L'AUTRE DEVOIR
la pluie qui finit par affliger le curps sous les vêtements.
Cette reconstitution effectuée, Yoilà que iMonsieur Valentin, de jour en jour, est obsédé par la voix de la jeune fille, — une voix douce et pénétrante qui fait, de la banale annonce : « La Liberté...^ la Liberté», un étrange appel impressionnant.
Et voilà que, pour avoir senti un drame de la guerre. Monsieur Valentin évoque en entier l'effroyable tragédie. Tout ce qu'il a lu sans émotion s'anime en lui maintenant : les atrocités, les héroïsmes, les attentats au Droit, les revanches de la Justice. Un déroulement continu s'opère dans sa mémoire, sous fincitation répétée de la voix chantante : <( L'a Liberté, la Liberté, » — autrement dit : « Eveillezvous! apprenez! frémissez!» Sachez le sort de ceux qui se battent : les fils, les frères, les maris, — sachez le sort de ceux qui attendent : les vieillards, les femmes, les enfants... Et vous? et vous? regardez-vous... « La Liberté, la Liberté. . . »
Ça lui est venu tout d'un coup, en payant sa
vieille femme de ménage, un dimanche malin :
— Qu'est-ce que vous dites, madame Benoit?
— Moi? rien, monsieur.
— Vous n'avez pas dit : la Liberté]
— Je n'ai pas ouvert la bouche.
— Hé bien, c'est pas tout ça. 11 faut quitter vos autres ménages et venir chez moi à demeure. Mon gardien de bureau, mobilisé au premier jour, a disparu, — ii était veuf, il laisse un petit garçon de huit ans. Je le prends, — c'est forcé... Alors, vous, ce seront les soins de la gouvernante, — moi, savez-vous que je suis bachelier, madame Benoit? — je me charge des répétitions, le soir, après l'école... Tenez, ce guéridon fera notre allai re à tous deux, le maître et l'élève...
Déjà M. Valent in débarrasse le meuble, il va et vient, il transporte les objets en parlant :
— Madame Benoit, il faut bien vous persuader d'une chose : c'est la guerre... Ce vase sur le piano... La nation a fait deux parts de ses forces : les forces de combat et les forces de conservation... L'album sur l'étagère... Donc, tout se résume en deux devoirs, tout, vous ntcndez... Les statuettes sur la cheminée...
L'AUTRI-: DKVOllî 53
Pour ceux dont le hras est armé, le formidable devoir : frapper !
Monsieur Vnlentin asstîiie durement le verlje. Puis, il s'arrête devant la fcnèlre, les yeux dans la rue, la pensée chez les malheureux :
— Pour ceux qui restent, l'autre devoir... Ici, sa figure prend son expression définitive,
dirait-on.
Il se re(ourne vers son interlocutrice :
— L'antre devoir, répète-t-il.
VA, brave hommo, il le précise simplement du divin mot :
— Aimer...
LA RÉVOLTitE
Mon ami, j'ai hâte de le voir et j'ai le vertige de sentir le temps qui court à l'abîme. Il faut que j'écrive en l'attendant. Tu seras près de moi dans deux heures et je t'écris, — est-ce bien sensé? oui — j'ai à te dire ainsi des choses que mes lèvres ne prononceront pas.
Nous éviterons, n'est-ce pas, la lâcheté des vaines lamentations? 11 ne nous restera donc à exhaler que la tempête de nos sentiments. Mais nos regards, mais nos visages s'empareront d'emblée de la tragédie — mais 'mon émotion et la tienne s'entendront l'une l'autre sans le trouble des mots. Et quels mots mettrions-nous dans le drame solennel oii s'accomplira notre dernière entrevue?
Le drame?... Oui, et je confie ces choses au papier pour que tu les lises loin de moi. Il est indispensable que tu connaisses l'entière préméditation où s'engage ma conscience. Je ne veux pas qu'après ton départ, tu éprouves ni un
i,{] ij:s contes de la guerrI'
doute, ni un remords, ni une inquiétude. Je ne veux pas que, pour ta défense, tu accuses la fatalité, ni que tu imagines pour moi l'excuse d'un involontaire égarement. Quelle injure tu me ferais! Et quelle aberration si tu allais me plaindre, si tu allais me supposer le moindre regret!
Mon ami, depuis deux ans nous nous aimons et nous avons été purs.
Nous avons cru aux noblesses humaines, nous avons cru aux cantiques du cœur les plus respeclueux.
Nous avons voulu laisser à notre amour le temps d'alleindre tout son droit et toute sa vérité, — le temps de gagner le réel par les plus belles étapes de l'idéal. « Nous nous aimons, — je serai à toi, tu seras à moi, — mais ne faut-il pas nous mériter l'un l'autre? »
Bien sûr, il n'y a rien eu de formulé. Imagines-tu la pédanterie?... Mais, d'un tacite accord, nous avons eu cette vergogne, cette pudeur, cet orgueil, de faire chacun, en l'honneur de l'aulre, la ))lus magnifique loiletle morale.
I"]t nous avons ])eusé aussi au monde : pareils à des gens riclies qui se répandent en généro-
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silés pur Si'ru|)ulc de Irop possédei', — nous avons eu de généreux soucis à mesure que notre amour approchait de son règne égoïste.
Je sais : lu n'aimt\s pas « les pluases », cette confection où s'engonce la sincérité. Veux-tu une traduction plus banale?
Je crois vraiment que l'amour nous a élevés aux plus grands desseins de la solidarité. 11 a pu rel eiïet essentiel de nous faire sortir de nousmêmes, et alors, — déchiré le voile des intérêts mesquins, — tu as aimé l'humanité en moi, j'ai aimé l'humanité en toi.
Pour m'en tenii' h ce dont je suis sure, — à ce qui te concerne, mou ami, — de me contempler avec ferveur, tu as mieux apprécié le douloureux prolétariat féminin, — ta dévotion pour moi est devenue le dévouement à la cause de toutes les femmes...
Chaque jour, nous étions plus ravis de nous voir : égoïsme ou élévation? Nous nous trouvions plus beaux, plus désirables, — ou bien nous sentions grandir en nous de nobles sentiments? Les deux impressions, sans doute.
Chaque jour donc, toi, l'homme agissant, ayant pour rôle le travail productif, la création, tu as développé ton goût pour lajustice sociale,
— pafiemmoiit tu as amélioré la condition des JHimbles créatures placées sous ta houlette...
Chaque jour, moi, plus parlante, plus participante aux oracles de Topinion, j'ai cultivé mon respect de la vérité, j'ai affirmé mon goût de la bonté en plaidoyers persévérants...
Et puis, brusquement — pour interrompre la douce harmonie de nos rêves : la guerre!
La guerre : la suppression de tout idéal, de tout sentiment, — le déchaînement stupide, le fléau aveugle comparable à l'ouragan, à l'inondation, — la destruction de toute justice, le renversement tel des humaines piétés que la beauté est de tuer, que la loi est de quitter sans broncher les afiections les plus chères!
Brusquement, ton départ! Ton départ pour (( là-bas », où le sort est le sort, où nulle vertu ne protège, où nulle horreur ne pardonne!
Pendant deux années nous avons bellement édilié l'autel, et tout h coup le sol manque; tu pars, rien n'est plus. Alors, il y a des gens, il y a un destin, il y a une puissance au monde qui a décidé que notre religion se serait célébrée en vaine comédie, — que notre amour si proche de son avènement s'évanouirait dans le néant;