‹ Les contes de la famille (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · LE COLLEGE · texte numérisé non relu

LE COLLEGE

Non, je n'inscrirai pas ton nom sur ce livre frivole, maison vénérable, je croirais profaner des souvenirs qui me sont trop chers, un jour viendra peut-être où je pourrai te payer dignement le prix de ma reconnaissance. J'y emploierai du moins toutes les forces de mon cœur et de mon esprit.

Mais figurez- vous mon profond étonnement et mon scandale quand, au sortir de cette maison tutélaire où cinq cents jeunes hommes fléchissaient à la fois sous le regard sévère du supérieur, où jamais un mot, un geste,

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une pensée ne m'avait appris qu'on pouvait rougir, où les maîtres en récréation jouaient avec nous comme des camarades, où nous les craignions comme des pères à l'étude, où la règle régnait en souveraine comme la discipline dans un corps prussien, où les châtiments étaient pourtant si rares et si simples-, où, quand par malheur ils étaient inutiles, nos pauvres maîtres ne savaient plus que monter en chaire, s'agenouiller et nous dire : — Prions Dieu, mes enfants, pour un de vos condisciplcs, afin que Dieu ne l'abandonne point, — figurezvous, dis-je, ma stupeur quand, au sortir de cet asile où Dieu même m'avait conduit, je tombai dans un collège royal à Paris.

Que je vous dise tout de suite ce qui me frappa et ce qui se passe ordinairement dans ces classes :

Cinquante élèves, externes et pensionnaires, envahissent la salle en tumulte en attendant le professeur. On se pousse, on se culbute et l'on se distribue à l'avance des livres dont le titre m'épouvantait.

Le moindre écart, en ce moment de liberté, est de coller au plafond des boulettes de papier mâché où pendent par un fil des figures grotesques découpées, dont l'emploi est de récréer l'œil durant les ennuis de la classe.

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Le professeur arrive, sa présence établit à peine une espèce de silence troublé par des toux ironiques sur les tons les moins spécieux. La prière n'est qu'un bourdonnement qui sert de prétexte à toutes sortes de clameurs et de refrains obscènes, fondus à peine dans le bruit des voix.

Il faut un bon quart d'beure avant qu'on ait ouvert les livres,

Trouvé la page,

Tiré les plumes,

Cherché les copies,

Préparé l'encre,

Pincé le voisin.

Le professeur demande les leçons, et cet homme est si malheureux et si mal obéi, qu'il est obligé de faire descendre l'élève qui récite au pied de sa chaire de peur qu'on ne le souffle ou d'autre fraude. Or j'ai connu un élève qui déchirait tous les jours sa page des Racines grecques et la collait à cette chaire où il la lisait tranquillement à couvert des regards du maître.

Si c'est dans l'hiver, un pensionnaire a jeté malicieusement dans le poêle un paquet de sel qu'il ramasse depuis six mois au réfectoire. Bientôt on entend un pétillement monotone et continu. Le maître demande ce

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que c'est : on hausse les épaules ; le pétillement va son train, on rit sous cape; il faut que le professeur descende de sa chaire, qu'il démêle la malice et qu'il éteigne le feu.

Un jour, l'un de nos camarades, voulant renchérir, jeta dans la flamme un cornet de soufre ; un moment après, l'élève qui récitait se met à tousser : hum, hum ! Le maître tousse : hum, hum! Nous toussons aussi : hum! hum ! et l'on n'entendait que raies et toussailleries de tous côtés. On découvrit enfin la manœuvre, mais nous faillîmes tous être asphyxiés.

Ce même élève, c'était le fils d'un apothicaire, apporte un jour une maudite drogue, dont j'oublie le nom latin, qui puait comme tous les diables. Le maître n'ose s'en plaindre de peur de prêter au bruit et aux risées ; mais enfin, c'est une rage, c'est une peste, on n'y peut plus tenir, on ouvre les portes, les fenêtres, la classe est interrompue, et c'était encore de quoi nous faire périr.

Si c'est au printemps, celui-ci fait provision de hannetons dans ses promenades, il en a plein un coffre, et dès le commencement il les sème çà et là, sur les livres, les bancs et les habits de ses camarades. 11 ne tarde pas à recueillir... Brrrrrr, un hanneton prend son essor; un second, un troisième, un quatrième le suivent, et

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bientôt ce n'est plus qu'une nuée et un horrible bourdonnement dans la classe qui semble frappée d'une plaie d'Egypte.

Il faut avouer que ces hannetons, le plus lourd et le plus sot des insectes, ont toujours assez de malice de s'aller abattre sur le nez ou la toque des professeurs.

On passe aux devoirs, c'est-à-dire et c'est bien le cas, du plaisant au sévère — utile dulci !

Tout à coup, au milieu d'un profond silence, une voix partie on ne sait d'où pousse un rugissement à toute force. — Ahiiii!!!!

Le professeur demande encore ce que c'est. Vous remarquerez que, fùt-il un héros ou un saint ou un archange à l'épée flamboyante, il lui est impossible de ne pas être en ce moment l'homme le plus sérieux, le plus ridicule et le plus bouffon de la terre.

Il demande toujours de quoi il s'agit ? quoi de mieux à faire.

Que répondre aussi ? On ne répond pas et, tandis qu'il promène sur les bancs son regard sévère, la môme voix pousse le même cri, mais à la vérité plus effroyablement . Àhi, ahi !!!!!

Cette fois, le maître a tout vu. Il s'adresse au coupable :

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— C'est vous, Pâtureau ?. . .

— Moi, m'sieu, ne sais pas, connais pas. bredouille impétueusement l'élève, en dressant la tète avec ce sérieux moqueur qui dénonce et la faute et l'audace la plus insigne.

Découvrons d'abord son procédé. 11 s'est fait une longue étude de pousser cet horrible cri, sans ouvrir les lèvres et sans contracter un trait, de son visage.

— Je vous ai vu.

— Moi, m'sieu, j'ouvrais mon livre ; c'est pas moi, m'sieu... Et, sans desserrer lesdents. regardant son maître enfa.ee... Ahi, ahi, ahi!!!!! il fait trembler les vitres.

Que voulez-vous que fassent à cela huit cents vers à copier !

11 faut le dire ici, et c'était surtout mon sujet de scandale : il n'est pas de maçon, de planteur, de charretier, qui parle plus insolemment à son manœuvre, à son nègre, à son cheval, que l'élève de ces collèges a son maître.

Mais, voici qu'une fantaisie passe par la tète d'un de ces disciples; il écrit sur un chiffon de papier: — A trois. heures moins un quart — ROBIN DES BOIS — faites passer.

Le papier circule, la conjuration s'étend, la ciasse est avertie, les instruments s'apprêtent. l'orage s'amasse

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en silence. Cependant l'innocent professeur, calme, assuré, pérore, explique, lire sa montre, voit avec intérêt s'écouler les minutes et marche ainsi vers l'heure fatale, sans se clouter quel signal funeste elle va donner et quelle horrible tempête va se déchaîner sur sa tête.

Les trois quarts sonnent!... Aussitôt, sur tous les tous, de toutes parts, à l'imitation de tous les instruments, sans qu'un œil sourcille, sans qu'une bouche s'entr'ouvre, éclatent en chœur ces accords formidables :

Chasseur diligent, Quelle ardeur te dévore!

Tu pars dès l'aurore Le cœur content...

Le professeur épouvanté se lève et s'écrie : — Toute la classe en retenue !

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