L'OCCUPATION MILITAIRE
Tenez, monseignear, TOili loot ce qoe nous possédons : nos poulets , nos orafs , notre argent, nous n'en avons pat davantage... Poisque tous Yoolet bien Mms donner quelque chose de notre bien, je le demande en grâce, laissex-moi le berceau de mon nourrisson.
Bbrqvim. — Vhùnnéte Fermier.
Il faut avoir parcouru nos campagnes quelques mois après la chute de l'empire pour comprendre à quel excès de malheur le paysan peut atteindre. II sufDt d'avoir visité, en 1914, les chaumières occupées militairement, pour remercier le sort de ce qu'il nous a permis de vivre dans les villes, où les oflficiers étrangers, sans doute pour donner une haute idée de leur civilisation, faisaient peser sur leurs soldats une discipline de fer.
Qui ne se rappelle ces jolis colonels russes au regard
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doux 9 anx cheveux blonds ; pâles, frêles » étranglés dans lears habits verts comme de petites maltresses qui vont au bal? Pour un mot mal compris» pour un regard peu respeciueuxy ils donnaient à leurs cosaques, avec leurs mains blanches, mignonnes, potelées et parfumées, de ces soof* flets qui brisent les dents ou font jaillir les yeux. Jaloux de prouver leur respect pour la pn4>riété, ito condam* naienl, de leur voix d'enfant, an grand knout, qui fait mourir, le pauvre Baskir qui s'était cru autorisé par la victoire à lever l'impôt d'une pomme ou d'un verre d'eau» de-vie sur les habitans d'ui^ pays que son empereur frap» paît d'une contribution de plusieurs millions.
C'était surtout auprès des dames que ces Jeunes officiers savaient se montrer aimables, prévenans et courtois. J'ai vu un capitaine de la garde impériale d'Alexandre pousser la galanterie jusqu'à faire sauter d'un coup de pistolet la cervelle d'un grenadier qui s'était permis de dérober bru*talement la rose qu'une jolie femme tenait à la main.
Mais si c'était plaisir pour les habitans de Paris de sa* voir leur fortune et leur vie placées sous la sauve-garde de ces scrupuleux vainqueurs, il iaut avouer que l'habitant des campagnes n'avait pas une si belle part dans les bénéfices de l'invasion. Déjà bien pauvre, et souvent chargé d'une nombreuse Camille, il se voyait encore forcé de loger, de nourrir des ennemis d'autant plus exigeans que les piteuses doléances de celui qui les hébergeait ne pou* valent arriver jusqu'aux chefs de l'armée. Ce n'était pas le pain noir et la piquette du cultivateur qu'il leur fallait, ils avaient vaincu pour manger du pain blanc, pour boire de l'eau-de-vie... ils avaient couché pendant six mois sur la terre froide pour se reposer plus tard dans de bons lits. Quant à leurs hôtes , la paille de l'étable était encore un trop doux coucher pour eux; ils devaient travailler et
jeûner pour procurer aux étrangers victorieux les douceurs promises à ceux qui entrent en pays conquis. Le paysan travaillait, jeûnait, et détruisait sa santé à force de fatiguer la terre ; et le soir, après une laborieuse journée, il fallait encore qu'il vint servir des maîtres dont il ne comprenait pas toujours les ordres , mais qui avaient le plat de leurs sabres pour se faire entendre. Cet état intolérable de la faim qui nourrit, de la misère qui donne l'abondance, du désespoir qui procure des joies, c'était le résultat prévu d'une défaite, la peine du talion appliquée à un peuple qui n'avait pas toujours été juste et généreux dans ses conquêtes.
A la place de ces étrangers qui ruinent le paysan, l'accablent de vexations, le chassent de sa table, couchent dans son lit, et lui disent impitoyablement : — 11 nous en faut encore 1 quand il a tout donné ; à la place des Russes, des Prussiens, de nos vainqueurs enûn, qui usaient si largement du droit de la guerre, mettez des gendarmes, les garnisaires de la police, armée de l'empire, et vous aurez le tableau des misèresd'un village qui essayait de soustraire un conscrit à la moisson d'hommes que l'on consommait tous les ans. Le châtiment administratif ne frappait pas seulement le père coupable d'un excès de tendresse pour son fils, la population toute entière du village devait répondre du soldat réfractaire. Telle famille qui avait déjà fait, pour son propre compte, le sacrifice d'un enfant qu'elle aimait, n*était pas plus que les autres à l'abri d'une invasion de gendarmes. On comptait sur la peur et sur l'intérêt personnel pour pousser à la délation, et lorsqu'il était bien prouvé que les voisins étaient innocens du vol d'un conscrit, on faisait vendre leurs nippes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient enfin, car il fallait payer aux garnisaires le temps que ceux-ci avaient passé chez les nréve-
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nos : la taxe étaity je crois , de trois franes par jour pour un homme ; il y ayait rarement moins de deux gendarmes par chaumière, et ils restaient quelquefois plusieurs semaines ehez k paysan.
Quant aux parens du réfractaire, s'ilss^obstinaient à taire la retraite de celui-ci , Télat tolérait leur silence moyennant une somme de quinze cents francs; c*était alors le prix moyen d'un conscrit en bon état. On pouyait supposer que les hommes allaient devenir rares : ils coûtaient cher!
Le yillage de Guermandes était occupé militairement par les agens de l'autorité quand Philippe y arriva. A la vue des gendarmes qui fumaient et devisaient, porte k porte, sur le seuil des chaumières, le réfractaire n'osa pas aller plus loin. 11 se résigna à guetter le passage d'une personne du pays, afin de s'informer auprès d'elle du motif de ce déploiement de forces inaccoutumé, ^ans un hameau qu^ comptait à peine deux cents habitans, et dont les mœurs paisibles n'avaient jamais provoqué le plus léger réquisitoire de la part du procureur impérial.
Philippe attendit en vain : tous les habitans du hameau étaient réunis sur la place de l'église, non pour écouter un sermon sur la patience et la charité, comme en fait de si beaux le curé de l'endroit, mais pour assister à la criée des meubles de la veuve Hersant, la mère de Philippe. Rainer les mères qui cachaient leurs fils, c'était, à défaut d'un dédommagement utile, une assez douce vengeance préfectoriale.
Fatigué de guetter inutilement l'arrivée d'un voisin, et craignant aussi d'être aperçu par quelques-uns de ces gendarmes qui continuaient à causer en se soufiQant, de Vun à l'autre, des bouffées de fumée, le réfractaire prit le parti de retourner sur ses pas jusqu'au village de Gouverne.
— J'y ai des amis» se dilril^ on me donnera sans donte des nonyelles de ma mère et de Thérèse.
Un petit garçon qui jouait au bord de la Marne le reconnut et s'écria : —Voilà Philippe Hersant! A ces mots, un paysan sortit de sa maison et donna un soufflet à l'enfant eo lui disant : «-* Si jamais tu t'avises de parler de Philippe» je t'assomme, et si tu n'en dis rien» tu auras des noix. Après cette recommaddation paternelle» le père Maurice prit le réfractaire par les épaules et le poussa jusque chez lui.
— Pourquoi ii'es*-tu pas resté caché 4 Paris? et que vienstu faire chez nous? demanda le père Maurice quand il eut fait asseoir le jeune conscrit.
— L'ami qui m'avait donné asile chez lui , répondit celui-ci, a été forcé de retourner dans son pays. J'ai vécu un mois chez un plâtrier qui me demandait tous les soirs mon livret '^'ouvrier; comme je ne pouvais pas le lui montrer» et que je le lui promettais toujours» il a eu peur à la fin de se compromettre en me gardant à son service» et je revenais dans Paris pour chercher de l'ouvrage chez un jardinier du quartier de la Pépinière» quand j'ai été pris et mis en prison.
— Nous savions bien tout ça » puisque tu l'avais marqué à ta mère et à ta femme.
— Ce que vous ne saviez pas » c'est que je reviendrais presque aussitôt. Un réfractaire arrêté le même jour que moi» et que je trouvai dans la prison, me dit: — Camarade» si tu es un bon enfant» nous en aurons bientôt fini avec les deux gendarmes qui doivent nous conduire. Avant d'être arrivés à la première étape, je te réponds que nous serons à même d'aller coucher chacun chez nous. Il ne mentait pas : après quelques heures de marche, la corde qui nous attachait fut usée grâce à nos dents; alors nous
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fîmes semblanl de tomber aux pieds des chevaux de dos conducteurs, et pendant que Tun d'eux se baissait pour me relever par le collet de ma veste , je saisis le revers de rhafaît du gendarme, et il fut bientôt par terre; alors je tirai son sabre du fourreau, il voulut s*èlancer sur nous; mais mon compagnon.de voyage, prêta tout éfénement, le reçut sur la pointe d'un couteau qu'il était parvenu à dérober à toutes les recherches. L'autre gendarme, aperce--^ vant son camarade blessé et foulé aux pieds de son propre cheval, n'osa pas long-temps hasarder sa vie contre deux hommes déjà encouragés par un premier succès, et qui étaient résolus à mourir. Il déchargea ses pistolets sur nous, mais sans nous atteindre ; le danger lui ût perdre la tète* Voyant qu'il nous avait manques , et que nous étions prêts à lui faire un mauvais parti, il donna un si vigoureux coup d'éperon à son cheval, que l'animal partit comme un trait
Ici Philippe raconta sa séparation d'avec son compagnon decorde et de meurtre, il dit l'aventure d'Aulnay-lès*Bondi, que vous connaissez déjà, et termina par ces mots : — J'étais libre ; ma mère et ma femme devaient pleurer sur moi ; jugez si j'avais hâte de revenir auprès d'elles. — Quant à ta femme, reprit Maurice, tu ne la trouvera:» pas à Gnermandes, attendu qu'elle est en service à Paris. — En service! répéta Pidiippe avec étonnement. — Parbleu! sans doute; il fallait bien trouver le moyen de nourrir ta pauvre mère, qui est sans ressources à présent., et à cause de toi, cnciHre! Quand tu me regarderas avec des yeux à faire trembler, ajouta Maurice, ce que je te dis est la vérité. Tout ça, c'est la faute de défaut ton père! Le cousin Hersant s'imaginait, parce qu'il avait une bonne ferme, qu'elle durerait toujours... Il ne comptait pas sur les incendies, et j'espère que vous en avez eu un terrible, et qui arriva 1. 3
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juste au moment où tous les grains étaient rentrés! Le cousin disait, il y a deux ans, k monsieur le maire : — Mar riez toujours mon garçon, puisqu'il aime Thérèse Gerbier; eh bien I quand son tour viendra de tirer à la conscription, je lui achèterai un homme. M. le maire l'a écouté, le dèsastre qui vous a ruinés est survenu... tu as tiré un mauvais numéro... et depuis huit mois que tu te caches, ton père est mort de chagin ; enfin voilà quinze jours que les gafnisaires grugent le pauvre monde dans ce village, et tout ça parce que ta mère ou les voisins ne peuvent pas dénoncer ta retraite à la gendarmerie. — Alors, j'aime autant me Uvrer, dit brusquement Philippe en se levant; ne me le^ tenez pas, père Maurice, j'y vais à l'instant. — ^ C'est ça, à présent que tout le mal est fait, que ta mère n'a plus rien ; laisse-lui an moins la consolation de savoir que tu es vivant. Sais-tu si maintenant il n'y va pas pour toi d'une condamnation à mort , après ta révolte contre les gendarmes?
Philippe retomba sur sa chaise ; Maurice continua : — Et ta pauvre Thérèse, donc, ne veux-tu pas aussi en faire une veuve ? Allons, Philippe, faut être raisonnable ; écoutemoi: je conduis demain la mère Hersant à Paris; elle entre aussi en service.
— Ma mère ! à soixante ansi
— Elle sera mieux là que chez elle ; c'est dans la muson de madame Orbelin, ta sœur de lait, quoi! qui la prend ainsi que ta femme ; elles seront ensemble. — Cette bonne Pauline, murmura Philippe! si je n'avais pas craint d'abuser de son amitié pour nous, c'est chez elle que je me serais caché. — Eh bien ! oui , Philippe ; mais moi qui porte des provisions dans sa maison, je te dirai que ça ne serait pas sûr pour toi ; il y va trop de monde : des officiers, des hommes d'affaires. Mais Thérèse, qui a de la prudence,
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pourra parler de toi à M. Orbelin , le mari de Pauline. C'est bien le plus brave homme de notaire qoe je connaisse ; il m'a parlé pendant deux heures, l'autre jour, sur un procès que j'ai avec Grand jean, et il ne m'a rien pris pour cela. — Mais où logerai-je jusque là? — Ici , pour aujourd'hui ; demain matin, de bonne heure, tu iras m'atiendre ayant le jour à la sortie de Ferrière; tu auras une blouse, un fouet, et tu seras charretier avec moi jusqu'à Paris. Après ça, nous verrons ce que nous aurons à faire... A propos, tu n'as peut-être pas le sou ? »
Philippe tira la pièce de cinq francs qu'Annette lui avait donnée.
— C'est bien, reprit le père Maurice; alors tu vas payer quelque chose;... dis ce que tu veux dépenser, j'irai le chercher. — Prenez tout ce qui vous fera plaisir.
Maurice prit deux bouteilles vides et les rapporta pleines. Comme on était au samedi, l'aubergiste de l'endroit, qui se préparaît à recevoir ses pratiques du lendemain , lui fit réchauffer un plat de gibelotte, derniers restes du dimanche passé. Cette consommation extraordinaire n'étonua pas le Véfour de Gouverne ; Maurice avait une réputation méritée de gourmandise et d'ivrognerie.
Le lendemain, Philippe se leva de bonne heure et se couvrit d'une blouse de charretier. Afin d'éviter le village de Guermandes, il passa par Perrière, et alla attendre son cousin de Gouverne sur la route de Paris. Peu de temps après, il vit arriver une lourde charrette qui cahotait quelques ustensiles de ménage. Une vieille femme suivait à pied : c'était la mère du conscrit; elle n'avait pas voulu monter dans la voiture, afin d'être plus tôt dans les bras de Philippe. Elle le pressa sur son cœur , le baigna de ses larmes, l'-embrassa enfin comme une mère peut embrasser son enfant après huit mois d'angoisses. Elle était ruinée,
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la bonne mère Uenant; à soixante ans elle allait se mettre aux gages d'un maître, et le réfractaire n'était pas encore sauvé ; cependant elle se trouvait riche, heureuse et tranquille : son fils était là t Maurice, qui craignait quelque fâcheuse rencontre, laissa échapper un gros juron pour mettre fin aux caresses maternelles. La bonne vieille comprit qu'il y allait de la sûreté de son enfant ; elle se détacha de ses bras, monta dans la charrette, et, sur la recommandation expresse du voiturier , on marcha silencieusement jusqu'à Paris.