M' JALOUX 1U
vu>... » Elle avail plutôt une anxiété d'autour ou d'actrice, qui a peur de ne pas réussir. Fille d'Eve, sensible d'instinct à la rivalité des sexes, elle craignait que Ludovic ne se montrât plus fin qu'elle et ne lui rît au nez : a Ça ne prend pas, ta petite manigance, ma chère amie; lu l'aperçois que tu as manqué de mesure, alors tu bats en retraite ; mais, au fond, tu n'as aucune envie d'abandonner tes cbers clients. » C'est que Ludovic était un grand artiste ; il était doué d'une terrible perspicacité, d'une faculté géniale de divination qui le rendait autant dire supérieur à tout le monde, — oui, mais justement, qu'il fut supérieur à sa femme, — eh bien, Renée en souffrirait à mourir !
Par bonheur, ce fut « l'éternel mari » qui lui répondit :
« Ma chère petite,
« Nous y voici donc ! Depuis quelque temps, aussi, je trouvais comme un goût fastidieux à tes épîtres — auparavant si pleines de saveur. J'attendais quelque chose, — et en effet!... Vraiment, tu es épatante! Tes bonshommes de
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blessés ne l'intéressent plus, alors lu les lâches! Voilà bien la naïve brutalité féminine, — et aussi, l'esprit léger, le manque de persévérance du sexe faible!
« Ça n'exclut pas d'ailleurs une certaine rouerie, et tu sais parfaitement te donner le change à toi-même. Ton motif de défection est admirable : ces bonshommes s'attachent à loi! Ils en ont un culot! en voilà des insolents qui se permeitent d'avoir du sentiment, de la reconnaissance!...
« Eh bien, non, ma chérie, ça ne prend pas! Tu as tout bonnement une crise de neurasthénie qui passera.
« En attendant, malgré tous les torts de ces méchants soldats, leur petite mère infirmière ne les lûchera pas, parce que son mari le lui défend et qu'elle est bien obéissante.
« Elle aime bien son mari, — pas? Alors elle comprendra. Ces blessés, ce sont des hommes pareils à lui, — c'est-à-dire de grosses botes qui ont besoin de lumière, de soleil, de douceur à respirer, à rover — et qui voient la beauté suprême, et aussi la bonté, tout le bien indispensable à la vie, — sous une forme féminine...
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(( Alors, dis, ma cli('M'ie, faiil pas les {\é~ Iromper.
« Faut pas! même si leur cas Lievenait loul à fait impardonnable...
« Car tu ne sais pas tout, ma jolie! Kcoute un peu el tu vas frémir... Ces bonshommes sont capables de bien pis encore que les plus noires prévisions!...
« Veux-tu parier que si tu as la simplicité de leur parler de moi, ils seront jaloux?... Mais oui, parfaitement : jaloux!... les pauvres types !... »>
Les majors du dépôt de convalescents ont alloué à Constantin un mois de congé. Sa blessure est guérie, mais il est encore sous l'influence d'un traumatisme nerveux que le repos dans la famille et la diversion morale feront seuls disparaître complètement.
Pensez donc : durant deux cents jours et autant de nuits, sans interruption, Constantin a vibré à l'épouvantable fracas des plus terrifiants explosifs, lui qui n'aimait pas le bruit, lai qui était employé dans un silencieux bureau d'archives! Vous savez : le monsieur mince, en jaquette noire, la figure longue, d'une pâleur un peu jaune, la barbe brune en pointe, et à qui les gammes, sur le piano, donnent mal à la tête...
Va\ chemin de fer, les descriptions de batailles, faites par ses voisins, lui ont causé une intolérable crispation. D'abord, tout Ce qu'ils racontaient n'existait pas auprès de ce qu'il
avait vu ou accompli personnellement; et ensuite, il avait un maladif, un impérieux besoin d'entendre parler d'autre chose que de la guerre.
Le voici ;i Paris, le voici chez lui. Aussitôt, le martèlement continu qui opprime son cerveau s'atténue comme par miracle. Il est si doucement ému d'embrasser sa femme et son fils; il les trouve embellis de physionomie, enrichis de sentiments.
Sa femme, dans l'épanouissement de la trentaine, offre pourtant une beauté grave, presque sévère; son profil grec s'est épuré; on la sent maintenant évadée de l'égoïsme domestique et ioute soucieuse de l'intérêt général.
Mais c'est Lolo qu'il admire de meilleur cœur! Lolo, âgé de cinq ans à l'époque de la mobilisation, était encore un bébé sans personnalité, qui absorbait docilement les connaissances mises à sa portée, mais ne donnait en propre que des paroles insignifiantes. Par exemple, au retour du bureau, en attendant le diner, Constantin l'asseyait sur son genou et lui racontait des bistoires. Il s'agissait toujours
d'un autre pelit garçon, qui avait été désobéissant et à qui il arrivait les pires mésaventures, Lolo écouluil, attentif jusqu'à Timmobilité, mais il ne faisait aucune réflexion, sa figure môme ne prenait pas d'animation. Il se contentait de réclamer posément la suite, lorsque son père s'arrêtait trop longtemps à chercher le dénouement du récit :
— Et alors, papa, le pelil garçon?...
Aujourd'hui, quel progrès! L'école maternelle où sa mère Ta mis dès le commencement d'août a complètement transformé Lolo, — comme si quelques mois équivalaient à plusieurs années. Il n'a pas beaucoup grandi, mais son indolence a disparu. S'il a les cheveux blonds de sa mère, il a les yeux noirs de son père, et je vous promets que son regard n'est plus sans imagination, sa frimousse de gamin de Paris n'est plus seulement écouteuse, elle est expressive, elle est parlante; il vous fronce les sourcils comme un général, — et, de fait, son bagout est net et autoritaire.
Tant mieux! Constantin serait incapable du moindre etîort de racontage, — il va se faire auditeur à son tour : le babillage de Lolo sera la distraction salutaire de sa convalescence.
llf^ Li:S CONTliS DE LA GUERRE
Hein, la bonne chose! contempler béatement maître Lolo contant d'une improvisation intarissable les surprenantes découvertes delà vie enfantine!
— Tu veux bien, Lolo, l'asseoir un peu sur le genou de papa?
— Voui, laisse-moi monter tout seul... Et alors, tu ne sais pas, je vais te raconter la guerre.
— Qu'est-ce que!...
Constantin a un si brusque et si désagréable sursaut qu'il fait retomber Lolo sur ses pieds :
— Non, non, merci! Je sors d'en prendre... V'a-t'en jouer ; je me passerai de l'avoir sur mes genoux.
Lolo comprend que Ton met en doute l'intérêt de sa documentation ; il regrimpe d'autorité :
— Mais, voyons, puisque tu es revenu de ta guerre à toi, je vais te raconter la guerre à nous...
Constantin se résigne :
— Ah ! bon...
— D'abord, tu sais, nous n'avons plus de
femme de ménage. Madame Bigrom, loul de suite que son mari a été parti soldat, elle est devenue malade, couchée dans son lil ; elle pouvait plus venir travailler ici, même pas faire à manger à sa petite fille, Riquettc. Alors, c'est au tour de maman; elle va tous les jours donner un coup au ménage de madame Bigrom et s'occuper un peu de la petite Biquette. Maman, avec ses gants, son chapeau...
Un temps; puis, sur un ton qui donne aux mots un immense contenu, Lolo ajoute :
— Que veux-lu? C'est la guerre.
Et il continue :
— A côté d'ici, boulevard Pereire, il y a un soldat qui monte la garde — pas toujours le même — mais ça ne fait rien... Après l'école, maman mie permet de prendre ma pelle, mon râteau et un vieux plumeau; avec ça, je vais faire le ménage de la place ou il se promène, le soldat. Je ratisse par terre, j'enlève les papiers, les allumettes, les bouts de cigarettes. Le plus gros ouvrage, c'est d'épousseter Tarbre : y en a toujours une poussière dans le bas!... L'autre
jour, j'ai trouvé dessus une fourmi. J'ni demandé : « Monsieur, faul-il évacuer la fourmi? » C'était un grand, avec un binocle. Il m'a répondu : « Non, morbleu! la toriale est là pour un coup! Vous pouvez laisser tous les habitants chez eux. »
Satisfait de l'attention paternelle, Lolo passe à un autre sujet :
— Tu sais, Nanette, la foute petite en noir, que son père est tué a la guerre, celle qui reste tout le temps assise, à penser, avec sa pauv' figure pointue, au lieu de jouer pendant la récréation; y avait beaucoup de jours qu'elle ne causait plus. Eh bien, hier, elle a parlé tout d'un coup... Y a une dame d'un autre pays qui est venue nous voir à l'heure du déjeuner. La directrice nous a dit : « Faites voir comme vous avez bon appétit. Du reste, gare à ceux qui ne mangeront pas tout leur pain ; je l'enverrai aux Boches. » Alors, Nauelte a posé sa tartine et elle a demandé doucement, oh! mais doucement : (( Aux petits enfants boches, madame? » Tu sais comme elle penche la tête sur l'épaule et comme elle fait des yeux « loin », avec son bec serré et son menton qui remue un peu. Alors, on n'a plus entendu les galoches remuer,