LA CHAUMIERE
Celte femme les Toyani Um» si Jolis, se mit à plearer et lear dit : « Oélas!
mes pauvres enfans, oà éle»-voiis veii«s7 SaTet-TOtts bien que c'est ici U maisoa d'an ogre qoi mange les petits enCans? »
Cil. Perradlt. — £« Petit Poucet,
Les masses d'ombre qui voilaient les sinuosités de la forél rendaient difficile la n^arche de Philippe Hersant au milieu des broussailles; tantôt il se heurtait contre les arbres et s'embarrassait les jambes dans les branches qui balayaient la terre; tantôt il se trouvait arrêté par un tertre qui s'éboulait sous ses pas dès qu'il essayait de le franchir ; souvent aussi il s'enfonçait dans la cavité terraqueuse d'un ru presque à sec. Ignorant le chemin qu'il devait suivre, découragé par les obstacles qu'il rencontrait à chaque pas, le jeune conscrit prit enfin la résolution d'attendre l'aube du jour pour continuer sa route. La nuit fraîchissait , une pluie fine criblait la terre, que la feuillée, jeune et trop clair-semée encore, ne pouvait protéger. Le pauvre diable tremblait sous ses habits en lambeaux ; sa blessure saignait toujours. Il noua un mouchoir autour de son. bras, et, grelottant, Philippe s'étendît sur la terre pour dormir. A peine venait-il de fermer les yeux, que la détonation d'un fusil qu'on déchargeait à quelques pas de lui glaça le sang dans ses veines. Celte nouvelle commotion , qui venait de tuer toutes ses espérances, anéantit toutes ses facultés. Il ne bougea pas, il ne pensa plus ; on pouvait venir le prendre : il était rési- I. 2
14 LES COKTES DE L'aTEUER.
gnè) si Ton peut appeler résignation Tapathie du con«damné qui se laisse tranquillement conduire à Téchafaud, parce qu'il a perdu jusqu'à la conscience de ^n malheur Il entendit avec indifférence le bruit des pas de plusieurs cbcYaux qui galopaient autour du fourré d'arbrisseaux où il s'était réfugié ; mais quand il vit les ombres plu? prononcées des cavaliers s'éloigner et se fondre dans les ténèbres lointaines où son regard fixe les suivait , alors il reprit peu à peu le sentiment de l'existence, les douleurs de sa blessure, un moment suspendues, revinrent avec l'amour de la vie. — Mon Dieu, s'écria-t-il, je te remercie ; ce n'est pas à moi qu'on en veut. — Philippe Hersant oublia un moment qu'il y avait dans cette même forêt un malheureux rèfractaire échappé, comme lui, aux gendarmes, et que celui-ci venait peut-être de retraverser imprudemment la route, et de s'exposer aux coups de fusil de la police armée pour chercher son ami et le prévenir qu'on était à leur poursuite.
Revenu de sa stupeur, Philippe Hersant s'aventura de nouveau dans les profondeurs du bois ; il avait ressaisi toute son énergie. — Ils ne m'auront pas, se dit-il, avant que je n'aie revu ma mère et ma femme I — Et, marchant avec fermeté , il écartait de la main les branchages qui se croisaient sur sa route, il posait un pied confiant sur la terre détrempée par une averse de plusieurs heures. Enfin il franchit la lisière du bois, et continua résolument à suivre la grande route. Onze heures du soir sonnaient à l'église paroissiale d'Aulnay-lès-Bondi, quand il arriva dans ce village. Philippe, fatigué d'avoir tourné si long-temps au hasard dans la forêt, sentait la nécessité de prendre un peu de repos ; il laissa derrière lui l'auberge unique de la commune : il n'aurait pu payer son gîte ; mais à l'aspect d'une maisonnette qu'une longue suite de
LA FE3IMB DU RÊFRACTAIRE. 16
jardins isolait des autres habiUtions du pays, il s'arrêta et frappa hardiment à la porte.
— Qui ya là? lui cria-t-on de Vintérieur. Il répondit :
— Âmir... — La même voix répliqua : — Ami, passe ton chemin , car ce nom-là ne veut rien dire. — Philippe, mécontent, mais non découragé par cette réponse, frappa de nouveau.
— Écoutez-moi, dit-il, ayant de me refuser un gtte... je suis un pauVre diable égaré dans le pays... prenez des armes, tout ce qu'il yous plaira, pour me recevoir ; mais, au nom du ciel, ne me laissez pas sur la route ; j*ai faim... j'ai froid, et il pleut. — Attends, nous allons yoir si tu ne mens pas.
Le réfractaire entendit des rideaux de lit glisser sur leurs tringles de fer; il surprit à travers les fentes de la porte les sons tremblés d'une voix de femme qui disait :
— Etienne, je t'en prie, mon ami, n'ouvre pas... tu n'as .que ton sabre ici... il peut avoir des pistolets !
Etienne parut réfléchir un moment, puis il reprit d'un ton brusque comme pour imposer à l'importun qui le réveillait : — Sois tranquille, femme, si c'est un malfaiteur, il n'a qu'à bien se tenir... Allons, debout, Turcl... viens voir ce que c'est que cela, et prépare tes dents, mon garçon, entends-tu?
Un grognement prolongé répondit à cette injonction de maître Etienne ; déjà le jeune conscrit voyait briller de la lumière dans l'intérieur de la maison ; il entendait les frôlemens de Turc contre le mur , et les aspirations successives de son museau qui cherchait à se glisser sous le bas mal joint de la porte.
Philippe se réjouissait enfin d'avoir trouvé un asile, quand deux mains larges et vigoureuses vinrent se placer sur sa bouche ; il voulut se défendre, deux autres mains
16 LES COBTES DE L'aTELIBR.
tombèrent sur le collet de sa veste. Étoordi de celte attaque, il ne put que se laisser entraîner dans une chaumière située à quelques pas de la maison d'Etienne.
Dans la salle basse où le conscrit fut si singulièrement conduit, une jeune fille et sa mère , assises devant une table, travaillaient à la lueur vacillante d'une latnpe de terre. La jeune paysanne se leva vivement dès que le réfractaire fut entré, et elle referma avec soin la porte de la chaumière sur Philippe et sur ceux qui l'avaient saisi d'une façon si brutale. II allait d^nander l'explication de «on enlèvement, quand les deux femmes, le' doigt sur la bouiche, l'engagèrent à se taire. — Ne parle pas, lui dit à l'oreille un de ses ravisseurs ; ne parle pas, ou tu serais empoigné, et nous, nous serions victimes.
—Le voilà !... il vient!... interrompit l'autre paysan, qui f 'était tenu l'oreille collée au vollet de la fenêtre; soudain la vieille mère prit la lampe, elle la cacha sous le manteau de la cheminée; on recommanda un silence général; à peine la lumière avait-elle disparu, qu'on entendit frapper rudement à la porte.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? que voulez-vous? demanda la jeune fille, imitant la surprise de quelqu'un qui se réveille en sursaut.
— C'est moi, mam'selLe Annette, votre voisin Etienne. J'vas vous dire, c'est qu'on vient de frapper à ma porte tout-à-l'heure, et comme je me doute que c'est une fiarce qu'on a voulu me faire, j'étais bien aise de vous demander si Antoine; votre futur, est encore là?
— 11 vient de sortir il y a un quart d'heure, répondit Annette en regardant le plus jeune des deux paysans, qui avait mis la main sur sa bouche pour ne pas laisser échapper un édat de rire.
— Alors c'est doncluij... conîtiic je le disaisàma femme,
LA PBIIME DD BÉFftAGTAIRB. 17
qui ne voulait pas reoonnalire sa toix... Tant mieux, s'il est l'auteur de la plaisanterie;.... c* si c'était un autre, je lui apprendrais à se moquer du gendarme Etienne; mais un ami qui se marie demain , c'est différent J.. 11 a le droit de rire aujourd'hui» attendu que plus tard..»
-— 11 ne s'en ira pas I murmura la mère ; reuToie-le donc, Annette. £t la jeune fille r^rit : — U a l'air de faire bien mauvais temps , monsieur Etienne; si vous voulez causer, j'éveillerai mon père pour qu'il vous ouvre la porte. »
La mère tirait Annette par sa jupe, son père lui montrait un poing menaçant, Antoine frappait du pied avec impatience, et Philippe, pâle, tremblant, écoutait avec anxiété la fin de cette scène. Etienne la termina brusquement en disant : -2 Bonsoir, mam'selle Annette; je suis content de savoir que j'ai eu affairé à ce forceur d'Antoine ; il ne risque rien pour demain , je lui ferai payer ça en litres de bon vin.
La malicieuse fiancée ajouta d'un air hypocrite : — Vraiment, vous ne voulez donc pas jaser un peu avec mon père?-* Par exemple! et la bourgeoise qui m'attend, elle me battrait!
Après cette plaisanterie de gendarme, Etienne s'éloigna , et la lumière fut aussitôt replacée sur la table. Le jeune conscrit comprit alors à quel danger il venait d'échapper.
— Eh bien ! garçon , dit le vieux paysan à Philippe, vois^tu où tu allais te fourrer?... C'est donc toi qui t'avises de tuer les gendarmes, et qui prends ensuite leur maison pour une auberge?... Allons, viens te chauffer là. 11 le fit asseoir devant la cheminée, où pétillait la bourrée de sar^ ment. Philippe ne savait comment exprimer sa reconnaissance envers ces bonnes gens, qui s'exposaient pour lui à toute la sévérité des lois de l'empire contre lés receleurs
de conscrits indociles^ En ce temps-là , vous le savez , il valait mieux cacher ie Targenterie volée, que d'essayer de soustraire uu enfant au gouffre de la conscription qui le réclamait.
— Mais comment ave^vous su que j'étais un réfractaire? demanda Plrilippe après s'être réchaufféà la flamme éblouissante qui montait dans Tâtre en se jouant autour de la crémaillère.
— Voilà ce que c'est, répondit le père d'An nette; on ne démonte pas comme ça un gendarme sur la route de Bondi, sans que la nouvelle en arrive bien vite à Aulnay. Nous savions donc que deux garnemens, excusez le mol, avaient couché par terre François Desroches, dit l'Appétit; c'est le nom du pauvre diable qui n'aura |$lus ni faim ni soif. Philippe l'interrompit en frémissant : — 11 est donc mort? dit-il. — On ne peut pas plus mort, répliqua Antoine. Le jeune conscrit ne put retenir ses larmes.
— Ne pleure pas, garçon, dit le vieux paysan en lui versant à boire pour le calmer ; dû moment que c'est un cas de légitime défense^ tu n'as rien à te reprocher... Je reviens à mon dire : nous savions, à sept heures, que c'était fini de rire pour l'Appétit... Voilà que ce soir, pendant que ma fille mettait des fanfioles à sa robe de noces, et que ma femme repassait ses bonnets, inoi et Antoine nous avons jasé sur vous. — Les malheureux, que nous nous disions, ne sont peut-être pas du pays , ils vont s'égarer dans la forêt, ils tomberont dans la gueule du loup ; ce serait une belle action que d'aller faire une battue en leur intention. — Faut être juste, père Urbain, c'est Annette qui a dit ça la première, interrompit Antoine ; même elle a ajouté que si nous pouvions en sauver un, ça porterait, bien sûr, bon-
. heur à notre ménage.
Le père Urbain haussa les épaules en regardant Annette
atec cet air de pitié d'an espril fort qui ne veut pas se donner la peine de combattre un préjugé religieux.
— Soyei sûre, continua Philippe , en adressant un regard de reconnaissance à la gentille Annette , que mes prières et celles de ma pauvre Thérèse ne vous manqueront pas.
— Allons, en voilà asseï avec votre religion j interrompit le vieux paysan ; vous me coupez le fil de mon discours... Où en étais-je? Ah ! poursuivit-il, nous allions donc partir pour la forêt, lorsqu'en sortant d'ici, Antoine Vous avisa à la porte de notre voisin le gendarme... Ça doit être un des deux déserteurs, que me dit mon gendre. Alors, sans autre réflexion, nous tombons sur vous sans crier : Gare là-dessous I et voilà comment nous avons été assez heureux pour vous préserver du danger.
La nuit était trop avancée pour que Philippe se mit dans le lit qu'on lui avait préparé ; il s'endormit sur une chaise dès que sa blessure fut pansée. Antoine avait été jusque chez lui chercher une chemise, un pantalon et une veste que le pauvre réfractaire devait échanger, à son réyeil, contre ses vétemens déchirés, poudreux et teints de sang. Vers quatre heures du matin, le père d' Annette, qui avait dormi, lui, afin d'amasser des forces pour boire et danser aux noces de sa fille, se leva ; il réveilla Philippe : — Allons, mon bonhomme, il est l'heure de Jouer des jambes, passons ces habits-là et mettons-nous en route. Le réfractaire obéit; il remercia mille fois ses sauveurs, il embrassa la vieille mère , qui pleurait en lui souhaitant un heureux voyage, et la jeune fille, qui regardait son fiancé avec une expression plus tendre encore que la veille. Quand le pauvre diable fut sur le seuil, Annette se pencha vers lui comme pour se laisser embrasser encore une fois, et lui glissa une pièce d'argent dans la main. ^ Chut I fit-elle.
n'oubliez pas ce que yous m'aves promis : que TOtre Tfaé« rèse prie pour Antoirie et pour moi ;... j'y compte.
Philippe partit, il ne faisait pas jour encore; mais on lui ayait si bien indiqué son chemîti , qu'il ne pouyaît plus s'égarer. Il gagna Villemomble, puis il arriva par un détour à Neuilly- sur-Marne, et de là il traversa Chelles, Lagny, sans avoir couru aucun danger. Le réfractaire prit alors le sentier qui serpente au milieu des belles plaines de Saint-Laurent, et qui devait le conduire enfin à son village de Guermandes.