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CHAPITRE III

« Or, que faisait le gouvernement pour ses défenseurs,

tandis que nous courions si vaillamment aux. frontières, ou du moins à peu près vers le môme temps? Le gouvernement venait d'envoyer mon père en prison, A la suite de je ne sais quelle mesure prise par le représentant en mission, on venait d'enlever d'un seul coup de filet tous les notables de la ville; mon père était du nombre. Il y avait hors de C..., clans la vieille ville, qui remonte au xne siècle, un château fort vide et ruiné; on les mit dans ce château fort, gardés par une troupe de paysans qui étaient descendus peu de jours auparavant des montagnes, et qu'on avait armés comme on avait pu de piques et de vieux fusils. Ces gens-là, s'étant rués sur la ville, soulevés par la cherté des grains, ne voulaient aucun bien aux bourgeois, et c'était un

•r)0 SOUVENIRS DE MON ONGLE

assez bon calcul que démettre les prisonniers sous leur surveillance. Mais, d'ailleurs, il n'y avait point d'autres troupes clans la ville.

« Je vous laisse donc à penser la désolation des familles à la suite d'un pareil événement. Il va sans dire que ces notables emprisonnés étaient les plus honnêtes gens de la ville, la Heur de la bourgeoisie, les plus honorables commerçants; qu'ils étaient tort aimés et estimés; qu'ils occupaient beaucoup d'ouvriers, et que ce coup frappail à la fois tout le monde. Je ne vous peindrai pas les scènes lamentables des maisons les plus intéressées : j'en pus juger parce qui Be passail dana la mienne; c'était comme un véritable massacre des innocents : les femmes, les lil'es. Ie8 Sœurs el les servantes jetaient les hauts < ris en déplorant la ruine du chef de la famille : père, maître ou époux. Vous savez combien la douleur est bruyante et démonstrative dans le midi.

Au milieu du deuil général, devinez ce que nous faisions, nous autres jeunes drôles insouciants, qui n'étions rien moins que les fils ouïes neveux des victimes ' Noua tenions chaque jour nos conciliabules sur le boulevard, comme de coutume, dans le but déjouer de bons tours aux bourgeois. Quedis-je? ce funeste événement lui-même vint servir de théine à nos entreprises cou-

pables. Il faut vous dire, si l'on peut justifier le* désordre où nous vivions alors, que nos maisons d'éducation, pour la plupart religieuses, avaient été fermées ; les troubles politiques ne laissaient guère à nos parents la possibilité de nous choisir un état et le loisir de nous surveiller ; et tout en nous en doutant le moins, c'était nous qui souffrions de la plus irréparable manière îles malheurs du temps. ÏSous passions nos journées dans l'oisiveté, livrés à nous-mêmes, et voici comment nous usions de cette liberté. On se réunissait volontiers dans quelque coin désert, le long des remparts, et l'on tramait rien moins qu'une conspiration permanente contre le repos des bonnes gens. Avait-on remarqué à quelque fenêtre, selon l'usage du pays, une volaille en réserve ou quelque restant de gros plat qu'on tenait au frais, nous empruntions chez l'un d'entre nous une perche, sous prétexte qu'un de nos bonnets était resté suspendu aux branches d'un arbre, et le jour à peine tombé, la volaille en question devenait le principal ornement du souper que nous faisions chaque soir aux dépens de la

bonne ville de G

« Tous les soirs se passaient de la sorte à mûrir quelques nouveaux tours, sinon à les exécuter ; je vous en passe les détails, ils sont partout les mêmes : frapper

aux porte?, changer entre elles les enseignes des boutiques, éveiller les Bages-femmes au milieu de la nuit pour les envoyer troubler d'honnêtes familles qui n'en avaient que faire, lâcher dans les logis, par la chatière, des matous chaussés aux quatre pattes de coquilles de noix, tel est le répertoire ordinaire; je ne citerai qu'un trait qui sort du commun. Il y avait un bonhomme bien m pour son Ivrognerie, qui s'attardait volontiers à boire dans un cabaret renommé, l'u soir, tandis qu'un île nous lui tenait tète jusqu'après minuit, nous allons murer sa porte en diligence avec quelques planches et du mastic, ee qui l'ut l'ait en un clin d'œil, L'ivrogne revient eu battant les murs, il s'arrête à sa porte el ne la trouve plus: il tàte, il recule, il regarde à droite et à gauche, et nous l'entendions répéter (pensez si nous étouffions

« — Voilà bien l'apothicaire et ici le perruquier!

— el il allait de nouveau su heurter au mur entre les deux; Il fil ee manège plus d'un quart d'heure en tenant les mêmes discours, palpant lu devanture du perruquier à gauche, celle de l'a|iothie;iire à droite, sans jamais trouver sa porte au milieu. Il retourne confondu au cabaret, où les servantes l'appellent vieux fou, vieil ivrogne, et le chassent à coups de balai. Cependant

nous enlevions en un tour de main la maçonnerie improvisée, et l'homme revenant, Trappe encore à sa porte qui cède d'abord sous sa main, et il tombe sur le nez dans son corridor. Le bonhomme n'a jamais pu comprendre ce prodige.

« Mais nous voilà bien loin de l'arrestation des suspects. Nous avions parmi nous un garçon effronté qui était l'àme de nos complots et notre chef dans l'exécution. Il est devenu par parenthèse; un général distingué dans les guerres de l'empire, et a fini, je ne sais où, fort malheureusement. Je l'appellerai Bernard, pour ne pas dire son nom véritable. Je m'étais lié plus particulièrement avec lui par admiration pour ses qualités brillantes. Le jour môme où la ville était en ileuil à cause de la captivité de ses principaux habitants, que diriez-vous que nous allons imaginer, nous autres jeunes gens dont les pères étaient enveloppés dans le malheur commun ? Bernard nous vient trouver et nous annonce pour le soir un souper magnifique et à peu de frais. Il nous recommande de nous munir de paniers. Chemin faisant il expose son plan, nous le trouvons digne de lui. On se sépare deux à deux, et nous nous partageons les divers quartiers de la ville. J'étais avec Bernard; nous frappons à la porte d'un fabricant fort riche, faisant un

grand commerce avec le Levant, et qui, pour cette raison, gémissait depuis la veille dans les cachots de la cité. Une servante nous vient ouvrir, et nous voilà fondant en pleurs et balbutiant avec des hoquets hypocrites:

« — Ce pauvre M. Julien.... vous savez.... votre bon

maître nous envoie.... de sa part.... il n'a pour

déjeuner que du pain noir

« Dès ces premiers mots, interruptions et lamentations delà fille ; le monde venait au bruit, et nous acbcvions de rendre les cœurs.

«—II a dit.... ce bon M. Julien.... il a dit que si vous pouviez lui envoyer quelque petite chose

t— Hélas! mon Dieu, tout ce qu'il voudra.... pauvres

enfants vous êtes bien bons.... du pain noir! Ils

n'ont que du pain noir!

» Voilà les femmes, les filles, les servantes à crier, à s'évertuer; L'une décrochait un jambon, l'autre jetait un pain, celle-ci un pot de conserves, celle-là courait à la cave.

«—Mais, disait quelqu'une, je croyais qu'on avait envoyé ce matin

« — Oui, mais, disait Bernard, il faut remettre les objets en main propre, sans quoi tout est confisqué au corps de garde.

« Go Bernard était d'un sang-froid incomparable. Je me souviens pourtant d'une visite de ce genre où l'excès de sa hardiesse lui arracha un mouvement qui me fit trembler. Xous étions chez une femme avare qui ne rogna pour son mari que le quart d'une langue fumée.

«—Rien que ça ! dit Bernard avec une insolence naïve qui eût bien fait voir à quel point cela le touchait.

« Il n'est pas besoin d'ajouter que nous fîmes le soir, aux dépens de nos malheureuses familles, le plus abondant, le plus varié, le plus délicat des repas, dont les restes, s'il m'en souvient, suffirent ù défrayer une semaine.

« Il faut bien à présent que je dise comment je pus me faire pardonner ces méchants tours, en servant ma famille à mes risques et périls dans les mômes circonstances. On s'aperçut bien vite qu'il fallait envoyer les vivres aux prisonniers par des gens de leur propre maison. Si vous connaissez l'ancienne simplicité de la bonne bourgeoisie de province, vous ne serez point surpris qu'on chargeât les (ils mêmes de porter à dîner à leurs pères. Ce soin m'échut, comme étant le plus jeune et le moins occupé à la maison; je n'étais pourtant point si jeune qu'il ne me fût fort désagréable de traverser la ville les bras chargés d'écuelles, comme s'il se fût agi

d'aller porter la soupe aux champs à des laboureurs. Je m'acquittais fidèlement de la commission, mais j'en étais fort disposé a la mauvaise humeur, et j'avais découvert nombre de circuits pour sortir au plus tût de la ville et gagner la cité à travers champs. Un jour, comme on savait que mon père, le digne homme, aimait fort la soupe aux choux, on résolut, pour adoucir Chagrins, de lui en faire manger une toute chaude, et on me la donna, à cet effet, dans une grande soupière, bien couverte d'un énorme chou cabus, bien épanoui et bien fumant, qui soulevait a demi le cou- \nvlr. Pour le coup, je m< ' révoltai de tout cet attirail, el je demandai si l'on prétendait que je portasse un premier service de douze couverts à un bon quart de lieue. Je représentai les difficultés du chemin, et que le potage serait froid en arrivant. Mais on m'assura qu'il était bouillant et que d'ailleurs je marcherais vite

« Il fallut partir, et, en effet, je marchai d'autant plus vite que la soupière me brûlait les doigts; il ne faut pas demander si je pestai durant le chemin, surtout venant ;i rencontrer des personnes de ma connaissance qui se mettaient à rire. Le tout aidant, ma soupe était encore chaude quand j'arrivai au château de la cité.

Il y avait en scutinelle, sous la grande porte d'entrée,

un do ces montagnards dont je vous ai parlé, qu'on venait de transformer récemment en satellites jacobins, il me voyait venir de loin, et c'était bien le plus étrange soldat du monde, avec son chapeau rabattu, ses gros sabots et sa grande hallebarde du temps du roi Jean, dont il s'appuyait iièrement, comme le valet de trèfle. Quand je suis près de lui, il m'arrête brutalement et me demande ce que je viens faire, comme si mon équipage n'en disait point assez; il n'en fallait pas tant pour achever de me troubler la bile. Cet animal, malgré la fumée qui sortait de mon pot, prétend que j'y cache des correspondances libcrticides, et s'obstine à le visiter, bien que j'eusse mes deux mains embarrassées et qu'il me retordit inutilement. 11 arrache enfin le couvercle : je reliens ma soupière d'une main, je prends de l'autre le chou cabus, et le lui aplatis au milieu du visage. Vous concevez qu'il eut assez à faire pour se débarbouiller de ce brûlant cataplasme ; je passe librement et cours auprès de mou père.

« Ma situation ne laissait pas de se compliquer; j'étais entré, mais il fallait sortir, et c'est à quoi j'étais bien forcé de penser. Mon père était un homme excellent, mais sévère, brusque, silencieux, et qui tenait à grand principe cette apparente rudesse avec ses enfants ; mais

pourtant, les rigueurs de la captivité, la rareté forcéede nos entrevue.-, ce lieu sinistre où nous nous voyions, l'avaient amolli ; il fut plus communieatif ce jour-là, et parut surpris de me voir répondre si froidement à cette faveur extraordinaire; j'avoue que j'étais fort distrait. Mon père mangea sa soupe sans soupçonner le chou absent, et je ifeu> garde de lui dire où je l'avais laissé.

«—Or ça. à quoi penses-tu doue, me dit-il en finissant, c'est assurément la présence de M. Joliol qui t'intimide, drôle?

a Mon père mesignalail un nouveau danger, qui n'était rien pourtant en comparaison du premier. M. Joliol était un ami de mon père, négociant et prisonnier comme lui. Ut causaient un jour d'affaires, chea nous, à travers le comptoir, et comme ils avaient tous deux de longues et belles queues, car on portait la queue dans ce temps-là, je m'elais avisé d'attacher un bout de ficelle à la queue de mon père et d'aller serrer l'autre bout à la queue de M. loliot. Les affaires terminées, il- s.' serrèrent la main. — Monsieur Joliot, votre très-humble. — Cher confrère, je suis rotre serviteur. Ils s'éloignent, se sentent pris par la nuque, se retournent, et vous jugez quelle indignation contre moi; mais j'avais gagné les toits.

« Or j'aperçus, au m it de mon père, M. Joliof au fond de la salle, qui ne prenait pas garde à moi; mais je tremblais qu'il ne vint à me découvrir : autre raison pour partir au plus vite.

« La soupière vide, je prends congé, et me voilà dans Le vestibule donnant sur la cour. J'avance la tète avec précaution, et je vois sous la grande porte mon homme à la hallebarde, qui. apparemment, s'était lassé de m'attendre, et qui, se reposant d'ailleurs sur ce que je ne [i mvais lui échapper tôt ou tard en sortant , s'était rends dans sa belle attitude, tourné vers le dehors et appuyé sur sa pique connue le chevalier de la Manche. Ma résolution fut prompte comme l'éclair; je m'élance vers lui de toutes mes forces, et levant la jambe à propos, je lui applique un si furieux coup de pied dans les reins. que je l'envoyai rouler, les bras étendus, à plus de dix pas sur le chemin en pente:

« Il n'était point l'élevé, j'en suis sur, que je rentrais chez nous avec un air de douce satisfaction , comme si mon père eût trouvé le chou cahus le meilleur du monde.

« Et de peur que le sort incertain de nos prisonniers n'attriste la fin du récit, je vous dirai qu'ils furent ions relâchés quelque temps après, au 9 thermidor

C'est un jour unique dans l'année où cette population de Paris si rapace prend tout à coup son argent à belles poignées et le jette par les fenêtres; c'est une fête qui se compose comme les autres de beaucoup de bruit, de

presse, de boue, d'ennuis, de jurons entre les passants qui se coudoient et les cochers qui les éclaboussent, et qu'on croirait inventée par les confiseurs si l'on ne se rappelai! par ci par là quelques vénérables traditions de famille; car ils ne sont guère qu'une centaine de droguistes ce jour-là pour faire la loi à la capitale du monde. C'est une fête en lin, si c'en est une, qui résout cet étrange problème de l'aire avaler par charretées à

huit cent mille âmes affamées ou dégoûtées de bonne chère, de petites vilenies sucrées qu'on ne daigne pas regarder en temps ordinaire. Oui, toutes sortes de mélasses moisies, de caramels aigris, de peintures fétides qui dorment toute l'année en des caves infectes et qui vous feraient reculer d'horreur dans les chaudières des officines, ce jour-là on les ramasse, on les fait mettre en œuvre par tout ce qu'on trouve d'ouvriers crasseux sans ouvrage, on les fait pétrir par les mains les plus malpropres, on les recouvre de papier doré, de devises galantes, de rubans roses et bleus, et l'on vend le tout six francs la livre! et, par bonheur, les trois quarts sont du papier qu'on jette et des oripeaux, car tout Paris mourrait empoisonné. Les enfants en sont quittes pour des coliques et des maux de cœur. Tel est ce tour de force du trafic, et c'est merveille de voir pour un jour cette foule avide et rusée se laisser duper a. prix d'or par quelques empiriques reluisants de glaces et de quinquets; mais ce n'est pas tout, et vous qui répugnez à prouver que le commerce est presque toujours un vol dans ce temps où le commerce est la plus élevée, la plus honorée, la plus lucrative des professions, venez voir le vol le plus éclatant, le plus avoué, le plus candide de tous les vols. Entrez dans une de ces boutiques, marchandez

ces pastilles qu'on vend six francs aujourd'hui, qui en coûtaient hier deux, et qui en valent hien un à prix net. Prendrez- vous la livre à six francs? Le gain du marchand est honnête, mais la fille de boutique vous expose dans son patois frotté la veille de rhétorique, qu'un sucre tout seul est bien sec, qu'il est plus galant de l'offrir en boîte, et que la mode a choisi pour l'année les boîtes que voici. Elle vous montre là-dessus de petits cartons mal collés, puant la peinture et enluminés d'une image à deux sous. Le coffret est petit, on ne l'emplit guère, il faut en rabattre moitié des dragées ; autant de rabattu sur l'écu, pensez-vous; mais la fille vous dit alors de sa grâce exquise : — Monsieur, cela vaut vingt francs.

Vingt francs! quatorze francs de plus pour une demilivre de moins! mais, allez-vous crier, selon cette logique, donnez-moi donc plus de marchandise et je vous donnerai moins d'argent; en vérité, j'aime autant cela, et j'ai le droit pour rien d'emporter toute la boutique ; inutiles raisons ! Vous avez la boîte, il est vrai, et l'image à deux sous.

Je sais bien qu'il y a des gens magnifiques, des généreux à bon marché qui ne manquent de rien et qui disent : Qu'importe? J'aime à croire pourtant qu'ils n'approuvent pas trop les pauvres voleurs de mouchoirs

qu'on juge à la police correctionnelle, qui volent bien moins que ces marchands-là et qui sont plus à plaindre. Mais le bon jeune homme qui a serré son argent des dimanches en songeant aux étrennes de sa sœur ou de sa cousine, le chétif employé qui dépend des humeurs de la femme de son chef de bureau, la petite pensionnaire toute fière d'avoir un tilleul au berceau, le gentilhomme ruiné ou l'homme de mérite pauvre qu'on reçoit chez d'honnêtes gens; mais toute cette vertueuse classe moyenne, la plus nombreuse après tout et la plus accablée, toutes ces humbles fortunes médiocres, les plus honorables, ne sont-elles donc plus rien dans le monde et ne méritent-elles pas qu'on songea elles? Et moimême, obscur raisonneur, gagnant mon pain au jour le jour, à la sueur de mon front, suivant les caprices de cette maîtresse du logis qui est folle, comme on sait, et à qui peut prendre à tout moment l'euvie de me laisser mourir de faim, n'ai-je pas raison de ne pas vouloir absolument troquer contre du papier peint et de la glu sucrée cette chère somme que j'ai amassée dans un projet si doux?... 0 mon Henriette, le ciel sait si je t'aime et si j'ai quelque chose qui ne soit à toi, et si je n'ai jamais souhaité des richesses que la veille de ce jour-là, pour les répandre à tes pieds en t'embrassant; mais non,

certes, non, je ne t'offrirai point de ces étincelantes saletés, je ne veux pas souiller tes lèvres vermeilles de ces sucres impurs ; non, Dieu m'en préserve ! Je t'achèterai plutôt une bonne courte-pointe bien soyeuse pour te tenir chaud dans ton lit, ou quelque tapis bien moelleux pour poser tes petits pieds nus; je t'apporterai plutôt plein ton tiroir de loyales pralines bien parfumées que nous mangerons ensemble, une à une, en souriant, sans nous parler. Que dis-je! je t'enverrai plutôt un flacon d'huile précieuse que je verserai moi-même sur tes beaux cheveux, ou quelque bouquet de fleurs rares qui te rappelleront combien je t'aime jusqu'à leur dernier soupir embaumé.

Cette boîte, mon Henriette, c'est un présent banal que vingt premiers venus offrent dans vingt maisons, et qui se fane languissamment sur une table, sans signification, sans honneur, sans un regard sympathique, sans un battement de cœur de celle qui l'a reçu ni de celui qui l'a donné. C'est une monnaie que l'usage élève à cette valeur prodigieuse et qui a cours partout sous ce titre; on s'en sert comme un moyen d'échange : le marchand la livre pour un louis, on la donne pour autant, elle est reçue de même, la fête passe, on l'oublie et l'on est quitte envers l'usage et la société.

lll TAMBOUR ET TROMPETTE

Les présents du riche, les voilà; mais si vous voulez des offrandes sincères, des trésors de munificence, des efforts sublimes de libéralité, descendez dans la rue, vous y verrez, le matin de ce jour, de misérables femmes en haillons qui entrent chez l'épicier du coin et en rapportent deux sous de dragées dans un petit papier. Deux sous! les derniers qui leur restent souvent. 0 combien de ces petit» papiers, qui contiennent trois ou quatre ehétives dragées, où brillent plus de pleurs et de charité que dans les millions qui s'épanchent en ce temps-là de toutes les bourses. Figurez-vous ces pauvres créatures, qui passent sous des toits obscurs tant de jours sans l'eu, tant d'autres sans pain, qui n'avaient que ces deux sous en réserve, et qui en ont acheté celle folle superfluité à l'être qu'elles aiment le plus en ce monde. — « Kn vérité, je vous le dis, cette femme a plus donné que tous ceux qui ont mis dans le tronc. »

Ce jour-là même, je me trompe, la veille de ce jour, je m'en allais le soir chez de braves gens, qui sont mes amis, et qui n'ont pas besoin de me voir les mains pleines pour savoir ce que j'ai dans le cœur. Je n'étais point sorti de tout le jour, et j'avais longtemps pâli sur un livre difficile. L'esprit saisit alors la moindre distraction avec avidité. Les rues étaient pleines de monde et

de voitures, les marchands criaient, les cochera juraient, et chacun tirait au logis les bras chargés d'étrennes. Par bonheur du moins il ne pleuvait pas. 11 y avait un air de fête répandu partout. J'étais leste et content, comme tout homme qui sort du travail ; ce parfum de réjouissances me prit au cerveau, et je voulus me réjouir comme tout le monde.

— Que font ces gens-ci, me dis-je, que fait-on pour être de fête aujourd'hui? Ils achètent. — Achetons. — Eh quoi! d'ailleurs, je vais diner avec mon bon .M. de Guesles, avec son fils, mon brave Gustave, son heaufrère, le vieux chevalier de Saint-Louis; je vais finir cordialement l'année, comme je voudrais finir ma vie, le verre à la main, au milieu de mes meilleurs amis; je vais les embrasser, selon l'usage, et j'entrerais les mains vides, quand je viens de voir ma portière porter deux oranges à sa voisine la boulangère, qu'elle ne peut souffrir! Non, il ne sera pas dit que ee sera moi qui manquerai à cette vieille coutume avec des vieillards que j'honore et des jeunes gens que j'aime comme mes frères. Je leur apporterai mon offrande, n'importe laquelle, mais la mieux appropriée au cérémonial du jour. Que donne-t-on aujourd hui? Ce que l'on vend, sans doute, ou l'on ne vend plutôt que ce que l'on donne.

Je me trouvai tout en rêvant dans une place où la foule entourait les colporteurs qui s'égosillaient à presser la vente. 11 y en avait un dans un coin qui criait aussi, mais il était seul et ne vendait point. 11 est vrai qu'il criait aussi moins fort que les autres. Il vendait des jouets d'enfants assez grossiers, mais à si bon marché!... Des sabres, des flûtes, des moulins qui tournaient, de petits chiens qui aboyaient; et de temps en temps le pauvre homme, la voix éteinte et las de crier, prenait un de ces petits chiens de carton, et serrant le socle où il était, assis sur ses pieds de derrière, le petit chien aboyait, mais si tristement et d'un aboiement si plaintif! Ah! ce chien parlait mieux que lui, il en disait bien long sur la vente et les misères de son maître.

— Mais, quoi! repris-je en moi-même, le pauvre homme ne vend que des jouets d'enfants!

Et, par des transitions confuses, je songeai à la parole du Sauveur : « Heureux ceux qui sont semblables à des enfants, car le royaume du ciel est à eux. » Et n'est-il pas semblable à un enfant, cet excellent M. -de Guesles, si savant, si naïf, qui ne sait pas qu'il est un grand homme, et qui m'aime comme si je le méritais? N'est-il pas simple et bon comme un enfant cechevalier septuagénaire, qui est pieux de la piété la plus tendre, comme

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