‹ Les contes de l'atelierChapitre 46 sur 49 · L'ÉPISODE COMPLÉMENTAIRE · texte numérisé non relu

L'ÉPISODE COMPLÉMENTAIRE

Qaand mon «prit se UMirmeete Pour diniper les longs oiouis.

En vain je consume mes nuits ; Sollan, que faul^l que j'invente?

Moi, l'humble esclave de tes goûts, Je te le demande à genoux.

Que veux-tu?

Lbon Gozlah.

Ce superbe sultan, oublieux du plaisir qu'on lui a procuré et demandant sans cesse des jouissances nouvelles à des corps fatigués, à des esprits qui se sont épuisés pour le rassasier d'émotions , c'est le public. L^hnmble esclave agenouillé devant lui» c'e^t l'artiste, c'est le comédien, c'est Fauteur qui s'est voué au supplice d'amuser un tyran capricieux , dont tous les momens sont estimés par lui à si haut prix, qu'il croit avoir assez payé les souffrances et les veilles de l'homme de talent quand il adresse à son œuvre une parole obligeante, un sourire de satisfaction,

L*EHSBIGHE. 419

OQy peut-^tre, an mot de regret pour t'aotenr, lorsque le pauTre diable est mort à la peine.

Malheur à qui se dit dans son orgueil : — J'attacherai mon nom à une idée, et je la jetterai dans le monde, pour que le monde apprenne mon nom ! Si le monde consent à se souyenir de Totre nom, ce ne sera que pour tous demander incessamment des idées nouvelles ; et vous voilà condamne à avoir de l'imagination tous les jours, à toute heure, k volonté enfin, ou à vous faire plagiaire ; et alors vous serez bafoué, honni, sifflé : c'était bien la peine de se' révéler au monde I

£t, je vous le demande, qu'esta» qu'un auteur ose appeler le monde? à peu près assez d'individus pour peupler un arrondissement de Paris, et il y en a douze, et Paris n'est qu'une des divisions d'un département^ et la France en compte quatre-vingt-six!... La France, ce n'est pas r£arope ; l'Europe elle-même n'estrclle pas la plus petite partie du globe terrestre?... Qu'esi-il lui-même ce globe? un point imperceptible dans l'immensité... Chien de métier !... ,

La plume tomba de» mains du romancier; car c'en était un qui faisait toutes les belles réflexions que j'ai cru devoir transcrire ici.

Les coudes posés sur la table, la tête appuyée dans ses mains, les jambes croisées, l'esprit tendu, le regard fixe sur un cahier de papier blanc, M. Arthur Dulauray, le romancier dont j'ai parlé plus haut, se mit à rêver au moyen de compléter le volume de 400 pages qifil avait promis au monde; ce n'était pas que le monde tint absolument à lire cinquante pages de plus ou de moins de M. Dulauray ; mais son libraire tenait singul^rement à avoir un compte rond ; et, son traité à la main, il venait de lui réclamer l'exécution pleine et entière des termes de

420 LBS COHTES DB L'aTBLIER.

leur marcbè. Le romancier tournait, retournait les feuilles de son manuscrit, cinquante pages manquaient encore, et son sujet était épuisé ; il se disait dans son dépit :

— Mes héros sont heureux ; je pourrais bien troubler leur félicité encore une fois; mais, en vérité, ce serait abuser de la complaisance du malheur * je l'ai assez fatigué à les suivre pour le laisser reposer; cependant il me faut encore cinquante pages ! si je pouvais trouver une petite nouvelle, un épisode complémentaire! cherchons.

Il chercha... dans ses vieux papiers... Rienl... Dans son imagination... Pas davantage ! Dans ses souvenirs... C'est peut-être là qu'il rencontra ce qu'il lui fallait pour compléter son volume; ce qu'il y a de certain, c'est que le livre parut, augmenté d'un épisode intitulé l'bhfavt

PBRDU.

Comment le nom de Claire se trouva-t-il sous sa plume? c'est ce que je ne saurais dire. Enfin il s'y trouva, et l'histoire de l'orpheline aussi, depuis l'événement de la place du Châtelet jusqu'au début de Claire sur le fil d'archal. Tout cela, dit-on, était raconté avec un style pompeux, fleuri, empesé, tel qu'il en fallait un alors, si l'on voulait être lu par la bonne compagnie. Le livre de M. Dulauray fut dévoré par tout ce qu'il y avait de femmes sensibles et de désœuvrés : dix éditions furent épuisées en quelques mois ; on chercherait vainement aujourd'hui un seul exemplaire de cet ouvrage qui devait immortaliser son auteur. C'est dans l'intérêt seulement de ceux qui ne possèdent pas le livre «de M. Dulauray que j'ai essayé de recueillir les souvenirs de mes amis du quartier de l'Apport-Paris sur renfancc de la petite orpheline.

Il y avait dix-huit mois environ que l'enfant expiait, sur un lit d'hôpital, les débauches des époux Briolet, quand le roman de M. Dulauray parut. Depuis dix-huit mob

l'enseigne. 42 1

Qaire était oubliée; mais à l'apparition du^livre rinlérél se ranima pour l'orpheline; on se demandait dans les salons s'il était vrai que la jolie petite fille qu'on avait vue si intelligente sur la scène d'un théâtre estimable fût descendue jusque sur les tréteaux d'un saltimbanque. On pensait que la chute de Claire sur le fil d'archal n'était qu'une catastrophe inventée pour causer au lecteur une sensation douloureuse; mais quand on sut positivement que le romancier n'avait fait que raconter des événemens réels, la commisération générale , excitée en faveur de la pauvre enseigne, lui fit trouver bientôt de nouveaux protecteurs.

— II serait très-beau, se dit un jour mademoiselle Stéphanie Duchemin , directrice d'un pensionnat de jeunes filles, de donner une solide éducation à cette intéressante enfant.

Dès qu'une bonne pensée est tombée sur un cœur généreux, c'est comme si la bonne action était faite. Mademoiselle Duchemin fit part de son projet à quelques dames de ses amies : — Faites cela, lui ditnon, et nous vous répondons que votre pensionnat sera bientôt le plus fréquenté de Paris par les mères de famille , qui n'ont pas moins le désir d'inspirer de nobles sentimens à leurs enfans que de leur procurer une éducation brillante.

La bonne maîtresse de pension alla le jour même à la Pitié demander l'orpheline. Glaire, en lévite brune et coiffée du serre-tête de toile bise, essayait à marcher dans le jardin de l'hospice; une femme soutenait l'enfant, qui s'appuyait péniblement sur sa béquille : cette Yemme, c'était l'ouvreuse, qui croyait s'acquitter avec sa petite pensionnaire parce qu'elle venait deux fois par semaine passer une heure à son chevet ou promener la convalescente.

—«On demande le n* 22, cria une infirmière. Claire I. 36

422 LES GO!ITeS OB L'aTELIER.

tourna la tète du côté ou son nom d'hôpital avait été prononcé» et regarda avec éionnement la belle dame en robe de soie et en chapeau garni d'un voile de tulle qui s'avançait vers elle.

— Je ne la connais pas, dit-elle à madame Briolet ; et toiy maman? — Ni moi, mon enfant; elle se trompe peutêtre. — Oh! oui, reprit Claire; il ne vient ici personne que toi pour me voir ; les autres petites malades, à la bonne heure, elles ont leurs frères, leurs sœurs tous les jeudis et les dimanches; encore les autres jours, leurs mamans sont presque toujours là... L'infirmière se trompe, œ n'est pas pour moi.

Cependant mademoiselltt Dsdiemîn s'arrèfa devaal Claire : — Paavreenfant, comme die esichangée ! s'écria la maltresse de pension en regardant le visage amaigri, les joues décolorées, les yeux mornes et caves de la petite orpheline. — Oh ! elle va beaucoup mieux , reprit madame Briolet; je l'avais bien dit, ça ne pouvait pas être dangereux.-* Vous me connaissez donc, madame? demanda Claire en fixant un regard curicrux sur la maîtresse de pension ; c'est drôle, je ne crois pas vous avoir jamais vue. — C'est vrai, ma chère petite, tu ne peux pas m'avoir remarquée ; nous étions tous dans cette grande salle du théâtre de * * * ; mais j'y suis venue plus de dix fois pour te voir ; tu ne sais pas combien tu m'as fait pleurer alors. — On m'aimait bien dans ce temps-là , interrompit la convalescente d'une voix faible ; mais ça n'a pas duré long-temps ! — Chez^moi, ma chère amie, tu peux compter que cela durera toujours. — Comment, chez vous, madame? objecta l'ouvreuse ; vous ne savez donc pas que Claire m'appartient, et que je ne consentirai jamais à m'en séparer? — Cependant, répliqua mademoiselle Duchemin^ ce n'est pas chez vous que la pauvre petite a pu trouver des soins

L'ESSIIOHB. 4>3

après son affirenx accident. — C'est possible, madame ; si j'avais en le moyen de la soigner, elle ne serait pas ici, entendez-vous? Ce n'est pas, continua-i-elle avec aigreur, quand mon mari et moi nous ayons été renvoyés du théâtre à cause d'elle, qu'on a le droit de me faire des reproches sur ma conduite ; on verra, quand elle sera revenue à la maison, si je sais faire mon devoir avec les enfans. -—Madame, je n'ai ni le droit ni la volonté de vous adresser des reproches sur ce que vous aves fait pour ou contre l'intérêt de cette petite ; mais je crois que vous devez au moins m'entendre lorsque je viens vous proposer de me la confier; je veux lui assurer une existence honorable, lui donner une bonne éducation enfin. —Pour de l'éducation, elle en reçoit sa suffisance chez nous; quant à l'existence, je ne dis pas que ça lui soit aussi assuré, attendu que nous sommes sans place depuis long-temps.— C'est donc de la peine, de la dépense que je veux vous épargner. Au surplus, je ne vous l'enlève pas pour toujours ; vous pourrez la voir dans mon pensionnat quand cela vous fera plaisir. Loin de moi la pensée d'étouffer un bon sentiment dans le cœur de ma jeune protégée; si elle croit vous devoir de La reconnaissance, je ne chercherai pas à lui faire perdre le souvenir de vos bienfaits.

Madame Briolet hésita quelques momens, puis s'adressant à Claire :

— Tu ne serais donc pas fâchée d'aller chez madame, mon enfant?

Claire baissa les yeux , une faible rougeur colora ses joues; elle répondit presque à voix basse :

— Non, maman Briolet, au contraire. — Donnez-vous donc de la peine pour les enfans, murmura madame Briolet; voilà comme ils vous récompensent! Enfin, c'est égal, ajouta-t-elle avec résignation , puisque la petite le veut

424 LES OONTBS DB L*ATBL1BR.

iMen, TOUS ia prendrez avec vous, vous l'élèTcrez, vous lai ferei donner on étal; et quand elle sera en âge de se marier, c'est moi que ça regardera. Au surplus, je viendrai la voir tous les trois jours, oe sera pour moi comme si elle était encore à l'hôpital.

Mademoiselle Duchemin répondait par un signe de tête affirmatif à toutes les conditions que madame Briolel lui dictait ; mais elle ne Técoutait pas. Toute entière à sa jeune protégée, elle lui parlait des plaisirs de l'étude, des plaisirs de la récréation, des jours heureux qu'elle allait passer dans le pensionnat avec des jeunes filles de son âge, destinées à jouer, à grandir avec elle , à l'aimer comme une sœur ; car, à dfx ans, toutes les amies de pension ne forment qu'une famille. Enfin, mademoiselle Duchemin lui parlait du grand jardin, od les enfans vont courir quand il fait beau; de la dbtribution des prix, où les plus sages et les plus savantes sont couronnées; et Glaire, accoudée sur sa béquille , la regardait parler avec des larmes de plaisir dans les yeux et la joie dans le cœur.

— Mais, madame, lui dit-elle dans son impatience, quand tout cela commencera-t-il? — Demain, ma chère petite; car tu finiras ta convalescence chez moi ; l'air y est aussi pur qu'ici, les allées du jardin mieux entretenues, et tu y trouveras bien plus de distractions que dans cette triste maison... Ainsi, prends courage, je viendrai te chercher dès le matin. — Alors, dit madame Briolet, il faudra que je me trouve ici de bonne heure avec les effets de cette enfant, à moins que madame ne veuille me les laisser?... — Sans doute, ma chère dame; vous en- ferez ce que vous voudrez ; Claire maintenant va porter l'uniforme delà maison, une robe de percale blanche et une ceinture de satin bleu. — Ohî que ce sera donc j<^i! s'écria la petite orphdine.

t'BKSBlGNE. 425

Uians son délire, elle fut près de sauter au cou de la bonne demoiselle; mais l'effort qu'elle fit lui rappela sa blessure. — Soutenez-moi, maman Briolet, dit-elle, je souffre... je vais tomtier.

L'onvrense et la maîtresse de pension ramenèrent Fenfant jusqu'à son lit ; les deux femmes re/nbrassèrent, et elles partirent en lui disant : — A demain ! bonne nuit !

— Ça va me sembler bien long, répondit Claire avec un soupir. Elle suivit du regard sa nouvelle mère adoptive; mais celle-ci tourna l'angle de la grande salle, et disparut bientôt à ses yeux. •

L'ouvreuse n'eût pas mieux demandé que d'entretenir mademoiselle Ducbemin de l'état de pauvreté x>ù la maladie de Claire avait réduit son ménage; mais l'institutrice monta dans une voiture qui l'attendait à la porte de l'hôpital ; elle fit une révérence cérémonieuse à madame Briolet, et partit.

—Diable! dit l'ouvreuse en regardant la voiture, c'est au moins un remise; alors la maison doit être bonne... Que non, je ne laisserai pas ma petite Claire entre les mains d'une étrangère sans la surveiller ; je me dois à moi-même d'y aller souvent ou d'y envoyer mon mari quand je ne pourrai pas faire la course. J'ai dans l'idée que nous rapporterons toujours quelque chose de cette maison-là.

— Voilà une bien vilaine femme 1 disait de son côté mademoiselle Ducbemin pendant que sa voiture roulait vers la rue de Clichy ; je la recevrai une fois pour ne pas affliger l'enfant ; mais après je défendrai à mon portier de la laisser entrer. Si elle se fâche, je lui dirai de faire valoir devant les tribunaux ses droits sur l'orpheline, et cela suffira pour imposer silence à ses cris... Combien elle est intéressante, ma petite protégée ! et que M. Dulauray a donc bien fait d'écrire sur elle un si joli roman ! — Elle aurait pu^

426 LBS CONTES DB L'aTBLIER.

ajouter : — El que les maîtresses de pension font sagement de lire les romans nouveaux I

En sortant de chec elle, mademoiselle Dnchemin n'avait . pas cru devoir taire le but de sa visite à Thôpital de la Pitié. Quelques amis et ses sept ou huit élèves attendaient son retour avec impatience. Elle leur apprit le succès de sa démarche : les femmes étaient attendries au récit du misérable état de Tenfant. Les petites pensionnaires promirent d'avoir toutes pour Glaire une amitié de sœur; elles s*engagèrent d'avance à l'aider à marcher pendant sa convalescence, à lui donner les premières leçons. Si la petite Claire avait hâte de voir finir la dernière journée qu'elle devait passer à Thôpital, les élèves de mademoiselle Duchemin n'attendaient pas le lendemain avec moins d'impatience.

Un nouveau lit fut préparé dans le dortoir ; on choisit parmi le trousseau de la plus jeune des pensionnaires une robe qui pouvait aller à la taille de l'orpheline; la ceinture de satin fut mise, avec quelques chemises et deux on trois fichus, dans une cassette qu'on poussa sous la petite couchette, et, tout étant prêt pour recevoir la nouvelle élève, mademoiselle Duchemin se retira dans son cabinet de travail avec le vieux professeur d'écriture, qui rédigea la note suivante, pour être adressée à tons les journaux de Paris.

« On ne saurait donner trop de publicité aux belles actions : une jeune fille , connue il y a quelques années à Paris sous le nom de l'Orpheline du Ghâtdet, et qui languissait depuis quelques mois dans un hôpital, vient d'être recueillie par la directrice de l'un des meilleurs pensionnats de demoiselles de la capitale. La bienfaitrice de cette enfant, qui vient de prendre rengagement solennel de l'élever gratuitement, et de lui assurer plus tard une ho-

L'BHSBIGHB. 427

norablé existence, espère en yain ne pas être connue. Si sa modestie lui a ordonné de taire ses bienfaits, il est du devoir de l'amitié de trahir un si honorable secret. Choisir TOtre estimable journal pour publier un acte de générosité, c'est prendre la Toie la plus sûre et l'interprète le plus estimé du public. Recevez^ monsieur le rédacteur, l'a»sarance de ma considération distinguée.

» Madame N***, amie de mademoiselle Stéphanie Duchemin, institutrice, rue de Qichy, n«... »

Le maître d'écriture fit une douzaine de copies de cette circulaire, et le lendemain matin, pendant que mademoiselle Duchemin se rendait à la Pitié, où Glaire l'attendait depuis les premiers rayons du jour, le professeur courut dans tous les bureaux de journalistes ; partout on accueillit aTCC empressement cette intéressante nouvelle, et chaeun promit de l'insérer, moyennant un centime par lettre.

Page 1