‹ Les contes de la familleChapitre 20 sur 23 · X.B8 0AR!IACHE8 19S · texte numérisé non relu

X.B8 0AR!IACHE8 19S

— Eh quoi! n'y a-t-il pas un être dans le monde qui me soit assez attaché pour me laisser en mourant quelques mille livres de rente!...

— Eh bien! mais votre héritage?

— Quel héritage?

— Le vieux Bernard.

— Oh! fit Nazarille avec découragement.

— Comment, ohl dit l'homme, ne savez-vous pas...

— Quoi?

- — II est mort.

— Qui?

— Bernard.

— Le vieux Bernard du faubourg?

— Le vieux Bernard du faubourg, le cousin-germain de Laflèche, votre grand-père, qui avait fait un testament en votre faveur, viéht de mourir en sa maison, après une très-longue maladie. Puisque vous ne le saviez pas, mon très-cher^ je me réjouis de vous l'apprendre.

A ces mots, l'homme lui ouvrit ses bras. Nazarille restait pétrifié de surprise et de joie.

— Non, tenez, dit*il froidement, ne parlons de cela que lorsque nous en serons bien certains. Je n'ai jamais cru à toutes ces affaires d'argent qui se traitent sur

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le papier. Quand je tiendrais les espèces, je douterais encore... ou peut-^tre ne faites^vous qu'une plaisanterie?

— Venez chez mon frère, qui est homme d'afbires, reprit le commerçant avec feu; M. Bienaise lui a écrit la mort de Bernard et le testament qu'il a dans les mains depuis neuf ans en votre faveur.

— Je sais, dit Nazariile, que, si Bernard est mort... toute la question est là.

— Venez donc avec moi, raisonneur.

Nazarille mit son habit sans prendre la peine d'achever son opération. Us s'en allèrent chez Thomme d'affaires.

La. nouA-elle fut bientôt confirmée à Nacariile. Bernard était mort, et par conséquent lui laissait sa petite fortune. L'homme d'affaires^ après information» assura qu'à vue de pays, le bien du bonhomme, avec les intérêts accumulés, pouvait se monter à trois mille sept cents livres environ de revenu. Nazarille, hors de lui, le chargea des affaires de la succession et de toutes les formalités voulues, auxquelles il ne comprenait rien. Puis il Tembrassa, il embrassa le premier porteur de la nouvelle, il se jeta dans une voiture de place, et courut chez tous ses amis pour les convier à prendre part

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à u bonne fortune dans un grand festin qu*ii voulait donner. Il leur apprit en même, temps son mariage, qui désormais devenait certain, puisque le capital de son bien pouvait figurer, pour un homme de son âge, avec la {dus belle dot.

Left dames de Gourlieux, qu'il alla voir, trouvèrent du changement dans ses manières* Elles l'avaient toujours vu timide, modeste, ne se livrant qu'avec réserve aux projets brillants qu'on formait pour le jeune ménage; il leur parut alors plein d'assurance et de liberté. U ne parlait plus que de grands appartements et de domestiques nombreux : il prit des airs conquérants avec la demoiselle, et fixa lui-môtpe l'époque du mariage, qu'il n'avait jamais trop pressé.

Le jour vint où Nazarille se proposait de faire gaiement ses adieux à la vie de garçon et de fêter avec ses amis son changement de fortune. Le repas était commandé en bon lieu, il était cher et magnifique. Nazarille loua une calèche dès le matin et courut réunir ses amis. Comme il passait devant la maison de Thomme d'affaires, qui devait avoir reçu la veille tous les papiers, l'idée lui vint de l'inviter; il voulait en outre donner quelques détails à ses amis. U fit arrêter sa calèche. L'homme d'affaires déjeunait; Nazarille entra d'un

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air dégagé, et lui fit son invitation en bouffoonant. *

— Volontiers, dit l*homine d'affaires; mais, consne vous voyez, je déjeune un peu tard.

— Arrêtez-vous et prenez haleine; vous serez des nôtres. Je pars à l'instant. A propos, dit Nazarille en revenant, vous avez reçu nos papiers? A combien se monte au juste no^ levée? Est-ce plus, est-ce moins que vous n'avez dit?

L'homme d'affaires regarda NazariUe en s'essuyant la, bouche avec sa serviette.

— Mais vous savez?... il n'est plus question de rien.

— De quoi?

— Nous n'avons plus rien à faire là.

— Comment?

— On ne vous a pas écrit?

— Rien.

— Ce n'est pas vous qui héritez.

— Bon, ce n'est pas moi qui hérite à présent! dit NazariUe en balbutiant.

L'homme d'affaires remit sa fourchette et son couteau dans son assiette.

— Non, mon cher. Je ne sais comment ils s'y sont pris, et je n*y connais goutte à l'heure qu'il est. Le premier testament est nul; ils en ont produit un second en

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faveur de deux vieilles parentes. Au reste, je ne sais rien. Vous prendrez des informations; tout cela est fort sot. Cest déranger les gens et gâcher du papier inutilement; c'est surtout fort désagréable pour vous, je me mets à votre place. Mais je croyais qu'on vous avait écrit.

— On ne m'a rien écrit, dit Nazarille. Deux parentes...

— Deux femmes qui avaient rendu de grands services au défunt.

— Les Gamaches!... reprit Nazarille; ma mère en avait eu le soupçon.

Et il demeura là, quelques minutes^ debout^ accablé, ayant l'air de rêver profondément.

— Au reste, nous nous verrons ce soir, reprit l'homme d'affaires. Nazarille songea à ses invitations, et dit avec un sourire forcé :

— Oui, oui, assurément... Bonjour.

H se précipita dans l'escalier, jeta sa monnaie au cocher de la calèche, s'en aUa tout droit devant lui, et sortit de Paris. Il demeura plusieurs mois sans y entrer, de peur de connaître les suites de tout ceci.

Ce n'était point le dommage en lui-même qu'il déplorait, mais sa brillante alliance avec mademoiselle de

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CourlieuXy à laquelle il fallait reaoncer. Il était surtout extrêmement sensible à la honte d'aroir làdi^n^it disparu comme un homme qui ne sait pas vivre ou qui a quelque fâcheuse affaire à se reprocha. Cependant le ciel prit soin de diminuer ses déplaisirs à ce siqeL

Passant un jour sur un grand chemin, il vit venir de loin un homme qu'il crut justement reconnaître pour le domestique des dames de Courlieux. Peu s'en Mlut qu'il ne pensât d'abord qu'on l'avait dépêché à sa poursuite. D'ailleurs la honte d*étre vu de cet honune dans un équipage si nouveau, l'idée qu'il en parlerait à ces dames, suffisaient bien à le lui faire éviter; maïs il s'aperçut que cet homme doublait le pas en le regardant. Il ne songea plus qu'à faire bonne contenance,

— Je ne me trompe pas, lui dit le laquais, n'est-ce pas à monsieur NazariUe que j'ai l'honneur de parler?

Nazarille, plein de confusion, avait bonne envie de nier,, mais il n'en eut pas le courage. Le domestique reprit :

— Eh! certainement oui, je reconnais monsieur parfaitement, le vous demande pardon d'entrer en conversation, mais je puis vous donner des nouvelles intéressantes. Je veux parler des dames de Courlieux.

NazariUe frissonna, et crut un moment qu'elles char-

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geaient leur domestique de leurs affaires d'honneur.

— Vous avez donc tout su, que vous les avez plantées là? Vous connaissez leur conduite. Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous?

— Ne m'en parlez pas, dit Nazarille étonné.

— Ahl monsieur, reprit le domestique avec un redoi]A>lement d'indignation, j'ai le bonheur d'en éti« délivré. Je les ai quittées; elles me laissaient mourir de iaim... Je les poursuivrai pour huit mois de gages qu'elles me doivent... Oui, monsieur, huit mois de gages!... Mais je publierai le train qu'elles menaient. Dieu merci, j'en sais là-dessus! Que vous avez bien fidty monsieur, de les quitter subitement, sans préparation, sans égard! Vous auriez fini par donner dans le panneau, vous étiez le trentième épouseur qu'on amor^ çait. C'est ma qui portais les poulets, fit ils se sont tous retirés, croyez* moi, sans avoir rien à regretter. On voulait piper un honune riche, et l'oit s'est donné bien de la peine pour vous« Tous les meubles étaient engagés quand vous vous êtes mis sur les rangs... Mais je vous dis là des choses que vous savez de reste.

— Non, dit Nazarille, je ne savais pas cela.

— Quoi! vous les croyiez riches! Mais d'abord madame de Gourlieux n'est pcnnt du tout de Courlieux ni

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d^aucun lieu qui sente à rien de bon. M. Ckiurlieux. qui était un peintre en réputation, l'a introduite sous son nom dans un certain monde qui ferme les yeux. Cela se fait aujourd*hui. Quant à mademoiselle «de Courlieux, elle n*est non plus Courlieux que demoiselle. Le peintre est mort en les laissant établies dans le monde, mais sans un sou vaillant. Elles vivent d'une petite pension que la mère tient de je ne sais qui, laquelle pension est très-hasardée à Theure qu*il est. Et puis, nous faisions des dettes, et cela ne saurait durer; les créanciers s'impatientent depuis longtemps. Quand vous dîniez chez nous, monsieur, on empruntait de l'argenterie. Cette agrafe de brillants que vous avez admirée un soir, j'avais été le matin la chercher chez une amie de pulsion de mademoiselle, qui ne dédaignait pas tous les malins de rapetasser elle-même ses souliers de satin avec des cartes à jouer.

— Ah ! fit Nazarille indigné.

Il songeait aux boutons usés de ses habits qu'il prenait soin de noircir, et se disait en lui-même : C'était bien la peine.

— Vous voyez, monsieur, dit le domestique, si vous l'avez échappé belle.

^ Ah I répondit Nazarille, il n'en fdlait pas tant à un

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homme tel que moi. Ces princesses se jouaient à leur maître; mais je m'éionne de les avoir rencontrées dans une maison...

— Chez M« Desvergers? Parlons de celui-là. ïéiiis lié avec son cocher, un malheureux garçon qu'ils mettaient à toute sauce> à l'office , à la cave, à la cuisine, à récurie, à l'antichambre. 11 m'en a dit de belles sur son maître! C'est un homme qui a fait trois banqueroutes, et que des clients mécontents viennent de temps en temps souffleter chez lui, et qui le supporte parce qu'il est, dit-il, d'un caractère fort doux. Sa femme, en plein carnaval, court las soupers et les bals publics avec une bande joyeuse... Vous voyez, monsieur, que ce beau monde-là res83mble assez à de h canaille.

— Fi ! fi ! fi ! reprit Nazariile, les vilaines gensi Alors, sans songer qu'il était à pied comme le domestique, qu'il était sans contredit plus mal vêtu, et qu*il avait à peine l'espoir de souper, il prit un air protecteur et le congédia cavalièrement, en disant :

— Allons, bonjour, mon ami; je vous souhaite meilleure ciiance à l'avenir.

Le domestique s*en alla. Quand Nazariile le vit fort loin, il 8'arréta dans un bouchon pour y boire un verre

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d*eau mAlée de quelques gouttes d'eau-de-vie, car il était exténué de fatigue et de chaleur.

11 apprit plus tard, en effet, que les dames de Cour-lieux avaient vu saisir leurs meubles, qu*elles avaient cttsparu du monde qu'elles voyaient, que la fiUe était partie i^vec un Anglais pour New-York, sous prétexte de jouer la comédie, et que la mère vivait misérablement dans un quartier perdu de Paris.

Nazarille depuis longtemps était fort instruit de tout ce qui s*était passé à Toccasion de la mort de Bernard. Aucun nouveau débarqué de la province ne lui faisait grâce de ces-détails.

C'était en effet Ninette et sa mère qui avaient recueilli le bien de Bernard. Un petit-cousin qui se orut lésé essaya de leur intenter un procès; il fit même écrire à Nazarille pour lui proposer de le soutenir avec lui; mais Nazarille, qui n*avait pas de quoi payer le port de la lettre, répondit magnanimement qu*il se désistait.

Il est sur que Ninette était coupable ; les dispositions de Bernard pour le'fiU de Chloé étaient si andennes et

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si connues qu'elle n'avait pu les détourner qu'au moyen de manœuvres criminelles. Un nouveau testament, daté de la veille de la mort, était venu, à la levée des scellés, annuler le premier, déposé chez le notaire. Comment il avait été obtenu, comment on avait pu le dicter au vieux Bernard, c'est ce qu'on ne put jamais éclaircir. II est certain que la jardinière, à qui Nihette devait sans doute beaucoup, parut mieux dans ses affaires. On parla de fraude, de captation ; mais rien ne fut reconnu en justice : Ninette demeura tranquillement en posseasion des propriétés de Bernard.

La vieille Gamache n'eut pas le temps de profiter de ces événements : elle mourut d'une maladie d'estomac causée par la mauvaise nourriture et dont elle souffrait depuis longtemps.

Ninette vendit la maison de Bernard et la sépara par un mur de ses vignes. Son genre de vie subit de nouveaux changements auxquels la ville, déjà préparée, s'accoutuma par degrés. Elle loua un premier étage le long des remparts, dans un quartier plus animé, entre la place d'armes et la salle de spectacle ; et plus tard, s'étant aperçue que la caserne n'était qu'à quelques pas de l'autre cûté du boulevard, et qu'elle pouvait louer des chambres à des officiers, elle acheta la maison et

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la garnit de meubles qu*elle avait emportés de chez Bernard, ne réservant pour elle que les vieux et les plus nécessaires. L'important pour elle, c'était qu*elle voyait enfin réalisé le rêve qu'elle avait caressé durant toute sa vie de quarante-deux ans, car elle n'avait pas moins alors : le plus grand luxe de la province consiste dans le nombre et le bon état du linge. Ninette avait souvent calculé, avec un sentiment d'envie inexprimable, le linge qu'elle supposait empilé dans l'armoire de certdnes ménagères de sa connaissance ; or elle avait trouvé dans l'immensearmoire de Bernard des trésors incomparables en ce genre, qu'il tenait desa mère et de ses tantes, et qui pour la plupart, dans la négligence où il vivait, n'avaient pas vu le jour depuis la mort de ces dignes femmes. Ninette avait longtemps couvé de Tœil ce précieux meuble, et même avait eu soin, vers les derniers temps, d en perdre la clef, si bien que, le jour de la mort de Bernard, on ne put trouver un haillon pour l'ensevdir, ce qui fut un grand scandale. On en attribua la cause au dénùment oii le bonhomme s'était laissé tomber; mais on connut la vérité quand Ninette fit porter ces dépouilles chez elle. 11 fallut trois femmes qui firent dix voyages avec de grandes mannes pour chariiertoutce linge. Onensut alors le comptejusqu'au derniertorcbon.

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Ninette fit quelques efforts pour se misttre au niveau de sa position njuvelle, mais elle ne put se défaire de ses habitudes d'épargne excessives contractées dans la misère; et son avarice, excitée par le bien, qui en est comme laliment, eut pour ainsi dire à s'exercer au large. Après avoir vécu si retirée, elle se vit bientôt des f mis. Elle eut la liberté d'aller passer les soirées dans deux ou trois maisons du voisinage, notamment chez trois filles qui occupaient le rez-de-cbaussée de la maison voisine et qui vivaient modestement d'une petite pension de leur père, ancien militaire; elles joignaient à cela le produit d'un petit travail de raccommodage de dentelles. Ces demoiselles se trouvèrent très-flattées de la société de Ninette^ qui passait désormais dans la ville pour une femme riche.

Quant à sa personne, les changements de la Garnache ne furent pas moins sensibles. Elle porta pieusement le deuil de Bernard, qui lui permit de se nipper d'une robe de belle alépine noire : celte robe, à son gré, allait bien avec ses bas blancs, qu'elle ne quittait plus; car dans la vie abandonnée de cette fille, qui n avait jamais paru appartenir à son sexe, il s^était pourtant trouvé quelqu'un (c'était Brigalier, son homme d'affaires) qui lui avait dit, on ne sait o(i ni comment,

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qu'elle avait la jambe bien faite. Elle prit encore chez Bernard d^autres nippes de ikmille qu*elle trouva moyen de se faire accommoder chez ses voisines les deotel- Uèrss. 11 va sans dire que ces petits ouvrages ne lui ooùtaient jamais rien. On rougirait en province de foire payer de pareils services k des voisins; il y a toujours un rabais pour la pratique laphis étrangère, eiy comme tout le monde s'y connah, le gain ne laisse pasque d'oi Atre diminué. Ninette avait d'ailleurs des procédés par* tîculiers pour en venir à ses fins; elle était foit libérale de promesses, grande caresseuse de petits enbnts, qu'elle comblait en eq)éranee de joujoux et de firian* dises. B y avait dans cette maison un petit neveu qui hii demandait depuis six mois je ne sais qudle bagatelle qu'elle lui avait promise, et à qui elle répondait avec le même sang-froid : — Nous irons l'acheter demain.

Elle suivait la même méthode avec les demcHselles Perdnet (c'était le nom des dentellières), à qui elle promettait tantôt une partie de campagne, tantôt une soirée à la comédie ; car elle s'était fort relâchée de sa dévotion, et elle provoquait elle-même ces sortes d'engagements. Le soir, par exemple, en se promenant aveoelles, elle s*arrètait devant une boutique. — Tiens,

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# Lucie, voUà un petit nécessaire comme je veux t'en acheter un.

Mais ces petits présents ne brillaient jamais qu'en perspective devant les yeux éblouis de ces demoiselles, . qui n'osaient point l'en faire souvenir, comme leur petit neveu, et Ninette ne se doutait pas des ardents désirs qu'elle allumait ainsi d'une parole. Elle obtenait d'elles, par ce moyen, toutes sortes de petits services, et jusqu'à des présents de peu de valeur, que ces pauvres filles lui faisaient poUr attirer les siens. 11 est biiarre, et c'est l'ordinaire, que, dans ces sortes de liaisons entre une personne aisée et des geaB pauvres, ce soit le pauvre qui fasse les frais. On avait découvert l'avarioe 8(tf dide de ^Bnette et cent fois éprouvé ses mmères d'agir ; mais l'influence de l'argent est telle qu'idlé n'en était pas moins bien reçue. Le père lui-méfne, le oapî» taine Percinet, qui était un homme rude et bfutal^ faisait volontiers sa partie le soir par déférence.

Pour la peindre d'un trait^ quand il fut question de reconnaître les soins du notaire qui avait négocié ses affaires, et dont la femme, à l'ocGasion de sa fête, .lui avait fait don -d'une très-belle chaîne d'or, elle aUait partout, demandant : — Dites-moi, que pourrais-Je bien acheter à madame Bienaisef fille m'a donné une

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chaîne; c'est clair, je lui dois un cadeau. Je ne lui ai jamais rien demandé, mais enfin je lui dois une politesse. C'est que je n'ai pas sa fortune, moi-; j'aimerais mieux lui rendre sa chaîne. Que lui donner? Voyons. Julie, que me conseillez-vous?

Chacun disait son mot. Elle mena plus de dix fois Julie et ses sœurs courir les marchands avec elle; elle trouvait ceci trop cher, cela trop mesquin. Elle demandait : — Vous n'avez pas autre chose ! Elle s'en allait, disant : — Que voulez-vous, ils n'ont rien.

Un jour qu'elle allaitdlner chez le notaire, qui l'avait invitée plusieurs fois, elle apporta six petits gâteaux dans du papier. On y fit si peu d'attention, qu'on ne les mit pas sur table. A quelque temps de là, comme on lui disait chez ces demoiselles : — Eh bien, songezvous à rendre votre cadeau ?

— Ah 1 ma foi I écoutez donc, reprit-eUe vivement, je leur ai déjà fait bien des petites honnêtetés; je ne puis pas toujours avoir la bourse à la main.

Et la chose en resta là. Le notaire, avec qui elle se brouilla, put à peine retirer ses honoraires.

Elle était parvenue à louer ses chambres à des officiers de la garnison, et même, au grand scandale du voisinage, à des comédiens. On la voyait rire et causer

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avec eux ; onrentendait même dire hardiment que leur argent n*était pas moins bon, et que c'étaient des hommes comme d'autres. Ce qui ne fut pas moins surprenant, k voir les soins nouveaux qu'elle prenait de sa personne, ses manières plus ouvertes avec les hommes, et le tour plus hardi de ses conversations, ce fut qu'elle se laissait gagner par envie de plaire ; on reconnut enfin qu'elle songeait au mariage. Elle efQeurait volontiers ce sujet, et, comme en s'amusant, se livrait à des suppositions à l'égard de certains hommes.

On n'avait point attendu de connaître ses dispositions ; déjà des épouseurs de toute espèce, de vieux garçons, d'anciens officiers, h l'affftt de ses rentes, lui avaient fait offrir leur main. Mais il y avait un homme, le plus redoutable et le plus obscur des concurrents, qui la guettait depuis longtemps comme une proie qui lui était due.

Lors des intrigues de la succession Bernard, Ninette s'était adressée au nommé Brigalier, prétendu faiseur d's^hires, très-mal famé dans le pays, qui se mêlait volontiers de procès, d'usure et de tripotages de toute espèce. Brigalier l'avait parfaitement servie; il avait joué son rôle, disait-on, dans les scènes ténébreuses du complot, et c'était à lui que Ninette en devait le

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succès. Il savait mieux que personne quel en avait été k profit, et il s'était mis en tète de le joindre tout entier à ses honoraires. Cet homme avait deviné le caract^ et les mouvements secrets de la vieille flUe. Il savait que nul de ses rivaux ne pouvait mettre en ligne de compte le bien franc et net qu'il avait, et, les laissant faite leur fracaS) il attendait. Ninetté, lui ayant remis la cour ' duite de ses intérêts, lui fournissait l'occasion de l'aBer voir au moins une fois par semaine, à quoi il ne manquait jamais.

Mais jusqu'alors Ninette marchait libre et fière parmi la foule des prétendants. Elle avait mémefini par les renvoyer par égard pour sa petite fortune, dont l'amour passait tout le reste. Elle pouvait épouser un Joueur, un buveur, on débauché, qui la dépomlleFait; et sa méfiance d'une part, de l'autre l'envie Se racheter les privations de toute sa vie, se livraient d'étranges oombats, que son bavardage donnait en spectacle à ces demoiselles. Elle mettait du reste une certaine coquetterie à laisser entamer les négociations, et affectait une grande joie de les voir se rompre.

— Mais voyez donc, disait-elle aux demoiselles Percinet, M. Brigalier compte sans l'hôte^ assurément. Je vous demande un peu si j'jrai épouser un homme

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que je ne oonûais pas; car je ne le connais pas. Il gère mon bien, mais sous bonnes garanties* Il peut être un ivrogne» un mange-tout. Que j'aille lui livrer le peu que j'ai, me donner un maître I car ils ne vous épou** sent, ces vieux drôles, que parce qu'on a quelque chose. Et d'ailleurs, que ferais-je d'un homme ohei moi? Un bd embarras. Ce Brigalier est caduc; ça ne demande qu*à être enterré ; je ne veux pas me faire garde-malade. J'aime trop mon indépendance; je suis bien trop heureuse. 0 Dieu I je ne veux pas, je ne veux pas Je ne veux pas.

Elle débitait fort vite ce flux de paroles, en affectant oe ton dérisoire que les fiUes croient devoir k la bienséance en pareille matière. Mais si Tune de cesdemei'selles lui répliquait malicieusement un moment après *:

— Il y a des^isques, sans doute ; mais d'un autre côté il est bien triste de vieillir seule; — Ninetie, toute pénétrée et changeant de ton, poussait un soupir. — Oh I oui. Que voulez* vous 7

Brigalier n'ignorait point ces propos, mais il la laissait dire, marchant sourdement à son but.

Le scrupule et le remords se mêlaient encore aux incertitudes de la vidlle fille. Bile n^avait pu passer toute sa vie dans la dévotion sans en garder trace, en

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sorte qu'elle importunait son directeur d'interminaUes bavardages, sans jamais rien dire pourtant de l'héritage de Bernard. Elle entendait la religion à la façon de certaines gens du bas peuple, s'imaginant qu'on pouvait dissimuler certaines actions au tribunal de la pénitence, qu'il était toujours temps de faire réparation à la mort, ou même que de petites pratiques, qu'un cierge d*on sou, par exemple, rachetait un vol d'un millier de francs. Intérieurement elle s'accusait volontiers d'avoir détourné l'héritage du vieux Bernard; mais elle y trouvait mille excuses, dont la meilleure était çuVIte l*avait bien gagné.

Ce naturel inquiet, quinteux, hypocrite, la poussa jusqu'à faire écrire "à Nazarille une lettre qu'il ne reçut point, où elle insinuait que, s'il voulait bien prendre les choses doucement, elle lui rendrait tout à sa mort.

Au milieu des irrésolutions de Ninette, Brigalier lui rendait ses visites imperturbablement, et, depuis quelque temps, il était visible, pour lui surtout, qu'il faisait des progès. Ninette, voyant le temps passer, avait changé de ton sur son compte. Enfin elle consentit secrètement à l'épouser, et personne ne se trompa au triomphe silencieux de Thomme d'affaires.

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Nazarille avait été longuement instruit de ces détails qui lui parvenaient indirectement, car il ne voyait guère les gens de sa province et tout ce quil apprenait du bien-être de Ninette ne manquait pas de lui soulever la bile par contraste avec la misère oii il se trouvait, et dentelle était la cause.

Un jour, comme il était à toute extrémité, il se présenta chez l'un de ses amis les plus obligeants, et le pria de lui prêter cinq cents francs. Il lui expliqua comment cette somme pouvait suffire à le tirer d'affaire. L'ami, qui le savait homme d*esprit et incapable d'une escroquerie en matière d'emprunt, ne fit point de difficulté et lui souhaita bonne chance.

Nazarille se nippa de bardes neuves, d'un habit dans le dernier gobt; il serra le tout dans une valise, et se jucha sur l'impériale d*uûe diligence, vêtu d'une mauvaise blouse.

Six jours après, il descendait à trois heures du matin dans sa ville natale, qu1l avait quittée depuis quatorze ans, et se fit mener à l'auberge, fort assuré de n*y pas

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demeurer longtemps. On était dans la belle saison, et le jour pointait. 11 levait les yeux çà et là sur ces maisons silencieuses qui réveillaient en lui tant de doux sentiments. Son cœur battait de joie et d'impatience. Q était accablé de fati^^e ; mais» au lieu de se coudier, il tira ses brosses, ses peigneo; 0 se nettoya^ changea d^inge» et redescendit. Il fit â*abbrd le tour des remparts, il rentra dans la ville, il parcourut les rues; les boutiques ccNnmençaient à s'ouvrir, le marché se peuplait^ des vieillards humaient l'air sur leur porte, les bonnets de nuit passaient aux feaôtres; Nazarille reconnut chaque rue, chaque maison, et jusqu'à la tite de lion en cuivre dont la gueule versait de Teau sur une pierre usée et qu'il allait tout enfant presser de ses petites mains pour boire. Rien n'avait changé depuis son départ. Il comparait le repos de cette ville et de ses habitants à la grande agitation de Paris et de la vie qu'il y avait menée. Que n'avait-il pas vu, que n'avaitil pas fait, tandis que l'urne de la fontaine abattue depuis quatorze ans n'avait point changé de place ? D demeurait livré à des rêveries délicieuses; seulement tous ces objets si bien gravés dans sa mémoire, les places, les édifices, les arbres de la promenade, lui semblaient nus, chétifs, amoindris; il ne les voyait

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plus à travers le prisme enchanté de sa jeune imagination. II rencontra dans les rues des gens qu*il reconnut; ils avaient des cheveux blancs. Quant à lui, on ne le reconnaissait point, et il éprouvait un singulier plaisir à cet incognito; mais, comme Joseph devant ses frères, il était à chaque instant sur le point de se déclarer.

Cependant le nom qu'il avait écrit sur le registre de Tauberge courait de bouche en bouche ; on sut partout que le petit-flls de Laflèche était dans la ville. Un vieil onde maternel de Chloé courut à l'auberge.

L*oncle Simon et sa fenmie, déjà très-vieox, ne connaissaient Nazarille que de nom, mais ils étaient trop instruits de l'étiquette de province pour souffrir qu'il descendit ailleurs que chez eux. Nazarille, à son retour, trouva donc l'oncle Simon qui Tembrassa et de prime abord fit emporter sa valise. Il eut chez ces braves ggns le vivre et le couvert, comme il y avait compté. La tante Simon était sourde et percluse, le mari passait ses journées à la campagne, en sorte qu'il vit bien qu'ils ne le généraient guère.

Le bruit de son arrivée se répandit bientôt dans la ville, et fit tout son efi^et vers le milieu du jour^ On ne le connaissait point, mais on se souvenait de sa mère,

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de tous ses parents; il arrivait de Paris, c*était plus qu'il n'en fallait pour faire grand bruit. Ninelte sut la nouvelle de première main, et s*en montra très-agitée; elle courait chez ses voisins et se répandait en tendresses pour le fils de Chloé et sur le plaisir qu'elle aurait à Tembrasser. Elle ne doutait pas que sa première visite ne fût pour elle^ attendu qu'elle était sa plus proche parente; elle disait même tout haut quelle avait bien un peu à se plaindre de Chloé, qui avait cer se de lui écrire sans qu'elle sût pourquoi, mais qu'elle u*en voulait pas pour cela à ce cher enfant ; elle était, de plus, fort touchée de ce qu'on annonçait Nazarille comme un jeune homme très-bien élevé, très-disiingué . par son esprit et ses manières, et qui sans doute faisait fortune, d'après le train qu'on lui avait vu. On sait que tout homme arrivant de Paris gagne un certain lustre en province. Ninette, tout à fait séduite, disait hautement mon cousin de Paris -^ Bile se vanlait devant ses voisines qu'elle l'avait tenu sur ses genoux, et que sans doute il allait être ravi de la voir; mais elle disait mille injures, par jalousie, de ce vieux Simon qui l'avait prévenue. L'oncle Simon avait cessé de la voir depuis l'affaire de l'héritage.

Elle trouva moyen d'excuser l'absence de iNaz^inile

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le premier jour, en disant qu'il devait avoir besoin de repos après un si long voyage; mais le second jour il parut en beaucoup d'endroits ; toute la rue des Cordeliers connaissait le fnonsieur de Parts, et la déconvenue de Ninette fut grande, quand la journée entière se passa sans qu'elle le vit paraître. Sa première idée fut qu'il lui gardait rancune par quelque ancienne recommandation de sa mère ; elle demeura très-désappointée' et très-piquée, après le fracas qu'elle avait fait, d'au-tant plus qu'elle avait entrevu de grands avantages à paraître en bons termes avec son cousin : elle pensait qu'on nel'accuserait plusau sujet de la succession quand on verrait son cousin lui-même de son parti, et que, dès que celui-là aurait pardonné, personne n'aurait plus rien à dire.

Le voisinage ne la vit pas humiliée sans plaisir. Chaque jour on se plaisait à lui répéter que son cousin de Paris avait dtné chez monsieur un tel, soupe chez madame une telle. Ces propos réchauffaient de plus en plus, surtout quand elle se représentait ses privilèges de parente, qu'elle brûlait de mettre au grand jour. Mais elle n'osait aborder le logis de l'oncle Simon, à cause de la mauvaise intelligence qui régnait entre eux.

Enfin, bien décidée à transiger avec sa dignité, elle

218 LES GARN4CHRS

envoya demander b Nazarille s'il ne se proposait point de venir voir sa cousine, qui Tattèndait les bras ou* verts. La femme qu'elle avait envoyée vint rendre compte de sa commission chez les demoiseiies Perdnety où Ninette s'était rendue pour donner le change à son impatience. Cette femme rapporta dans un lan^ gage confus que le Jeune homme (qui avait l'air fort aimable) avait demandé dès les premiers mots de quelle cousine il s'agissait, et qu'il ne se connaissait point d'autres parents dans la ville que Toncle Simon.

Ninette bondit sur sa chaise.

— Comment ! il ne me connaît pasT cela n'est pas possible. Je suis sa cousine ; je suis la cousine^rmaine de Chloé, de sa mère. A moins d'être sœurs, nous ne pouvions nous toucher de plus près. Voyex un peu cet original !

A force de questions, elle parvint à savoir de cette femme que le jeune homme, quoi qu'il en fût, la recevrait avec plaisir, pour faire du moins connaissance. Ninette vit dès lors que le ressentiment notait pour rien dans la conduite de son oncle, et résolut d'affronter jusque chez lui l'oncle Simon, dont elle n'avait franchi le seuil que deux fois dans sa vie. Elle choisit le jour de la semaine ofa l'oncle allait à sa métairie,

LÏ9 «AANAGHBS 219

qui était & sept lieues de Ih, et s'en vint hardiment frapper à sa porte.

La maison de l^oncle Simon était située vers le haut quartier de la ville, dans une rue étroite et tortueuse oti rherbe croissait entre les pavés.

La porte, toujours fermée, donnait accès dans une cour qu'on traversait sous une tonnelle garnie de vigne. On entrait ensuite dans un vestibule où aboutissait un escalier à gros balustres de bois, qui craquait sous les pas, et dont les degrés vermoulus laissaient voir des jours.

Nazarille occupait, en haut de cet escalier, la ehambre de cérémonie, meublée d'un grand lit de serge rouge à panaches poudreux et de deux plâtres coloriés représentant Paul et Virginie. On y voyait encore deux petites tables, dont Tune était à nappe et servait de toilette, trois vieilles chaises, et un miroir de douze sous accroché sur le manteau de la cheminée. *

Les époux Simon étaient servis par une fille de la campagne plus souvent occupée aux champs qu'à la ville, en sorte que ce fut la tante en personne qui vint ouvrir.

Ninette la salua de cet air composé des commères en délicatesse. La vieille, quoique sourde et de mau-

220 ~ LES GARRACBSS

vaise vue, la reconnut parfaitement et 8*en alla sans rien dire, en lui montrant Tescalier qui menait à la chambre du voyageur.

Ninette, dont le cœur commençait à battre, frappa deux petits coups à la porte, qui était entr'ouverte* Outre rembarras de sa situation particulière, elle s*était laissé intimider par les bruits qui courai^t sur la position du petit-fils de Laflèche; car il fallait qu'il fût fort à son aise, disaitron, pour voyager comme il avait fait par toute la France, sans doute pour son agrément.

Nazarille l'attendait de pied ferme ; elle le trouva qui s'ajustait, au milieu d'un grand appareil de fioles, de pommades, et dans un négligé de jeune Parisien qui pouvait, en tel lieu, passer pour les dernières limites de rélégance. Elle fit en entrant une révérence trèsrgauche, et dit en affectant un ton familier :

— Eh bonjour ! Nazaire.

C'était le nom de Nazarille, dont on avait tiré le diminutif. Il prit im air étonné et balbutia des excuses, comme un homme qui ne sait ce que c'est.

— Vous ne me reconnaissez pas? ajouta Ninette un peu décontenancée.

Une rougeur légère courut sous le teint jaune de son visage.

LES GARNAGHES 221

Nazarille reprit d'un air affable et désintéressé :

— Mon Dieu!... je ne sais... J'ai quitté le pays fort jeune... Excusez-moi.. .

Elle éclata d'un faux air de transport.

— Je suis Ninette, la cousine de votre mère... ta cousine, reprit-elle d'une voix perçante^ en lui tendant les bras.

Nazarille se laissa faire de bonne grâce et fit paraître une excessive politesse, qui acheva de dérouter Ninette.

— Je vous en prie, ma cousine, donnez-vous la peine de vous asseoir; je vous sais bon gré de m'étre venu relancer... Vous permettez que je continue... Donnezmoi donc quelques détails sur ma famille. Ma mère a eu le tort de me laisser là-dessus dans une si grande ignorance... j'étais si jeune...

— Sans doute, sans doute, reprit Ninette, déconcertée pu* cet air détaché de Nazarille, qui semblait parler à un créancier.

— Et puis, voyez-vous, ajouta-t-elle, n'osant plus le tutoyer, nous nous en voulions un peu, votre mère et moi, nous...

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, reprit NazariUe... Vous dites donc...

— Nous n'étions pas très-bien ensemble... On lui

2SS LIS OAAMàCHBS

avait peut-être fait de faux rapports. «# au siy«t d*affairesd*iotérdt..

— BabI dit Nazarille, propos de province que tout cela... Je n'avais enteadu parler de rien«.. De quoi donc s'agissait-11?

L'étotinement dérangea pour un momeul la physionomie composée de Ninette.

^ On ne t*a do&o rien ditT on ne tous a donc rien dit?

•^ Je TOUS en prie, tutoyez^^moi, conune voui aviez si bien commencé.

fi ajouta là-dessus.quelques propos galants. Un nouveau changement se peignit sur la physionomie de NinettO) où l'on voyait à la fois de Tadmiration, une légère teinte de moquerie, et surtout de la surprise.

Elle examinait Nazarille comme on regarde un en* fanty sans tenir compte de ce qu'il peut en penser; distraite par cet etamen et confondue de ces grAces si étrangères au pays. Elle croyait rêver, en pensant que c'était là le petit-ûls de Laflèche. Elle reprit en le voyant sourire *.

— Allons, je vois que tu es gai comme ton paavre père; tu as raison : un grain de mélancolie, comme on

LBB OARNACHKa 383

dit, ne paye pas un acm de dettes. Mais ta veux rire^ quand tu dis que tu n'as pas entendu parler de nos petites affaires?

— Cela n'a rien d'étonnant, j'avais passé mon en«« fance hors de la maison, loin de mon pays ; puis j'ai perdu ma mère, et j'ai tant fait de chemin depuis! Je dois ignorer bien des détails de famille.

Ninette alors, après de longs préambules bien obscurs, bien retors, bien embarrassés, commença l'his* toire de la succession, dépeignant Bernard comme un vieux fou dont le bien allait passer en des mains étrangères, etc., etc.

— Eh bien? dit enfin Nazarille*

-— Bh bienl cet héritage m'est revenu.

•— Rien de mieux, s'il était à vous.

— Ah! voilh, reprit Ninette, ils disent que non. -« Laissez^les dire.

— C'est clair.

— La loi est là» vous n'avez fait que votre devoir, s'il n'y avait pas d'autre parent que vous.

— Ah! voilà, dit encore Ninette, il y avait ta mère...

— Mais ma mère n'y ayant aucun droit...

— Voici : ta mère y avait bien aussi quelque droit, on ne peut pas dire le contraire. Biais, tu oonijois, je

22& LES GARNACRB8

me trouvais là; ta mère étût lom, et puis elle s'est méfiée de moi, elle ne m*a plus écrit. Qu'aurai&-tu fait à ma place ? Bernard aurait tout donné au premier venu ; il valait mieux que ce petit bien profitât à quelqu'un de la famille, n'est-il pas vrai?

— D'ailleurs ma mère est morte, qu'ont-ils à dire? Vous rentrez dans vos droits.

— Non, jeté demande pardon ; à défaut de ta mère, lu devais hériter.

— Moi ! Mais si cela me regarde, de quoi se mèlentils ? Je ne me suis pas plaint. Voilà de plaisants drâles !

— Du moins tu es raisonnable^ toi. Nous aurions tràt perdu; tu conçois qu'il vaut mieux...

— Laissez donc, je n'en veux pas entendre parier! Je suis ravi de ne point vous avoir fait tort. Aht c'est bien moi qui vous aurais cherché querelle là-dessus! Et à combien peut se monter cette prétendue succession?

— Mon Dieu, c*était une petite maison.

— Quelque masure?

— Deux jardins potagers.

— Après?

— Et des vignes.

— Gardez donc, brave cousine, gardez donc, cela

LB8 6ARRAGHI8 225

vaut bien la peine de se quereller? Écoutez-moi, avezvous de quoi vivre?

— Mon Dieu, à peu près.

— Cela vous fait-il un revenu suffisant?

— En province...

— Enfin ètes-vous contente?

— Mon Dieu, oui !

— Eh bien! gardez, ma chère... je ne me rappelle jamais votre nom.

. — Ninette.

— Gardez, ma chère Ninette, vivez tranquille; je suis enchanté de vous connaître et de vous savoir heureuse.

— Je pensais bien qu*avec ton éducation et la belle carrière que tu suis, tu n'avais pas besoin...

— Laissez donc, vous dis-je, je suis désolé qu'on vous ait cherché querelle. Je ne me savais pas de si bons parents. Asseyez- vous et causons d'autres choses.

Il la poussa encore une fois vers un vieux soia, s'assit auprès d'elle et lui prit les mains.

— Vous concevez, cousine, je suis étranger à tous ces démêlés. Vous ne m'en vouliez point, n'est-ce pas I

— Moi, pauvre enfant! s'écria Ninette transportée de joie et de surprise.

826 IiKB OAHIIAGBBS

^ Bh bien I èi vous ne m'en Yoides pas» chèfe oousine, embrassons-nous encore une Mst

Il la prit par le cou d'un air câlin, et la baisa but les deux joues. Ninettë riait de ce gros rii^ oontraint dont les gens brusques dissimulent une joie intérieure. Il ne lui était jamais arrivé de se voir embrassée par un homme, surtout par un homme jeune et de celte tournure.

— Ahçà! tu viendras diner chez moi?

— Quand vous voudrez, cousine.

— Ainsi, à ce que je vois, tu as fait à peu près ton chemin.

— Je ne suis pas encore riche, mais je ne me plains pas. Je serais à mon aise en province. A Paris je fais justement ia figure de tout le monde, en mettant de côté, tous les ans, deux ou trois douzaines de cent francs.

Ninetle Tadmira un moment en silence,

— Ah ! tu fais des économies... Tu as raison. 11 faut, pendant qu'on le peut, s'amassef quelque chose. Et tu voyages pour ton agrément?

— Non pas. Je voyage pour mes affaires. Je suis dans une entreprise qui paye mes frais. Je ne perds pas mon temps, vous comprenez?

LEg OAHMAGHtS 327

•^ Ehl ne me dis pas V9us^ puisque je te tutoie.

— Je le voudrais, mais je vous prie de m'en dispenser. Nous n'avons pas à Paris cette habitude qui me serait fort douce. Je ne saurais m'y faire. Je ne vous en aime pas moins, croyez bien, ajouta-t-il en lui ser* rant tes iuains»

— Ah bien! tant pis, je le tutoierai, mol. Je t'ai vu naître.

Ninette lui fit ensuite mille questions sur sa mère» ses affaires de famille, 6on état présent, que Nazarille éluda du mieux qu'il put.

— Vois-tu, lui dit-elle selon une certaine coutume de glisser les plus noires malignités dans une conversation affectueuse, vois-tu, ton père était un brave homme, mais il avait aussi ses petits défauts. Q éUiit buveur, il aimait le jeu et le reste, et, ma foi, il a été forcé de quitter le pays. On avait tout saisi.

^ Je l'ignorais. Mon père n'était pas né pour le corntoerce.

— Oui, ton père, vois-tu, fit sottise sui^ sottise; il dépensait d'un côté, ne gagnait rien de l'autre, et...

— Que voulez-vous? c'est une affaire faite.

— Tu as taison, il vaut mieux n'y pas penser; te qui est fait est fait, mais ton père aurait pu vous éWter

LES OARMACHIS

bien des tourments; c'est lui qui vous a ruinés. D faut savoir se modérer, que diable! et ne pas se livrer à tous ses penchants, d'autant qu'il était paresseux, et l'oisiveté, comme on dit, est la mère de tous les vices.

— Enfin, interrompit encore Nazarille, il est mort.

— Oui, c'est le mieux.

Après une conversation interminable sur des sujets de ce genre, Ninette se leva, emportant la promesse de Nazarille qu'il viendrait le lendemain déjeuner chez elle. En un instant elle avait fait le calcul qu'un déjeuner était fait sans cérémonie et moins cher à donner.

Elle courut toute bouillante chez les demoiselles Percinet, et mit tout le quartier en rumeur : le cousin l'avait embrassée, il l'avait accueillie avec transport, il était charmant, riche, spirituel ; ils étaient tout à fait réconcUiés, d'autant que le cher enfantne lui exi avait jamais voulu; il n'avait point écouté tous les mauvais rapports, etc. Elle mit ensuite le déjeuner sur le tapis et demanda gravement conseil.

On s'occupa tout le jour à décider le menu. On n'essayera pas de faire sentir la solennité d'un conciliabule de ce genre à ceux qui n'ont aucune idée de ces mœurs. Le voisinage fut mis en réquisition pour le couvert :

LES 6ARNAGRKS 329

TciD prêta la faïence, l'autre les couteaux et l'argea* i terie, ainsi du reste.

Le lendemain, la table fut mise, avec grand luxe de linge blanc, dans la noire et vieille chambre à coucher de Ninette. Ce couvert extraordinaire avait, en cet endroit, quelque apparence d'un reposoir bâti à la hâte au coin d'un carrefour.

U y avait cinq places marquées autour de la grande table, Ninette avait invité ces demoiselles, saisissant l'occasion de les récompenser de leurs soins.

Toutes étaient soiis les armes à l'heure convenue. Mais le cousin n'arrivait point; on allait de la chambre à la porte, de Ja porte au coin de la rue. On reprenait un couvert sans symétrie, on effaçait un pli de la nappe, on retournait aux fourneaux; enfin on se décida, au bout de trois quarts d'heure, à envoyer chez le cousin.

La fenune revint, disant qu'elle l'avait trouvé écrivant, qu'il s'excusait de s'être oublié dans le travail, et qu'il allait venir. En effet, il fut signalé peu après dès le bout de la rue. Deux de ces demoiselles, dans le premier trouble, allèrent se cacher au grenier. Les gens de province s'expliqueront ces mouvements de timidité.

On se mit à table; le cousin fut charmant, mais au

230 tl8 OARIfACUBS

cune de œs dames n'osa maoger, il mangea pour toutes. II les mit à Taise, il les émerveilla, comme la Mascarille des PrécieuséSy par ses manières et son boa goût. Ninette le tutoyait hautement, et faisait parade de son degré d'intimité ; elle l'apostrophait d*mi bout de la table à Tautre.

Au dessert on s'anima, le cousin fût également choyé de toutes ces demoiselles. L'une d'elles se hasarda de chanter, sur la guitare, une romance nouvelle dans le pays, qui traînait depuis six ans dans les rues de Paris. Nazariile applaudit très-fort, mais Ninette en fut blessée; elle dit le soir h ces demoiselles que mademoiselle Fanny, leur ouvrière, qu'elle avait invitée par égard pour elles, avait été trop libre avec un jeune homme qu'elle voyait pour la première fois.

Les rapports furent ainsi rétablis sur le meilleur pied entre les deux cousins. Nazariile, à son tour, s'occupa de rendre la politesse à Ninette.

U y avait à six lieues de la ville une ruine remarquable que les voyageurs allaient visiter, et que l'on appelait Proidefond, à cause d*une source voisine. L'endroit était agréable, et les habitants du pays s'y donnaient rendez-vous en manière de partie de plaisir. Nazariile dit qu'il ne pouvait se dispenser de voir Froi-

defondy et pria ces dames dô l'y aocompagnar. Une pa* reille proposition led fit rougif de plaisir, et la partie fut remise au surlendemaiha

Aieii ne gênait Nazarille pour des parlies de ce genre. A l'exception de soil vieil oncle, il ne connaissait per^sonne dans le pays j il n'arait roulu renouer arec au*" cune des anciennes contiaissances de sa famille, ce qui commença dé le mettre en mauvaise odeur dans la Ville, il allait seulement passer les soirées trop longues au café en vogue où se tenaient les jeunes gens, qUi lui marquèrent assei de déféretice, en sa qualité de Parisien.

Le surlendemain, de bonne heure, Ninette, en grande parure, vint chercher Naxarille; elle le trouva parmi des paperasses, fort occupé à écrire.

— Eh bien ! me voilà . 11 est bientôt temps de partir. . . Tu travailles?

— Oui, je termine une affaire pressée.

— Tu vas me dire que je suis bien curieuse. Je vois que lu t'occupes beaucoup et que tu as su te tirer d'embarras; mais que fais-tu? je n'en sais rieri encore.

Nazarille serait h rire.

— On ne s'imagine pas ici nos occupations de Paris. Il n'y a rich à faire en province; triais l'argent pleut

232 LES OARNAGHIS

là4>as pour les hommes actife et eatrepra[iants. Je sub, à rheure qu'il est, gérant d'une société en commandite pour la publication d'ouvrages élémentaires propres à répandre l'instruction et les idées nouvelles parmi le peuple. Je parcours la France pour sonder le terrain. On m'a donné trois mille francs pour ce petit voyage, et j*ai une part dans les bénéfices.

Mnette le regarda comme s'il eût dit une longue phrase de pur hébreu, et n'osa pas demander d'autres explications. Elle dit seulement :

— Et cela rapporte, ces choses-là?

— J'ai placé depuis huit jours treize mille neuf cent soixante-dix-huit exemplaires d'un dictionnaire de poche de la langue française. Mettons le gain seqiement à quatre sous par exemplaire, ils nous vaudront. . . comptez.

Ninetle vint à lui d'un mouvement brusque.

— Tu réussiras, toi, c'est moi qui te le dis. Tu es laborieux, tu sais t'ingénier. Je ne m'étonne plus si tu fais ton chemin. Nos jeunes gens ici n'entendraient rien à tout cela; la pipe et le café, on ne les tire pas de là.

Elle se promena dans la chambre tandis que Nazarille achevait d'écrire. 11 y avait épars çà et là et comme en désordre quelques petits meubles de luxe, un por-

LRS GARIIACRBS 283

tefeuille élégant, un lorgnon d*écaiUe, un coffret de laque, de ces riches bagatelles qui font deviner l'aisance.

— A quoi sert cela? dit Ninette.

— C'est une brosse à moustaches.

— Ah! ah! Et ceci?

— Un nécessaire à écrire.

— Dieu, quel bijou! Que de jolies choses on fait maintenant! On ne sait, en vérité, que s'imaginer... Partons, ces demoiselles nous attendent.

Nazarille descendit un moment et revint chercher Ninette. Qu'on juge de sa surprise quand elle vit planté devant la porte l'un des deux carrosses de louage de là ville , qui ne servaient, dans les grandes occasions, qu'au préfet et au receveur-général !

— Tu plaisantes I s'écria-t-elle ; nous n'oserons jamais mettre les pieds là-dedans.

— Et pourquoi ?

— Allons donc I toute la ville en causerait. Ces demoiselles ne voudront pas venir ; elles seraient perdues de réputation.

— Perdues de réputation I

— C'est clair ; c'est par trop insolent. On ne nous pardonnerait jamais d'avoir traversé la ville dans cette voiture.

38& Iris &ARICAGHK8

— Booore eii fautp-il une.

-*• Tu es fou. On ne va là-bai que sur des ânes. Tu nous ferais jeter des pierres.

Il vit qu'il fallait y renoncer. Tout œ qu'il put obtenir fut d'envoyer le cocher sur le grand chemin ^ à un quart de lieue de la ville. Ces demoiselles^ quand on leur eut parlé du carrosse , et surtout quand elles y furent dûment installéesi ne pouvaient non plus ^revenir d'une galanterie si étourdissante.

Nazarille était dans un négligé de campagne Itet galant. Il portait un joli halnt de chasse de velours avec un pantalon de coutil blanc , et une cravate de soie, qui firent bayer ces demoiselles comme autant de pro« ' diges de grâce et de bon goût.

Il était en outre d'une humeur agréable qui lés avait apprivoisées ; à chaque instant il en surprenait quel* qu'une les yeux fixés sur lui. Elles riaient aux éclats ^u moindre mot qui* lui échappait. Mais Ninette, qui s'aperçut de cette bienveillance générale, riait beaucoup moins ; elle demeurait pensive , roulant les yeux de temps h autre sur ces demoiselles et sur son cousin.

La journée fut joyeuse. Le soir , on trouva tout à coup, dressée comme par enchantement, une collalioû où abondaient les pâtisseries et le vin d'Espagne. Ces

LES GARIfâGBB8 285

demoisellea raffolaient da cousin de Paris, et le lui lais* saient voir assez dairement , grâce à la liberté de la campagne et aux fumées du vin muscat.

On revint à la nuit en chantant Ninette, partageant sa méfiance entre ces demoiselles^ avait maintenu sa place d*honneur h côté de Nazaiille. Comme M fusait déjà noir, en lui parlant familièrement d'affaires dans la voiture, elle lui dit combien elle était chagrine de le voir chez l'oncle Simon , et qu'elle voulait lui donner une chambre dans sa maison. NasarUIe répondit d'un air distrait qu'on y songerait et qu'il craignait de la gêner. Elle comprit qu'il dédaignait sans doute sa petite maison triste et mal meublée, et demeura un peu confuse de sa proposition.

Ninette se coucha la tète échauffée des événements de la journée.

Oh ne l'aimait point dans le voisinage à cause de son caractère, qui n'avait en effet rien d'aimable; elle avait toujours porté le poids d'un certain ridicule ; cette partie était donc pour elle un triomphe aux yeux des envieux. Seulement sa joie fut troublée par une sourde colère contre ces demoiselles dont la conduite lui avait déplu; et cette colère n'étrit autre chose qu'une jalousie furieuse. La partie Ct en effet grand bruit dans

236 LES GIRNAGHES

la ville , car ces demoiselles ne finissaient point d'en détailler les agréments.

Nazarille eut un entretien à ce sujet avec son onde, qui revenait de la campagne. L'onde Simon était un homme froid , occupé, et qui ne se mêlait que du soin de ses terres.

— Je sais, dit-il à Nazarille, que tu vas voir Minette et que vous êtes en politesse. Je ne Savais point parlé d'elle parce que je te croyais instruit sur son compte. Sais-tu ce que c'est que ta cousine Ninette ?

— C'est une bonne femme , à ce qu'il me s^nble, pleine de bons souvenirs pour mes parents, et qui prétend m'aimer beaucoup ; elle m*a fait mille honnêtetés.

— C'est clair : elle serait charmée de paraître en bonne amitié avec toi pour faire oublier sa conduite. Ta cousine Ninette, contre tout devoir de parenté, contre toute délicatesse, a frustré ta mère d'une 8Ucce3sion> a détourné...

— Oui, j'ai entendu parler de quelque chose de pareU.

— Et tu ne crois pas que cela doive t'empécher de la voir î

— Cela est si vieux 1 j'étais si jeune! Faut-il que je lui garde rancune ?

LES GARNAGHBS 237

— Ah ! tu le prends sur ce pied 1 ce n'est pas à moi à me plaindre ; à ton aise, mon garçon.

Et Tonde lui tourna le dos.

Nazarilie ne manqua pas de reporter les propos de l'onde à Ninette ; il les grossit encore, en ajoutant qu'il s'en moquait. Ninette se mordit les lèvres. Cette ininûtié, la rivalité des voisins, les commérages du quartier, tout semblait conspirer contre elle ; mais tout cela ne faisait qu'aiguiser ses désirs.

Brigalier , qui flairait le train des choses, s'inquiéta pour la première fois et choisit malheureusement ce moment pour lui remettre devant les yeux, avec précaution , leurs engagements, leurs projets, et l'époque fixée de leur mariage, qui était proche.

— Ah ! ma foi ! dit crûment Ninette impatientée, nous parlerons de cela plus tard. Je ne suis pas en train d'y penser ; on me tourmente de tous côtés ; je n'ai pas la tète à moi ; mon cousin est ici, il faut que je m'occupe de lui. U ne serait peut-être pas fort content de me vofr marier. Vous savez pourquoi?

Brigalier baissa les yeux et reprit de l'air habituel dont il parlait affaires :

— Vous savez que je veux avant tout votre bien et que je ne vous ai jamais donné que de bons conseils.

2SS LES GiRNlQflBS

Vous concevez que je n'aurais rien à dire, que j*ap[riaudirais même de tout mon cœur, si vous crayias devoir en manière de réparation... Car enfin il ne faut paa se dissimuler que vous ne lui ayez fait tort... non qu'il y ait de votre faute... mais si vous Jugiez en répousaot...

— Épouser qui?

— Votre cousin.

— Ah ! il y pense bien I C*est un jeune homme ai* mable, instruit^ qui sera riche un jour ; il n'est pas assez embarrassé pour songer à moi. Et puis... vous plaisantez. Non, il est mon parent, je l'ai reçu comme je le devais, et voilà tout.

Brigalier n'ajouta rien, et commença de perdre espérance. Sa visite se joignit aux contrariétés qu'éprouvait Ninette et lui fut un nouvel aiguillon.

Elle redoubla de soins pour s'attacher son cousin, et Nazarilie se laissa faire de bonne grâce. Elle voulait qull L'alIAt voir tous les jours, et il profitait chez elle de la liberté qu'elle lui laissait par une basse complaisance , il y faisait Tenjoué , le pétulant ', Tenfant gâté ; il se donnait des airs d'étourderie et de mignardise, 0 se couchait >sur les meubles, prenait ses aises, se faisait servir, et cela comptait pour des gentillesses. Il jouait avec elle, lui faisait mille espiègteries, toutes

LE8 GARUACSSS 239

privautés dont elle se défendait avec une brusquerie satisfaite. Il avait pris avec elle Thabitude assez étrangère au pays d'embrasser les gens è chaque visite. Elle s*y prétait en raillant , mais ces manières caressantes et familières faisaient un ravage effroyable dans son esprit ; elle avait perdu le sommeil , elle conaultait les cartes en secret , et faisait brûler des cierges par ancienne habitude.

Nazarille suivait ses progrès y la surveillait sans en avoir Fair, et alimentait sa flamme naissante par toutes sortes de cajoleries que le degré de parenté semblait permettre, mais qui étaient de Thuile sur le feu.

Le sentiment qu'elle éprouvait n'était plus cet amour touchant et désintéressé de la jeunesse, mais la passion honteuse d'une vieille fille où se mêlaient des manies, des scrupules et mille calculs ; c'était quelque chose de ce qu'elle avait ressenti pour chacun de ses prétendants.

Elle entrevoyait que Nazarille était un garçon rangé, qui voulait parvenir, qui avait déjà quelque argent, une position avantageuse, et qui n'en resterait pas Ih. Elle était encore plus séduite, s'il est possible, par son caractère, par ses apparences d'ordre et d'habileté, que par les agréments de sa personne et les gentillesses

2/iO LES GARNAGHES

qu*il avait étalées. Enfin, l'idée d'un mariage avec son cousin ne lui semblait pas purement chimérique. Il montrait des goùls sages^ tranquilles, et par-dessus tout la soif d*amasser.

Le petit bien qu'elle avait n'était pas à dédaigna pour un homme qui était dans les affaires. Nazarille lui avait laissé voir combien l'argent profitait entre ses mains et qu'il perdait de belles occasions, témoin un bailleur de fonds qu'il avait enrichi récemment malgré lui de huit mille francs ; quant à eUe, pour dernier avantage, ce mariage rajustait admirablement Taffaire de la succession et la rattachait pour toujours à la famille de Chloé sans que personne eût mot à dire, et surtout sans qu'elle souffrit de la restitution.

Nazarille, cependant, achevait de mettre le feu aux étoupes par ses assiduités. Ninette lui avait proposé plusieurs fois de venir loger, ou du moins prendre ses repas chez elle ; mais il avait refusé pour lui éviter, disait -il, cet embarras. Il alléguait en outre que son oncle pourrait se fâcher de cette préférence. Au surplus, l'oncle Simon ne parlait plus à Nazarille de sa cousine Ninette et le traitait très-froidement.

Ninette n*avait encore rien dit à son cousin de son

LSS GAaNAGHBS 2&1

projet de mariage avec Brigalier; elle s'en ouvrit ainsi dans un moment d'abandon :

— Tiens, cet imbécile de Brigalier qui me venait encore parler de mariage... S'imagine-t-on cela? Et pourquoi donc Tépouserais-je? qu'ai-je aifaire à lui? 11 me mangerait peut-être le peu que j'ai... et puis ma liberté... je suis trop heureuse toute seule. C'est un brave homme, je ne dis pas non, mais il est vieux, vieux, vieux. Ils ne sont pas honteux ces hommes, ils épouseraient quand ils sont morts.

Nazarille se mit à rire d*un air de distraction et puis à sifOer sans répondre.

Le voisinage devina les mouvements de vanité de Ninette et peut-être ses secrètes espérances; on se déchaîna contre elle, mais elle n'en fut que plus excitée à irriter les esprits, et, comme on formait de certains doutes sur la bonne amitié que lui témoignait son cousin, elle s* évertuait k les confondre. Nazarille pénétra le faible de Ninette et en profita. Un dimanche, par un beau temps, il vint lui proposer de la mener à la promenade, oii se rassemblait la fleur de la jeunesse. Ninette se récria, disant qu'elle n'oserait jamais, que toute la ville était là, qu'elle n'y avait jamais paru. Nazarille,

s'étonnant, insista. Elle céda, tout étourdie de sa joie :

ik2 LKH oàt^MAtfttris

elle mit sa plus belle robe» uiie robe dé lévànttoè îôate neuve, un bonnetà dentelles de pHx^ et Ub tlsa alièrait, brus dlMBiri bfas dessous» é|kHiif»iiier les promeneurs d*un coup si ftudddeux. Naiette^ gttUch(& dans Sft dfi»malrche^ mal à son aise dàûâ sa partii'e, se rengorgent avec un mélange de honte et d'orgueil. Ils SHstit six tours dans les avenuest Depdis détaxe ins peut-étte k Vilte n'aVaiteuUntd suu'et d'ànotion. L'envie était surtout la cause del'indignatîoh générale j on ne concevait pas qu'un jeune homme afthanî 4e PûriSy élégant et bien élévéy jptit tomber éh palrtage à robs6ure Gamache, méprisée à bon droit, et qui avait dépotdllé Chloé.

-— Quand je vous dis que ces Parisiens n'ont ni cœur ni àmè, disait le soir au caië un fabricant qui avait £ait un voyage à Paris.

Cette promenade avant^ de beaucoup les évéhements. Le surlendemain^ Nazarille entretenait Ntbette de ses affaires.

— Ah çà ! lui dit Kinelte, oîi té mènera ce commerce que tu fais? Quels soril tes projets pour l'avenir, tes espérances?

— je suis sur, chère cousine, répliqua Nazarille,que vous me prenez poui* un étourdi. Mais je pense fort sérieusement; cela vous étonne?

Lia eÀRiiàeBBB ihi

<f- Non, Bûû, tu ne m^étûnneraa paa; je sais que tu es un garçon raisonnable;

T^ Je vais tarmineF mes affaires par ici et demander un poste fixe qu*on m'pffirait l*an passé. J^i quelques économies ] les années viennent, j*aime la tranquillité^ la vie de famille, le bien-être... et je veux me marier. C'est une belle foHe, n'est-ce pas?

— Pas du tout, tu feras fort bien; avec ton earae* tère, ton activité, ton esprit, je te Faurais eonseillé... Sai»>tuce quil te faudrait! Une^ bonne petite fcmme bien douce, bien économe, bien raisonnable^ qui se chargeraitdela maison tandisqne tu serais à tes athires, qui mènerait tout à merveille chez toi, et qui t^appor^ terait quelque petite chose. II ne Ikut pas épouser des gend qui n'ont rien.

— Précisément, une bonne ménagère bien sagfe, bien laborieuse. Voyez-vous, cousine, je suis las de la vie de garçon; ce que je veux, c'est le repos. Perdre, un bon petit ménage, les jouissances de la fiimille. Je suis né pour oe genre de vie. Ah! si j'étais seoondé, si je trouvais une femme comme je. . . Mais voilà le difficile.

Le maintien de Ninette se composa, ses yeux demeurèrent fixés sur le carreau de la chambre. Elle reprit d'un air désintéressé :

2&4 LES GàRN'àGHSS

— Cela peut se trouver... D ne faut pas non {dus être trop exigeant et prétendre à la perfection.

— Quant à cela, je suis trop raisonnable; je veux avant tout une femme de mon goût... Mais vous concevez, je ne voudrais pas non plus une femme qui n'aurait absolument rien.

— Non, je ne te le conseillerai jamais; ri^, c'est trop peu.

D'après le train que menait Nazarille, Tessor qu'il avait priSy et ses espérances pour l'avenir, d'après surtout ce que Ninette avait ouï dire des hautes prétentions des jeunes gens d'une certaine éducation, elle s'imagina que le rien de Nazarille équivalait pour le moins à une honnête dot de province. Elle continua :

— Cependant, quand on trouve une brave femme avec les qualités les plus essentielles et capable de bien conduire une maison, il faut faire quelques petits sacrifices... on en est bien payé plus tard.

— D'autant, poursuivit Nazarille, que je ferais valoir son petit bien, qui s'augmenterait en peu de temps; mais surtout, je ne veux pas une femme de Paris.

— Ohl les femmes de Paris 1 Dieu nous en préserve, s'écria Ninette.

— Quand je me mis en voyage, reprit Nazarille d'un

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