‹ Les contes de la famille (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · EUGÈNE · texte numérisé non relu

EUGÈNE

Ce charmant pays me rappelle une scène qui fournit quelques réflexions sur la brièveté du temps scolaire à la campagne. Que faire d'un enfant qu'on n'emploie pas

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aux travaux de la terre et qui sait à douze ans tout ce qu'on peut lui apprendre dans son village ?

Un dimanche, — c'était encore avec vous, mon cher ami — nous étions allés jusqu'aux hois de La Madelaine, cette belle lisière de la forêt, et il s'agissait de repasser la rivière de Samois à Héricy. 11 y avait dans le hatelet du passeur un petit garçon qui revenait de Paris, son paquet sous le bras. — On n'a donc pas voulu de toi ? disait le batelier.— On m'a trouvé trop petit, disait l'enfant.

Il était en effet très-petit, très-délicat, le teint pâle et semé de rousseurs; mais il avait une forêt de beaux cheveux à reflets dorés, des yeux bleus et clairs, pleins de douceur et d'intelligence, et de longues paupières blondes qui adoucissaient encore le regard.

Je me mêlai de la conversation. 11 répétait d'un ton simple et résigné, avec un désappointement honnête et naïf, tempéré par cette idée qu'il n'y avait point de sa faute : — Ils ont dit que j'étais trop petit. — Et quel âge avez-vous? — Treize ans. — Et qu'alliez-vous faire à Paris? — J'étais en place chez un marchand de vins dans la rue Louis-Philippe, derrière l'Hôtel-de-ville. J'ai vu Paul Louvain, reprenait-il en se tournant vers le batelier, c'est tout près. 11 est bien, lui; quand vous irez à Paris, allez donc le voir.

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Cet enfant, qui n'avait que treize ans, cet enfant si heureusement né, si délicat et si jeune que l'homme de Paris avait eu honte sans doute et n'en avait pas voulu, on l'avait envoyé chez un marchand de vins, dans l'un des plus affreux quartiers de la capitale, où il eût servi des cochers ivres et supporté les propos, les rebuffades, les mauvais traitements de tout ce qui peut s'amasser de criminel et d'abject dans un cabaret de Paris I

Us t'ont trouvé trop petit, cher enfant ! Dieu soit loué! Ne grandis lias, ne vieillis pas, mon fils ! Garde tes treize ans, tes cheveux épais, ton œil pur et ce visage serein avec lequel tu disais, en baissant les yeux, ton léger paquet à la main: — Ils m'ont trouvé trop petit!

Reste petit, reste faible, chétif, innocent, et reste dans ton village. N'y a-t-il donc plus une botte de foin à faner, une gerbe à lier, un coin de terre à bêcher, un seul arbre à écheniller dans la campagne; et tes parents, n'ont-ils pas encore un morceau de pain noir à te donner quand vient la nuit? Mon Dieu! quelle aveugle espérance de fortune abuse ces pauvres gens sur les misères de la capitale, et quelle sombre passion les pousse à sacrifier leurs enfants dans les lianes d'airain de cet autre Moloch ?

Ce ne fut pas tout. On touche à l'autre rive. Nous ar-

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rivons à Héricy, où nous prenons la Grandïue. C'était un dimanche, comme j'ai dit; les femmes étaient sur leurs portes. Les gens allaient et venaient ; le petit garron du bateau marchait devant nous: on l'avait annoncé par des cris, on l'interrogea; dans un moment la nouvelle se répandit d'un bout du village à l'autre. On s'attroupait sur sa route, et ce fut une bordée de huées assourdissantes ; on lui faisait honte de sa taille et de sa déconvenue, on l'arrêtait au passage, on lui faisait répéter l'aventure au milieu des rires, on l'accablait de grosses injures, on avait l'air de s'en prendre à sa fainéantise et à sa mauvaise volonté, on le menaçait de je ne sais quels châtiments.

L'enfant souriait sans se détourner, un peu étourdi de cet accueil, de ce bruit et de tous ces regards fixés sur lui.

Il n'y avait rien de bien sérieux dans ces clameurs, mais c'était une plaisanterie grossière et dure qui me révoltait ; une joie imbécile et moqueuse éclatait dans les yeux de ces femmes. L'une d'entre elles surtout le poursuivait de ses cris avec un acharnement inexplicable et ne cessa de répéter : — Ah! le grand lâche!

On eût bouleversé dans tous les sens le vocabulaire des injures qu'on n'en eût pas trouvé une qui convint

moins à ce cher enfant. Non, j'en suis sur, ce pauvre petit n'était pas un lâche. Ce mot m'indigna.

J'entendis un peu plus bas une voix qui disait: — Ce pauvre Eugène! et j'en fus doublement charmé, parce qu'il pouvait compter au moins sur une âme compatissante, et parce que moi aussi je pus répéter tout bas : Pauvre Eugène! j'aurais été fâché de ne pas savoir son nom.

L'enfant s'arrêta quelque part. Nous marchions toujours et nous entendions de plus loin ces rumeurs confuses : le retour d'Eugène était devenu l'événement de cette journée, où l'on n'avait rien à faire. Je croyais ne le plus revoir quand je me retournai ; il s'était remis à marcher : mais cette fois il donnait la main à une toute jeune enfant de trois ans, et une vieille paysanne mise à la mode ancienne et la tète penchée, marchait à son côté, sa petite sœur sans doute et son aïeule: les quolibets le poursuivaient dans cette compagnie attendrissante entre ces deux faibles créatures incapables de le défendre. Il portait toujours son paquet dune main; l'enfant qu'il tenait de l'autre trébuchait à chaque pas, le visage grave, le doigt dans la bouche: la vieille marchait à côté en silence, le front plissé machinalement, le regard fixe et les mains croisées sur sa poitrine. Soit qu'il n'eût pas

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d'autres parents, soit quelque motif plus fâcheux, il n'avait trouvé pour l'accompagner, pour le plaindre et le protéger au milieu des huées que ces deux êtres, une enfant qui ne sentait rien encore, une vieille femme qui ne sentait plus. La contenance de ces trois personnages qui s'avançaient ainsi lentement ne me sortira jamais du cœur ni de la mémoire.

Que va-t-il faire à présent, ce pauvre Eugène? Retournera-t-il à l'école, retournera-t-il à Paris?

Il me revient une autre inquiétude qui m'est restée sur son nom, et vous savez, Adolphe, que nous avons long-temps déhattu s'il s'appelait Eugène ou Auguste.

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