‹ Les contes de l'atelierChapitre 4 sur 49 · UN COIN DU TABLEAU · texte numérisé non relu

UN COIN DU TABLEAU

Avec moi, (Uns la garde , U raui vous engager.

Vous aurex. la cocarde Et l'habit galonné.

£« ScaiflK.

L*empire, mes aniis^ c'était là le bon temps! Tempirel avec ses bruits de tambour qui nous réveillaient , ses bulletins de la grande armée qui faisaient si violemment battre uos cœurs, ses beureux conscrits qui parcouraient nos rues en chantant le mépris de la vie et les joies du meurtre et du pillage. Qu'ils étaient beaux à voir passer» nos jeunes soldats! musique en tête, drapeau flottant, armés de bâtons, et tout couverts de rubans tachés de Jvin et de boue. Parfois, dominant la voix des crieurs, les roulemens du» tambour et le chant de guerre des conscrits ^ nous avions le canon des Invalides qui tonnait la victoire. Alors, c'était un délire; devant le comptoir des cabaretiersy sur les places publiques, dans les ateliers, partout,

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enfin , retentissait le cri de vive l'empereur ! et que cet enthousiasme était bien justifié!... Les bulletins de la grande armée nous faisaient toujours si belle partie gagnée I

Et pourtant, le croiriez-vous? il y avait encore des esprits chagrins sur qui la nourelle d'une victoire ne produisait que des émotions pénibles; c'étaient pour la plupart, des jeunes filles qui regrettaient Pabsence d'un amant; des mères qui n'avaient plus qu'à pleurer leur fils unique, et de jeunes épousées qui prenaient le deuil. Dans leur désespoir, elles accusaient le héros qui dépeuplait le pays pour agrandir l'empire; comme si l'on avait pu gagner tant de batailles sans qu'il y eût beaucoup d'amoureux, beaucoup de fils de moins , et quelques veuves de plus.

Oui, mes amis, c'était un bon temps que celui de l'empire, surtout pour les habitans des grandes villes. L'autorité, toujours attentive à flatter notre amour-propre national, avait grand soin, quand il faisait beau, de promener sur nos boulevards les prisonniers russes, allemands, espagnols et prussiens. Quant aux déserteurs liés à la queue d'un cheval de gendarme, quant aux réfractaires arrachés à leur retraite et conduits à coups de plat de sabre, de prison en prison, jusque sous le feu des canons ennemis, ils n'entraient pas dans les villes, ceux-là ; leurs conducteurs évitaient même les bourgs trop populeux ; c'était en passant à travers champs ou dans les pauvres hameaux qu'ils gagnaient leur étape, c'est-à-dire un cachot. Sans doute le gouvernement impérial était bien assez f(n*t pour ne pas craindre un soulèvement en faveur de quelques misérables ; or, c'était par humanité seulement, et pour offrir an plus petit nombre d'yeux possible le spectacle afflîgéant de ces jeunes conscrits traînés en criminels à la

gloire , que la police militaire leur faisait prendre des routes détournées.

Quelque soin que l'on prit de le faire royager en se» crety presque toujours le triste couToi attirait sur son passage les ouvriers qui travaillaîent aux champs, et l'aspect des conscrits, exténués de fatigue, en proie à un sombre désespoir, réveillait de vives sympathies dans Tâme de ces bonnes gens : un père qui avait, comme on dit, son enfant au service, courait à sa huche., et revenait offrir au déserteur un morceau de pain noir, que le gendarme lui permettait assez souvent d'accepter ; plus d'une fois même ce rude conducteur d'hommes poussait l'obligeance jusqu'à donner à son prisonnier le temps de chausser la paire de souliers, tribut de pitié, offert par une jeune fille ou une vieille mère, à de pauvres pieds nus , gonflés par la marche et meurtris par les cailloux.

Ces involontaires n'arrivaient pas tous à destination ; il y avait quelquefois déficit dans le convoi, quand, après une halte de nuit, le chef de l'escorte donnait le signal du départ. Dieu, qui veille à ce que toutes les misères humaines aient un terme, disait à l'un de ces malheureux conscrits : Tu n'iras pas plus loin ! — £t, celui-ci, cessant alors de souffrir, restait étendu sur la paille de la prison jusqu'à ce qu'oa vint l'emporter pour le jeter dans la fosse commune du prochain cimetière! Le brigadier se faisait donner, un récépissé du cadavre, puis il continuait sa route. Arrivëau dépôt, on lui demandait : — Combien d'hommes? -r- Tant. — Combien de malades? — Tant. — Combien de morts ? — Tant. — Et à quelques fractions près , le gouvernement trouvait toujours son compte : il savait , terme moyen, ce que la gendarmerie lui rendait annuellement de déserteurs et de réfractaircs.

Quelquefois , aussi , l'escorte n'allait pas toute entière

rendre compte de ses pertes. Uiî plan de révolte concerté pendant la veillée du cachot se mûrissait durant les fatigues de la marche, et il suffisait, pour Taire éclater la rébellion, d'une menace brutale vociférée par un des gendarmes contre le traînard qui se plaignait de ne plus pouvoir suivre le pas du cheval. L'énergie du troupeau se réveillait, le plat de sabre ne suffisait plus : on frappait avec le tranchant sur les prisonniers indociles ; la vue du sang allumait la soif du meurtre, les liens étaient brisés ; le plus mince échalas, la plus petite pierre, devenaient des armes terribles dans les mains du désespoir ; et quand le hasard voulait qu'un couteau , caché dans la doublure de la veste du réfractaire, eût échappé à l'inspection du brigadier, un cavalier ne tardait pas à être démonté, et l'on voyait bientôt le fusil du gendarme faire feu sur celui-là même qui l'avait chargé pour mettre à la raison le déserteur mutiné.

Il fallait fuir ou se faire tuer sur la place : les révoltés n'avaient pas d'autre alternative ; ils savaient que se soumettre après avoir frappé, c'était vouloir expier leur rébellion par des tortures; car l'escorte qui parvenait à dompter les coupables devenait maîtresse absolue de leur vie ; elle pouvait les piquer de la pointe du sabre, les rouler sur la terre de toute la rapidité du galop de ses chevaux, les déchirer en passant à travers les haies et les taillis , et terminer le drame par un coup de pistolet : la révolte justifiait le supplice : les gendarmes avaient eo à se défendre, ils n'étaient plus obligés, aux termes rigoureux de leur devoir, qu'à prouver l'agression et à livrer des morts.

Le 8 mars 1808, vers six heures du soir, les botteleurs qui travaillaient dans la forêt de Itondi entendirent plusieurs coups de feu se répondre sur la lisière ^u bois ;

puis des cris» puis le piétinement des chevaux qui broyaient les cailloux sous leurs fers. Les paysans accoururent, mais .trop tard, pour rappeler k la vie un gendarme jeté 1 terre, et dont les blessures faisaient trace sanglante sur la poussière de la route. Au loin» son camarade désarmé galopait vers le plus prochain village pour chercher du secours.

Deux jeunes gens presque nus> blessés aussi, fuyaient sur le chemin de Paris. Après quelques minutes d'une course rapide, ils s'arrêtèrent, haletans, sûr le bord d'un fossé , et regardèrent en frémissant derrière eux : tout était calme. L'horizon s'enveloppait de son voile de nuit, pas une étoile au ciel , pas une lumière au fond de cette longue avenue d'arbres, dont les lignes parallèles allaient se perdre dans les ténèbres de la perspective , et partout du silence.

Les yeux des fugitifs se rencontrèrent, et aussitôt les deux conscrits se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; ils se tinrent embrassés pendant quelques momens sans se dire un seul mot. Le plus jeune des deux, que la joie suffoquait, laissa enûn échapper ces paroles entrecoupées par des sanglots : — Ma pauvre mère ! ma bonne Thérèse! vous ne pleurerez plus! — Ah çàt répliqua l'autre, il

ne faut pas rester ici; séparons-nous; cherchons

chacun un chemin dans les côtés opposés de la forêt, et puissions-nous ne nous rencontrer que dans un temps meilleur!... A propos, comment vous nommez-vous? demanda-t-il à son camarade. — Philippe Hersant. — Vous demeurez ? — Au village de Guermandes, canton de Torcy. — Je ne l'oublierai pas ; mais partons, je crois entendre du bruit ; si l'on arrivait jusqu'à nous, ce serait à recommencer ; il faudrait encore tuer ou mourir. — Je mourrais, répondit Philippe, c'est déjà trop d'un homme

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assassiné pour noire délivrance. — Taisez-vous, malheureux ! interrompit son compagnon d'infortune.

Il se pencha vers la terre, retint son haleine, prêta une oreille attentive ; mais après avoir interrogé pendant plusieurs secondes les deux côtés de la route et les profondeurs de la forêt , il se releva et dit : — Je m'étais trompé , on n'est pas encore sur nos traces. -^ Avant de nous quitter, reprit Philippe, donnons-nous au moins, en souvenir de nos communs dangers, un gage qui puisse, nous faire reconnaître l'un de l'autre , si nous avons le bonheur de nous retrouver un jour.

Les conscrits se fouillèrent , ils n'avaient rien qu'un couteau, et le bout de corde teint de leur sang.

— Partageons cette corde, dit vivement Philippe; que} souvenir plus précieux pourrions-nous garder de cette journée?

Le chanvre rougi de sang fut rompu avec le couteau, instrument de leur délivrance, Philippe Hersant demanda à presser encore une fois son ami dans ses bras ; ils se dirent un adieu qui pouvait être éternel, et se séparèrent.

Vous connaissez déjà le nom de l'un des réfractaires ; quant à l'autre, c'était votre serviteur.

C'est l'histoire de Philippe que je vais raconter; la mienne ne mérite pas d'être connue. Caché pendant cinq ans dans un atelier , je sortis de ma retraite le 31 mars 1814, et c'est alors seulement que j'appris les événemens qui suivirent notre séparation.

LA FEMME DU RÉFKACTAlRB. 13

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