L.wrr
luui, [tuisquc Ui tic lui as jKis loul écrit dans la lellre. Vas-y! je reste là, auprès.
La méûagère apparaît : fiu-iêle, un corsage marron, une jupe noire, les mains ramenées devant elle pour tenir son filet à provisions qui conlient un petit paquet destiné au blessé. En entrant, elle fait bonjour du front aux personnes présentes et de siiile elle reconnaît son mari étendu dans la couche blanche, la lèle bandée, le bras gauche enlortillé d'un énorme pansement.
Oh ! pas d'exclamations, pas de gémissements — il s'agit de faire face, de tenir bon sur la brèche comme à l'habitude — elle garde sa figure serrée, unie, et précisément parce que sa tendresse frémit sous sa poitrine plate, elle lance ses mots par saccades fâchées :
— Alors le v'ià! Ils t'ont bien arrangé!... C'est des coups de sabre que t'as reçus?
Avec quelque hésitalion, Martinot avoue :
— Oui... heu... c'est des coups de sabre... Le caporal lance une tousserie significative :
Hum! hum! vas-y! vas-y donc!
Mais Martinot contemple sa brave compagne, la bonne mère, la généreuse femme ; elle a tellement son compte de tourment, elle mérite si
peu la cruauté du sort, qu'il faudrait un courage impossible pour lui faire plus de peine qu'elle n'en a déjà, — et sa bonté est déjà si terriblement en colère !...
Alors, il flanche, — lui l'intrépide « J'y vas » qui ne flanchait pas devant la gueule infernale des mitrailleuses ! 11 atténue :
— Oh! des coups de sabre pas trop forts à la tête... assez forts tout de même au bras, jusqu'à l'os...
— Jusqu'à l'osl
— Oh ! ils m'ont soigné tout de même...
— 11 n'aurait plus manqué que ça! Est-ce qu'on ne soigne pas leurs blessés à eux !
Martinot détourna la conversation :
— T'as pris le tramway?
— Le tramway de mes jambes ! V a pas que toi qui es bon à la marche.
— Et les enfants?
— Ils sont bien. On me fournit du travail lout mon content chez Triboux : le matin, je lave cbez eux; ra{)rès-midi, j'emporte de la coulure à la maison. C'est donc Titine qui s'occupe de ses deux petits frères. Je n'ai pas à nn^. plaindre d'elle, — pour ses six ans, elle iTcst pas sotte. Si seulement elle n'avait pns
LAVEL 89
toujours ses chaussettes rabattues sur ses souliers ! Faut dire qu'elle a des fuseaux si minces ! Ali! elle ue tient pas de toi pour les jambes... Et elle grandit : son tablier devient étriqué, les poignets sortent encore plus minces, comme des manches de couteaux. Tant mieux qu'elle grandisse : avec son air sérieux de petite bonne femme, sa peau brune, on dirait de moi en raccourci, malgré sa rosette grenat d'écolière sur l'oreille. Quant à Lolo et Rilou, à trois et quatre ans il faut leur passer bien des choses.
— Pour sûr !
— L'important c'est que les nouvelles de la guerre sont bonnes. Moi qui, d'ordinaire, ne prenais guère le temps de lire le journal, — maintenant c'est plus fort que tout : le matin, avant même d'allumer mon feu, il faut que je sache ce qui s'est passé.
— Le soir aussi...
— Oui, y a un moment où la curiosité vous serre l'estomac. Mais je ne vais pas dépenser encore un sou ! On n'y suflirait pins! Sois tranquille, je suis renseigné par Tilino et au complet.
— Oui?
— Elle sort de la Maternelle à cinq heures,
00 LES CO.NTi:S Di: LA (U F.URE
leiîuiil un (ie ses frères de chaque main et son panier on plus. C'est juste l'heure où les journaux du soir arrivent au kiosque h Marceline et où lout aussitôt un groupe se forme des gens qui ont acheté les nouvelles et qui restent là un moment à en parler... Ma ïitine les écoute, épluche les discours de l'un et de l'autre, sans oublier de guigner des bouts d'imprimé sur la table à plier les journaux. Finalement elle ramasse des renseignemenls. Et figure-toi, je ne lui ai jamais dit de faire ça, ni que j'étais inquiète de connaître les communiqués, — je ne lui ai même jamais prononce qu'il y avait la guerre.
— Ça lui est venu lout seul?
— Donc, elle entre ; elle pose son panier sur la table, moi je couds près de la fenêtre; elle ne dit pas : «. Bonsoir maman », — il ne s'agit pas de ça; (out de suite, elle vient près de ma chaise, sa petite binelte pointue s'avance, les yeux comme des pistolets : « Nous progressons sur la Meuse... Nous avons fait trois cents prisonniers... » Et y a pas d'erreur ! A la façon dont elle vous mord les mots, ça y est! je le sens! j'en suis : nous progressons sur la Meuse!... Et j'entends bien renifler
LAVKIJ 01
les deux mal mouchés qui Iroiiceul les sourcils comme leur sœur... Nous les avons, les trois cents prisonniers !
Un silence. Le caporal infirmier, las d'envoyer ses hum! hum! d'excitation, consulte sa montre :
— Faites excuse, madame, il est l'heure où que les visites sont finies.
La femme à Martin ot se penche :
— Eh bien, au revoir. Les enfants m'ont dit de t'enibrasser pour eux, un bon coup.
Mirtinot, en embrassant la ménagère, lui saisit la main. Il y a encore quelque chose qu'il ne lui a pas dit, — il se décide maintenant à la dernière seconde.
Elle s'est redressée, elle part, elle relire sa main; il porte son regard éperdu sur le visage mystique ennobli de douloureuse tendresse, — et comme sa chère femme a déjà fait un pas pour s'en aller, — il la rattrape de cette parole craintive :
— Tu sais, Jeannette, ils m'oid coupé une jambe...
LE RESCAPE
— En effet, madame, vous me voyez toiile Hère, toute attendrie, pensez donc : Albert, mon petit garçon, qui est cité à l'ordre du jour!
El il faut lire les termes de la citation :
« ... à la date du 5 mai, le lieutenant Montrcnil, pour la bravoure exceptionnelle dont il n'a cessé de faire preuve au cours des attaques les plus périlleuses, — et particulièrement pour la haute influence qu'il exerce sur les hommes de sa compagnie : a su leur communiquer son enthousiasme et la tenue morale qui rend une armée invincible. »
Justement, il nous en parle de « ses hommes » dans sa dernière lettre. « Ma chère 9' a été baptisée : la Compagnie d'élite! Honneur bien mérité : pas une faute, pas une négligence, pas un cas d'intempérance... Voilà des hommes! Je me flatte, vis-à-vis d'eux, de montrer surtout de l'entrain, de la bonne humeur, de la
9', LI'S CÛNTI-:S DK LA GUERRE
jeunesse enliii, — eli bien, ces braves gens qui sonl mes aînés de beaucoup, onl l'air de m'aimer avec considération, — comme un vieux birbe, quoi ! »
Qu'en dites-vous, madame? Il n'a que ving! el un ans!... Personne n'aurait pu prévoir pareil miracle lorsque nous l'avons recueilli... En voilà un exemple à méditer!... Voilà bien une preuve qu'il y a toujours quelque chose à faire !
Comment! Vous ne saviez pas?... Albert est seulement notre fils aj:loptif. ..
Et vous n'étiez pas étonnée de cette dissem blance physique entre lui et nous!... Lui, c'est tout à lait « le gamin de Paris », solide, résistant sous son apparence presque chélive de blondin pâlot, mais à la vérité une petite nature... Tandis que moi, convenez-en, je suis plutôt majestueuse... j'ai presque la taille de mon mari qui a fait son service militaire dans les cuirassiers. Et nous sommes bruns, ou plutôt nous étions bruns tous les deux.
S'il y a longtemps que nous avons recueilli Albert?... Eh bien dame, ça remonte à seize ans...
« Et alors un beau jour nous avons résolu d'ado})ler un enfant... » Mais pas du tout!
LE llESCAPi- 95
C'est ailivé par le plus grand des hasards.
Cerles, j'étais désolée de n'avoir pas ma pari de malernilé, — aussi mon mari m'avait-il fait nommer dame patronnesse des écoles, — et, mon Dieu, dans cette fonction, je m'efforçais à la meilleure sollicitude envers l'enfance maliieureuse, — mais l'idée ne me serait pas venue de prendre un enfant chez moi pour l'élever — non, vraiment je n'y songeais pas...
Et puis, en visitant une école, j'ai été requise par cette nécessité impérieuse : un sauvelage à opérer... subitement, tout mon moi sensible a élé bouleversé par la voix d'un pauvre petit misérable...
Oh ! ça n'a été ni long, ni compliqué. 11 avait des parents qui n'ont pas demandé mieux que de se débarrasser de lui... Ils étaient marchands des qualre-saisons et gagnaient leur vie sans trop de peine, malheureusement ils buvaient... Mon mari a essayé de s'intéresser à eux : il leuia acheté une voiture qui se pousse à la main, il leur a donné quelques fonds... Savoir, si en voulant les aider, on ne les a pas fait sombrer plus vite... En résumé, la mère a fini dans un asile d'aliénés, quant au père, il habite un lointain pénitencier, s'il vit encore...
Albert uvail donc cinq ans, — sa sanlé morale aussi bien que sa sanlé physique réclamait des soins conlinns, — il a fallu entreprendre une complète n^générâtion... Mais j'ai été si merveilleusement récompensée de mes elTorts !
D'abord, au bout de quelques mois, nous avons été rassurés : le succès de la transplantalion ne faisait aucun doute. Puis, au bout de deux ans, nous avions un enfant d'apparence normale... Et quand la guerre a éclaté, Albert nous donnait depuis longtemps de grandes satisfactions : il était intelligent, travailleur, affectueux.
Mais voici qu'aujourd'hui, un document officiel rend hommage à son élévation morale !... N'est-ce pas, vous comprenez ma joie 1... Et, par ailleurs, madame, quand on y pense, il y a de quoi frémir : sans la simple parole qui m'a fait me précipiter à son secours, Albert serait sûrement devenu un triste individu : un repris de justice ou un dément — il était condamné d'avance — quand nous l'avons repêché, la tare se devinait déjà dans son regard insolite...
Mais oui, je m'exprime en termes exacts; il a suffi d'un mot pour provoquer mon interven-
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lion, pour décider de la destinée, de la vie de cet enfant...
« Si vous osiez... » Osez donc, madame. Je vous dirai l'histoire d'autant plus volontiers qu'elle fera ressortir le bienfait immense d'une législation récente, législation qui demeurera comme l'une des plus précieuses conquêtes de la guerre actuelle.
Nous n'habitions pas dans l'arrondissement excentrique où j'étais dame patronnesse, mon mari y avait seulement son usine. Pour faire mes tournées scolaires, je m'habillais aussi simplement que possible et je prenais le métro.
Ce jour-là, mon programme était de porter une boîte de sucres d'orge à une école maternelle assez éloignée de la station. Il était trois heures après-midi, eu novembre, il pleuvait, ii faisait sombre, un temps affreux.
En arrivant, je n'ai pas pu m'empêcher de confier à la directrice mes impressions pénibles !
— Ah 1 que votre quartier a donc un aspect sinistre! Je ne m'y aventurerais pas la nuit: Déjà, au milieu de la journée, on y est presque etTrayé... les rues sont noires, les maisons sont noires, il n'y a pas, à proprement parler, de
pabsaiils. mais des gens qui rôdent, qui sont eu conversation nu-tête sous la pluie, qui vous regardent venir de loin avec l'air de guettei* si vous êtes bien seul... et il y a surtout les débits où, derrière le vitrage éclairé, on aperçoit des tablées d'individus des deux sexes, très jeunes, qui jouent aux cartes, avec des boissons devant eux.
La directiice a eu un haussement d'épaules résigué :
— Je connais!... Quelques-uns de ces individus, pour le moins, sont mes anciens élèves...
Et me voici dans la classe des « moyens », — • âgés de quatre à cinq ans — à qui était dt^slinée mon offrande. Là, spectacle plutôt agréable : un petit monde éveillé, guilleret, pas du tout attristant, malgré le grisaille pauvre des vêtements.
Et l'institutrice faisait une leçon très animée; la leçon de connaissances usuelles. On prend [)0ur thème le premiei- objet venu, — un crayon, une chaise, une éponge, — et l'on interroge l'auditoire : <( A quoi sert cet objet? Cherchons tout ce que l'on peut faire avec cet objet?
C'est plus qu'intéressant, c'est émouvant. On ouvre, on dépapillollc l'intelligence enlanline
dont le cuiilemi apparaît en vision et en expression...
Une chaise : « Ça sert h s'asseoir ». Banalilt'. Mais attendez, toute la vie familiale va se dessiner. (( Ça sert pour jouer à la voilure » (h. défaut d'autres jouets).
... u Ça sert pour ranger ce qui traîne [)ar terre. » (A défaut d'aulres meubles.)
... « Ça seri pour attendre... »
... (( Ça sert pour meltre sécher sur le dossier, les bas, les couches, les débarbouilloirs... »
.le me tenais auprès de l'instilutrice, — la classe en face de moi, — et naturellement après avoir considéré l'ensemble du tableau, j'en saisissais les détails. L'aspect premier d'uniformité s'effaçait et des types, des physionomies caractérisées se délaciiaient Çcà et là...
Au premier banc, un petit bonhomme finit par appeler mon attention : il me contemplait avec ravissement, — littéralement ça lui faisait du l)ien de me regarder, — selon toute évidence, il n'avait jamais admiré une dame si belle, ou si grande, ou si forte...
C'était ce type d'enfant qui se définit par cette exclamation populaire : quel Jésus ! Des
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cheveux blonds jusque sur les oreilles, un grand front, une ligure allongée, aux pommettes saillantes, aux joues blêmes, vieillottes, et un air de douceur pensive, de naïveté songeuse... N'est-ce pas, l'expression est assez évocatrice : quel Jésus!
Celui-ci avait les yeux trop brillants, comme fiévreux, — quand il a eu atlrapé les miens, — j'ai compris à son sourire empressé que, pour le rendre tout h fait heureux, je devrais lui adresser la parole, lui demander quelque chose.
La directrice, justement, m'a offert de prendre part à la leçon :
— Voulez-vous, madame, poser quelques questions à nos élèves? Ainsi, vos sucres d'orge seront la récompense de leurs bonnes réponses.
Mon parapluie appuyé au bureau faisait une mare et les enfants s'en amusaient : quel bonheurs! l'eaupouvait couler jusqu'à leurs pieds! V^oilà mon affaire : l'eau. Je me suis adressé au bambin si avidement tendu vers moi :
— A quoi ça sert, l'eau, mon mignon?
Tout de suite, le sentiment du sérieux a fait
rentrer son sourire : ma question touchait à une chose grave de la vie. Il a penché un peu la
1,1' RI'SCAPÉ loi
lèle sur l'épaule, — sa bonne petile figure bien rélléchie a montré qu'il donnait gentiment tout le savoir de son Age, — et, tandis qu'il me fascinait de son regard étrangement dilaté, le Jésus m'a répondu :
— L'eau, ça sert à faire le pernod...
Un beau couple, Ludovic el Renée : lui, Irenle-cinq ans, grand, brun, avec les cheveux un peu longs, ainsi qu'il sied à un artiste ; elle, trente ans, mignonne, la carnation claire et la blondeur américaine, ainsi qu'il convient à une Parisienne du monde.
Ils avaient cinq ans de ménage au moment de la niobilisalion et ils s'aimaient d'une affection rare, faite de confiance, d'admiralion et de gratitude réciproques. Leur noblesse de cœur les rendit vaillants à l'heure de la séparation.
En qualité d'officier, Ludovic rejoignit dès le début les troupes de première ligne. Sa brève correspondance vibrait d'enthousiasme patriotique et de sereine tendresse.
Renée gardait aussi sa forte résignation. Un bel emploi d'ailleurs la sauvait des faiblesses égoïstes : celui d'infirmière à Paris, dans un hôpital réservé aux grands blessés. La tâche comportait de dures fatigues, de rudes émo-
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lions, mais iieiiée s'offrait la délicieuse récompense d'en lenir écrit Lire : ses lettres étaient consacrées aux héros niulilés qu'elle désignait familièrement, comme si Ludovic les connaissait depuis longtemps, les avait vus et fréquentés.
Or, au boul de quelques semaines, ce chan- :{ement se produisit : Ludovic, renonçant à sa martiale concision épistolaire, se mit à épiloguer complaisamment sur les histoires de blessés contenues dans chaque lettre de sa femme, tant et si bien qu'un jour, stupéfaite. Renée découvrit qu'il était jaloux !
Oui, sa façon excessive d'insister sur les délails les plus insignifiants particuliers aux divers personnages devenait, à son insu peutêlre, de la dérision, de l'amertume.
Il y avait là un trait distinctif de caractère. Ludovic, nature extrêmement émotive et délicate, avait la pudeur de sa sensibilifé, il était affligé, en outre, de la manie du scrupule : toujours il redoutait de se montrer injuste ou trop sévère à l'égard même des gens les plus insupportables. C'est pourquoi l'ironie était son
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arine préférée ; elle lui permettait de se plaindre ou de se venger des fâcheux, selon celte réserve élégante qui lui tenait à cœur. Souvent, du reste, son air d'enjouement aimable valait la plus cinglante vitupération. Avait-il eu ali'aire à un imbécile doublé d'un butor, rien n'était cruel comme son exquise admiration : « Charmant garçon, beaucoup d'esprit... »
Brusquement, à telle phrase d'apparence bonasse, Renée le vit, le sentit très malheureux. <( Et Dubois? l'ongle de son petit doigt, tu ne pourrais pas mesurer, le malin, de combien il repousse par nuit? Ça m'intéresserait vivement... »
Oh ! sajalousie n'était pas l'injurieux soupçon qui porte sur l'honneur d'une femme — c'était de l'égoïsme envieux, de l'avarice « à distance »>. Ludovic ressemblait à un petit pensionnaire qui, dans son exil, souffre de savoir que ses frères ont, à la maison, des caresses dont il est privé.
Renée dut reconnaître qu'elle avait, en effet, assez mal concilié son rôle d'épouse et son rôle d'infirmière. Le principal de ses lettres était
consacré à ses blessés; et alors qu'elle affichait naïvement à leur égard un vrai souci maternel, une sollicitude émue, inquiète, elle témoignait, comparativement, d'un souci moindre à Fégard de son mari exposé aux dangers des batailles.
C'était, sa faute, aussi, à luil 11 s'ingéniait à ne pas la tourmenter ; il donnait toujours des nouvelles rassurantes de sa santé, des conditions d'existence, des péripéties de la lutte.
D'autre part, elle n'avait pas à paraphraser sa dévotion conjugale. Ludovic savait bien. Et un seul mot de l'attendrissant vocabulaire des amoureux en disait plus que les meilleures dissertations.
Tout de même. Renée avait eu ce grand tort de vanter avec trop d'enthousiasme la reconnaissance de ses héros; Ludovic pouvait en éprouver l'impression d'être négligé, relégué au second plan : « Et moi, tu oublies mon cœur fervent? »
Oh ! mon Dieu ! quelle douloureuse situation! Quoi faire? Comment réparer l'injustice ! Com ment guérir le cher jaloux? Comment lui enlever motif à ironie, à tristesse cachée?
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Il existait bien un moyen : celui qu'emploie l'institulrice, lorsqu'un enfant a ce sentiment qu'elle doit le choyer à l'exception des autres, sous prétexte qu'il est en effet plus doué, plus joli que les camarades. Elle fait que ce soit le jaloux qui lui ordonne de s'intéresser aux autres.
— Hegarde donc, Mimi, celni-ci et celui-ci, dans le coin de la cour, je n'ai pas envie de jouer avec eux, ils sont trop mal habillés. Qu'en penses-tu, loi qui as peut-être meilleure disposition que moi?
Oui, mais parfois le petit sans-cœur répond :
— C'est ça, laissons les mal partagés dans leur coin : lout pour moi.
Renée hésita. Puis elle se décida : tant pis ! pour le vilain risque.
Ce fut l'affaire de quelques lettres composées selon une adroite gradation. Son journal d'infirmière prit une note d'inconsislance banale, oiseuse ; il s'encombra de digressions sur la
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saison, la Icmpéralure, sur la longueur de la guerre et la monotonie des journées. Et finalemenl, sur un petit Ion insouciant, elle en arriva à la grave déclaration qui devail décider du drame.
« Ma foi, elle en avait assez de faire toujours les mêmes pansements ; elle formait le projet de changer de service. Depuis le temps, ses blessés finissaient par l'ennuyer. Un grief surtoul la déterminait : ils devenaient exigeants, inlolérables ; ils se figuraient vraiment qu'elle était leur mère, non, mais! et puis quoi encore?... A les entendre, ils ne pouvaient j)lus se passer d'elle ! Eh bien ! une nouvelle alîeclation la transférerait dans un pavillon très éloigné, si loin que ses bonshommes tro{> sans-gêne dans leur gratitude ne la reverraient plus jamais. »
Elle attendit la réponse de Ludovic avec une indicible angoisse.
A la vérité, elle ne craignait pas trop que son mari se montrât « cœur mesquin » et qu'il décrétât égoïstement : « Bravo ! tu as bien raison ! quitte donc ces blessés que tu as assez