‹ Les contes de la guerreChapitre 11 sur 31 · LES RÉPROUVES · texte numérisé non relu

LES RÉPROUVES

— Vous ne vous trompez pas, monsieur : si j'ai trouvé prétexte à faire chez vous de fréquentes visites, c'est que je désire épouser une de vos fdles.

Je sais quelles sont les parts : Mademoiselle Julie a l'immeuble de la rue Abbatiale; iMademoiselle Henriette aura votre fonds de commerce ; Mademoiselle Sophie a une dot constituée en valeurs mobilières; quant à cette pauvre Mademoiselle Cécile, bien entendu, elle n'a rien. Et, vous le dites avec raison : puisque son malheur peut rendre plus difficile le mariage de ses sœurs, elle doit faire l'abandon de sa part, à leur profit.

Toutefois, rassurez-vous : je ne manifeste pas cette équité sévère avec l'arrière-pensée d'augmenter mes prétentions. Je sais que la pauvre Cécile est innocente absolument, absolument : capturée par une patrouille allemande, elle s'est évanouie de terreur, l'un des bandits

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a saisi l'occasion... et, pour comble de falalilé, l'impitoyable nature veut que l'attentat porte fruit!

Toutefois encore, je n'ignore pas que le criminel fut un oflicier; il y a là, en effet... comment clirai-je?... une nuance, dont le monde devra tenir compte à la famille éprouvée.

Ces préliminaires posés, j'avoue, ma foi, n'avoir pas attendu le contrôle ni l'évahialion des paris pour arrêter mon cboix. Mais, avant de me déclarer complètement, souffrez que je vous donne un aperçu de ma propre histoire.

Mon père, acteur de son métier, était un véritable artiste qui aurait eu son heure de succès. Il possédait cetle faculté d'émotion presque délirante, sans laquelle point n'est de génie personnel. Par malheur, il avait épousé une simple figurante, sans autre don que la coquetterie. Elle l'abandonna, et, jeune encore, il mourut de chagrin, laissant trois enfants : moi, l'aîné, un autre garçon et une fille.

Nous fûmes recueillis par notre grand'mère maternelle, une femme du peuple, veuve, et qui affichait, en guise de senliments, une morale à grande réclame et à rudes sanctions. Klle mena grand bruit de son mérite à nous

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faire partager son indigence. Et, tout de suite, elle me prit en grippe, pour ce motif que je tenais de mon père : j'avais ses frémissements, ses enthousiasmes d'artiste, partant au moindre signe à la poursuite de la concorde universelle.

Notre pauvreté m'était surtout pénible moralement, parce que j'aimais beaucoup mon frère et ma sœur. Tous les enfants ont des imaginations héroïques: ils se voient accomplissant des aclions d'éclat qui leur valent la reconnaissance et l'admiration publiques. Moi, comme je faisais les commissions et connaissais les dettes, les calculs sou à sou, mes rêves les plus grandioses aboutissaient toujours à un bienheureux gain d'argent, à quelque miracle transformant notre privation en subite abondance.

Et, précisément, un jour, devant la maison, je ramassai un porte-monnaie qui contenait de l'or el des pièces blanches. Ce fut, de ma part, Taveuglement coupable d'une mère qui, depuis trop longtemps, voit pùlir injustement ses enfants. Cette ivresse que l'on excuse, malgré même l'aggravation d'cgoïsme , chez des grandes personnes, dont on dit « qu'elles ont cédé à un mouvement de folie », moi, le petit garçon de dix ans, je l'eus expressément, mais

donnante, généreuse, sans trace d'égoïsme.

Je courus comme un fou; je payai le boulanger, j'achelai pour mon frère et ma sœur des gâteaux, des bonbons, et je les leur distribuai sans rien prendre pour moi. Puis, ayant ainsi prélevé d'avance ce que je croyais être la récompense due à qui fait une trouvaille, je rendis le porte-monnaie.

Il y manquait trois francs, — les pièces blanches.

Comme ma grand'mère ne pouvait pas les restituer à leur propriétaire, la brocanteuse d'en bas, elle voulut tout au moins l'indemniser par l'importance de mon châtiment. Je fus battu dans la cour, en présence de la plaignante, mais battu à ce point, notez-le, qu'une intirmilô m'en est restée.

S'il n'y avait eu que cela! Mais, en vertu de sa féroce morale, ma grand'mère s'avisa de corriger aussi mon frère et ma sœur, attendu que les receleurs sont aussi coupables que les voleurs.

Conscient de mon tort, j'avais supporté ma rossée saus révolte, mais quand on se mit à battre les deux innocents, je voulus les défendre! Oui, monsieur, éclopé,à moitié tué de coups, je

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voulus retenir le bras de la mégère... On reconnut là une telle preuve de perversité que l'autorité consentit à intervenir. La maison de correction fut le sépulcre où, pendant dix années, l'enfant pensif que j'étais fut enterré vivant.

A l'âge d'homme, je devins a un libéré ».

Taré, suspect, dans la peine et l'abandon, j'étudiai, je travaillai. Un perfectionnement de machine, qui aurait rendu millionnaire un autre homme, — comme j'étais un paria, — m'a procuré seulement les quelques moyens, grâce à quoi. Dieu merci, je me reconnais le droit de fonder une famille.

Et me voici eu tenue civile, malgré la guerre. La correction de jadis a fait de moi un invalide secret, bouclé dans un appareil et qui doit supporter, — n'étant pas à ça près, — d'être montré du doigt comme un exclu de l'armée.

Alors, monsieur, étant donné mon lot, ce lot que le destin m'a départi, vous devinez, j'espère, quelle est celle de vos filles dont j'ai fait choix, — vous devinez que celle dont je viens vous demander la main, c'est la pauvre Cécile.

Mais oui ! mais oui ! je sais : dans la ville, les uns se détournent d'elle franchement, d'autres

font semblant de ne pas lavoir, d'autres la dévisagent avec insolence ou avec indignation. De si loin qu'elles l'aperçoivent sur un côté de la rue, les mères poussent leurs filles sur le trottoir opposé et leur défendent de lever les yeux. Et vous-même, monsieur, et sa mère, et ses sœurs, et les parents et les amis, tous, en dépit de votre bon vouloir, vous ne pouvez pas vous empêcher d'éprouver une répulsion analogue à celle des habitants d'ici...

C'est bien pour cela que j'accours, tout plein de mes expériences à l'égard du monde. Vous n'imaginez pas, monsieur, quel irrésistible sentiment m'attire, moi l'ex-jeune détenu, vers celte infortunée qui débute à la douleur.

Figurez-vous qu'il a suffi de quelques regards j)0ur nous mettre d'accord, — et que nous nous sommes reconnus, sans nous être jamais vus. Pensez donc! je savais et je venais près d'elle ; un mot, un triste sourire, — et il y a eu plus d'al tache entre nous deux qu'entre chacun de nous et le reste du monde.

PoHi'tanI, n'oublions pas qu'il y aura l'cnl'unt.

Et bien sûr qu'une haine inguérissable brûlera en moi, le mari... retardataire, « le se-

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c'ond » de celle que j'ai entendu nommer : l;i femme du Boche.

Or, tout enfant naîl portant en soi des dispositions plus ou moins puissantes, plus ou moins influençables — c'est riiérédilé — mais qui sont au point mort et qui ont besoin d'un déclic pour se décider vers le bien ou vers le mal. Par suite, vous comprenez quel monstre le mauvais déclic de l'injustice pourrait faire (' du nôtre », — le bâtard, le métis d'Allemand! Vous comprenez quel pareil à son père il serait aisé de façonner.

Mais du coup aussi, vous entrevoyez, je pense, quelle sera notre vengeance à nous, les époux, la femme outragée, le mari précédé : faire de l'enfant tout l'opposé de son auteur, faire que le scélérat ait procréé son propre accusateur, son propre juge le plus clairvoyant, le plus implacable, faire de l'enfant un être dont l'âme soit d'une telle pureté que, par le seul fait de vivre, de reçpirer, de regarder les gens, sans cesse, il charge d'ignominie l'immonde qui l'engendra.

Et je termine, monsieur, en vous disant mon impatience... Mais oui, pourquoi non? Ne vous gênez donc pas pour sourire, — je répète : mon impatience de fiancé.

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J'ai hâte de prendre par la main celle panvre Cécile — ainsi que vous l'appelez — de me sauver avec elle, loin de la ville scandalisée, loin des visages qui ne pardonnent pas... Nous attendons, nous avons hâte d'être ensemble à vivre notre solitude...

Si vous saviez comment, blottis au fond d'un logement sans adresse, inconnu du facteur, si vous saviez, monsieur, comment nous nous embrasserons en pleurant tous les deux !

Et dans les jours à venii', tous deux encore, pauvres gens chassés de l'Honneur commun, si vous saviez, monsieur, comme nous palpiterons en regardant s'avancer dans la vie l'enfant de notre Honneur, à nous!...

L'AVKU

Jules Marlinot, charpentier, marié, trois gosses, est un grand gaillard de poil châtain, la figure gaie, colorée, les yeux gris bleu, un vrai Gaulois. Héserviste venu de Paris, il appartenait au corps du génie; les camarades de sa compagnie Favaient surnommé : x J'y- vas ».

Au milieu de tous ces hommes courageux, animés d'une résolution indomptable, il aurait fallu lui donner le numéro 1 . Sa bravoure jalouse et comme égoïste ne supportait pas l'égalité. Si on l'avait écouté, il n'y en aurait eu que pour lui.

Dès qu'un chef envisageait une opération périlleuse, soit la destruciion d'un pont défendu par la mitraille ennemie, Marlinot ne laissait pas le temps de désigner personne :

— J'y vas !

Et dès qu'il avait obtenu d'en être, — il se hâtait d'avancer la main vers la rafale meur-

trière, comme on fait pour làter si la pluie cesse :

— V'ià que ça ne tombe presque plus, j'y vas ! 11 y allait bien. Faisant un peu la chaloupe,

il dédaignait la marche furtive; il s'avançait en costaud, à pas élastiques et appuyés, solide sur ses jambes nerveuses, les épaules remontées, les bras en écart, comme s'il devait de ses mains seules', attraper le pont d'un bout et le basculer dans la rivière.

Quand on construisail, au lieu de démolir, il se montrait aussi le plus hardi, en face de ces messieurs les officiers, ingénieurs de Polytechnique, des mines ou des ponts et chaussées. Sous prétexte que s'ils avaient la science théorique, lui, la pratique était son fort, il Irouvait souvent quelque chose de complémentaire à proposer. Les copains s'amusaient de son indéfectible décision :

— Mo!i vieux, t'as une idée épatante! Ft justement, il paraît que Tgénéral Jolïre esl de passage ici, aux bureaux du commandement...

— J'v vas !

En voulant poser un pétard un peu trop près,

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