L'INDOMPTÉE
La vieille famille de Ternebois est ruinée et n'a plus de représentants mâles. La marquise el SOS deux fdles, Marceline, âgée de dix-huit ans, et Gabrielle, âgée de vingt-deux ans, habitent rue de Varennes, un modeste appartement sur la cour.
Depuis la mobilisation, les trois femmes, soucieuses de participer à l'etTort général, font des lainages pour les soldats et préparent du linge pour les ambulances. Elles ont, à cet effet, réduit le chapitre des dépenses de toilette, — le seul, d'ailleurs, dans leur strict budget, qui pût être modifié.
Madame de Ternebois ne quitte pas son fauteuil. Corpulente, les cheveux tout blancs, le profil bourbonien, ayant grand air sans s'y efforcer, elle aime à se plaindre de sa santé et des'tracas que lui fait subir son entourage.
Ce jour-là, encore, elle a mandé le digne
18 M-S CONTES 1)1- I,A GUERRK
al)béHoimiliis poiu'lui rôvéler, une iViis de plus, les tourmenls dont l'accable Marceline.
— Croiriez-vous que mademoiselle trouve insupportable de rester enfermée ici? Nos Ira- \aux militaires ne lui sufllsenl pas! Sur ses instances, notre vénérable amie. Madame de Kervelen, a essayé de la faire admettre comme assistante dans un bôpilal complémenlaire. Voici, selon les propres termes de la duchesse, le résultat de l'expérience : « L'apparition de celle figure espiègle, en rose, en soleil, en rire, eu ébourilîement, a été le signal d'une dissipation générale, à lelle enseigne que le médecin eu chef a galamment refusé notre néophyte. » Mais Marceline ne se tient pas battue. Vous savez que ces dames du Sacré-Cœur l'avaient surnommée l'indomptée, iîegardez-la : taudis que ses mains tricotent, elle cbercbe, ditelle, un autre devoii" patriotique pour son intelligence et pour son cœur inemployés.
Avec un secret ravissement, le vieil homme d'église sourit à l'Indomptée, qu'il aime et admire, comme le prisonnier aime l'image de la liberté.
La marquise couolut sur un ton patliélique :
— ;\h! monsieur l'abbé, je ^ne le répéterai
l/INDOMl'Ii:!' l'.l
janiais iisse/. : .Mai'coliiio a hi-rilû du caractère de son pèi(>, — ce héros drsospérantqui a sacrifié sa rorliinc et sa vie à ses exploits d'aviateur.
Soudain, l'impayaltlu clignement par lequel -Marceline lui signifie qu'elle se consume d'ennui donne à fabbé Homulus une inspiration machiavélique. Il tire un papier de sa poche :
— A propos de héros... madame la marquise, l'autorité mililaire, dans un sentiment que vous apprécierez, a établi une lisle de soldats du front, qui, dépourvus de toute attache, ne reçoivent aucune correspondance et souffrent d'une sorte d'abandon moral. J'ai pris l'adresse d'un de ces soldats, à l'intention d'une dame, comme vous, qui pourrait peut-être...
Sans en écouler davanlage, Marceline bondit et, prompte comme la foudre, interceple le papier offert à sa mère :
— Moi! moi! je me charge d'écrire, — maman est trop soutirante.
Sa sœur aînée, de nature beaucoup plus tranquille, manifeste une pruderie effarée :
— Tu es folle! Comment trouverais-tu le style convenable?
Mais déjà l'Indomptée esl inslallée au petit bureau Louis XVI.
« Mon cher soldat,
'( Je n'ai personne de parent ni d'ami qui soit parli aux armées. Vous comprendrez que ça ne peut pas durer. Vous me rendriez grand service en accepliiat que je vous écrive de temps en temps et en me répondant comme font vos camarades qui reçoivent des lettres. Je me contenterai, sans indiscrétion, de ce que vous voudrez bien me dire, mais au moins, grâce à vous, je ne serai pas une isolée, je ne serai pas une pauvre femme exclue de la guerre. »
— Voilà ! et je signe : M. Ternebois, — censément « Madame ».
En effet, la réponse fut :
« Madame,
« .le ne demande pas mieux que de vous rendre ce service de vous écrire de temps en temps. .le suis un enfant trouvé, de l'Assistance ; je n'ai jamais eu de parents et justement j'avais grosse peine d'être là tout seul, à côté des
LINDOMPTÉE 21
autres qui ont leurs letti'es assez souvent. Pensez donc : une tranchée pleine d'eau, le l'roid, la faim, la misère, quoi, et personne...
« 11 y a bien des camarades qui pari agent avec moi : quand ils reçoivent une lettre, ils m'en laissent lire un bout 'par bon cœur. Bien sur, ça m'intéresse un peu, mais, après, je suis encore plus triste.
« E[ de voir les autres écrire leurs lettres ça me fait aussi bien du chagrin... ne pas seulement oser dire : « Mets donc un bonjour pour moi >^ — crainte de faire rire... Il y en a surtout un à qui sa mère écrit : « Mon cher enfant... » Si vous saviez cet eiïet que ça fait sur du papier blanc! J'ai pourtant toujours assez aimé la lecture dans les livres; on dirait que je n'ai jamais rien lu de si beau : « Mon cher enfant ». Et je regarde Paulin qui n'est pourtant pas trop riche et je me sens si malheureux auprès de lui.
« Alors, madame, ça serait pour vous demander si vous voudriez m'écrire comme ma maman; j'en ai tant rêvé d'avoir une maman, moi aussi.
^v Moi, je ne saurai pas bien m'y prendre, mais je lâcherai à être poli comme un fils avec
sa mère et obéissant aux conseils, rapport à la boisson et à se lenir propre (quoique ce ne soit pas facile dans la boue) et respecter mes chefs et bien défendre mon pays, ce qui ne me coûtera guère, attendu que je le fais déjà... »
Madame de ïernebois et sa (ille aînée s'empressent de proclamer la défaite de Marceline :
— Na! le voilà bien avancée ! Impossible de continuer la correspondance.
Mais rindoniplce leur rit au nez :
— Il n'y a pas si longtemps que je Icnais des discours à mes poupées, je recommence à jouer à la maman. Mais puisque vous haussez les épaules, je ne vous montrerai pas ce que j'écris.
— Soit! Mais nous verrons la ié|)ouseI Alil ail ! on la verra la réponse, celle fois !
On la vil.
<» Ma iîonnk vieille Maman,
« Tu m'as bien écrit une lettre comme j'attendais. Mais pourquoi donc que tu me parles du froid, de l'eau, de la misère? Je n'ai jamais élé si bien ni si lieurt'ux, je voudrais (juc la
L'L\DOMi''n;i: 23
^^iierre dure loul le lemps. Ou'esl-ce que ça fait les obus, la faim et lout, du moment qu'on a sa bonne vieille maman qui pense à vous!
« Moi qui ne comprenais pas que les blessés en tombant appelaient : maman, ah! on a bien ri avec ça dans la tranchée. C'est avant-hier. On avait grimpé en haut d'une grande falaise, voilà des uhlans qui arrivent de loin en chargeant à toute volée; oui, mais pas moyen de s'arrêter au bord de la falaise, ils dégrin ■ goleiit avec leurs chevaux et nous avec aussi. Alors, quand je me suis senti emporté daus le [irécipice, « maman ! » que j'ai crié, ça m'a parti tout seul. Et deux heures après on m'a ramassé aplati seulement sous un cheval. Ça m'aurait étonné, aussi, d'être mort, j'avais trop bien crié un bon coup : « maman! », à faire sauverions les dangers. Seulement, les autres qui m'ont enlendu, ce qu'ils m'ont chiné! il faut plus que je dise que je ne comprends pas que les blessés crient comme des enfants.
« Alors, pour finir, je t'embrasse bien et de tout mon cœur. Et on a un petit sachet, sous la chemise, contre sa poitrine, où qu'elle est cachée la lettre à « muman », et soufflez le vent et sifflez les balles, il n'a peur de rien, va ! il est
24 LES CONTES Dl' LA GUERRE
bougrement lu ton petit soldat, ma bonne vieille. >'
Or, la marquise tient absolument à avoir le dernier mot. L'indispensable pour elle, c'est de ne pas laisser triompher Marceline, ou alors que deviennent les traditions, la famille, l'ordre moral!
Elle arbore plus que jamais son air ancien régime :
— N'empêche, mademoiselle, qu'après la guerre, quand ce soldat viendra ici, il faudra bien lui faire accroire que la correspondance est de moi.
L'Indomptée montre en ce moment le front illuminé qu'avait son père « quand il parlait dans le ciel >>. Elle ouvre la bouche, pour clamer victorieusement : « Bravo, mère ! bravo ! quel progrès ! quelle révolution ! » Mais, brusquemcn t, elle comprend la nécessité de s'effacer, pour ne pas compromettre la grande chose en perspective : l'admirable, l'émouvante et aussi la noble adoption où s'élève la marquise tout naturellement.
Elle reste un instant bouche bée, comme
LINDOMPTEE 25
incapable de réplique; elle baisse le nez Tair tout à fait domptée, cette fois, et dessine une moue piteuse :
— C'est pourtant vrai!... J'avais pas pensé à ça... Elle est bien attrapée, la petite fille...
Cette soumission encbante la marquise.
Alors, ma foi, elle renonce d'un geste au dernier pauvre luxe de la maison : les petits gâteaux joints au thé de cinq heures « qui, décidément, lui chargent l'estomac », et embellissant encore à son insu, ce qui est en réalité sa propre et attendrissante conversion, elle ajoute du haut de son autorité :
— Toutefois, mon enfant, je te donne l'ordre, maintenant, de continuer à écrire. Et même — grand Dieu, ce n'est pas pour cela que je ne veux plus de ces petits gâteaux, — et même, je songe à de certaines économies qui me permettront de faire tenir quelque pécune à notre chevalier