LA SŒUR DE LAJT
Ce que nous appelons ordinairement amitiés, ne sont qu'aecointances et familiarilés nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos Ames s'entretiennent.
MoirrAiGNE.
laborieux artisans, mes bons amis, vous tous qui habitez comme moi d'étroites mansardes où tombent les premiers rayons du jour; où l'espace manque souvent aux jeux de nos enfans, mais où nous trouvons toujours assez de place pour loger notre pauvreté , nos fatigues et nos chagrins, vous allez pour un moment oublier les cages lambrissées du sixième étage; je veux vous faire descendre dans le salon d'une petite maîtresse de l'empire.
Il est galant, riant, coquet; le bleu tendre de sa boiserie fait ressortir encore les moulures brillantes des portes et de l'acanthe dorée de la corniche ; une élégante draperie de
LA FBMVB DU RÉFIUCTAIRB. 29
linon el de soie orne ses deux fenêtres, et garantit en même temps son frai^ décor de l'ardeur dévorante du soleil, comme le voile de nos jeunes filles ajoute à leur beauté, tout en les protégeant contre le hAJie. Sur le parquet s'étend un tapis de roses et de verdure, où des amours se cachent, et dans le casquede Mars, et dans lenectairedes fleurs. Sur les riches porcelaines que reflète la glaCe de la cheminée, l'art du peintre s'est épuisé à donner la vie et le mouvement à ces nymphes désarmant l'Amour. L'Amour I c'est lui qui s'élance du milieu de ces nuages qu'un gracieux pinceau a suspendus au plafond ; les Grâces l'enchaînent sur le socle doré de cette pendule; sous cette table de marbre, d'où s'élève une immense corbeille de mousse et de tulipes, c'est encore l'Amour qui se joue parmi les fleurs : ici il commande, là il prie; plus loin il menace; car dans cet élégant salon l'Amour est partout esclave ou maître , triomphateur ou vaincu ; il lui a fallu céder à la triple conjuration du bujrini du ciseau et de la palette.
Cette jeune femme, petite, pâle et blonde, enveloppée d'une douillette de levantine gris-de-perle, du collet de laquelle s'échappe une ample garniture de dentelle, c'est Pauline, la sorar de lait de Philippe Hersant, Madame Orbelin, nonchalamment couchée sur l'ottomauede damas bleu du salon, relève sous ses doigts les tuyaux de tulle et de satin d'une robe de bal qu'elle a quittée au point du jour. Thérèse, sa femme de ehambre, debout devant elle, soutient le corsage de la robe, et baisse la tète pour cacher des larmes qui tombent sur son tablier blanc; elle écoute les remontrances sévères de celle qui naguère encore l'appelait son amie de campagne , sa petite sœur de Guermandes.
Les deux jeunes femmes ont été , pour ainsi dire, élevées ensemble; la ferme de la mère Hersant, la nourrice
30 LRS CONTES DR l'aTELIRR.
(le Pauline, louchait à la maison du père de Thérèse. Madame Orbelîn et sa petite compagne étaient à peu près du même âge. C'est pour aller l'une vers l'autre qu'elles firent leurs premiers pas. Plus tard , elles s'entendaient à merveille pour tyranniser ce bon gros pataud de Philippe, qui allait eh pleurant raconter à sa mère qu'il avait été battu par ses deux femmes.
Pauline devint une belle demoiselle; on la mit dans le meilleur pensionnat de Paris ; mais tous les ans^au temps des vacances, elle revenait passer quelques jours à Guermandes. Là, elle oubliait ses riches et fières camaradesde pension , et laissant de côté sa robe de perkale blanche, son joli chapeau de paille, qui rendaient Thérèse honteuse avec elle, la jolie pensionnaire échangeait sa toilette de Paris contre le déshabillé d'indienne et le bonnet rond du village, afin que sa petite sœur ne craignit pas de la tutoyer.
Thérèse se maria ; sans doute elle aimait bien son bon Philippe, mais, lorsque vint le grand jour des nooesy la fête n'eût pas été complète sans la présence de sa sœur Pauline : celle-ci fut la première demoiselle d'honneur de Thérèse. Les deux amies avaient la même parure , et si ce n'eût été la couronne de roses blanches qui remplaçait, sur la tête de la riche demoiselle de Paris, le chapeau de fleurs d'oranger, on se serait trouvé fort embarrassé pour dire laquelle des deux était la mariée. Ce n'est pas Philippequi l'eût fait deviner ; son empressement était le même auprès ' de Pauline et de sa fiancée. Heureux de se trouver entre elles, il embrassait l'une et l'autre avec ta même joie, le même amour. Thérèse ne pouvait être jalouse de son amie.
Quelques mois après ce mariage, Pauline épousa M. Orbelîn, le notaire de sa famille et son tuteur : les jeunes mariés de Guermandes ne furent point invités à la noce
LA FEMMB DD RËFRAGTAIRE. 3f
de leur sœur. La mère Uersant se montra sensiblement peinée de cet oubli ; Philippe dit : Je n'aurais jamais cru cela de notre Pauline. Thérèse pleura un peu de dépit ; elle bouda long-temps , parce que son cœur était encore plus blessé que son amour-propre. Mais, huit jours après, on reçut: à Guermandes une si jolie lettre de Pauline ; il y avait tant d'amitié au bout de la plume de madame Orbelin , qu'on n'eut pas le courage de lui gairder rancune. Elle promettait de venir passer à Guermandes la belle saison prochaine; son mari devait l'accompagner.
« Monsieur Orbelin , leur mandait-elle , n'est pas un jeune homme, il a môme déjà beaucoup de cheveux blancs; mais cela me rappelle papa Hersant, et voilà pourquoi je l'aime. Nous ne nous ennuyons pas dans notre ménage; il vient tant de monde chez nous. Notre table est entourée de convives tous les jours comme celle de la ferme à l'époque de la moisson, ou bien comme au temps des vendanges, quand on revient des pressorailles.
1» Tu sais , ma bonne petite sœur , combien nous trouvions beaux les militaires qui venaient dans le village, et comme nous aimions à passer nos doigts dans les brillantes épaulettes des officiers qui nous prenaient sur leurs genoux. £h bien l figure-toi mon bonheur, j'ai maintenant un cousin qui est colonel, et je reçois, à dîner, des généraux qui me font la galanterie de venir chez moi en grand uniforme. Tu n'as peut-être jamais vu de généraux? Rappelle-toi les tambours-majors que nous admirions ensemble, c'est au moins aussi beau. Mon cousin, Gustave Benou, sera bientôt général ; car l'empereur, qui l'aime beaucoup, lui a dit en lui prenant la main : Faites-vous encore blesser comme la dernière fois, mon brave , et si vous n'en mourez pas, je vous donne une division à commander. Tu vois que Sa Majesté lui veut du bien.
» Mon mari, qui a trop d'occupation à son étude pour vous prouver, par un mot de sa main, que je lui ai fait partager Tamitié que j'ai pour vous, me charge de vous dire mille choses aimables. Nous nous verrons bientôt, mes bons amis; écrivez-moi, dites-moi que vous êtes heu^ reux, cela me consolera de ce que je ne peux vous presser sur mon cœur. »
Qu'on juge de la joie qu'éprouva la famille Hersant en recevant cette lettre; Thérèse et Philippe voulaient aller à Paris rien que pour embrasser leur sœur ; le père nourricier eut beaucoup de peine à leur faire comprendre que Pauline ne les invitait pas à venir la voir, et qu'il fallait se contenter de répondre à ses témoignages d'amitié par une lettre rédigée en conseil de famille.
A la belle saison, Pauline ne vint pas, quoiqu'elle l'eût promis de nouveau. Quand le tirage de la conscription eut lieu dans le pays, le père Hersant écrivit à madame Orbelin ; mais elle était aux eaux , et son mari n'ouvrait jamais les lettres qui ne lui étaient pas adressées. Lors du désastre qui ruina la famille Hersant, on se hasarda à demander des secours à Pauline , bien qu'elle n'écrivit plus depuis long-temps à ses amis de Guermandes : cette lettre resta encore sans réponse ; mais le père Maurice, le voiturier de Gouverne, qui allait souvent pour affaires dans la maison du notaire Orbelin, apprit que la sœur de lait de Philippe voyageait en Espagne, où Joseph Bonaparte venait d'être commissionné roi par son frère. On ne voulut pas ^'adresser au notaire , attendu que Pauline, dans une de ses dernières lettres, avait beaucoup rabattu des éloges qu'elle donnait d'abord à son mari. H était devenu un tyran pour elle , il prenait plaisir à refuser de satisfaire à ses moindres désirs ; et sans des consolations qu'elle avait sa trouver, écrivait-elle, dans l'amitié d'un jeune parent, elle
XA FEMMB DU RftFRàCTAlRE. 33.
eût été la plus malheureuse des femmes. Enfin, madame Orbelin reyint d'Espagne; mais à celte époque le deuil et la misère s'étaient étendus sur la famille Hersant : le vieux père était mort, Philippe se dérobait aux poursuites de la police, et les garnisaires avaient envahi le village de Cuermandes.
Cependant I Maurice , qui conduisait toujours sa charrette à Paris, fut instruit du retour de Pauline; il eut le courage de parier à M. Orbelin de la misère et des malheurs de la famille Hersant. Le notaire, ce tyran de sa femme, fut sensible au récit du voiturier ; il fit venir Pauline à sou chevet, car depuis trois mois il était malade ; il loi commanda, mais avec douceur ; il lui ordonna, mais comme on prie , de prendre auprès d'elle la jeune épouse du réfractaire, ainsi que la pauvre mère Hersant. Pauline venait de chasser sa femme de chambre. — Thérèse la remplacera, dit-elle ; et quant i sa bcUe-mère, nous pourrons lui confier la gardé de notre maison de la rue de Courcelles, que nous n'habitons jamais.
M. Orbelin approuva ces arrangemens, qui furent acceptés avec joie par la sœur et par la nourrice de Pauline. Gomme nous le savons déjà, Thérèse est depuis quelques jours dans la maison du notaire, et la mère Hersant va bientôt y arriver, conduite par le voiturier et par le jeune conscrit.
La femme du réfractaire essaie en vain de cacher ses larmes. Madame Orbelin, qui a levé les yeux vers Thérèse, la voit pleurer. — Que vous êtes singulière, mon enfant, on ne peut rien vous faire comprendre ; cependant ce que je vous dis est très-raisonnable. Allons, laissez cette robe, asseyezvous là, à côté de moi, et causons de bonne amitié.— De l'amitié I vous savez bien qu'entre nous cela n'est plus possible.— Vous êtes une fdlel je veux que vous m'écoutiez.
34 LES GOXTES DR I/ATCI.IER.
Pauline attire sa femme de chambre sur l'ottomane; Thérèse y tombé en pleurant toujours.
— Thérèse, lui dit madame Orbelin , vous ayez de l'amitié pour moi, je le sais; mais, croyez-vous donc que je ne vous aime pas aussi? pouvez-vous penser que j'oublie jamais nos jeux d'enfans? le temps où l'on nous couchait dans le même berceau, où nous partagions les fruits dérobés à votre père, ce bon temps enfin, où nous n'avions ni secrets Tune pour l'autre, ni plaisirs quand nous n'étions pas ensemble? tout cela est présent à ma mémoire, je crois y être encore. — A la bonne heure, donc, rejprend vivement Thérèse en se jetant dans les bras de madame Orbelin ; je retrouve ma sœur ; tu es ma Pauline d'autrefois ! — Enfant, tu vois bien ! voilà que tu recommences à me tutoyer ; je te l'ai dit, cependant, il faut absolument perdre cette habitud&-]à. Mon cousin Gustave en a rougi pour moi hier , et pourtant il comprend ce que c'est que l'amitié, lui ! Mais les autres, Thérèse, les autres, s'ils t'entendaient me parler ainsi, ils se moqueraient de toi, et me mépriseraient.
Thérèse fit un mouvement comme pour dénouer les cordons de son tablier de servante; Pauline la retînt, et continua : — Que voulez-vous faire? sortir de chez moi? Si j'étais assez riche pour vous procurer quelque aisance avec mes économies, je n'aurais pas eu la pensée de vous prendre à mon service ; mais je ne suis pas la maîtresse de disposer du bien de M. Orbelin ; mon mari me permet de vous donner des gages ; il s'opposerait, sans doute, à ce que je fisse des aumônes.
JL ces mots , Thérèse releva fièrement la tète, et dit : — Je n'accepterais que d'une sœur l'argent que je n'aurais pas gagné ; du moment que vous ne voulez plus être la mienne, je dois refuser vos bienfaits. — Ehl qui te dit,
LA FEMME DU AÉFR.\CTAIilK. 3&
mauvaise tête, que je ne suis plus ta petite sœur? Quand nous serons seules, je ne te défendrai pas de me parler familièrement comme à une amie ; je t'en prierais même, si tu avais assez de prudence pour ne pas l'oublier devant le monde. Tu vois bien que je me contrains moi-même pour prendre arec toi un Ion de maîtresse ; mais je me fais une raison ; je sais. qu'aux yeux de la société une ancienne amitié ne peut faire excuser le langage irrespectueux d'un inférieur. Nos rapports d'autrefois ne justifieraient pas notre intimité d'aujourd'hui ; on ne verra jamais en toi que ma femme de chambre!... Voyons, Thérèse, voulez-vous que, pour un enfantillage de votre part, jemtdooiie un ridicule, que je me fâche avec mon mari, qœje désoblige mon cousin, que je renvoie enfin les personnes qui viennent chez moi? Je m'exposerais pourtant à tout cela , si je n'avais pas la force de vous apprendre votre devoir. — Je ne: suis pas venue ici pour troubler votre ménage, ni pour vous brouiller avec vosparens, reprend Thérèse; je sens bien qu'il ne vous est pas possible de mettre tout le monde dans la confidence de notre amitié d'enfance ; mais enfin il ne fallait pas me gronder si durement , parce que j'ignorais que vous appeler ma sœur comme autrefois , c'était vc^us faire honte maintenant. Vous me l'avez appris, je me tiendrai à ma place — Je te le répète, Thérèse, il m'en coûte autant qu'à toi, plus, peut-être, de renoncer à cette familiarité qui faisait notre joie et notre bonheur; mais je me dois au monde; il ne pardonne pas à celle qui ne sait pas respecter les préjugés les plus ridicules. Pourtant, je te le promets, nous les retrouverons quelquefois , ces doux momens de notre première intimité. Oui^ l'été, à ma maison de campagne, quand je ne recevrai pas ; alors nous mettrons encore nos petits ly>nnets ronds qui nous allaient si bien ! nous cour-
âd LES CONTRS DB L'aTELIER.
rons les champs ensemble ; alors je redeviendrai U sœor Pauline. Tu vois bien que c'est la société , et non mon cœur, qai te prescrit sa volonté.
— Et la mère Hersant? ajouta timidement Thérèse, faudra-t-il lui dire aussi qu'elle cesse de vous tutoyer? cela lui sera bien plus difficile qu'à moi, elle qui vous a nourrie de son laitl — Non pas, reprit vivement madame Orbelin, je serai toujours sa fille; dans toutes les maisons les nourrices ont le privilège des mères; c'est Tnsage. — Tant mieux, caria pauvre femme n'aurait pas pu s'y faire.. . et moi, au moins, je souffrirai seule!
— Ah çà ! Thérèse , tu sauras bien faire entendre à ta mère pourquoi j'exige que tu me parles avec respect; tu lut diras que c'est mon mari , mon cousin , le monde enfin qui le commandent. Elle te comprendra, car il m'en coûterait trop de recommencer avec elle la scène que noes venons d'avoir ensemble... Ah! mon Dieu I n'as-tu pas entendu rouler une voiture ? C'est lui, et je ne suis pas he* billée!
En effet, une calèche s'arrêta dans la cour de la maison, et quelques secondes après on annonça M. Gustave Renou. C'est le cousin de Pauline , le jeune colonel qui s'est fait blesser de nouveau en Allemagne, et qui vient k Paris attendre l'empereur, pour recevoir, au retour de sa majesté, son brevet de général. Il entre assez cavalièrement et jette son chapeau sur l'ottomane : — Comment, ma cousine, il est midi, et vous n'êtes pas prête I nous ne partirons que dans deux heures. — Je suis à vous dans l'instant. Thérèse, dépéchez-vous un peu.
Les deux femmes vont passer dans le cabinet de toilette, quand le domestique entre une seconde fois et dit t— - Maurice, levoiturier, est arrivé avec madame Hersant ; ils demandent tous deux mademoiselle Thérèse. •— Celle-ci re-
garde sa maîtresse d'un air suppliant : — Vouleznrous me permettre d'aller au-devant de ma mère? -^ Encore un retard ! murmure tout bas le colonel. — Allez-y, répond Pauline impatientée ; car maintenant tous ne seriez plus capable de me rendre le moindre service.
Thérèse s'empresse de profiter de la permission qu'elle vient de recevoir; die quitte le salon. Arrivée sur le palier» elle se dispose à descendre, mais le vale( l'arrête. — Où allez-vous? —Au-devant d'eux. — C'est en face, chez monsieur, que vous les trouverez.
Et Thérèse entra dans l'appartement du notaire.