‹ Les contes de la guerreChapitre 25 sur 31 · COMMISSIONS DE NOËL · texte numérisé non relu

COMMISSIONS DE NOËL

s'éloigne lentcmcnl, eu parlant à la directrice, les entants se penchent, allongent le cou vers elle, la bouche ouverte, la figure lendue. Et, sur le seuil, comme elle se retourne une dernière fois, c'est l'aînée des trois souris qui traduit l'impulsion générale : d'un geste naturel, comme si elle prenait eiïectivement quelque chose pour le remettre à la dame, elle porte la main à sa bouche et envoie tout son cœur.

Aussitôt, les autres enfants refont ensemble son geste ailé, son bruit joli de petit bec :

— Voilà! voilà! madame! emportez bien cela aussi, cette clière caresse, « cette bonne bise » qui s'envolera du beau Noël de nos papas.

— Oui, mademoiselle, de l'eau oxygénée, s'il vous plaît... Je vais lui défaire son pansement.

C'est égal, on peut dire que j'ai été la plus mal partagée dans l'attribution des blessés : quel sauvage celui-ci ! Pas un mot de français. De quelle Westphalie, de quelle Poméranie vient-il?... Qu'est-ce qu'il faisait de son métier?... Un apache, peut-être... Oui, oui, tu peux me contempler avec tes calots immobiles, tu n'es qu'un sale apache, voleur et assassin.

Oh! doucement, mademoiselle, je vous en prie... vos mouvements sont trop saccadés, vous lui faites mal, j'en ai des crispations...

Ce sale individu!... n'est-ce pas une ironie abominable : mon fils a été blessé par une main allemande, non seulement je ne peux pas aller le soigner, mais je suis forcée de soigner un meurtrier allemand!... Attends un peu, je

t'en ficherai, moi, du dévouement, des précautions...

S'il vous plaît, mademoiselle, ne nous pressons pas... na... na... laissez-moi faire...

Ces odieux brigands n'ont même pas le cœur de ramasser leurs blessés !... En temps de paix, déjà, ils nous supplantaient dans notre propre pays', et aujourd'hui encore en voilà un qui pj;endla place d'un soldat français... Si ce n'est

pas révoltant...

Oh! mademoiselle, je vous en supplie, vous me faites mal ! je vous jure, c'est moi qui vais crier si vous ne le tamponnez pas plus légèrement...

Combien en as-lu tué des nôtres?... C'est peut-être toi, misérable, qui as blessé mon fils... El dire que je n'ai même pas ce soulagement qu'il comprenne mes malédictions!... Admirez plutôt son état de somnolence, monsieur repose, les paupières à demi baissées...

Profitons-en, mademoiselle, je vais continuer de vous lire la lettre de mon fils.

(( ... Moi qui étais déjà enflammé par ce sentiment : l'affection aux miens, à l'ensemble des gens, des choses de mon pays, alors une sainte furie a soulevé tout mon être, à c<>tle

pensée que des barbares fourbes et féroces viendraient porter le meurtre et la ruine chez nous, sans un jusle prétexte... Car, il n'y a pas d'erreur, va! Tessentiel de noire tempérament, c'est bien la révolte contre l'injuste...

« Ceci dit, je suis contrarié par cette communicalion de mon capitaine si flatteuse pour ma bravoure intrépide. Je ne voudrais pas me parer d'un héroïsme usurpé. Et il ne faut pas non plus que tu te trompes sur la gravité de ma blessure, en te référant au bulletin qui note de la fièvre, de l'insomnie.

« Ecoute, mère chérie, j'ai un aveu à faire, que je ne puis faire à personne d'autre qu'à toi, pas même au docteur qui me questionne attentivement. Ce n'est pas ma blessure qui m'empêche de dormir, un autre lancinement est en moi et les potions n'y peuvent rien... la cause de mon insomnie fiévreuse, c'est que j'ai transpercé un homme à la baïonnette... je me suis senti tuer...

« Bien sûr, je t'entends : il le fallait ! Et tu vas tout de suile excuser mon état de sensibilité : les bêtes de nos halliers, cerfs et chevreuils, ont bien des larmes qui émeuvent les chasseurs...

« Que veux-tu !... A peine assoupi, je bondis vers l'ennemi, l'homme bondit aussi, c'est moi qui l'atteins, et alors nos yeux se rencontrent...

n Est-ce qu'un regard qui meurt ne contient pas tous les regards humains ?

« Parfois , c'est un épouvantable adieu : l'homme pleure sa maison, ses parents, son village... Parfois, c'est un regard immense de malheureux : dans l'instant d'expirer, l'homme revoit d'un trait sa pauvre chienne de vie...

« Parfois, dans un centième de seconde, nous avons le temps de penser, il hésite : frapperons-nous? il espère, à ma figure songeuse, que je ne frapperai pas...

(( Parfois, son regard s'emplit d'une interrogation désespérée... Si tu savais, maman : do ma toute petite enfance, j'ai gardé certaine vision de toi qui m'émeut encore. Après quelque sottise, tes doux yeux pensifs m'ont exprimé leur affliction : « comment ! loi... toi, tu as fait cela... toi que j'aime si bien, en qui j'avais tant confiance... » Parfois, lui aussi, il montre cet irréparable étonnement de pardon et de désolation : « comment ! toi... pourquoi? pourquoi? »

Qu'est-ce qu'il a à remuer dans son lit, celui-là!... Hein, mademoiselle, jamais un individu de celte espèce n'atteindra à un tel pathétique d'honneur et de bonté ! Mon pauvre enfant a perdu la paix de ses nuits, parce qu'un ennemi, dans l'éclair de sa mort, l'a peut-être pris pour un barbare sans pensée, sans humanité... sais-je moi, parce que le spectre de la Justice pure visite sa cosiscience...

Mais, permettez, voici quelqu'un qui entre.

Vrai, monsieur, vous connaissez l'allemand. Oh! je vous en prie, demandez-lui son pays, son métier.

... Ah! un Bavarois... vingt ans... il était typographe...

... Il dit qu'il me remercie?... Je n'en veux pas de son remerciement, je n'y ai aucun droit, il a toul juste de moi les soins que je donnerais à une bè te écrasée.

... Quoi? quoi? « Je suis un spécimen de la plus noble race. » Voyez-vous le cuistre, la

pédanteiic liidesquc... spécimen, Loi-même, imbécile !

... Quoi encore? « 11 éprouve une grande consolation, parce que cette chance lui est échue de n'avoir pas tué... » Faites-le taire! faites-le taire ! ce misérable a l'âme tellement basse qu'il se figure avoir besoin de plaider l'innocence pour qu'on le traile avec miséricorde... Et dites-lui donc, monsieur, qu'il en a menti!... Les soldats reçoivent des projectiles sans voir l'ennemi, sans être vu de lui, s'il a tiré un seul coup de fusil, sa parole est une imposture...

Evidemment, je ne vous force pas... au revoir, monsieur, au revoir...

Cet imposteur ! Vous comprenez, mademoiselle, il a deviné que celte lettre élait de mon fils... Mais mon bonhomme, quand bien même tu n'aurais pas tué, ça ne te donnerait pas l'avantage sur lui... Si tu n'as pas tué, c'est que lu étais trop lâche pour le faire, c'est que ton cœur de boue n'était capable d'aucun transport, d'aucun enthousiasme.

El soit! Lu as dit vrai, qu'est-ce que <;ii prouve ! Il ne suffit pas de n'avoir pas volé pour être un ,'2,a1ant homme... Mon fils a tué, n'empêche qu'il est bon, humain, généreux... il aime plus que foi, et je suis fière de lui. Et toi, riiJolVensif, lu as Fàme abjecte et cruelle^ avec tes mains neftes de sang, tu n'es qu'un lâche gredin, et je te méprise!...

Mais voyons, mais voyons, mademoiselle, qu'est-ce qu'il a? Il a peur!... Il se laisse aller?... il pleure?... Arrangeons-le, mademoiselle, plaçons les oreillers plus haut... Ah! mon Dieu, des sufîocations d'enfant qui a un gros cliagrin... Vous croyez?... maman!... c'est le déliré... n'est-ce pas, il appelle maman?... allons, allons, miéchant enfant... ah, mais non! qu'esl-ce que je viens de faire!... C'est sans le vouloir, je vous jure, mademoiselle, parce qu'il tendait vers moi sa misérable figure... Je ne sais pas... une hallucination... .J'ai pensé à mon fils... Mais comme le voici calmé, comme la paix du ciel semble descendre sur lui!...

Et moi, et moi... oh! mou dieu, regardez donc comme je suis désarmée !...J'ai beau vouloir, j'ai beau chercher... l'on dirait que je n'ai

plus qu'un pauvre instinct de mère, un pauvre instinct asservi à la souffrance, et qui ne peut pas... j'ai beau me tordre les mains... non, qui ne peut pas distinguer entre les sanglots humains...

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