‹ Les contes de la guerreChapitre 16 sur 31 · LA PRIERE · texte numérisé non relu

LA PRIERE

Monsieur et Madame Dangérande n'avaient qu'un (ils et, dans ringénuité de leur égoïsme, ils réclamaient qu'à vingt-cinq ans, cet enfant gâté répondît par une affeclion unique à leur sentiment jaloux.

Madame Dangérande, visage de Junon, brune assez bon teint, majestueuse par embonpoint, moralisante et imbue de biérarcbie, meilait ses droits maternels au premier rang des nombreux droits qu'elle s'attribuait.

Aussi reçut-elle un coup suffocant à celte découverte : que Raymond avait une maîtresse, el de quelle catégorie méprisable, — la photographie dénonciatrice ne laissait aucun doute : une ouvrière, tout au plus une infime employée de magasin, avec un minois chitîonné de Parisienne du faubourg, des cheveux envolés, des yeux Irop grands, un nez impertinent, une bouche gourmande. La vulgarité même de son

i'S\ LES CONTES DE LA GUERRE

nom élait choquante : Pauline Mari in. Et cette créature, dans ses leltres d'une tendresse indécente, n'osait-elle pas parler à Raymond de (( leur » enfant, qui naîtrait bientôt!

Le drame se déchaîne quand Raymond repousse fermement l'ordre de rupture que lui signifie sa mère. Celle-ci tombe malade et jure qu'elle mourra d'une telle ingratilude, et surtout d'une telle honte !

Car enfin, Raymond, qui outrage la morale de sa mère, se montre également dénaturé visà-vis de son père, un architecte-juré, parvenu aux distinctions officielles : il compromet l'honneur du nom, par cet avilissement continu qu'il appelle de l'amour, et il n'aaucune excuse, puisqu'il dispose d'un argent suffisant pour se distraire au gré d'honnêtes caprices.

Madame Dangérande s'élève à un pathétique si virulent que « la famille » triomphe. C'està-dire que Raymond, persécuté sans trêve ni merci, devient d'une nervosité extrême et qu'un jour, par une confusion de sentiments, il se fîlche avec sa bonne amie.

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Mais, hélas! Madame Dangérande n'a pas plus lot récupéré « le bouheur dans la dignité » que soudain la guerre éclate. Elle avait déjà éprouvé bien des transes au cours des deux années du service ordinaire, — cette fois, la voici en proie aux plus atroces cauchemars de l'anxiété : Raymond part à la frontière.

Tout de suite, elle se jelte éperdûment vers la puissance divine; elle a reçu, en effet, une éducation religieuse et elle a toujours eu soin d'envoyer ses deux bonnes à la messe et d'y aller elle-môme, en toilette, le dimanche.

Désormais, elle se rend à l'église matin et soir ; elle récite de longues oraisons, les mains jointes, tantôt le front baissé, tantôt fixant les yeux de toutes ses forces sur les saintes images. Oui, « de toutes ses forces », car elle s'applique à prier, elle a le désir eiïréné d'exhaler une supplication qui touche le Seigneur : « Faites que mon enfant à moi soit spécialement épargné ! »

Mais elle s'efforce en vain: nul symptôme de la protection divine ne vient adoucir son angoisse. Pourquoi cette disgrâce ? Sans cloute

a-l-elle trop souvent pénétré sous les voûtes bénites de Saint-Augustin avec l'indifférence de l'habitude; aujourd'hui, la grandeur du lieu ne la saisit pas, — ni les autels, ni les vitraux, ni les richesses orfévrées ne l'oppressent d'émotion pieuse, comme il conviendrait, — alors, il semble que faute de ferveur pure, son invocation reste sans écho. Alors, elle est comme l'acteur dont la tirade ne porte pas et qui sent que s'il n'émeut pas autrui, c'est que lui-même manque d'exaltation... Alors, alors, chose terrifiante, madame Dangérande en arrive à ne pas se sentir prier vraiment, h n'avoir pas la certitude d'être vraiment en prière!

Bien pis! au lieu d'être, selon son vœu, emportée hors de son angoisse, elle éprouve un malaise grandissant, un malaise de conscience, — comme si l'inquiétude épurait l'âme et la contraignait à la simple religion de la vérité...

Ce jour-là, madame Dangérande, alTreuscmeut désolée de n'avoir pas reçu de nouvelles au courrier du matin, prend son chapelet, son

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livre de messe et se lui te vers l'église, encore plus tôt que de coutume.

A peine a-t-elle le front sur son prie-dieu que, sans le vouloir, elle s'abîme dans une intime confession : a Oui, tout de même, çà et là, quelques torls ont marqué sa vie. » Mais elle cherche à se persuader que son fils, lui, dont l'existence compte encore si peu d'années, n'a pas ce que l'on appelle « une mauvaise action sur la conscience ». Heureusement! si elle en juge par celle impression pénible que lui causent ses propres torts... Oh ! oui, heureusement... Car, aux heures suprêmes du danger, sans doute arrive-t-il que le souvenir d'une mauvaise action devienne un poids, une tare, qui vous ôte la présence d'esprit, la confiance, ia chancel... qui glisse en vous la vision d'une immanente justice, autrement dit la peur, et vous rende ainsi plus exposé aux coups du destin...

Tout à coup, elle tressaille, relève la tète, regarde elTarée autour d'elle: on est-elle donc? Cet autel... cette rangée de sièges... ces vitraux... elle est bien dans son église... Alors, alors que fait-elle?... à quoi sert sa mémoire, à quoi servent ses prières apprises, el son rosaire,

et son paroissien, — elle n'arrive plus à prier! Que devenir? elle ne saurait vivre dans un pareil égarement; dès son retour à la maison, elle enverra son mari chercher le secours d'un prêtre et le secours d'un médecin.

iMonsieur Dangérande, assis à son bureau, est en train d'écrire à Raymond ; elle s'approche, hésite, pousse un soupir profond et la voici qui s'étonne elle-même des paroles que ses lèvres profèrent :

— Écoute, mon ami, cellejeune fille, l'amie de Raymond, car enfin, elle Taimait... il faut que tu t'informes; elle se trouve peut-être dans une grave détresse matérielle, — et il y a aussi la détresse du cœur...

Monsieur Dangérande pose sa plume :

— Je... J'allais... tu as raison... j'ai déjà son adresse...

— Oh ! merci.

Madame Dangérande prend la place de son mari et vite elle écrit à son fils : « N'aie pas peur, mon enfant... Dans ce cataclysme qui change l'aspect de l'univers, tu dois bien penser

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que noire façon de voir a changé aussi... N'aie pas peur, mon enfant... »

C'est là-bas, dans un humble quartier, bien loin de la paroisse de SainL-Auguslin.

La rue est vieille à la manière d'une vieille personne qui a beaucoup souffert, qui a vécu beaucoup d'événements. La maison est propre, — l'allée en est lavée, l'escalier net, — et cette décence fait davantage ressorlir les meurtrissures du décor indigent.

— Mademoiselle Pauline Mariin?

— Cinq étages et au fond du couloir. Je vais vous moulrer, je suis la voisine et, justement, j'apporte tout ça pour soigner cette petite ; croyez-vous qu'il en faut des paquets de deux sous !... Carelle estaccouchée, madame, et bien entendu l'hôpital l'a renvoyée au bout de ses neuf jours.

A mesure qu'elle monte l'escalier, madame Dangérande sent battre son cœur.

C'est là... Dans un premier éclair, elle ne voit que le modeste ensemble; un lit, un ner-

ceaii, deux ou trois meubles, quelques ustensiles, quelques hardes pendues, les murs... Elle est saisie d'émolion par le solennel de cette pauvreté.

Et puis, c'est l'impression des êtres : la petite accouchée au visage pâle, aux mains pâles sur la blancheur des draps, qui bouge pensivement ses grands yeux noirs ; le nouveauné, encore sans regard, qui remue ses minuscules doigts roses...

Madame Dangérande, rendue toute simple par la sainteté du tableau, dit comme naïvement :

— C'est moi, je suis la maman de Raymond.

Et la voici qui enlève son chapeau, son manteau, ses gants. Elle interroge la voisine; quels soins t\iut-il? quelles choses préparer?

Bien... cette casserole... cette tasse... ce réchaud.

Elle va, elle vient, elle arrange, elle s'affaire avec toutes sortes de minuties; son visage prie, ses gestes prient, toute sa personne prie. Les mots mêmes de la plus belle prière s'exhalent de son cœur:

— Ma fille, ma fille, je suis voire maman à

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VOUS aussi, — vous voulez bien?... Ma fille, voulez-vous que l'on vous aime?

Et la voici, toute pénétrée de respect et de charilé, qui s'incline en grave dévotion et qui pose ses lèvres pieuses...

Les cantonnements d'arrière-ligne sont occupés par des territoriaux et, à quelque cent métrés de distance, une colonie composée de vieillards, de femmes et d'enfants s'est installée dans des usines abandonnées. Ces réfugiés se sont accrochés aux troupes françaises, et ils attendent obstinément que l'ennemi soit chassé de leur bourgade, située à vingt kilomètres de notre front.

Mais ils sont dans le plus complet dénuement, et la région dévastée n'offre aucune ressource; leur existence dépend donc absolument de la charité des soldats.

Les officiers ont fait appel au bon cœur de leurs hommes et, à l'exception d'un seul, tous se montrent plus ou moins sensibles, plus ou moins donnants.

Le réfractaire à la pitié se nomme Gachot : un type de dur paysan, à figure ingrate, angu-

leiise; il économise jusqu'à son rire devant les farces des camarades. Pourtant, à proprement parler, ce n'est pas un mauvais homme; il manque de sensibilité, voilà tout. Les conditions de la vie lui ont fait cette enveloppe coriace : il a reçu plus de coups que de caresses de ses parents et il a toujours travaillé une terre avare qui ne lui rendait pas le fruit de ses peines.

Ni le mariage ni la paternité n'ont éveillé en lui de tendresse réelle. Son père, 5a mère, un de ses enfants, sont morts; il n'a pas connu l'amollissement des larmes.

Pour l'instant, la vue des misérables réfugiés aurait plutôt pour effet de resserrer davantage son égoïsme, — n'arrive-t-il pas que certains spectacles de deuil accroissent notre attachement à la vie?

Et enfin, — argument sans réplique — (' puisque les autres donnent, il n'a pas besoin de donner. »

En sa qualité de braconnier aux ruses infernales, Gachot excelle à faire des reconnais

sances soliUiires jusqu'aux abords des lignes ennemies.

Une nuit, il surprend si bien une sentinelle, que l'homme, à demi étranglé, se laisse emmener prisonnier sans proférer le moindre cri : un malfichu, à grosse tête blonde, jeune et résigné, — quelque ouvrier de ces exploitations allemandes où l'être humain est un bétail que Ton use férocement dans l'insalubrité, le surmenage, les privations.

Gachot le serre dans sa poigne de fer, et chemni faisant, il éprouve ce sentiment de paysan rapace : que sa prise esta lui, que ce gibier attrapé lui appartient.

De retour au cantonnement^ il demande au lieutenant, comme la chose la plus naturelle du monde, l'autorisation de garder le captif en sa possession. Quoi? Il y a bien le chien du bataillon, il y aura le prisonnier de la tranchée.

Chose bizarre, les camarades intéressés, curieux, ont l'air de trouver cette prétention juste et raisonnable.

Un sous-officier émet l'argument sérieux :

— On ne peut pas faire l'envoi d'un seul prisonnier, il faudrait attendre d'en avoir plusieurs,

— Eq effet, dit le lieutenant, j'en référerai au capitaine.

Gachot affuble i'Ailemand d'une tunique rapiécée et d'un vieux képi « pour qu'il ne dégoûte pas la vue ».

Ensuite, il lui donne un nom : Guillaume, et, pour se faire comprendre il use des paroles et des gestes dont on se sert avec un chien intelligent.

En effet, Guillaume, sans être rampant, a une docilité canine : il apprend et il rend service. Gachot emploie ses moindres instants k le dresser, à l'instruire dans les plus diverses besognes : la cuisine, le raccommodage à l'aiguille, le dégraissage des vêtements. Non seulement, il est fier de son élève, mais il se sent une importance de maître : il est mieux qu'un officier ayant un ordonnance, — il est le seigneur châtelain suivi de son fidèle serviteur. . .

Ses camarades se font scrupule de respecter son droit :

— Prête- moi Guillaume, s'il te plait, pour nettoyer mon fourbi.

Guillaume se montre serviable, — mais son

atlachemenl le ramène bicQ vile sur les talons de Gachot. Et celui-ci le commande avec aulorilé, mais aussi avec des regards attentifs, rétléchis.

Comme Guillaume reste muet, il donne aux militaires l'impression d'un animal capturé, qui n'a pas de nalionalilé. Le lieutenant l'oublie, les autres chefs ne le remarquent pas. Des semaines s'écoulent, — on n'imagine plus que Guillaume puisse être éloigné par ordre, pas plus que Turc, le chien adoplif.

Un après-midi, le commandant et le capitaine parcourent à pied la zone des retranchements. L'accalmie est complète, — d'un geste bienveillant, ils font signe çàetlà, que l'on continue à en profiter : repos, repos.

Sous un appentis aménagé entre trois arbres poussés d'équerre, Guillaume fait bouillir la soupe.

— Ça sent bon votre cuisine, mon garçon, dit le commandant avec affabilité.

Guillaume effaré se met au garde à vous, mais ne laisse-t-il pas échapper un mot :

— Ya!

Stupeur! Apostrophes véhémentes. Mutisme de Guillaume.

Le capitaine se précipite :

— Oij est le lieutenant?... Sonnez aux: sousofficiers !... Qu'est-ce que c'est, cette histoire-là?

Après explication, le commandant, sévère, trouve que la plaisanterie a trop duré :

— Immédiatement que l'on rende les vêtements à ce prisonnier qui va être conduit au poste de la prochaine gare.

Rassemblement et alignement sous les armes, comme pour l'exécution d'un condamné. Gachot immobile au premier rang, crispe sa figure de paysan buté.

El voici Guillaume entre deux soldats, baïonnette au fusil, sous les ordres d'un caporal.

A quelques pas du groupe formé par les officiers : halte!

Le commandant, face au front du bataillon, lance quelques phrases de martiale admonestation. Puis, un sabre s'abaisse : en avant, marche !

Les yeux de chien du prisonnier envoient un adieu désespéré au visage pierreux du paysan qui ne répond pas.

Après la soupe, Gacliot s'éloigne du cantonnement, à pas lenis, la tête basse, les mains derrière le dos. Quand il n'a plus devant lui que l'immensité déserte des champs sans culture, il s'assied au revers d'un talus.

Le soir commence à venir.

Et voiià que, pour la première fois de sa vie, Gachot éprouve l'impression du soir, de l'espace : l'horizon démesuré se couvre d'un linceul d'ombre mystérieuse, — un jour s'achève, un jour n'est plus... Une tristesse nostalgique descend de l'infinie solitude du ciel, — elle envahit la terre, elle envahit le cœur de Gachot.

Il a l'illusion qu'un fluide pénètre sa rude écorce, comme l'eau imbibe le sol durci et l'attendrit peu à peu. Il songe en exilé à sa maison, à sa femme, à ses enfants; il souffre de son abandon, il se sent tout seul, égaré, dans l'univers insensible. Une faim nouvelle, une faim d'affection caressante tourmente sa poitrine.

Voilà que, pour la première fois, il sent cette chose humaine la plus déchirante de toutes :

la séparation, le jamais-plus... une partie de votre être vivant qui s'en va, qu'un autre emporte... II pense à ses parents défunts.

De plus en plus, il a la perception physique d'un amollissement de son enveloppe corporelle. L'air malheureux, il se met à tourner la lêle à droile, à gauche : une âme vient d'éclore en lui, qui cherche à se montrer, à connaîlre les autres âmes.

Des pas sur le chemin. Deux petils réfugiés, un garçon et une hlle de cinq à six ans, pâlols, minables, s'avancent en quêtant du museau, comme des animaux affamés. Gachot qui les a .souvent heurtés du regard avec indifférence, est pris aujourd'hui d'une curiosité attendrie en les voyant. Eux, souvent aussi, ils ont aperçu Gachot, — leur instinct, alors, ne les a pas trompés : jamais ils n'ont eu la velléité de s'approcher, comme ils faisaient avec les autres soldats. Celte fois, ils sont attirés par une sorte d'aimantation, les pauvres gosses faméliques...

— Ah! ah! voyez-vous çal bonsoir, qu'ils vous disent, et ils grimpent d'autorilé sur vos genoux, ils se pelotonnent de chaque côté contre votre poitrine et ils vous reluquent en

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riant, à petits yeux, le bec en Fuir, — les fins matois!... C'est qu'il a du bon pain dans ses poches, Gachot , — et aussi du biscuit!... Fameux ça, hein?... Et aussi, tenez donc, au coin de son mouchoir, du sucre ! des beaux morceaux de sucre!... Et demain, et toujours, il en aura encore, du bon pain, du bon nanan... Alors il faut faire adieu à ses grandes joues, toutes enfoncées., qui piquent un peu, mais qui sont bien amiteuses tout de même... C'est ça, gentiment... frottez vot' nez les petits toutous... adieu... adieu !...

Le médecin-major Liboïs à sa femme.

Ma bien aimée Rose,

Quand la mobiiisalion m'a appelé à la iVonlière de l'Est et que nous avons recherché sur nos carnets d'adresses quelles familles de connaissance je pourrais bien rencontrer dans cette région-là, nous avons oublié la principale famille. Réfléchis plutôt. Le recrutement a toujours affecté aux garnisons de TEst la plupart des Parisiens et notamment les conscrits de notre quartier de Ménilmontant. Alors, compte sur tes doigts : ils sont là-bas, ils sont « de l'active » aujourd'hui, les garçons qui avaient cinq ou six aïis, quand tu étais à l'école malernelle de la rue des Plâtriers, aux environs de l'année 1900.

Et ma fonction de délégué cantonal m'en a fait connaître une telle quantité de ces mioches,

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que j'ai déniché plusieurs amis d'aulrefois, parmi les blessés de mon hôpital.

Oh! mais, fais-y altention, — ce n'est pas en imagination littéraire, ce n'est pas par probabilité, par des rapprochemenls de souvenirs eL de ressemblances que j'ai reirouvé des <( petits de la Maternelle » : j'ai bel et bien reirouvé, par leurs noms^ quelques-uns de tes élèves à loi.

A la vérité, ce sont eux qui m'ont nommé les premiers, — parce que moi, dans l'espace de trois lustres, de (rente à quarante-cinq ans, j'ai beaucoup moins changé qu'ils n'ont fait, eux, de l'enfance à l'âge viril.

L'événement date de ce matin.

Un chasseur à pied avait eu le haut du bras presque arraché par un éclat d'obus, — je recousais les chairs, — mon travail devait lui causer d'atroces souffrances, — une syncope était à prévoir, — stupeur! il me contemplait en souriant ineffablement.

— Qu'est-ce que?... fais-je tout ahuri.

Le patient m'adresse un cHgnement câlin :

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— Vous êtes Monsieur Libois?

— Oui.

— Moi, je suis Adam... Vous savez bien, Adam, de la rue des Plâtriers; — il y a aussi Tricol, dans le lit là-bas; — regardez donc comme il allonge le bec, il vous a bien reconnu, aussi, allez!... Et Madame Hose, elle n'est pas venue avec vous?

— Oli! non, mon ami, Madame Libois est restée à Paris.

— Je disais ça parce que des fois... comme y a ici des dames de la Croix-Rouge qui sont de Paris...

Tu imagines si je me suis souvenu d'Adam, ce meneur de récréations, brutal et justicier, promoteur des ribouldingues défendues, — le cauchemar et le préféré de ces dames, — et que la directrice, non sans quelque admiration, avait surnommé « L'Exempt de bien faire ». Il a conservé ces traits distinctifs : le cou engoncé, la face large, tauresque, joviale. Remémore-toi l'inlonalion traînée de Ménilmontant, humoristique par excès de placidité, et tu vas le revoir toul de suite :

— A Paris, moi et Tricot on était macliinistes au théâtre du Cliâtelet ; — on montait des pièces à grand spectacle, branle-bas et tremblements de terre; — mais ici, la guerre, comme numéro, ça dégote encore! Ah! sans blague, c'est pas raté!... Mais un sale personnage, alors, c'est le père Guillaume! Vous savez, les Boches, pour garder un empereur pareil, eh bien ! ils ont du goût!... les cochons n'en ont pas du tout!... Dites donc, — sitôt guéri, je retourne sur le front, pas vrai? Alors je rigolerais d'être tué sur leurs lignes, à eux, parce que, c'te poire qu'ils feraient, ces voleurs-là, quand ils me fouilleraient! Ou'esl-ce qu'ils trouveraient dans mes poches? La peau ! même pas un mouchoir! juste la toile sur l'os de ma cuisse. Comprenez? On se dépêche de dépenser son prêt, pour pas laisser d'héritage... Ah ! ce qu'on est légers ! ça me rappelle quand j'étais môme, et encore non, j'étais plus rupin que ça : j'avais toujours des bouchons, des clous, des noyaux de pêches dans mes poches. . .

Ensuite, je suis allé panser Tricot. Il est d'une espèce plus menue qu'Adam, — une vraie

lôte de Gavroche, un pou grosse par rapport au corps, un grand front, des yeux fuies, une figure pointue, avec une encolure trop mince. Le renouvellement de connaissance effectué, il a eu la même curiosité que son camarade :

— l]lle n'est pas venue avec vous, Madame lioso ?

Puis, comme le vaguemestre passait le long dos lits, Tricot s'est mis à méditer, pas triste, mais songeur, un peu dans les nuages. (N'étaitil pas déjà philosophe à cinq ans!)

— Nous, on n'a pas de lettres,... on n'a pas de maman... Y a de quoi se fêler : à Paris, le long du temps ordinaire, — et même là-bas, dans la bataille, on n'y pensait pas qu'on n'avait personne... Et puis ici, étendu, au chaud, plus heureux qu'on ne sera jamais, on y pense tout d'un coup! Dame! les jours, les nuits d'hùpital, ça n'en finit plus, — on a belle de réfléchir. Et à cause « qu'on a passé au dur » , votre idée cherche des souvenirs, quelque chose de doux pour se caresser, comme vot'tête après l'oreiller... Et puis, et puis..., on est si changé de ses habitudes, censément qu'on déménage pour un nouveau monde... Alors, on fait ses paquets... on regarde autour du temps qu'on a vécu, comme

si vingt ans c'était une chambre... On n'y trouve pas grand'chose de bon, plutôt des toiles d'araignées, de la poussière... Si! tout de même, on fait attention, dans sa mémoire, à un portrait, une image gardée du temps qu'on était petit... on s'aperçoit que cette image, c'est ce qu'on a eu de meilleur. Pas vrai? On était si mal fade comme famille, on était presque tout préparé à tourner du mauvais côté... Et puis, non! Et sûrement, c'est de loin, loin, de quand on était petit, un souvenir, une image qui vous a retenu... Moi j'aurais pu, comme tant d'autres, mériter d'aller aux Bat' d'Af... et pas du tout, j'ai été aux chasseurs à pied comme un aristo, comme un veinard qui a eu père et mère...

Tricot se tait, le regard occupé à suivre le va-et-vient d'une infirmière au fond de la salle, puis ses yeux m'effleurent et il prend un ton négligent, le ton d'un pauvre qui ne veut pas qu'on croie qu'il convoite la part des riches :

— Alors, elle va bien Madame Rose ?

Alors, oui, n est-ce pas? tu as senti, Rose,

ma chère et tendre l'euimc, — il faut que lu viennes ici.

Tu ne m'as pas suivi, au jour de ma convocdlion, parce que, d'un commun accord, nous avons estimé que d'être infirmière à Paris « c'était aussi bien » de ta part que de l'être dans l'Est. Au fond, avouons-le, tu trouvais préférable de ne pas quitter nos chers trésors, Julien et Germaine, ([ui s'inquiétaient déjà de voir partir leur papa.

Et vraiment, non, ce n'est pas «■ aussi bien », ton service à Paris. Il faut laisser les blessés que tu ne connais pas et, mon Dieu! que tu ne dois pas soigner mieux qu'une autre, — pour venir soigner des blessés que tu connais et qui se croiront mieux soignés par toi que par une autre.

11 faut laisser les enfants de la chair et venir auprès de ceux a d'avant », auprès de tes petits de la Maternelle.

Laisse Julien et Germaine seuls avec Nanette, laisse la maison, les proches, les amis, — tout cet ensemble peut se passer de toi ; — mais tes pauvrets d'autrefois ont tant besoin aujourd'hui d'une illusion familiale ! Imagine, à la façon dont ils m'ont reconnu, en souvenir de toi,

imagine s'ils t'invoquent dans leurs souhaits! Tu es, pour leur rêve qui s'en retourne en arrière, le peu de douceur qu'ils ont eue en partage; lu leur rappelles l'école, le préau, la cour de récréation et cette chose si émouvante : qu'ils ont été de simples êtres, espiègles sans méchanceté.

Viens, ma tendre amie, tu retrouveras leur figure terreuse, leur maigre chair cotonneuse, — et ces regards de chiens battus, — et le sourire résigné des matins d'hiver où ils t'apportaient à guérir leurs dolentes mains bleuies de froid.

Viens ! Avec Adam et Tricot, il y en a un tas d'autres que nous n'avons peut-être pas connus réellement,. mais qui sont de la même origine, de la même détresse.

Certes, les femmes les plus dévouées, les plus capables, les plus inspirées s'empressent autour d'eux, — mais si lu savais quel petit enfant est un « grand blessé » !

Alors, à cette faiblesse d'enfant, il y a des aides si difficiles à porter! Il y a de ces assistances qu'une femme, fût-elle une sainte,

)• Al BLES ENFANTS 16 J

Iremble tout au moins de donner à un soldat impotent, — mais toi, Rose...

Toi, si gracieuse dans ta naturelle majesté, je te vois devançant quelque collègue embarrassée :

— Voulez-vous me permettre, Madame, /«/ r habitude...

Ah! que nous rirons, de ce vieux rire français, qu'on ne tuera jamais ! Car ce sera vrai, exact à la lettre, ma fière et noble femme : « Tu as lliahïtude », — et ces chétifs mômes, présents ici, tu les as aidés autrefois.

Et certes, d'autres dames seront plus diplômées, plus intelligentes, plus sublimes que toi; — mais pour celte spécialité, nulle n'aura la pratique, à toi personnelle.

Non! tous les brevets du monde, tous les dons du cœur et de l'intelligence ne prévaudront pas contre ceci : qu'au premier jour de ton arrivée à la Maternelle de Ménilmontant, — jeune fille dépaysée cherchant à accorder ton ingénuité à la manuelle besogne, — tu n'aies appris d'un tout-petit la vérité universelle : « L'enfance qui ne rougit pas ne peut pas faire rougir; il n'y a qu'à avoir un visage clair pareil à son visage une âme claire pareille

à son âme. » Noii ! rien ne prévaudra contre ceci : que Cricri, — quatre ans, campé, mains dans les poches, regard limpide, bleu comme ciel, — ne t'ait, de sa candeur impérieuse, donné pour toujours le sacre de pure maternité :

— Eh bien! quest-ce que lu attends? Sorsmoi ma bête !

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