L^ENSEIGNE
but gaillardement. Elle trouvait si amusant de choquer son verre contre les Terres de ses voisins I Peu à peu sa petite tête s'échauffa ; alors la parole fut à elle seule, en dépit même des éclats de voix de madame Briolet. L'orpheline récita douze fables de suite aux applaudissemens de rassemblée, que le vin avait mise dans un état d'extase qui ressemblait fort à l'hébétement. L'enthousiasme que causaient les mines, les poses et la diction de l'enfant, ne tarissait pas ; mais il n'en était pas de même du vin de Beaugency, il fallut avoir recours au précieux flacon ; la liqoeur dorée perla dans les verres ; un toast général fut porté aux succès futurs de la jeune actrice ; après quoi lesi têtes assourdies des hommes retombèrent sur la table malgré les efforts de leurs épouses. Après quelques momens d'incertitude, celles-ci assurèrent leurs jambes pour traîner en chancelant les maris avinés dans leurs greniers respectifs.
Vive la joiel Glaire est à bonne école! Demain il y aura fête encore dans la mansarde du souffleur, on doit toucher les quatre-vingt-dix francs du premier mois de pension., Briolet , qui a plus de tête que sa femme , quoique son ivresse soit moins loquace, pense à se faire un fonds de réserve pour l'avenir ; l'avenir, pour lui, commence au deuxième jour du mois, et finit au trentième; malheur aux mois qui ont trente et un jours!
U dit à sa moitié en se couchant : — Tu auras soin de mettre qninie francs de côté pour moi. — Ehl pourquoi* cela ? — Parbleu ! pour mon café de tous les jours. — C'est donc dix sous la demi-^tasse , à présent? ^ Non ; mais comme noua avons un enfant de plus à nourrir^ il faut bicK qoe j'en profite : je prendrai le petit verre. — Eh bien I je suis plus économe que toi , reprit , avec un sourire gracieux, la puissante ouvreuse ; c'est trente francs que je veux
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mettre de o6lè tous les mois. — Qa'en fens-to, ma fioule? — Nous prendrons le café ensemble.
Cette repartie de madame Briolet mit la joie au cœur de son mari; il se jeta dans ses bras, moitié par tendresse, moitié par nécessité ; il voyait double, et ses jambes fléchissaient. Dieu le lui pardonnejecrois qu'il l'embrassa... Pouah I Claire s'est endormie; sortons de la mansarde.
Dès le soir même de la présentation de Claire au théâ> tre, la pièce de début avait été commandée au fournisseur en titre de la maison ; à huit jours de là, l'auteur arriva au comité avec son manuscrit sous le bras. Les artistes avaient été appelés pour entendre la pièce et recevoir leurs rôles. Madame Briolet amena la petite Claire, qui fut bfen surprise du froid accueil qu'elle reçut de ces dames et de ces messieurs ; ils avaient, depuis long-temps, formé le projet de refuser les rôles qu'on allait leur distribuer dans Touvrage nouveau. L'auteur et le directeur firent seuls quelques caresses à l'orpheline.
— Te trouves-tu bien avec madame Briolet? lui demanda ce dernier. — Oh I oui, je m'amuse beaucoup chex elle, répondit l'enfant.
Il faut bien l'avouer, madame Briolet, malgré sa grosse voix, ses moustaches , et la barbe qui lui pointillait au menton, n'imposait plus à la petite Claire ; souvent même elle la faisait rire aux éclats avec des contes burlesques mêlés d'expressions ébouriffantes. Les voisins de la mansarde paraissaient aussi avoir beaucoup d'amitié pour l'enfant, qui leur avait déjà valu plus d'un souper pareil à celui qu'ils firent le jour de son installation.
L'auteur déroula son manuscrit, et lut : l'orpheuhb du CiiATELBT. — Tiens! dit la petite Claire, c'est comme l'enseigne de maman Thibaut. — On la fit taire, elle rougit. Les artistes se pincèrent les lèvres pour dissimuler leur
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dépit, et la lecture continua. Je ne saurais tous dire combien il avait fallu d*imaginalion à l'auteur pour trouver trois grands actes, avec combats et ballets, dans l'événement si simple, si naturel, de la perte d'un enfant sur une place publique; cependant il était parvenu à tenir éveillée, pendant plus de deux heures, l'attention de son auditoire. Les artistes, d'abord mal disposés pour la pièce, s'étaient peu à peu intéressés à l'héroïne : aucun rôle n'était sacriGé à celui de l'enfant. Célie avait deux bonnes scènes où elle pouvait se livrer à toute la fougue de ses gestes, à toute la force de ses poumons ; on lui avait habilement ménagé un de ces effets de cri déchirant qu'elle poussait avec tant de succès, et une situation de poitrine haletante qu'on savait être son triomphe. Le père noble pouvait espérer des applaudissemens ; il avait une position si chaleureuse, que son malheureux nazillement devait passer inaperçu. Quant au bredouillement incurable du niais de la troupe, il était devenu pour l'auteur une source abondante d'effets comiques vraiment prodigieux.
Si les comédiens, d'abord si jaloux de l'honneur qu'on faisait à leur nouvelle camarade , s'étaient attendris aux situations attachantes du mélodrame , que l'on juge de . l'effet que cette lecture produisit sur l'enfant. A chaque fois que l'auteur prononçait le nom de Glaire , celle-ci riait, gesticulait sur les genoux de madame Briolet , et puis elle disait tout bas, quand l'héroïne était bien malheureuse : — - C'est pour rire, n'est-ce pas? — Mais lorsqu'au dénouement une mère, qui regrettait un enfant ravi à son amour^ retrouvait dans la petite mendiante sa fille chérie; quand cette dame, riche, brillante , disait à l'orpheline en la serrant sur son cœur :
— « Tu ne mendieras plus désormais ; ce château, ces terres, cet éclatant appareil qui m'entoure, tout cela est
à toi : tu as retrouvé une fortune^ tu as retrooTè plus encore, le cœur d'une mère! » — je cite fidèlement, je croîs, la phrase du mélodrame ; au surplus, on peut vérifier ; — à ces mots, dis-je, Claire laissa échapper un cri de joie, ses yeux furent inondés de larmes; des sanglots lui coupèrent la voix ; elle courut vers Célie et se précipita dans ses bras c'était celle-ci qui devait jouer la mère de l'orpheline.