa signature.

Puis froissant le papier dans ses mains , il reprit d'une voix étouffée :

— A quoi condamne-t-on les compagnons qui se coalisent contre les maitjres? — Les peines sont sévères; il y va fuelquefois de plusieurs années de prison. — Et la coalition des maîtres contre les ouvriers, ajouta-t-il en serrant les poings et en faisant claquer ses dents, comment est-elle punie? — Vous voulez m'insulter, je crois? dit le fabricant, effrayé par les regards que Jean Leblanc lançait sur lui. Je vous prie de sortir de chez moi... à l'instant, ou je vous forcerai bien à descendre. — Ne craignez rien pour vous, répondit le jeune bijoutier en lui jetant un sourire de mépris, ce n'est pas à vous que j'en veux vous avez le

droit d'être dur... cruel... pour moi. Je ne vous ai rendu

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aucun service ; ce n'est pas avec ma soeur que vous vous

êtes enrichi depuis quatre ans Vous êtes bien, à mes

yeux, le complice d'une mauvaise action, mais ce n'estpas tous qui m'avez fermé toutes les portes, qui me réduisez à la mendicité. Ceux que vous dénoncerez sauront bien se

venger de voire infamie... Mai^ l'autre! l'autre!

avant ce soir vous aurez de ses nouvelles. Soyez prudent avec vos ouvriers; car l'exemple que je donnerai ne sera pas perdu.

Jean Leblanc^ ivre de fureur et tenant toujours à la main la circulaire qui le proscrivait de tous les ateliers, franchit rapidement le chemin qui le séparait de la demeure de son premier maître ; il traversait les rues sans pouvoir être arrêté dans sa course par les voitures qui se croisaient sur sa route, ni par les passans, qu'il heurtait à chaque instant.

En quelques minutes il arriva dans la fabrique d'où il arait été chassé le matin avec tant d'ironie.

— Monsieur Fulbert est-il ici ? demanda-t-il en entrant dans l'atelier ; et avant qu'on ait eu le temps de répondre à sa question, il aperçut le proscripteur appuyé sur un des coins de l'établi ; Jean Leblanc alla droit à lui, le saisit à la gorge.

— C'est toi qui as signé cela? lui cria-t-il d'une voix de tonnerre.

Le mattre se débattait, les ouvriers se levèrent en tumulte; les outils furent jetés de côté et les tabourets renyersés.

— N'avancez pas, s'écria de nouveau Jean Leblanc. Que celui d'entre vous qui veut acheter une maîtrise prépare son argent, car il y en aura une vacante aujourd'hui.

De son bras vigoureux il renversa le maftre.

Les compagnons s'élancèrent sur Jean Leblanc, en es-

sayant de soustraire leur patron à la rage du furieux ; ils entourent l'ouvrier, qui en terrasse plusieurs ; mais bientôt le nombre l'accable.

— Maladroits 1 leur dit-il en brandissant la Urne dont il s'était armé; maladroits 1 vous ne voyez pas que je voulais vous venger tous... c'est l'ennemi commun que je cberchais à abattre. Je me dévouais pour vous tous, et vous ne m'avez pas laissé faire... lâches que vous étesl

Il pleurait en parlant ainsi ; il pleurait, car Fulbert était debout, et donnait à ses apprentis l'ordre d'aller chercher la force armée.

— Le scélérat, disait le mattre, il voulait m'assassiner. •«- Et loi... misérable!... répondit Jean Leblanc, tu m'avais bien condamné à une mort plus affreuse, la faimi... Oui , messieurs , la faim , reprend-il en s'adressant aux compagnons ; car ce matin il avait signé ma perte. Je l'ai là cette infâme convention, par laquelle les maîtres s'engagent à nous chasser dès que nous essaierons de faire

servir nos bras à un travail qui ne les enrichira pas

Vous pouvez lire , c'est votre condamnation à tous Et

quand je veux punir ceux qui sucent votre sang, ceux qui vous rongent le cœur, vous vous levez tous contre moi! Vous n'avez pas d'âme, vous n'êtes que des esclaves!

Les ouvriers le regardaient d'un air stupéfait, seulement deux des plus courageux le retenaient dans un coin de l'atelier. Fulbert ouvrit la porte pour entendre plus loties soldats du guet monter dans sa maison. Enfin ils arrivèrent, et Jean Leblanc, remis entre- leurs mains, fut conduit à la Conciergerie.

— C'est un affreux scélérat que ce Jean Leblanc! dit Fulbert quand les soldats eurent emmené le prisonnier. — C'est vrai, répétèrent les ouvriers ; c'est un bien grand scélérat

Le maitre sortit de l'atelier pour aller boire un verre d'eau ; car il n'était pas encore bien remis de sa frayeur.

— Mais, dit le chef d'atelier , qui avait commenté tout bas la circulaire, savez-vons bien qu'à la place de ce Jean Leblanc, nous aussi, nous aurions cru devoir tirer vengeance de la conduite des maîtres? -— Parbleu 1 répondirent les ouvriers, c'est un fait ; à sa place nous en aurions fait autant. — Certes , car en se révoltant, il nous ▼engeàit tous. — C'est un bon enfant tout de même, continuèrent les ouvriers. — Et les vrais misérables, voulezvous que je vous le dise? ajouta le premier compagnon, ce sont les maîtres ! — Ce sont les maîtres I répétèrent à voix basse tous les ouvriers. — En ce cas, vive Jean Leblanc ! continua le chef d'atelier.

Et l'on entendit comme un écho sourd et lointain qui redisait :

-"• Vive Jean Leblanc 1

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