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LES DEUX RUPINS

Tricot et Adam, blessés en même temps, ont été soignés par la femme du major Libois — Madame Rose, comme ils l'appellent — venue tout exprès de Paris pour retrouver ses anciens élèves de la maternelle.

Elle les a reconnus sans hésitation : Adam, blond, un peu engoncé, la face joviale ; Tricot, brun, le cou mince, la figure pointue, plus pensif. Damel ils étaient de Ménilmontant le plus pur — le plus purée, faut-il mieux dire. Et, en dépit du vieillissement, du dépaysement, du déguisement, ils ont gardé leur petit cachet des fortifs, ils ont gardé quelque chose des (( pauv'gosses » qu'ils étaient autrefois.

Tricot notamment dégotait les plus marmiteux à cette maternelle des Plâtriers qui semblait être une succursale du marché aux puces. Parfois, l'hiver, un complet-journal remplaçait ses frusques mises à la lessive. Il venait à l'école, habillé de papier, uniquement, du chef

aux exiréinitôs. En toute saison, il en boucliait un coin aux visiteurs étrangers, si blasés fussent-ils sur les merveilles des cinq parties du monde : ils bâillaient devant son chic d'enfant mort, en rupture de cercueil, qui se promène

tout de même

Leurs blessures guéries, les deux camarades doivent rejoindre le front, en passant par le dépôt de leur régiment. Vous pensez bien que Madame Rose s'est arrangée avec les comités, les Croix, les associations, pour que ses a petitsw soient comblés de présents à l'heure des adieux.

Quand ils sont assis en vis-à-vis dans le train et enfin libres de leurs pensées, ils s'esbaudissent sur leur richesse.

(( Ils sont des rupins » — voilà un fait certain, un fait même palpable et comment ! Geste h cette poche de droite : cigarettes; geste à cette poche de gauche : menue galette ; autres goussets, regalette, retabac; descente dans les profondes du pantalon : mouchoirs, objets divers, couteau, porte-monnaie, porte-crayon;

i.i£s t)fa:x rupins ifts

caresse aux vasles muselles posées sur la banquette : lainages et provisions.

— Tu parles qu'on va bien économiser tout ça, dit Tricot.

— Et prendre bien garde qu'on nous rabote rien, ponctue Adam.

Dans leur coin, près de la portière du wagon, ils font une moue oblique vers ces voyageurs douteux que l'on est obligé de coudoyer en troisième classe.

Seulement, comme ils sont plutôt liants de leur naturel, cette façon conservatrice de garder leur quant-à-soi ne larde pas à diminuer leur jouissance de possédants. Préoccupés de leur avoir, ils ressemblent à des gens affublés, contre leur babilude, de beaux vêtements « qu'il faut faire attention de ne pas abîmer soi-même ou de ne pas laisser abîmer par les autres. »

Le premier embrancbement leur offre deux heures d'attente au milieu d'une cohue lamentable de réfugiés, d'évacués, de soldats fourbus renvoyés en réparation.

Cette promiscuité modifie quelque peu ro[)inion avantageuse qu'ils ont d'eux-mêmes : ils sont des rupins évidemment, mais il y a à cela

une certaine restriction. Ils entrevoient confusément qu'avec leur richesse, pour êlre tout à fait à la hauteur, il leur faudrait... la générosité.

Eux qui viennent d'être traités avec une extrême générosité, ils savent par expérience l'effet que les vrais rupins font sur le monde ordinaire et purotin. Alors, après avoir savouré le rôle de régalés, d'enrichis, ils sont sollicites par l'autre rôle : celui de rupins bienfaisants qui inspirent de l'admiralion, de la gratitude.

Ils regardent autour d'eux dans la gare immense et bien vite leur bon cœur s'accorde avec leur ambition. Au déclin du jour, les gens alîalés çà et là font de petits tas de misère sur le quai — comme on voit de petits las de fumier dispersés dans un champ.

Sur un banc, Adam et Tricot avisent un poilu maigre et jaune, recroquevillé dans ses fringues poussiéreuses.

Asseyons-nous. Adam tire de sa musette un sachet do chocolat, il le présente à Tricot qui prend une pastille puis, négligemment, il prolonge son geste jusqu'au poilu qui avance deux doigts.

— Ouvre donc la main.

11 lui verse la moitié du sac dans sa large

Les deux rupins i67

paume. Aussitôt vlà mon Tricot et mon Adam qui sont épatés du bien que ça leur t'ait de voir briffer le pauv'poilu. Dame ! ils n'avaient jamais donné — tout au moins de celle façonlà, en rupins — alors ils ne savaient pas l'effet que ça vous faisait à vous, de fader comme ça, par idée, sans qu'on vous demande...

Mince de nouveauté ! C'est rien pépère !

Alors ils s'en payent de la sensation d'être de vrais rupins.

Ils s'en vont frôler un aulre poilu, planté immobile, tête basse, comme un cheval de fiacre en station, et qui crache, crache... signe qu'il a envie de fumer.

— Cigarette?... Ah! tiens, garde donc le paquet.

D'emblée, ils chipent la manière pas humiliante: censément, leur manège n'est pas prémédité. Non : ils sont très occupés à causer et par hasard ils s'arrêtent.,.

Une bonne femme s'appuie à un pilier, auprès de ses quatre gosses posés sur des paquets. Pas brillants les mômes. Tricot et

Ailam connaissent leur maludie : ça vous prend en naissanl... V'ià le moment de sorlir les sandwiches et les gâteaux.

Effarant ! Les gens vous font des têtes qu'ils n'avaient pas avant ; vous-même, ça vous donne des quinquels que vous n'aviez pas avant. Sans blague, les gosses fanés, reviennent comme des chicorées qu'on arrose, et vous, loul plein d'idées vous radinent dans l'intérieur...

Faut distribuer aussi des poignées de sous... Tiens, coco, pour t'acheler une poupée.

Tricot sentencieux explique à son copain :

— Dans le grand monde, c'est le genre : on distribue des sous aux gosses. Une supposilion que le propriétaire de la Banque de France lait une visite à HollischiM, qu'est-ce qu'il donne à ces gosses? des sous.

— Je vas changer toutes mes pièces à la marchande de journaux, dit Adam.

Ki plus ça va, plus Tricol et Adam subissent \\n afllux extraordinaire de pensées, de sentimenls. (^es deux pauvres, — leur propre mistoulle les empêchait de beaucoup sentir les autres, — de\enus des rupins, ils sont comme débarrassés d'eux-n>êmcs...

Li:s i)i:r.\ iwimns i»^o

FiiialemenI, (ja devient lellemeni « au sucre », qu'ils ne peuvent plus que secouer la tète en se regardant :

— Crois-lu, mon vieux!

Après plusieurs jours de voyage, Adam et Tricot rejoignent le front. Ils ont tout donne — ail! mais, ce qui s'appelle lout : jusqu'aux musettes el aux porte-monnaie vides — et pourlant ils demeurent des rupins. Il leur reste cet acquit : de comprendre avec émotion la générosité, le sacrifice, d'être capables du plus beau geste, en loule conscience.

Le fameux jour de l'oifensive, les deux camarades marchent côte à côte.

— En avant les enfanis! pour la France et pour l'humanité !

Une bataille acharnée. Quand on a assez avancé, il s'agil de se maintenir, on y parvient : sous la mitraille, dans la fournaise, on donne jusqu'au boul. Tant el si bien que l'ennemi bat en retraite.

L'accalmie venue, Adam retrouve Tricot in;inimé, élendu, face au ciel.

Pour lui, Adam, c'est une suite à la révélation, le dernier mot, l'épilogue h l'art d'être rupin. Voilà : il y a des degrés... Tout en haut, tout en premier — {pas moyen de faire plus) — il y a le don de soi...

Et le pauv'Tricotdes fortifs, Tricot qui venait à l'école habillé en papier, est arrivé en haut de tout, f\ la dernière limite de l'élégance — on ne peut pas imaginer plus rupiu que lui.

En effet : dans la grandeur de sa mort, le front large, la figure mince et pâle, tel un aristocratique intellectuel, Tricot regarde son copain.

Et Adam, secouant la tête, les yeux éblouis, lui répond comme à l'ordinaire :

— Crois-tu, mon vieux !

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