L'IMPOSSIBLE DÉSERTION
Mo.N Cher Enfaint,
Tu me dis quelles découvertes alroces épouvantent la vue à mesure que les troupes françaises reprennent les localilés dévastées par les Allemands : u pense, maman, qu'ils ont mutilé, qu'ils ont assassiné les femmes, les enfants... » Et tu termines par une phrase un peu énigmatique, un peu étrange : «■ que va-t-il arriver, quand, à noire tour, nous occuperons le pays ennemi! »
Voyons, mon grand garçon, lu ne doutes pas? Tu n'as pas d'inquiétude?... Aucun secours moral ne te semble nécessaire? Tu n'es en peine ni pour toi, ni pour tes camarades?
Tu le demandes quelles nouvelles impressions terrifiantes naîtront en vous, quand, à voire tour, vous serez les envahisseurs? En ell'et, la barbarie apparaîtra plus monstrueuse encore : roiis achèverez de voirl Vous constaterez quel er^i rafVolement des femmes, des
lu LES CUXTES DEXA GUI-llRE
cnlants (levant les forces conquérantes; à voire approche^ de pauvres êtres sans défense essaieront de fuir, de se cacher, — vous les entendrez gémir et supplier, — et vous sentirez encore grandir en vous, si possible, l'horreur des forfaits, à songer qu'en France de pareils êtres hagards et palpitants ont été suppliciés, massacrés...
Peut-être te demandes-tu, d'autre part, « quels sentiments vous transporteront » lorsque vous foulerez le sol qui a nourri les assassins? Je sais : vous serez plus braves que jamais, par conséquent vous traiterez avec humaniléles faibles, les misérables désarmés. (^ — Mais une fureur vengeresse bouillonnera dans nos veines!... »
Oui, votre courage s'exaltera contre les criminels, contre les criminels seulement.
Nul soupçon, n'est-ce pas, qu'à envisager la hideuse lâcheté des crimes accomplis, vous soyiez tentés d'en faire autant?
Je ne suppose pas que vous allez courir sus au troupeau lamentable, en hurlant : « Nous aussi! » Non! je vous vois au contraire étendant vos gestes vers les créatures en tas, terrassées de fraveur, — et clamant de toules vos
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forces : « Pas nous, les français, pas nous ! pas nous! »
« — Alors, les chères douces viclimes de France!... »
Précisément, nos chères douces victimes restent telles par delà le trépas, — elles ne réclameul point, sois-en sûr, le sang d'autres victimes innocenfes.
Donc, vraiment., il n'est pas possible que tu craignes l'atfreuse impulsion de l'assassinat. D'abord, les enfants, les tout petits, — n'en parlons môme pas. C'est évident : une seule engeance au monde était capable de cela que l'entendement refuse même de concevoir, de cela ([ui révolte les libres les moins sensibles.
Les femmes... Toi, lever une main criminelle contre une femme?... Mon enfant, pense à moi, pense à la fiancée qui t'attend...
Les blessés, les mourants, ceux qui sentent sur eux une menace que nulle puissance humaine ne peut éloigner, ceux-là précipitent leur souffle vers une protection surhumaine : ils appellent maman!... Eh bien, mon enfant, si tu avais l'horrible tentation, appelle-moi tout bas, — appelle : maman! — je te répondrai, tu m'entendras au fond de la conscience.
Tiens! (i "a.;'. Il ce, écoule-moi.
Petit gai'çon, tu étais d\inc sanfé délicate, — un !)lon(lin, pâlot, trop mince, trop joli, — je t'ai couvé tendrement. Après l'avoir donné le jour^ j'ai continué à te façonner avec mes mains de femme, avec mon cœur de femme. Dès le premier discernement, tu as montré un bon naturel; tu soignais les besliolcs éclopées, — quand lu apercevais une souffrance, tu me regardais bien vite, — avec les yeux, tu prenais h mes yeux la pitié...
Et puis tu as grandi, tu es devenu robusle.
Si tu savais comme l'adolescence d'un garçon bien né, bien élevé est quelque chose d'émouvant! Un jour, tout à coup, sans savoir pourquoi, il se trouble, il rougit à la vue d'une silhouelte féminine, — il a envie de pleurer, de se cacher, envie aussi de tendre les bras vers une introuvable consolation, — une angoisse indiciljle l'élreinf, cependatil qu'une obscure ainianlalion semble le solliciter. En effet, une aurore de radieuse espér;incedissij)e lentement les lénèhres de sa tristesse; peu à peu, il apprend à rêver, la ligure embellie, les regards dans II' bleu, l'àme en pleines poésie; de plus rn