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fêtes, plumes et rabans, pompons et dentelles, traîne la guenille et mange avec les doigts un potage infect sous les tuiles d'une mansarde; cet autre, qui ne parle que de grands coups d'épée, tremble à la vue d'un cuistre dont il s'est moqué. Et voilà justement ce qui a fait du Gascon magnanime, du Gascon généreux, fier, vaillant, héroïque, ce Gascon râpé, fluet, peureux, vantard, des tréteaux et des almanachs; cette touchante et vénérable figure de notre littérature, cet homme qui rêve de fleurs sur un grabat, qui mange son pain à la fumée des cuisines, qui s'escrime avec une épée de bois, ce matamore Mtonné, ce galant en souliers perci^s, ce héros sans armes, ce grand seigneur sans gîte, ce don Quichotte de Tamour, de la fortune, de la poésie, dont le pied trébuclic ici-bas quand son fnmt se promène dans les nues; voilà comment s'est produit ce fameux personnage devenu si populaire et qu'il est bon d'abord de faire connaître.
La Gascogne, de Henri IV à Louis XV, était à peu près divisée en quantité de domaines médioci'es dont le plus considérable n'eût pas satisfait un de nos boutiquiers enrichis; car le Gascon avant tout est bon gentilhomme, le Gascon dont il s'agit n'est rien moins qu'un de ces monstre^ féodaux^ un de rcs impitoyables tyrans qui
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pesaient sur la France et qu'on juge encore sur la foi du pathos révolutionnaire. Il suffirait, pour rassurer les esprits, d'entrer dans quelques détails des mouvances qui faisaient de certains nobles de véritables domestiques. On en a vu servir de valets de ferme : témoin ce seigneur dont parle Tallcmant des Réaux, qui suivait sa charrue en sabots, son épée suspendue à un baudrier de corde. Jusqu'à la révolution, par exemple, un brave gentilhomme, capitaine après vingt ans de service, se retirait dans sa métairie avec la croix de Saint-Louis, 600 livres de pension et un bras de moins : le dernier commis de nos jours se fût révolté. Voilù donc ce que c'était pour la plupart, que ces fiers seigneurs gorgés de l'or et du sang du peuple. Et qui l'a mieux prouvée, cette noble pauvreté, que le Gascon lui-même, lui qui l'a rendue pour ainsi dire proverbiale ; lui qu'on a tant hué, poursuivi, chansonnô, parce qu'il écurait ses dents avant souper et qu'il soufflait dans ses doigts en décembre. Hélas! et quand on songe qu'un jour cet hum* ble sire qu'on bafouait sur un théâtre, on l'a poussé Sur nn échafaud, que ce pauvre hère qu'on fustigeait, on Ta guillotiné, guillotiné comme un tyran, comme un acrapareur, comme un ennemi public! chère et in no- ^^»le victime! stupides assassins! Mais reprenons-le à
l^aurore de sa renommée littéraire, dans son bon temps, s'il en eut jamais, à peu près sous Charles IX.
Qu'on se figure donc là-bas dans la vallée, à deux portées de mousquet de ces chaumières, en suivant la saulaie^ les ruines d'un donjon de huit tours : trois pans de murs dévastés par les guerres de religion, un comble d'ardoises sur une tour décimée, un bastion de pierre flanqué d'une tourelle de brique, un débris de plateforme recouvert de planches, un chemin bordé d'arbres qui mène à la porte, un reste de fossé où nagent des canards dans des flaques d'eau verte, un pont-levis rouillé qu'on ne lève plus, une cour pleine d'herb{% autrefois cour d'honneur, basse-cour aujourd'hui ; un perron fendillé et couvert de mousse, une vigne grimpant de la porte aux fenêtres, et derrière la cour quelques carrés de choux, quelques vieilles futaies ceintes de murs, que les étrangers appellent un parc, le seigneur un clos; enfin cpiolques lambeaux de terre épar|)illé3 çà et là dans la plaiiiç.
Au dedans, les vestiges fortifiés sont abandonnés, h^ grands appart(»ments sont sans meubles, la grande galerie est pleine de blé, et c'est encore un bonheur. Le maître du logis s'est retiré d?ins un coin du bâtiment neuf avec une servante et deux ou trois \-alels qui s oc-
ciipent aux champs. Il couche au second étage d'une tour, et le matin on le voit se promener autour de son domaine, en bonnet de nuit, sans épée, en pourpoint de tiretaine râpée. Voilà ce qui reste à ce fier suzerain de SCS biens, de ses vassaux et de sa vieille muraille, après tant d'assauts soutenus pour sa religion et son roi. N*admirez-vous pas le paysan qui tire humblement son chapeau à cet homme et qui l'appelle Monseigneur?
Des fils venaient à naître. Dans un pays sans commerce et simplement agricole, les familles se seraient éteintes et ruinées par les divisions successives de la propriété foncière si le partage entre frères eût été égal. On était régi d'ailleurs par les lois romaines, et la loi permettait aux pères de laisser, par préciput, les trois quarts de leur fortune à Faîne, qui avait encore son droit au partage du reste. Cette manière de partager les biens était générale, et mettait les cadets dans la nécessité d aller cliercher fortune dans la robe, Tépée ou l'église. Il leur restait leur nom et leur courage, ou comme on disait la cape et Vépée. Un beau jour donc on sellait le courtaut^ le valet rajustait une vieille livrée, on cousait dans un sac quelque amas de pistoles, le père y joignait sa bénédiction, rappelait les aïeux et les anciens services, recommandait Téconomie, ne doutait pas
que son fils ne fdt fait pour aller à tout, et l'on se mettait en voyage.
Le jeune homme était vif, ardent, ambitieux, prèle et chétif peut-être, mais plus fier qu'un Gésar sous sa cape étriquée. Arrivé à la cour, il s'attachait à un grand seigneur, M. de Guiche ou de Gaussade, et ne tardait pas à senth* sa misère au milieu de ce monde brillant; mais comme après tout il était noble comme le roi, il ne rabattait rien de ses prétentions ; comme son pure avait en réalité un chftteau, des terres et Tombre d'un train de seigneur, il disait mes chienSy mes chevaux, le château de mon père; il se rehaussait d'autant plus pour garder son rang, il s'enflait de son mieux pour faire bonne figure; une chaleur singulière, raccent.- le geste animaient encore ses discours, et l'on se moquait de lui en les comparant à son é^iuipage ; ce qui ne l'empêchait pas de devenir maréchal ou connétable, pour peu qu'il s'appelât de Luynes ou Roquelaurc. Telle est la pure origine de ces fameux cadets de Gascogne qui n'étaient en somme, dit un écrivain, que plus braves et plus spirituels que les autres provinciaux.
Get homme, où le trouver aujourd'hui? Que fût-il devenu, qu'aurait-il à faire dans notre société où il n'est plus question d'être ni brave, ni galant, ni magnifique?
qu'est-ce cfui pourrait lui faire envie? de quoi pourrait-il se vanter? de quels efforts lui saurait-on grô? où sont les domaine?, les titres, les seigneuries? où sont la noblesse, riionneur, la chevalerie.
Le Gaston historique s'est donc eflTacé, il a disparu avec les nobles objets de son ambition, et n'a laissé que son nom à des provinciaux lombes au dernier rang. Cette décadence s'explique. Les provinces, quand il y en avait, étaient do petits fitats, comme l'indiquait pour quelquesunes le nom de leurs assemblées. Elles avaient leurs capitales peu éloignées de tous les points, et pouvaient étendre partout leurs influences bienfaisantes. Elles avaient des parlements, des collèges qui étaient autant de foyers de civilisation. Les grande propriétaires établis dans leurs terres, las fonctionnaires retenus par leurs chaires, le train des gouvernements, étaient autant de sources d'où se répandaient jusque dans les campagnes les plus écartées les solides lumières, la bonne éducation, la politesse des mœurs et des manières. On en appelle & tous ceux qui connaissent les usages fhmçais avant la révolution, et qui savent les comparer à ceux d'aujourd'hui. Chaque intelligence avait sa place dans cette administration complète ne relevant que d'elle-même. On pouvait être et l'on était savant, magistrat, fonctionnaire,
poète, liomme d'esprit, homme de goût, sans sortir de son pays. Et l'on s*en est bien aperçu à ces députés des étatsgénéraux accourus du fond de leurs provinces pour devenir les premiers hommes de TÉtat : on ne parle ici que d^une supériorité relative à leur temps. Que si quelques étourdis de la cour trouvaient à redire aux façons dos provinciaux, ce n'était guère qu*à propos démodes et de frivolités que les honnêtes gens ne sont pas tenus d'apprendre ; mais les sages blâmaient ces fous, et certes il n'y avait rien à leur remontrer, à ces provinciaux, de la vraie et constante politesse, celle que donnent le goût, le savoir et la noblesse des sentiments. Il s'agit encore une fois des hommes sensés ; il y a des Pourceaugnac à Paris comme en province.
Les provinces ayant disparu^ la centralisation administrative, qu'il ne faut pas confondre avec l'unité de pouvoir, a produit la concentration des sciences, des arts, de toutes les professions libérales. Qu'en est-il résulté? l'agrandissement excessif de la capitale et l'extrême appauvrissement des provinces, effet et cause qui se succtVlent et se reproduisent, maux qui s'enchaînent, s'alimentçnt, s'empirent l'un l'aulre; car ce foyer des intelligences attire tout provincial intelligent; tous les talents, toute la vie, toutes les richesses des provinces
refluent iocessamment vers Ja capitale, et si la capitale est i la lettre la tête de la France, la France mourra d'une eoDgestion cérébrale.
Les départements du midi, les plus écartés du centre^ ont dû demeurer les plus arriérés dans Tordre moral. Lo Gaseon, et ceci s'applique à bon nombre de provinciaux, le Gascon, trop éloigné de la capitale pour en suivre les mouYements et privé de ses moyens locaux d'instruction, n'est plus qu'une sorte de colon et d'ilote que Paris amuse du pampblet d'hier et des modes de l'an passé. Mal servi, on ne le niera pas, par les prétendues lumières nouvelles et détourné des anciens principes, sans religion et sans philosophie, il est devenu ce que nous le voyons, ce bourgeois moderne, sot et ignorant, qui n'est que risible pour les esprits superficiels, mais qui épouvante quand on se donne la peine d'approfondir, il ne sait plus ce qu'il est ni ce qu'il croit, il n'a plus une idée nette en morale : s'il ne tue pas, s'il ne vole pas, c'est merveille; en tout cas, il ne saurait dire pour quoi. Sa tête est un chaos où ^'agitent les erreurs les plus contradictoires. Sa croyance il l'ignore; son opinion politique, il n'y entend rien; et cependant cet homme se mêle, par la force des choses, à toutes les questions les plus graves ; il ne demeure à court sur aucun sujet, il ne le peut plus, il est éclairé.
Pas une des misérables opinions qui se disputent la France qui ne trouve en lui de l'écho ; pas un des plus plats journaux qui n'abuse de sa crédulité ;,pas un intrigant politique qui ne le compte pour son partisan ou son admirateur , pas un système insensé, pas une lubie récente ; pas dé pauvre inventioni pas de bourde indus*trielle, pas de souscription dérisoire, pas de mennongo imprimé que Paris ne lui impose ; pas un visionnairet pas un charlatan qui ne l'ait tour à tou£.pris pour dupe. Le meOleur de sa philosophie, il Ta choisi, chose étrange à dire 1 dans les œuvres d'un chansonnier. Enfin» conmic s'il était rien déplus odieux que la sufllsance avec l'igno^ rance et l'incrédulité, il est tranchant, incivil, absolu; et il se croit sans préjugés, le malheureux, comme s'il en eut jamais autant, des plus nouveaux, des plus ab* sun^es, des plus monstrueux I
Cette dégradation morale, par une conséquence inévi<^ table, se produit à l'extérieur de ce provincial. La grossièreté de son esprit perce dans son vêtement et dans ses manii^res. Un'estpasseul^nent méprisable, il est ridicule. Parisavec raison se moque de lui -, ses gamins le montrent au doigt, ses fUous le sentent d'une lieue, ses comédiens le jouent sur lo théâtre: il n'eii est pas plus éclairé sur. sa folle servitude. Au reste, les beautés delà capitale ne
rétonnent en rien, ii s'attendait à mieux ; car il faut bien le remarquer encore, il en suit les progrés h contre-» cœur» sa yanité s'en révolte, Tadmiration obligée et la gloriole provinciale sont aux prises; mais des deux parts il trouve son compte : il vante sa ville ù Paris, il prônera Paris dans sa ville. En attendant, il déguise sous uno froideur comique ses niais ébahissements. Écoutez-lo : il vous dira que la province n'est plus arriérée^ qu'elle devance Paris dans la nouveauté, ou tout au moins qu'elle marche de pair ; peu s'en faut qu'il n'accuse la capitale de copier les modes de sa sous-préfecturc ; et cet homme qui parle, se carre effrontément dans un habit extravagant qui ne fut jamais d'aucun temps, ni d'aucun peuple. U tous dira donc que son bourg est aussi brillant que Paris, qu'il s'agrandit dans les mômes proportions, que vous ne le reconnaîtriez pas, qu'on à bâti une aile à la mairie, et que le marchand du coin pavoise son échoppe à Vinstar.des magasins de la capitale : la masure où Ton joue la comédie ne diffère pas trop de l'Opéra ; le Philidor de son endroit vaut Duprez; Robert le Diable notamment est mieux exécuté qu'à l'Académie royale de musique ; il pourra lui échapper enfin, en détournant les yeux de la colonnade du Louvre : qu'on vient d^achever la maiion neuve de Vadjoint^ et que cela est magnifique.
Pénétré pourtant de son insuffisance intellectaelle et tourmenté, quoique libéral, du désir d*élevcr sa famille du fond de son comptoir aux plus hauts postes de TÊtat, ce provincial rougit pour son fils de Fétat qui Ta fait vivre. Il ne saurait souffrir que ce fils s^enrichit oommc lui en mesurant de la toile ou de l'huile : cet enfant naît de droit avocat ou médecin, et non autre chose; il est tenu d'être un docteur ou un homme éloquent. S'il y a deuxeofaïits, l'un sera médecin, l'autre avocat. C'est un des travers incroyables de cette époque, et nos neveux n'en jugeront qu'au fatras énorme de nos écrits. Ck» enfants, disons-le d'abord, sont nés dans de pires conditions que leurs pères. La logique des révolutions est impitoyable; on peut suivre dans les liens privés le rel&cfacmcntdulien politique : lepéres'est séparé de la tradition, le fils ne la connaît plus; le père a rompu avec l'État, le fils avec la famille. Il tutoie son pure, et hous lé verrons à hk première occasion en révolte ouverte contre l'autorité paternelle, comme ce dernieravec l'autorité publique. Mais ici l'ambition du père et du fils sont d'intelligence. Les conditions sociales n'étant plus réglées par la vieille sagesse, toute barrière étant tombée sur le chemin des honneurs, chacun rêve un état impossible, et il n'est pas d'adolescent qui ne se croie appelé où parvenait jadis un
homme de génie presque malgré lui, par la force des circoastam*.es; cet abus monstrueux peut, il est vrai, bouleverser TÉtut, mais en attendantil ruine les familles. Qu'on suppose donc à ce bourgeois de la Gascogne une fortune médiocre, laborieusement amassée; son fils en lui succédant pourrait la soutenir et Taccrottre; mais on met Tenfant au collège ; en général, il n'y apprend rien, rignorance des parents, Tincurie des professeurs et les mauvais systèmes d'éducation conspirent sur ce point avec les mauvais penchants deTélève. Supposons encore qu'il retienne ce qu'il faut de latin pour prétendre à Tune des professions lettrées; il atteint ses vingt ans, possédant à peine les rudiments d'une profession libé* rate et sanâ rien savoir d'un art mécanique : on peut dire exactement qu'il n'est bon à rien. Voici qu'il faut Goorir les hasards d'une vocation décidée : le goût de Tétude, l'application, la capacité, le talent, et de plus les chances d'une concurrence de vingt mille sujets par année, c'est-à-dire plus d'avocats et de médecins qu'il n'en faudrait raisonnablement pour toute la France. On ne conçoit pas que les chefs de famille ne s'épouvantent point de ce calcul ; mais chaque chef de famille compte sans doute que son fils est le plus studieux, le plus habile, le plus opiniâtre de ces concurrents.
Oa envoie le jeune homme dans Funè des grandes villes oii siége&t les Facnltés, le plus souvent à Paris. Remarquez qu'il y vient au mcmieht où son ftge et sa mauvaise éducation le livrent tout enûer aux influences mauvaises de ces villes, et que ce moment est singulièrement choisi pour le soustraire tout à fait à la surveillance paternelle. Remarquons en outre que ces huit ans d'études faites vaille que vaille, sous les yeux de parents ignorants, n'ont fait que Taccoutuniçr à l'oisiveté. L'étude littéraire, où le travail n'est pas appréciable, est le meilleur prétexte de ne rien faire. Le jeune provincial voit donc arriver cette époque avec transport, non comme le moment d'entrer dans une csurière, mais comme une occasion de conquérir toute sa liberté. Il arrive à Paris, où son jargon, ses allures négligées, son méchant ton, san peu d'argent, le repoussent d'abord vers les bas plaisirs et les mauvaises compagnies. Il joue, il boit, il fume, il fait vacarme au théâtre et à l'estaminet, il infecte d'un nouvel h6tece quartier qu'on appelle le Pays latin, je ne sais pourquoi, car on nW entend guère que les patois du Lot et de la Garonne. Le Pays latin, il fout le dire, pour les gens de province, a sa célébrité de lieu suspect et ses mauvaises mœurs bien constituées au milieu des mauvaises mœurs de la capitale; la prostitu*
tioo y marcho & la suite des écoles, comme a la suite d'une grande armée sans discipline. Il faut le dire surtout à ces parents qui comptent sur ce iroyage pour former on jeune homme au goût parisien : leurs filfl ne peuyent leur rapporter que les habitudes de la canaille de Paris, lesquelles, on en conviendra, valent toujours un peu moins que celles des honnêtes gens de province. Ydlà donc quatre ans de dissipations, de dettes, dé bons tirés à vue sur la crédulité et les privations dé la pauvre famille qui se sacrifie pour nourrir ce désordre, sous prétexte d'études et de mensonges de toute espèce. Le jetme homme, durant ce temps d'oisiveté, se livre avec la fougue de son ftge h la débauche, aux occupations frivoles et dangereuses, à tout ce qui n'est point l'étude : il est surtout Un tr6s*bon élément aux passions politiques du moment. Les parents seront fort heureux s'il n'est brusquement arrêté dtfbs sa carrière par nn de ces malheurs sans remède si communs h Paris, si aisément prévenus en province : un duel, une condamnation politique, une balle dans l'émeute, un de ces accidents qui n'en sont pas moins fréquents pour ne faire senthr leurs effets qu'à deux cents lieues de nous. Nous ne remarquons rien dans le bruit de Paris : un jeune homme disparaît, nul ne le connaît, nul n'en parie ; le journal le
nomme, et tout est fini ; mais que de larmes et de longues douleurs dans ces pauvres familles, çà et là aufoud de la France !
C'est aussi le moment pour entrer dans d'autres détails déplorables où Fétudiant, le Gascon surtout, par enivrement de jeune tomme bu incapacité pressentie do clio- SCS plus graves, rompt de lui-même ses projets et se jatte dans un de ces états qui tournent tant de jeunes létes; où il se fait, par exemple, comédien, peintre, poète, et que de familles encore, après avoir dépensé plus qu'il ne convenait pour faire un avocat ou un médecin, peuvent se reprocher de n'avoir fait qu'un barbouilleur ou un histrion de campagne !
Mais admettons, ce qui est loin d'être général, que les études, entre tant d'écueils, s'achèvent tant bien que mal. Les difficultés de l'état et de la concuijence se présentent; dùt-on percer la foule, on n'y réussit pas surle-champ, La famille épuisée doit encore venir en aide H ce débutant qui à vingt-six ou trente ans est hors d'état de se suffire. Il faut des meubles et des avances. Les fils ont détruit la fortune paternelle sans commencer la leur; et qu'on juge, dans une maison qui compte deux ou trois enfants dans ces conditions, ce qu'ils peuvent devenir après la ruine de la famille et de leurs espérances,
et de quelle population iautile, par conséqueut remuante et nuisible, ils surchargent TËtat. On insiste sur ces détails, parce qu'ils expliquent, comme on Ta dit, la mine progressive des provinces, et parce qu'ils semblent surtout particuliers aux provinces du midi qui envoient le plus de sujets & Paris.
Maintenant, si nous jetons les yeux sur les campagnes, nous pourrons juger le prétendu progrès des lumières dans ses plus clairs résultats. Ici ilncrédulité, l'ignoraacc, l'aveuglement, ont pris leurs formes les plus repoussantes. Le paysan, s'il sait lire, lit des romans obscènes et des libelles menteurs ; il ne dirait pas un mot d'un métier qu'il n'a point appris, mais il tranche et décide en matière de religion et de politique ; il chansonne son curé, mais il écoute les charlatans ; il n'a plus foi aux reliques, mais il croit aux àoes savants ; il se moque de la Bible, mais il digère dévotement la première sottise imprimée ; il ne croit plus en Dieu, mais il adore un homme à renommée populaire et douteuse : l'image de quelque chef départi remplace le Christ au clievetde son lit, ih'est taillé de$ idoles de bois et de pierre ; et comme ces Romains dégénérés qui divinisaient leurs empereurs, il ne rirait pas trop d'une apothéose de Napoléon.Uaperdu 3cs3up3r3titions,sauf les plus méprisables;
il a gurdé ses préjuges, moins les plus nobles et les mieux fondés. Sans doute il n'a fallu rien moins qu'uac grande révolution, des prédications furibondes, les émis-saires sinistres de 89, les apôtres sanglants de 93, Tappàt illusoire de la souveraineté, les biens nationaux, Tappcl à la haine, à l'envie, à Torgucil, à la cupidité, à toutes les passions, pour dépraver à ce point la population des champs; mais une des causes persistantes de la corruption, on pourrait Tobserver encore :. c'est ce militaire que la paix a fait refluer dans nos provinces, ce héros de nos guerres tant célébré dans les théâtres et les poésies de carrefour, et qui entre nous a un peu tué, violé, pillé par toute r£urope ; cet autre paysan qui n'a d'autre titrc^ il faut bien le dire, à l'admiration des bonnes gens qui l'écoutent, que l'air délibéré dont il sacre, fiime et blasphème, et qui en somme, pour devenir l'oracle de la paroisse, n'a rapporté de ses courses que la pire brutalité, l'endurcissement et le cynisme imbécile des camps.
La Gascogne pourtant, comme la plupart des provinces du Midi, est une de celles où les changements modernes ont le plus difficilement pénétré. Le culte religieux du moins y conserve son empire; le prêtre y porte en sûreté son noble et grave costume ; les vieilles coutumes ont résisté çà et la, tant elles étaient solidement fondées :
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les efforts réunis du temps, de la pltilosopliie, dès révolutiom et des guerres n'ont pu déraciner une humble pratique religieuse dans un hameau de cinquante feux. A La Bride, par exemple, près de Bordeaux, au pied de ce fameux château de Montesquieu qui honore la province, subsiste encore un usage des moins sages, il est vrai, et des moins anciens aussi parmi ceux d'autrefois : le couronnement de la rosière. La fête se célèbre avec les cérémonies connues ailleurs : la rosière est menée en grande pompe à Téglise, où elle reçoit sa couronne des inainfl du magistrat municipal qui remplace le sei« gneur; ie resie de la journée se passe dans les réjouissances.
Mais c*est dans le fiers surtout qu'on retrouve le plus de traits de Tancienae physionomie du pays. Là, le paysan porte eneore ses an^ueoit habits; là se fêtent encore les antiques solennités; et dans la plupart des villages, on verraitencore le dimanche des bandes de jeunes filles danser joyeusement au sortir de l'église, et les garçons qui kê aceo0pagnent, en agitant de longs b&tons où sont passés en guise d'anneaux ces gâteaux ronds qu'on appelle des tortUhHSf et dont chacun fait des galanteries en laissant tomber un des tortillons dans le tablier de la fille qu'il a choisie. Si le tortillon y demeure au lieu de
rouljr à terre, les vœux du jeune homme sont agréés, et le cortège s'achemine gaiement vers la place du village, où l'on danse eu chantant cette ronde bien connue
qui servira d'exemple pour le patois de la province :
Chut! as-ta ëntendut Lon conçut que canto?
Chut! as-tu enlendut Canta lou coucut?
(Chut! as-tu entendu le coucou qui chante? as-tu catciidu chanter le coucou? )
La rime n*esc pas riche et le style en est vieux, dirait Âlccste, mais ne trouvez^-vous pas que cela vaut hitn mieux que ces couplets diffamatoires ou sacrilèges que le peuple de Pans hurle sans les comprendre?
Dans le Gers encore, se conservaient naguère et s'effacent peu à peu les cérémonies naïves des mariages, ces touchantes fêtes patronîiles, ces pèlerinages h No('l, ces fêtes de la gerbe et du roitelet, dont les pratiques, aujourd'hui ridicules ou tout au moins bizarres, ont toujours une source si pure, une signification si noble et si hautement raisonnable. Là, tel jour autrefois, tel plat se mangeait en commun, telle corporation nommait ses chefs, telle confrérie célébrait sa fête. C'étaient autant d'occasions où la famille se réunissait dans une heu*
ruusc comfDanion de doux et religieux sentiments. Cette table de chêne avait vu des générations qu'on ne comptait plus; on mourait de père en fils dans ce grand lit à vieilles pentes de serge, qui remontait au régne du bon zoi Henri; le vieillard comme le nouveau-né avait joué tout enfant sous cette vigne qui ombrageait le seuil ; ces meubles séculaires entretenaient dans la maison le respect et le souvenir des aïeux, et nul ne passait là-bas, devant le cimetière, sans ôter son chapeau, car chacun y comptait les siens.
Poésie profonde des siècles passés! tristes regards perdus dans^cet abtme des âges! chaîne des temps à jamais rompue! humbles histoires, chastes^ secrets de tant de paisibles existences ensevelis pour jamais dans la tombe de nos pères ! blanches tétes^ ombres vénérables, bonnes et simples gens qui nous apparaissez en votre costume ancien ! qui de nous ne vous a souvent évoqués en soupiraiit? qui do nous n'a palpité depuis Tenfance, en écoutant les vieux parents au coin de Tàtrc raconter ci'tte obscure et heureuse vie ? qui de nous n'a regretté de n'avoir point vécu dans ce bon vieux temps? qui de nous encore ne se perd en rêveries ineffables sur les années écoulées du pays natal? Quels sont les cœurs que ne pénètrent d'une douce mélancolie ces reliques con-
scrvées aa iiasard dau» les famiJk», ces livres poudreux, ces portraits respectables, ces fronts calmes et souriants? et qui n'est involontairement saisi de respect et d'admiration devant ces autres reliques des villes et des provinces, ces basiliques, ces maisons communes, ces châteaux superbes, debout après tant de tempiHes, et qui ont vu tant de fortes générations, tant de grands événements? Ah! ce n'es^pas sans raison que ces souvenir* nous troublent, et que cette voix du passé crie en nous ; ce n^est pas sans raison que les poètes de (*e sii^lc; poussés par tiri sentiment mystérieux et se faisant Técho de la foule, se répandent en plaintes stériles sur ces cathédrales en ruines, sur ces cloîtres déserts, ces parcs incultes et toutes ces gloires éteintes d'autrefois; ce n'est pas sur de vains amas de décombres qu'ils gémissent ; ce n*e^ pas seulement Tœuvre périssable de Tart dont ils déplorent la chute et la forme évanouie : c'est qu'un Instinct irrésistible les entraîne vers quelque vérité cachée; c'est qulls entrevoient confusément les splendeurs éclipsées dont celles-ci ne sont qu'un reflet ; c'est qu'ils sont éblouis à leur in^u dans le beau, par cet éclat du bon dorit parle- excellement l'antiquité : décor splendor boni; et ils r^rettent, Sous l'apparence de ces magnificences matérielles, les beautés morales
plus hautes qu'elles ropréscnteal : des mœurs plus pures, tles hommes phis forts, des temps plus héroïques, un meilleur état de société.
Mais quoi I tous les jours une pierre tombe de ces vieux monuments; tous les jours quelque ?ieiUard s'en va emportant avec lui les secrets de l'antique et robuste nation; tous les jours un pays s'efface, une province se dépeuple, ses usages se perdent, ses mçBurs s'altèrent, ses habitants msensés courent à Paris. Et qu'y viennentils Étire, ces tristes enfants des provinces, dans cette capitale où ils sont étrangers, où ils se dispersent et se confondent, comme des familles menées en captivité, dans une foule inconnue dont l'égoïsmc glace les visages et serre les cœurs? Qu'y viennent-ils faire, dans celte ville d'exil qui n'entend pas leur langue, qui méconnaît leurs coutumes, qui n'a pas pour eux un souvenir d'enfance, pas un lieu cher et consacré, pas une lointaine image du sol natal et du seuil paternel ; dans ces hautes et sombres murailles qui leur cachent le ciel et la terre, que dis-jc! sous ces toits fétides où ils se pressent et s'étouffent éanâ hori;îon , sans air , sans soleil, comme des morts déjà fanges dans les voies ténébreuses des catacombes? Qu'y viennent-ils faire, dans cette ville marâtre où, dans dis ciironstanco?
terribles, daas Icâ maux de la vie, au lit de la mort, ils n'ont plus autour d'eux un visage ami, une main pour serrer leur main défaillante; où ils n'ont pas même ua coin de terre pour reposer en paix auprès de leurs pères; où leurs cadavres seront confondus avec je ne sais quels cadavres; dans cette capitale, enfin, qui n'est point notre patrie, à nous fils de la firetagnc ou de la Gascogne ? car quelles sépultures pourrions-nous montrer à nos pieds, nous autres venus d'hier, et de qui pourrions-nous dire, comme ces barbares qu'on voulait chasser de leur pays : Que les o$ de nos pères se lèvent et nous suivefit!