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LES AFFICHES

Allons, mademoiselle, une cooteoftnee agréable, modeste; ne soyez pas honteuse 3t timide } sachez parier A propos.

PtCâED. — La Petite KiUe,

— C'est admirable! s'écria le directeur. — Sublime! répétèrent les comédiens. — Oui, je crois que ce n'est pas mal, répondit modestement Fauteur en essuyant les gouttes de sueur qui lui coulaient du front. Il y a, ajouta-t-il, quelques beautés dans l'ouvrage ; et si la petite a autant d'intelligence que de sensibilité, je réponds du succès. — On la serinera si bien à la maison, ajouta madame Briolet, que ça finira par lui entrer dans la tête. — Nous comptons sur vous, madame Briolet, reprit le directeur. — Je la ferai répéter, interrompit Célie, et je suis bien sûre qu'elle apprendra tout ce que je voudrai. — Nous nous y prêterons tous, dirent les artistes.

A la haine qu'ils portaient le matin encore à l'orpheline, avait succédé le plus vif intérêt, depuis qu'ils étaient bien certains que le rôle de Claire ne l'em postait pas sur

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les leurs : ils avaient craint un moment d'être écrasés par la débutante ; mais , une fois rassurés sur ce points les artistes ne demandaient pas mieux que de laisser percer la bonté de leur cœur; aucun rôle ne fut donc refusé. Loin de là, s'il y eut encore du mécontentement dans le tripot comique à propos de la pièce nouvelle, ce ne fut que parmi les artistes qui ne jouaient pas dans ce bel ouvrage.

L'homme de lettres, pressé, embrassé par le directeur et par les artistes dramatiques, fut proclamé tout d'une voix le sauveur du théâtre. Glaire partageait avec lui les félicitations de l'auditoire : son mouvement d'amour filial au dénouement avait été si naturel, si inattendu, qu'on ne pouvait former que d'heureux présages sur le résultat de la représentation.

Les écouteurs aux portes, qui étaient dans le secret du complot des comédiens , attendaient avec impatience que la lecture fût terminée pour jouir de la confusion de l'auteur, du dépit de leur directeur, et du triomphe des artistes coalisés. L*auteur sortit gonflé de bonheur et d'amourpropre ; le directeur rayonnait de joie ; et, quant aux comédiens, s'ils paraissaient triomphans, c'était parce qu'ils emportaient de bous rôles. — Le public peut nous siffler ce soir, disait Gélie ; il peut nous resiffler demain, faire la guerre à notre répertoire pendant un mois, nous nous moquons de lui ; avec une pièce comme celle-là, il faudra bien qu'il vienne en foule nous applaudir.

Comédiens et habitués de coulisses se séparèrent pour aller apprendre à leurs amis et connaissances qu'on venait de mettre en répétition, au théâtre de"*'', VOrpheline du Châtelety mélodrame en trois actes, destiné à rappeler la foule dans une salle de spectacle depuis long-temps abandonnée du public.

Pour madame Briolet, elle ramena sa petite pensionnaire dans la mansarde de la place Saint-Miche!» et commença son cours de déclamation, rem et corrigé par le vieux souffleur. Le gendarme en jupon s'efforçait, afec sa Toix rauque, de prendre un ton sentimental pour enseigner des inflexions touchantes à Tenfant , tandis qne celle-ci grossissait sa yoix afin de se mettre à Tunisson avec son institutrice. Briolet, gravement assis dans son grand fauteuil, modifiait un geste , indiquait une intention plus heureuse à la jeune élève de sa ménagère ; mais comme il avait contracté l'habitude de dormir au retour de ses répétitions du matin, il avait soin d*humecter d'une gorgée de vieille eau-de-vieses observations dramatiques, afin de se tenir éveillé pendant la leçon de Claire.

Les journées étaient laborieuses dans la mansarde de Briolet, mais aussi chaque soir amenait un souper fin, où les voisins se faisaient admettre sous prétexte de juger de rintelligence de l'enfant ; ils n'étaient pas fâchés non plus de savoir si le poulet rôti du lendemain était plus tendre que la dinde de la veille. La pension que le directeur payait à Claire n'aurait pu suffire à tant de joyeuses soi* rées ; mais tous les deux ou trois jours, après une bonne répétition, le directeur avait soin de glisser une pièce de cinq francs dans la main de l'orpheline; il savait que c'était le moyen le plus sûr d'intéresser l'ouvreuse aux progrès de sa jeune élève. L'administration avait fait aussi une nouvelle faveur à madame Briolet : on lui avait permis de descendre à la première galerie, où le commerce des petits bancs était bien autrement productif qu'au troisième amphithéâtre.

Spiritfielle, intelligente, Glaire profitait de tous les conseils ; en moins de «six semaines elle avait appris son rôle, elle^n connaissait toutes les intentions; il n'y avait plus

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qu*à lui faire subir l'épreuve terrible du public. Une ré^ pétition générale fut indiquée pour le soir, et de larges affiches placardées au coin de tous les carrefours annoncèrent la première représentation de Claire, ou V Orpheline du Châl^el, drame historique. De longues et larges lettres apprenaient au public que la jeune Claire, Théroïne do drame» âgée de cinq ans et demi, débuterait par le rôle principal.

La jalousie, qui avait d^bord atteint le cœur des comédiens, s'était emparée peu à peu des administrations rivales. Le matin même de la grande répétition, un théâtre voisin députa près de l'ouvreuse son chargé d*aifaires pour lui faire de brillantes propositions , dans le cas où elle voudrait lui confier l'enfant; si elle s'y refusait^ l'homme de loi devait l'effrayer sur la possession de éette orpheline, qui appartenait de droit à l'autorité depuis que ses parens d'adoption l'avaient abandonnée à leur successeur.

Madame Briolet l'écouta parler ; puis, quand il eut fini, comme elle voyait son mari fléchir, moitié par intérêt personnel, moitié par peur, elle prit l'ambassadeur au collet, le poussa rudement vers l'escalier, en lui disant : Je n'ai pas besoin d'argent, mon directeur m'en donne ; et quant à vos menaces, je ne les crains pas. Je ne suis qu'une femme, mais je vaux celui qui m'attaque ; ainsi, pour votre bonheur, filez bien vite.

Le chargé d'affaires du théâtre n'eut garde de se le fa[ire répéter; il alla rendre compte de sa mission à ceux qui l'avaient'envoyé, et ceux-ci, furieux de n'avoir pu séduire l'ouvreuse, crièrent bien haut contre l'immoralité de leur confrère, qui allait prostituer sur les planches un enfant que son malheur devait rendre sacré. Leur noble indignation trouva des échos dans les théâtres voisins, tant il est

vrai que l'intérêt personnel est le meilleur juge des bonnes ou des mauvaises actions d'un rival.

• L'heure de la répétition approchait; les voisins s'endimanchèrent : Briolet avait obtenu des entrées pour tous ses amis ; on voulait garnir la salle, afin de préparer l'enfaut à parler devant un public nombreux. Le départ des mansardes de la place Saint-Michel fut bruyant et joyeux : les ouvriers perdaient leur journée, mais la broche tournait au feu du rôtisseur voisin pour leur souper ; car il devait y avoir gala au retour.

On fut bien long-temps avant d'arriver au théâtre : il fallait s'arrêter au coin de chaque rue, quelquefois pour entrer au cabaret, mais le plus souvent encore pour se prêter au désir de la petite actrice, qui voulait à toute forc« épeler son nom sur toutes les affiches. Madame Briolet cédait facilement aux instances de son élève ; elle n'était pas fâchée de se faire remarquer; aussi, dès qu'elle apercevait le titre de la pièce nouvelle placardé sur un mur, elle s'approchait de l'affiche, et disait bien haut à l'enfant : Tiens, te voilà, ma petite Glaire. Alors les curieux se retournaient, l'ouvreuse provoquait leurs questions par quelques mots qu'elle croyait fort adroits, tels que ceux-ci, par exemple : Tu te rappelles bien ta grande tirade du second acte, n'est-ce pas, mon enfant? ou bien : Je crois qu'on ne t'a pas essayé ton costume hier soir... c'est pour demain cependant.

— Gomment, c'est là la petite débutante?... demandaiton à l'ouvreuse. — Oui, monsieur, c'est mon élève^ répondait-elle en se rengorgeant ; un enfant charmant, qui a éprouvé plus de traverses à son âge que je n'en souhaite à mon plus cruel ennemi... Son histoire est dans la pièce; c'est très-attendrissant, et le prix des places ne sera pas augmenté. — Il faudra que je voie cela. — Je vous y en-

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gage, monsieur, d'autant plus qu*on va s*y étouffer... ça sera très-couru. — Et vous dites que cette jolie petite fille n'a que cinq ans et demi? — Six ans passés, répond ingénument Glaire. Madame Briolet l'interrompt en disant : Cinq ans et demi, mademoiselle ; si vous saviez lire, vous le verriez bien, puisque c'est sur l'affiche... Au surplus, si monsieur veut se donner la peine de venir nous voir, je le placerai bien avantageusement. — Vous êtes du théâtre?... artiste peut-être? — Non, monsieur, ouvreuse des premières ; demandez madame Briolet au bureau des cannes, j'y suis très-connue; celle qui le tient est mon amie d'enfance.

Briolet, moins discoureur que sa femme, entraînait celle-ci quand la conversation se prolongeait trop ; mais à un autre groupe arrêté devant les affiches de spectacle, il fallait encore faire une nouvelle station. Enfin les époux Briolet et leur société arrivèrent au théâtre, le quart d'heure de grâce pour la répétition avait sonné depuis long-temps; l'ouvreuse mit sou retard sur le compte d'une indisposition de l'enfant. La salle était remplie d'amis ; les lustres et les quinquets brillaient d'une éclatante lumière, comme pour une représentation véritable ; le chef d'orchestre et les musiciens étaient à leur poste ; il ne manquait rien à cette solennité théâtrale, ni des claqueurs pour applaudir à moment préfix, ni des auteurs jaloux pour critiquer dès la première scène l'ensemble d'une pièce qu'ils ne connaissaient pas encore.

On commença.

Le tableau animé d'une vente publique ouvrait la pièce ; une mise en scène intelligente, riche d'effets naturels et bien sentis, disposait favorablement les spectateurs ; bien-, tôt Claire parut, espiègle, vive et joyeuse ; elle devait courir en jouant au milieu des groupes; mais à ses premiers I* 36

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pas sur le théâtre, cette salle, attentive et silencieuse, s'anima ; un murmure, semblable à celui d'un orage lointain, monta du parterre au cintre, circula dans les galeries, s'étendit dans les loges. Les mille têtes du public s'avancèrent en même temps vers l'avant-scène, toutes les mains battirent. Glaire, interdite à ce bruit, s'arrêta, perdit la yoix, pâlit et tomba ; il y eut un cri effrayant dans la salle, un tumulte général sur le théâtre ; on se précipita sur l'enfant pour la relever ; la petite fille rouvrit les yeux ; enfin, à force de caresses, de tendres questions, d'empressement, le sourire revint sur les lèvres de Claire; elle avoua que l'éclat des lumières l'avait d'abord frappée de terreur, et qu'à ces applaudissemens inattendus sa tète s'était perdue et que ses jambes avaient fléchi ; car elle croyait que le tonnerre allait tomber sur elle.

C'était l'effet prévu par le directeur, l'ëpreuve importante du début, recueil où vinrent se briser plus d'une fois les plus belles espérances de talent; Claire pouvait bien y succomber. Cependant, remise de son premier effroi, rassurée par la promesse qu'on ne l'applaudirait plus lorsqu'elle paraîtrait, elle consentit à recommencer son entrée. Le rideau, baissé un moment, se releva sur le tablesi^u d'introduction; Claire reparut; mais cette fois, aguerrie contre le premier effet des lumières et du public, on la vit, rieuse et légère, tourner autour des groupes, chercher son cousin Simon, et jouer enfin comme elle dut jouer le jour où elle fut abandonnée sur la place du Châtelet. Rien ne pouvait plus la distraire de son rôle. L'espiègle enfant était si sûre d'elle, qu'à sa seconde entrée en scène, elle s'avança près de la rampe et dit au public, satisfait de la grâce et de la gentillesse qu'elle venait de déployer : *- Vous pouvez applaudir , messieurs et mesdames, je n'ai plus peur du tout.

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Alors les bravos éclatèrent k faire crouler la salle, et ils se continuèrent jusqu'au dénouement, qui fut un vérîtable triomphe pour la jeune orpheline.

£e drame et la débutante ne pouvaient manquer de réussir ; à la première représentation leur double succès fut prodigieux : les hommes criaient bravo; toutes les femmes pleuraient, et lorsqu'à la fin de la pièce Glaire, unanimement redemandée, vint adresser un sourire gracieux, une révérence modeste à ses nombreux admirateurs, il y eut des cris d'enthousiasme, des trépignemens de plaisir. Une spectatrice du balcon détacha son bouquet pour le lancer sur la scène ; à ce signal on vit, de tous les côtés de la salle, tomber des milliers d'œillets et de roses, et le rideau se baissa sur cette pluie de fleurs.

L'attendrissement général avait gagné jusqu'aux ouvreuses ; madame Briolet, le visage collé contre le carreau d'une loge, ne fut pas la dernière à donner des applaudissemens à sa petite pensionnaire, ce qui fit dire par un journal ennemi de l'administration que l'ouvrage était si beau, qu'il avait été applaudi même par ceux qui ne pouvaient ni le voir ni l'entendre.

Claire, embrassée, fêtée par les nombreux habitués du théâtre, fut enlevée ce soir-là à la tendresse de l'ouvreuse et du souffleur; le directeur avait, dès le second acte, commandé un souper délicat, où l'auteur, les comédiens et quelques journalistes étaient invités. Les protecteurs de Glaire se consolèrent facilement de cette séparation momentanée : la table était aussi dressée pour eux dans la mansarde de la place Saint-Michel, et pendant que les convives du directeur faisaient mousser le Champagne en l'honneur de la débutante, Briolet, sa femme et leurs joyeux voisins buvaient copieusement aux trois mois de succès à trente francs par jour. A la dixième représenta

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tioQ, en espérance, il y avait on nouveao toast pour chacune d'elles ; à la dixième, dis-je, les moins solides fléchirent ; les plus robustes allèrent jusqu'à la quinzième. Cependant madame Briolet tenait encore sur ses jambes ; mais enfin ses forces trahirent son courage ; son Terre resta plein sans qu'elle pût le porter à ses lèvres, tout dormait autour d'elle. L'intrépide vaincue retomba sur sa chaise, elle souffla la chandelle, sa tête appesantie se pencha vers la table, et bientôt on n'entendit plus dans la mansarde qu'un grognement sourd et continu : la société digérait.

L'orpheline du Châtelet avait enrichi le limonadier Thibault, elle devait aider à la fortune du directeur de spectacle ; je ne parle pas de celle des époux Briolet, ils n*estimaient l'or qu'à sa juste valeur, en raison de la bonne qualité du vin qu'il permet de boire.

Les cent représentations du drame se succédèrent sans interruption : quatre mille francs de recelte chaque soir! En moins de trois mois, le directeur s'était trouvé possesseur de cinquante mille écifs, d'une petite maison à l'entrée du bois de Meudon, avec une grille à pommes de pin dorées, des volets verts aux fenêtres, un appartement frais, d'où l'on découvrait les riches plaines semées de maisonnettes et le cours sinueux de la Seine, où se baignent des ilôts couronnés de verdure. Il avait encore économisé sur ses bénéfices un élégant coupé pour sa mattresse, qui ne pouvait plus décemment aller en voiture de louage, depuis que son amant avait une campagne. Ce bon directeur n'était pas ingrat envers la petite orpheline qui lui valait tout cela ; de temps en temps on lui permettait de venir jouer dans le jardin, et quand elle s'avisait, par hasard, de voler des fruits, on ne le lui reprochait pas.

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Cependant Tempressement du public commençait à di* minuer;les gendarmes à cheval n'étaient plas nécessaires, aux abords du théâtre, pour comprimer la foule; les curieux se trouvaient à l'aise dans les barrières de bois qui conduisaient aux bureaux de recette : la vogue avait cessé

On sentit qu'un ouvrage nouveau était indispensable pojir retenir le public prêt à courir à d'autres théâtres ; mais la pièce nouvelle n'obtint qu'un succès d'estime, c'est-à-dire qu'on ne vint pas la voir. En vain on espéra, en la flanquant du drame passé de mode, enrichir de nouveau la caisse, VOrpheline du Chd^elet ne put rester plus long-temps sur l'aiBche : l'enseigne était usée, on mit de côté cette vieillerie.

— Et l'enfant? — L'enfant put à loisir Venir jouer le soir 4]ans les coulisses ; on ne fit plus attention à elle ; seulement, quand un étranger venait par hasard sur le théâtre, s'il remarquait l'air malin et spirituel de l'orpheline, s'il demandait au directeur : — N'est-ce pas là cette petite Claire? celui-ci répondait d'un ton léger : -^ Oui, c'est ma

jeune débutante on la trouve très-gentille; mais je

croyais qu'elle ferait plus d'argent.

Quel crève-cœur pour madame Briolet, lorsqu'au premier jour du paiement, qui suivit le dernier mois de succès de sa pensionnaire, elle trouva un déficit de ueuf cents francs dans ses appointemens I

— Je ne peux pas nourrir cette petite pour rien, dit-elle à son mari, tout eu comptant les quatre-vingt-dix francs que le directeur devait continuer à l'enfant pendant une année; il faut absolument utiliser le talent de Claire ; on me fait des propositions à un autre théJtre : il ne donne que vingt francs ; mais c'est toujours bon à prendre ; nous avons besoin d'exister honorablement. — Fais comme tu voudras, femme, répliqua le vieux souffleur.

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Le jour même Touvreose alla trouver son directeury lui ezptiqua comme quoi un ménage» qui avait été habitué à manger trente franes par jour, ne pouvait plus se nourrir avec un écu de trois livres ; le directeur prétendit qu'il faisait tout ce qu'il devait pour Torpheline. Madame Briolet le traita d'avare» d'ingrat» cria bien fort que le coupé dans lequel il promenait sa maîtresse appartenaità Torpheline ; que c'était aussi l'orpheliue qui avait gagné son pied-àterre de Meudon. Le directeur voulut lui imposer silence, elle éleva la voix plus haut encore ; il la menaça» elle montra le poing ; enfin la scène se termina par ces mois du directeur à un garçon de théâtre :

— Jetez madame à la porte » je l'écouterai quand elle sera à jeun.

Madame Briolet» exaspérée, furieuse» allongea la main, qui ne tomba qu'à deux lignes du visage de son directeur. Elle sortit désespérée de n'avoir pu» selon son désir» châtier l'insolent qui l'accusait d'être ivre. Quelle calomnie! il n'était que midi, et madame Briolet» on le sait déjà» ne se prenait jamais de vin qu'après le baisser du rideau I

Le soir même, ouvreuse» souffleur et débutante étaient consignés à la porte du théâtre ; le lendemain'ils reçurent leur congé.

— Qu' allons-nous devenir? dit Briolet en rentrant chez lui. — Si Claire travaille, nous n'avons pas besoin de nous gêner pour trouver une place» répliqua sa femme. Et elle travaillera, ajouta-t-elle ; tu peux y compter.

Le lendemain l'enfant était engagée par une nouvelle administration, et quelques jours après les affiches de ce théâtre annoncèrent les représentations de VOrfhéUne du Chdielet.

C'était aussi par un rôle nouveau qu'on la faisait débuter; mais si elle avait su saisir avec intelligence toutes

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les intentions d'an drame qui lai rappelait si bien sa première position dans le monde, elle fie comprit qa*avee peine le personnage imaginaire qa*on Toalait lui faire représenter ; ce n'était plus la petite Glaire perdue en jouant autour de la fontaine du Palmier; il s'agissait de je ne sais qu^le héroïne de six ans qui faisait des mariages, découvrait des conspirations , renversait un méchant ministre, et sauvait un innocent au moment où le bourreau levait la hache pour le frapper. On siffla quinze ou vingt fois la pièce ; on rit au net de l'enfant, qui débitait ses répliques comme un perroquet mal instruit. L'administration de ce nouveau théâtre offrit de recevoir gratis la petite Claire dans le corps du ballet I

La dignité de madame Briolet se révolta contre une proposition qui réduisait à néant l'espoir de sa cuisine.

— Cette malheureuse enfant, se dit-elle en contemplant d'un œil louche sa jeune pensionnaire , c'est fini, il n'y a , plus rien- à en tirer; autant vaudrait avoir un enfant à soi...

Mais voilà que dans le temps où Tex-ouvreuse de loges faisait ces tristes réflexions, on vint lui offrir pour sa pnn tégéecinq francs.par soirée dans un théâtre de danseurs de corde où l'on jouait de petits vaudevilles entre le saut périlleux et l'ascension au milieu des flammes du Bengale ; elle jeta de nouveau l'orpheline sur les planches. C'était un autre public, point difficile, point rigoureux; il causait avec les acteurs et se pâmait de plaisir lorsqu'une interpellation grossière lui avait valu une repartie graveleuse. Briolet sentait bien que c'était terriblement déchoir; mais sa femme avait obtenu un emploi au contrôle des billets, et, le dimanche, le ménage allait au cabaret de la barrière avec l'administration.

Le nom de Glaire sur l'affiche était encore parvenu à

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faire une espèce de sensation sur les promeneurs du boalevart; chaque soir le nombre des habitués de ce spectacle ' d'acrobates augmentait sensiblement.

Vous ne le connaissez pas Tintèrieur de ce théâtre où l'agilité s'enseigne à coups de corde, où l'on n'apprend qu'à force de larmes à se tuer pour les plaisirs du public, où le moindre faux pas est puni d'une correction sévère. Le moyen de conserver l'équilibre quand on a toujours à tremhier?... Claire tremblait fort aussi; car madame Briolet^ peu satisfaite des appointemens de son élève comme artiste partante, avait dit un jour :

— Ma petite Claire est adroite, si on la faisait monter sur le fil d'archal?

Briolet combattit cette résolution ; mais l'équilibriste célèbre qui tenait le spectacle, voyant dans ce projet un moyen d'augmenter sa recette, l'accueillit avec transport, et commença l'éducation de l'orpheline. Il fallait bien qu'elle profitât des leçons du professeur : j'ai dit comment celui-ci les donnait. Après six mois d'essais, Claire était en état de marcher sur le fil d'archal. Un jour enfin, on lui mit une robe de gaze étincelante de clinquant, des plumes sur la tête, un balancier à la main, et la semelle de ses souliers de satin fut barbouillée de blanc d'Espagne ; Taffluence était considérable, grâce à de longues affiches ainsi conçues :

<x Pour la première foU^ mademoiselle glaire, dite l'orpheline DE LA PLAGE DU GHATELET, âgée de 7 an$^ dansera un pas gracieux sur le fil d'arghal ; cette surprenante équilihrisie devant partir incessamment pour V étranger, ne donnera que six représentations à Paris^i^

Claire, couverte des oripeaux de sauteuse, parait, on l'applaudit. Elle monte sur le fil d'archal; son professeur, qui la suit, lui dit tout bas de sourire au public... L'enfant ne

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le penl pas ; elle tremble, elle a des larmes dans les yeux. Sa marcbe est timide ; les specUteurs essaient de Tencourager; mais plus elle avance sur le fil qui ploie, plus ses jambes fléchissent; cependant elle a parcouru deux fois la longueur du fil d'archal sans perdre Téquilibre. Le public» qui veut être émerveillé, qui a payé pour avoir des émotions pénibles, commence à s'impatienter; on entend dans la salle : — Chut!... à basl... rendez Targent. L'acrobate, effrayé de cette menace, jure tout bas après son élève, qui lui répond : — Mais je ne peux pas, j'ai peur. Les murmures redoublent : la colère s'empare du professeur ; mais il la surmonte, s'avance vers la rampe, et dit aux spectateurs :

— Messieurs et mesdames, nous avions cru vous amuser un moment en vous montrant le spectacle des fauxpas d'un élève qui prend une première leçon ; puisque cet intermède n'a pu vous plaire, nous allons passer à d'autres exercices.

— C'était donc pour rire? lui demande-t-on de l'amphithéâtre.

— Certainement; vous allez voir la jeune artiste danser à l'instant même.

Et se retournant vers l'enfant, qui frémit, il ajoute avec une fureur concentrée : — Tu danseras... ou nous verrons I — Elle obéit, s'élance; sa tête touche les frises du théâtre; seis pieds retombent, adroits et légers, sur le fil d'archal. Le public est frappé de stupeur, la crainte retient les bravos, on croit aa talent immense de Claire : c'est à la peiir qu'elle doit son succès. L'impitoyable acrobate lui crie : — Allons, de plus fort en plus fortl... L'enfant perd la tête; elle ne voit plus qu'une salle qui tourbillonne autour d'elle, et cependant elle continue toujours à s'élancer sur le fil élastique qui la repous^se en l'air. — Hardi 1 lui

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erie-t-on aa& oreilles. Claire est en proie à un délire; elle ne sait plus si elle marche, si elle vole, si elle cq^iste. — Assez! assez! dil-on dans la salle; mais le professeur répète toujours: — Hardi I... mieux que cela!... sans balancier 1 En effet, le balancier échappe des mains de l'enfaut; mais elle tombe avec lui et se fracasse la jambe... on la relève à demi morte. Le lendemain elle était à Thôpital de la Pitié.

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