I.K PETIT GAIIÇOX
plus rien; tous, ou tenail sa tartine et on regardait madame la directrice. Elle a répondu : « Non, non I Pour punir les gâcheurs, s'il restait du pain, je l'enverrais aux grands méchanis soldats boches. » Tu parles qu'on a tout croqué bien vite!
Comme le silence destiné à mettre en valeur cette déclaration se prolonge un peu trop, Constantin réclame :
— Et alors, Lolo, la dame en visite?...
— La dame, tu sais, elle parlait drôle. Elle a fait une bouche en rond : « Oh ! vous étiez le plus grand pays du monde! » Même qu'elle a ri, en remuant sa main en l'air ; « Une grandeur qui ne craint pas la guerre! » Nous, on n'a pas ri, parce qu'on n'aurait pas su pourquoi; mais, après le déjeuner, mademoiselle a distribué des petits sacs de bonbons que la dame avait apportés... Alors, quand tu rencontres un blessé dans la rue, tu retires ton béret et tu lui offres un bonbon. Tu présentes le sac, tu ne prends pas le bonbon dans tes doigts qui sont peut-être mal lavés...
Constantin approuve :
— Le blessé, qu'esl-ce qu'il dil?
— Ça dépend... <( .Merci, mon vieux «, et il le donne une poignée de main. Si c'est un officier, avec des galons d'or, il te fait, tout droit, un beau salut militaire... Mais, écoute donc, y avait un aiilre pelit garçon...
— Ouil... fait Constantin, ravi de reconnaître son propre style.
— ... Sa mère lui avait promis, s'il était bien sage, qu'elle le cbargerail de porter tout seul un paquet à des réfugiés. Parfaitement : elle le conduirait au bas de la maison, et c'est lui tout seul qui monterait et qui dirait aux gens ce qu'il fallait dire. Mais, pour ça, il f.illail qu'il rapporte beaucoup de bons points de l'école... Alors, le petit garçon a été bien sage, toujours le premier à lever la main quand mademoiselle posait des questions après la leçon de morale. Sa maman a donc fait un gros paquet... Seulement, elle lui a bien ex[)liqué : « Quand on a porté quelque cbose a des personnes qui ne sont pas lieureuses, on ne raconte ça à personne. » Et il a donc monté les cinq étoîjos. il est arrivé devant la porte...
Ici, Lolo s'arrête; il devient cramoisi, il
remonle ses épaules : quelle élonrderie a11ai(-il commettre!
Constantin altend une minute, puis, tout naïvement :
— Et alors, Lolo, le petit garçon?...
Mais déjà Lolo s'est ressaisi. Parbleu ! lorsque sa mère l'a chargé de la commission aux réfugiés, il a senti « le chic moral » jusqu'au plus profond de sa nature. Aussi, achèvet-il d'un ton dégagé :
— Le petit garçon, c'était sérieux ce qu'il avait à dire, faut croire, car il a fermé la porte et on n'a rien entendu.
Constantin fait une moue désappointée.
Oh! alors, Lolo lève le front, les joues comme ombragées de dignité sous le demiabaissement des paupières : il le regrette beaucoup pour la puérile curiosité de son père, mais aujord'hui, on n'est pas seulement généreux, on est noble; à l'olTiande, on ajoute l'hommage de la discrétion :
— Que veux-tu? C'est la guerre..
LE CŒUR ET L'ESPRiT
— En efi'et, Madame, vous ne pouviez pas mieux vous adresser : j'exerce mes fonctions de directrice d'école maternelle depuis vingt ans et ici môme, à l'endroit où l'on m'a conféré ma nomination.
De sorte que j'ai des militaires de huit conscriptions sous les drapeaux! Mes garçons les plus âgés, — ceux de mon début ont vingt-six ans, — les plus jeunes en ont dix-huit. La plupart n'avaient pas quitté le quartier, je les rencontrais par-ci par-là, — et aujourd'hui vous imaginez cette sensation de vide?...
Quelques-uns aussi sont venus me dire au revoir, que j'avais perdus de vue depuis l'âge des nez mal mouchés. N'ayant pas de mère, personne à embrasser, ils se sont souvenus de moi. Un engagé volontaire à qui je prédisais bon succès m'a répondu en riant bravement :
— Mais oui ! je pars gagner la croix, — comme je faisais ici, étant petit.
Ail?... Vous désirez que je vous parle plutôt des filles... Bien, bien ! Vous avez eu occasion, autrefois, de visiter l'école et le souvenir vous est resté de certaines petites créatures qui étaient déjà étonnantes de sentiment à cinq ans, devant la vie, — grandies, que sont-belles devant la guerre?
Naturellement, j'ai conservé plus de rapports avec les filles qu'avec les garçons : mes anciennes élèves, devenues mamans, ont leurs enfants à me confier. El, naturellement aussi, j'ai dû m'intéresser, avec une recrudescence d'attention, à leur état d'âme, — depuis que les maris sont soldais.
Ma principale notation est celle-ci : chez elles, le fond-peuple reste inaltérable. Le fléau par quoi tout ce qui existe est bouleversé de fond en comble, — n'a pas influé sur les caractéristiques de l'espèce, à savoir : la vaillance, la bonne humeur et le sens de la solidarité. Je vois souvent les lettres de mes jeunes femmes, — leur plus beau miracle, ce n'est pas de trouver des sous h envoyer aux combattants, — c'est de savoir entretenir leur courage, leur confiance, leurs fières espérances.
Ajoutez à cela qu'elles sont, encore plus
qu'avant, disposées à s'aider les unes les autres, — mais quoi ! leur bonne sentimentalité, qui est de tous les instants, ne peut pas se mettre en histoires. Je vous raconterai plutôt, pour l'amour de la vérité, qu'il y a aussi de fâcheuses persévérances à leur actif.
Par exemple, la ménagère qui sui'lail d'ici quand vous êtes entrée, était venue me rendre compte d'une intervention charitable dont elle avait bénéficié grâce à moi. (Ses trois enfants ont un air si famélique, si minable, que je leur avais annoncé : <( Vous ne savez pas? il y a une bonne dame qui va aller vous voir ! » 0 bonheur des tout-petits! il allait venir « une bonne dame », — ça se prononce l'eau à la bouche.)
Eh bien, la digne mère m'a prouvé, en ces termes, qu'elle avait su être à la hauteur des circonstances :
— J'ai fait mon ménage à fond, — ensuite j'ai habillé mes enfants bien propres, — je les ai collés immobiles contre la commode, et à chacun une fessée..
Mon Dieu, oui, — comme elle aurait dit : à chacun un mouchoir... 0 bonheur des toutpetits...
Mais, attendez donc... En somme, vous me
demandez un récit, un document qui montre « le cœur et l'esprit » d'une ex-petite de la maternelle, pendant la guerre. J'ai voire affaire. L'année dernière, en juillet, une de mes anciennes élèves, — Suzanne Bouclé, — était partie de Paris avec ses deux petites fdles,
— l'une de (rois ans, l'autre de cinq ans, — pour passer quelque temps dans la famille de son mari, un ouvrier raffineur de chez Say,
— vous savez, à côté d'ici, — et qui est origiglnaire du Nord. (Entre parenthèse, je désigne toujours mes femmes mariées par leurs anciens noms, impossible d'y substituer les nouveaux noms dans ma mémoire.)
Au mois de septembre, évacuation précipitée; un matin, Suzanne prend ses enfants, une de chaque main, et, pour gagner la ligne du chemin de fer, se joint au Ilot humain, répandu sur la roule.
A un moment, elle a cette impression qu'une toute petite fille, joliment habillée, la suil, atlachée à ses pas, comme ferait un chien sans maître.
Elle finit par s'arrêter :
— Mais qu'est-ce que tu veux, ma petite fille! Pourquoi me suis-tu? Où est la maman?
La petite, très à l'aise, pariant bien, répond aux diverses questions avec des airs de grande personne qui ne se fait pas de bile, des haussements d'épaules comiques :
— Je vous suis parce que tout le monde est parti de la maison et qu'on m'a oubliée... Maman avait perdu la lête, qu'on disait, — hier elle a disparu, crac! envolée!... Les bonnes sont donc filées à sa recherche, — ensuite ça a été tante Agathe... Voui, mais personne est revenu... Ma foi, j'ai profité que vous passiez devant la grille et que la porte était pas fermée à clé... Papa est soldat... Avant, il gagnait de l'argent... M. Martin qu'il s'appelle... Moi, je m'appelle Tata, j'ai quatre ans et demi...
Suzanne ne peut pas retourner en arrière. D'ailleurs, à la gare, qui est l'unique aboutissant, Tata retrouvera sans doute sa famille.
Là, désillusion : personne pour Tata, aucun renseignement même. Alors, depuis ce tempslà, Suzanne garde l'enfant, il faut bien attendre que le mystère s'éclaircisse, — dit-elle.
Elle a vingt-cinq ans et elle offre la gentillesse physique de l'ouvrière parisienne : asse fine de corps, avec une figure intelligente
observatrice, les yeux vifs, — un rien de gaminerie resté aux joues, à la bouche. Elle fait moins d'effet que certaines autres, parce qu'elle manque de coquetterie : très maman, elle est toujours en tablier bleu, — mais elle a de la grâce naturelle, — et par instinct du comnicil faut, par peur de se salir, dirait-on, elle n'use jamais d'expressions triviales.
Ses deux fdiettcs lui ressemblent, blondes, (igurcs ouvertes, de grands yeux brillants. Elles sont souriantes, écouteuses avec la mine de comprendre, mais gauches et peu parlantes.
Le contraste est curieux entre elles et ïata. Cette dernière, brunette au visage étroit, — déjà une petite tête d'intellectuelle, — possède, à ravir, le don des manières et du langage.
Ses parents sont certainement de la meilleure classe sociale, oij l'on observe les usages du monde. Quand elle approche quelqu'un, ïala salue comme une dame, — elle est « du monde » dans la façon de se tenir, de regarder, d'écouler, — son mouvement de politesse est charmant, quand on parle d'elle.
Eh bien, Suzanne a eu ce génie sentimental de faire que la petite riche fût très heureuse
dans son pauvre logis, dans sa pauvre société.
Chose essentielle, magnifique : elle a su respecter son rang, et cela, non par esprit servile, au contraire : par sens de l'élégance.
Savourez un peu cette nuance : la petite réfugiée est de la famille, mais avec un grade...
Ainsi, on écoute Tata pour les affaires « de style )^, on lui reconnaît un droit de donner son avis avec autorité.
Au retour du voyage, on a repris le chat hospitalisé par la concierge, et que les petites Bouclé appelaient simplement : Minet. Tata, toute maniérée, a réclamé : « Oh, ce chat!... » avec celte signification : « ayez pitié de moi! » le buste reculé, une main en avant, les paupières baissées :
— Oh! ce chat... il faut l'appeler Poussy... A la maison, je donnais les noms à tous les animaux.
On a accepté que Minet devînt Poussy.
Au bout de quelque temps, il a fallu rhabiller Tata. Suzanne lui a constitué pièce à pièce un coquet trousseau, approprié à son genre. Elle n'aurait jamais voulu, par exemple, lui faire porter des gros bas, des gros souliers, comme
IM LES CON't'ES DE LA GUERRE
en poiienl ses fillettes, — c'eût été un manque de goûl et une offense à sa qualité d'origine.
Mais voici l'intuition la plus admirable.
Il est des circonstances où Tala trouve nécessaire qu'on la présente : les gens la regardent avec curiosité, il faut donc leur faire part de sa personnalité.
Suzanne s'arrange pour chuchoter à l'écart la douloureuse histoire, qui reste insoluble, malgré recherches et démarches. Mais Tala doit garder sa bonne confiance en le retour prochain de son papa et de sa maman. Alors, pour donner satisfaction à cette petite personne d'une si jolie drôlerie, il faut la présenter tout haut avec une jolie drôlerie aussi, qui nous fasse sourire, les yeux émus.
Et Suzanne a trouvé.
Vous ne sauriez imaginer un plus adorable tableau.
Elle décrit un gesle arrondi qui annonce la présentation :
— Permettez, mesdames...
Aussitôt, ïata, digne et convaincue, lève le nez, prête ù saluer d'une belle révérence.
Les deux pelitos Bouclé, graves, saisies de respect, bâillent eu la regardant.
Et Sii/anne, prenant une voix de spirituelle parodie, — la figure embellie d'une tendresse infinie, d'une réelle admiration, — prononce à la façon mondaine :
— Mam'zelle Tata, la marraine à not'chal...