‹ Les contes de la guerreChapitre 10 sur 31 · LA REVOLTEE · texte numérisé non relu

LA REVOLTEE

tu vas venir, tu vas modire adiou, — et fini, plus personne!

Ah ! mais non ! ah ! mais non ! je me ré voile ! En moi aussi, c'est la guerre!

Ah ! mais non ! ô gens, ô puissance, ô destin ! — puisque vous avez oubhé une heure dans le brigandage universel, — puisqu'il nous reste une heure à être ensemble, — cette chance, nous la saisirons. Et tu ne t'en iras pas dupé et lu ne me laisseras pas dupée!

Ecoute, mon ami : tu vas me prendre! oui, oui ! me prendre, me prendre! assouvir ta trop patiente avidité.

Oui, déjà cette première réiiellion, cette première victoire sur la Force hideuse, — mais attends ! Je souhaite davantage! Le présent ne me suffit pas, je veux encore sauver l'avenir... Oui, j'ose! Tu devines?... Comment m'exprimer?... Il faut, mon ami, que dans tes bras je conquière la maternité.

Bien sûr, je tremble... Je n'étais pas encore tout h fait ensorcelée, — l'enchantement qui me berçait n'en était pas encore à ce que lu pusses approcher sans éveiller mon émoi défensif.

Bien sur, il ne s'agit pas de l'ordinaire joie

(iO LKS CONTES Dlî LA GUERRE

luimaiiie, de la réciproque exUise des êtres qui se chérissent. Il ne s'agit pas, pour moi, de cet abandon confiant qui, au dire des poètes, se récompense en espoirs inépuisal)los, en rêves d'éternelle félicité.

S'agit-il d'amour?... l^ur mon cœur désolé, il s'agit de ^ioIence, de colère vengeresse, — il s'agit de liiller conlre l'oppression do la Haine.

El lu ne m'en voudi-as pas, dis?... si je rAle un peu haut relîarouchementde mon éiro, Tindignation de ma candeur dépossédée.

Malgi'é cela, je sei-ai docile... .le serai docile, tout est là, — puisque toi, « lu sais », selon le privilège masculin, — et puisque, dit-on, cela suffit...

Tu auras la volonté, — j'aurai pour le moins le subit instinct de la femelle cédant à l'esclavage de sa nature... Et môme, la résolution qui m'anime est si véhémente, qu'elle vaincra peut-être mon émoi sauvage, — et que je pourrai me rappeler que, somme toute, je t'aime et que tu as des droits...

]*'l quand ce miracle aura été que tu aies confondu Ion souftle avec le mien, alors tu pourras partir, lu ne seras pas arraché de moi tout

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ciilier : lu resteras vivant non seulement dans mon cœur, mais dans ma substance même.

Et mon ami, mon ami, si un barbare te trappe, loi l'iiomme tendre, rhommc généreux, — si un barbare croit l'avoir anéanti, ce ne sera pus vrai ! Je te ferai renaître, je te rendrai au monde! Heure par heure, jour par jour, vingt ans durant, je to refaçonnerai à l'image d'aujourd'hui, dans la justice et ta bouté.

Et peu importe, ami, que notre mariage n'ait pas été écrit. Je n'aurai pas ton nom, qu'importe? Je m'appellerai : « Femme ».

Femme! l'étincelle m'éblouit! Avant le sacre de Ion baiser, l'on dirait que m'y voici déjà transportée à la sainteté d'être femme! L'on dirait que déjà tressaille en moi la sainte fureur (le vivre, d'aimer, de durer!

Mais oui! Tandis que la guerre piétine à la porte, je ne vais pas avoir peur des mots, ces fantômes armés de préjugés! La nue réalité lièremenl, divinement! L'heure sonne, je suis frémissante, je suis brave, et tes caresses, au lieu de les mordre, je pourrais bien les désirer! Prends-moi, mon ami, — bannissons la pudique lâcheté, — prends-moi et qu'en un jour vengeur, Femme féconde hurlant à la mort.

jo fasse ce qui a élé fait depuis que le monde est monde, où tant de fois la barbarie a tué le Beau, le Vrai, le Juste, et où toujours le Venlre féminin les a ressuscilés!

ACTUALITE

Depuis que s'est ouverte l'ère des grandes inventions et des grands faits au retentissement universel, il y a des périodes de temps où les petits enfants réunis à l'école ne peuvent pas se livrer à des jeux qui soient uniquement des jeux : une intluence les oblige à chercher leur amusement dans la reproduction de l'actualité. On dirait qu'il faut n'être plus très jeune pour résister à l'accaparement de l'actualité : ainsi, en ce moment, certaines personnes peuvent jouer aux cartes, au billard, — il n'y a pas un gosse de la maternelle qui, pendant des semaines, ait joué à autre chose qu'à la guerre.

Dans la vaste cour de récréation, les six cents enfants se partagent les tableaux de Fénorme drame. Ils s'agitent çà et là, en troupes distinctes où, selon une loi dénature, apparaissent des dirigeants qui organisent l'action, distribuent les rôles, improvisent la répétition.

Bien entendu, la bataille proprement dite lient la place principale : l'organisaleiir en est Tolor, un grand de six ans, blond, les cheveux drus hérissés, la figure joviale, un nez large, une grande bouche braillarde.

— Vous tous^ près des cabinets, vous êlesles Allemands dans vos tranchées, — vous vous moquez pas mal des lehels, vous rigolez comme des tourtes, vous dansez la bolichinelle, mais, nous autres, on arrivera avec not' 75. Alors, en trois coups de cuiller à pot, vous serez verts, gelés, roustis, rétamés, dans les choux... Attention, ça va commencer! gare la casse ! faites chauffer la colle ! Non ! Halte ! pouce ! . . . Qu'estce que t'as, Finette, voyons, faut pas pleurer... Mais bien sûr que tu joues aussi... Hé, là-bas, les Boches, vous savez, Finette joue aussi... Ah! non, tu peux pas être un 75, puisque t'es une fille, — les 75 c'est des garçons, — toi, t'es une mitrailleuse... Hé bien, les Boches, rigolez donc, vous n'êtes pas encore crapsés, on vous dira quand vous serez crapsés... Vous tomberez les quat' fers en l'air en beuglant : oh ! là là, ma jambe! quel sale 75! je suis complètemeut en bouillie, j'ai pus de bras, pus de tête...

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Les mêmes lableaux se répètent au cours des récréations successives, — en ce sens que le fonds du sujet demeure, mais les détails d'improvisation varient à chaque fois. Or, la partie qui ne change pas, c'est un quelque chose d'observé, d'appris, de ressenti et qui a précisément donné l'idée du jeu. Prenons, par exemple, <( le départ du mobilisé ». (Le frère et la sœur jouent les deux principaux personnages, qui sont le mari et la femme.) Le mobilisé distribue des poignées de mains aux gens de sa maison : au revoir, les voisins! Sa famille l'accompagne à la gare, — un gosse geint, en traînant la patte :

— C'est rien loin, la guerre. .^

Et voici le fait typique, chipé sur le vif par le frère et la sœur, deux petits furets au museau pointu : le mobilisé chantant, gesticulant, apostrophant les passants, va les mains l'ibreR, rest ■sa femme qui porte la musette (un mouchoir noué à Tépaule). Vous comprenez ! la ménagère n'a pas voulu que son homme se fatigue^ elle a voulu l'assister, le soigner, garder la peine

pour elle jusqu'au bout. Elle a aussi un autre motif...

A la gare, il s'étonne :

— Mince, que c'est lourd! si j'avais su, je t'aurais pas laissé me fourrer tant de choses que ça!

Exclamation triomphale de la ménagère :

— Justement! c'est pour pas que tu t'en aperçoives que j'ai porté la musette.

— Mais voyons, c'est trop !... tu m'as fourré lout ce qu'y avait de plus bon à la maison, tout le pain, tout le livarot...

— Faut bien que tu partages avec les ceusses qu'a rien... On dirait que t'es lout seul à partir.

— Non, j'suis pas tout seul, la gare est pleine. . . tu parles qu'on est une pincée ! . . . Mais voyons, ma Reinette, tout l'iivarotl...

Julot, un des aristos de l'école, proprement habillé, figure insignifianle, organise « le guichet de la poste ».

— Moi je suis monsieur l'employé. Vous autres, vous êtes un tas de bonnes femmes (quel mépris dans le ton, dans le geste!) vous venez avec des petits paquets pour envoyer à vot

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mari. Alors vous vous disputez : « Passez donc pas avant vot' lour... et vous, poussez donc pas les autres... » Toi, Lalie, comme hier, tu me fais des chichis à n'en plus finir.

Lalie est une maigre gosseline aux joues pâles, aux yeux de loup.

— Voilà, monsieur, pour envoyer à un militaire. Vous n'allez pas dire que c'est trop lourd!

— Madame, moi je ne connais que mes balances.

— Ça va-t-il arriver vite?

— Ah! J'en sais rien,

— C'est que c'est pressé.

— Dites-donc, madame, portez-le vousmême.

Quel jeu ! égalant celui de plus grande actrice — il est même probable que la femme dont Lalie reproduit la réplique n'a pas eu un élan aussi admirable; elle y va de tout son cœur :

— Le porter moi-même! ah! tout de suite, monsieur, tout de suite! où que c'est — j'y pars et à pied encore ! tant pis si c'est loin et que mes bottines sont usées, tant pis si c'est à côté des canons et qu'il me tombe des obus sur le dos...

Des gamins étendus sur les cailloux représentent des blessés à l'ambulance.

Le blessé boche déclanche les réflexions narquoises des visi leurs :

— Ah! là là! qu'est-ce qu'il a pris comme pruneaux pour son dessert ! Ce qu'il en fait une grimace! Tu parles qu'il y trouve une pelure!

Mais il y a Gugusse, le blessé français...

Lolotte, une jolie hrunelte à la figure distinguée, s'avance en grande cérémonie : elle porte un diadème de papier et une robe de gala dont la traîne s'allonge en queue de cerf-volant. Un noble geste de commisération à l'égard de Gugusse, qui est bien le plus marmiteux môme de l'école, avec ses cheveux en broussaille et ses joues màcliurées oii marquent ses doigts noirs :

— Ah ! le pauvre soldat!

Alors Gugusse :

— Approchez-vous donc, madame de laCroix- Houge... et puis gênez-vous pas, vous pouvez me loucher, allez : j'suis pas dégoûté...

Un garçon et une iille se font vis-à-vis, pareils

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à deux jocrisses de foire, tandis qu'une douzaine de comparses piailleal. îiulour d'eux. Il s'ngit du paiement des indemnités aux femmes de mobilisés.

— Voyons, madame, combien que vous avez d'enfants, — que je ne m'entends même plus renifler tellement qu'ils beuglent!

— Quatorze, monsieur le chef de bureau de la mairerie.

— Quatorze! non mais, sans blague, madame, c'est vot' plus juste?

— J'peux pas vous dire moins, monsieur le chef de bureau de la mairerie, j'y perdrais...

— Et bien, moi, madame, je vous parie une cbopine et quat' sous de pain que vous m'empilez... Hangez-moi vos s;osses le long du mur et nous allons les compter... Je vais appeler mon employé qu'est plus costaud que moi pour le calcul. — Hé, là-bas, mon vieux père Lunette, vous qu'a été à l'école jusqu'à vos dix, onze ans, comptez donc voir un peu les enfanls de madame...

L'ouvroir pour le tricot du soldat est organisé par Julie, la première de l'école, une vraie com-

mère, de type auvergnat, entendu et autoritaire :

— Toi, t'es madame de Turlututu, avec un chapeau sur la tête, et toi t'es la mère Colas. Vous vous patine/ à qu'est-ce qui tricotera le plus vite. Vous ne parlez pas, vous reluquez de côté qui c'est qu'aura fini son chandail la première. Maintenant disputez-vous.

(Les enfants observent d'instinct cette règle fondamentale : il n'y a pas d'histoire, pas de théâtre, pas « d'intérêt » sans un conflit, — et tous leurs jeux de réalité vivante offrent des volontés qui s'opposent.)

Les deux tricoteuses :

— Fini ! moi la première !

— Pardon, madame, c'est moi qu'a gagné.

— Pas vrai, c'est moi...

— Hépétez-le donc!

— Voui, je le répéterai...

Prise de corps. Julie de nouveau :

— Alors moi j'arrive, que je suis la directrice de l'ouvroir, une dame épatante comme qui dirait la propriétaire de la moitié de Paris, — je parle avec des gants et un bec pointu :

— Voyons, chères amies, chères amies!

Arrêtez donc de vous coller des marrons! Vous

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allez vous abîmer la devanture!... Moi je dis que Yous avez fini toutes les deux ensemble et je paie un bon saladier do thé avec trois quat' cents tartines de résiné...

Toute l'actualité.

Peu à peu, de semaine en semaine, il y a des manquants dans le peuple do la grande cour. Une arrière-cour sort do refuge aux enfants qui ne doivejit plus so mêler à la guerre d'une façon active.

Ces quelques-uns, à qui Madame la directrice donne des tabliers noirs tout neufs, sont confiés à une nouvelle mademoiselle, parée d'un beau costume foncé, d'un beau col blanc : la normalienne de la promotion 1914. Elle diffère de celle dos promotions anlérieures; elle est plus grave et plus tendre ; ses vingt ans sont déjà vieux, elle a des années d'ancienneté lo jour de son début.

Les (( petits noirs » plongent leurs yeux dans les yeux do mademoiselle et, dès lors, ils n'éprouvent pas le besoin de s'agiter, ni de vociféier.Us sourient pensivement, l'air un peu las, Fair de revenir de loin, — mais pourtant

gaillards, en leur bonne race bien vivante. Ils jouent au marchand, avec des balances, des haricots, des papiers, — au ménage avec une minuscule batterie de cuisine, — à la construction avec des cubes de bois. Loin du fracas de l'heure belliqueuse, leurs jeux tendent vers l'avenir, tendent à être les jeux de la paix.

Voici déjà la vie familiale.

Une petite bossue, à figure soucieuse de ménagère obligée de couper les sous en quatre, distribue des bouts de carton à une rangée de partenaires :

— Je suis la mère, on est chez nous. Allons, mes enfants, aidez-moi à récurer mes casseroles. Vot' père est parti se jambonner avec les Boches, vous comprenez que je ne suis pas on train de rire : savoir dans quel état il me raj)portera tout son linge !

Et elle ajoute sans conviction, par formule de style :

— Le premier qui n'est pas sage aura une décoction de martinet.

Mais une autre petite, à la mine réfléchie, et qui, du regard, s'est mise d'accord avec mademoiselle, proteste d'un ton émouvant :

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— Non! lion! le marliiiot c'est pas du jeu... alors tu sais donc pas à quoi qu'on reconnaîl que c'est la guerre!... La guerre, c'est quand maman ne nous bat plus.

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