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LE SANGLOT

Il y a quelques semaines, Mademoiselle Marguerite de Maer habitail une ville du Nord et menail l'existence d'une jeune fille de la j;rande bourgeoisie provinciale.

A l'approche des ennemis — puis(iu"on parlait de cacher les vierges au fond des caves, ainsi que les trésors d'art et de banque, — elle voulut s'en aller à Paris, « pour être au moins utile à quelque chose ».

Ses parents, dont les usines étaient détruites parle bombardement, estimèrent, au contraire, qu'eux, ils devaient rester au milieu des malheureuses familles ouvrières et partager leur mauvaise fortune.

Marguerile s'installa chez de vieux amis pourvus d'assez hautes rclalions dans la société parisienne.

— Voyons : j'ai, dit-on, de l'inslruclion jusqu'au liout des <iu;iles, j'ai même un tas de

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diplômes, — cm doit servir dans renseignement public?

Démarches.

— Mademoiselle, aucun emploi n'est attribué en dehors des concours. Toulefois, puisque vous oIFrez de ne pas toucher d'appoinlemenis, l'on pourrait vous confier provisoirement le poste d'une institutrice en congé de maladie, et qui devrait se faire remplacer à ses frais. Grâce à vous, il ne serait rien défalqué de son traitement.

— Oliî merci...

— Attendez! Comme la mobilisation a pris beaucoup d'inslituteurs, vous feriez la classe à des garçons, et ce serait dans un quartier populeux...

— Oh! bravo! j'aurai bien mieux le sentiment de me rendre utile.

Mademoiselle de Maer a vingt ans, elle est a^sez grande; les cheveux blonds dorés, le teint éblouissant, un front de déesse, un brave sourire. Elle porte un costume bleu foncé, tout uni, d'une sévère élégance.

Et voici qu'un la met c i prt'sence de ses

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('lèves : âgés de sept à huit ans, ils ont la figure blême, mâchurée, habituée aux pochons, — le cheveu terne, hérissé, la frusque délabrée, la galoche tapageuse et le beuglement argotique. Eh bien ! elle et eux, ils se sont tout de suite entendus dans la perfection. Le secret : Marguerite n'a pas eu l'air du tout de s'épater. Dès la première récréation, elle a demandé :

— A quoi jouez-vous?

— On rigole à la guerre, pardié.

— Bon, qu'est-ce que je fais, moi, dans le jeu?

L'organisateur a contemplé de haut en bas la sculpturale mademoiselle.

— Vous êtes la guérite, où que Machin monte la garde à cô(é.

— On fait ce qu'on peut — je fais la guérite.

Ensuite, dans la classe, par un mélange de noblesse et de simplicité, — le sourcil haut et le sourire proche, — elle a gagné ces enfanis intelligents et sensibles à tels moments, autant qu'ils sont teignes à d'autres moments, — et elle a fait d'eux ce qu'elle a voulu.

Par exemple, quand elle a mis la sébille sur

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le coin de son hiiroau, pour 1(3 .Nul'I du Soldai, «•lie leur a déclaré, comme à des hommes, qu'elle ne prenait pas noie des donnants ou d- s pas-donnants; il n'y avait donc aucune parade ù apporter son sou, aucune honle à s'abstenir ; chacun naissait pour sa satisfaction personnelle.

Ah ! mes bonnes gens, ils seraient plutôt crevés que de ne pas déposer leur '( pélot » — el puis, vous savez, discrètemeni, paupières baissées, — Rothschild remettant une enveloppe pour secourir une fière iiifoj'lune.

Les deux plus muuisaids, Grumot et Letondu, qui étaient seuls à savoir que leur sou, à eux, manquait dans la sébille, n'ont pas pu vivre avec une pareille conscience. Un jeudi, ils ont osé s'avenlurer, au fond d'une arrièrecour, vers un rez-de-chaussée dont jamais, d'ordinaire, n'approchent les plus audacieux galopins : une ogresse habite là : on sail, notamment, qu'elle achète aux parents cupides les chevelures un peu longues des petites filles el, au besoin, les petites filles avec...

Du seuil, en bégayant de terreur, Grumot et

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Lt'liuulii oui ilcinaiiilc si clic ne Noiidrai! pas leur aclielcr, pour un sou ù chacun, une (icjit qui remuait et qu'elle finirait de leur arracher. La vieille aux yeux jaunes s'est conlenlée de les faire jaser; — ils lui ont si hien dit « comment qu'elle était helle mademoiselle », que X oui, mon vieux, elle leur a refilé deux ronds pour la peau ».

lh\ matin, le directeur vient parler en confidence il Mademoiselle de Maer.

— On aménage près d'ici un vaste local pour hospitaliser des réfugiés ; il va nous arriver des entants de la campagne, un peu éhauhis, forcément, et si l'on n'y prend pas garde le premier mouvement de nos gavroches sera de les ** charrier », quittes ensuile à leur donner tout le déballage de leurs poches... Eh bien î lâchez donc d'éviter même celte cruauté d'un instant.

Mademoiselle de Maer n'est pas pour rien une intellectuelle supérieure : quand elle « raconte », ses élèves n'en perdent pas une bouchée, ils bâillent comme si elle leur entonnait son récit à la cuiller.

Elle leur fait donc l'histoire des paysans

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i'éfiigit''s, — d'abord l'agrément, la poésie de la vie champêtre, — puis reffroyable contraste des horreurs de l'invasion.

Bientôl, par frissons successifs, s'éveille tout ce qu'il y a d'héroïsme et de bonté au fond de l'âme populaire. Un cri d'émotion généreuse et vengeresse : «■ Oh ! oui, mademoiselle ! » accueille cette conclusion :

— Alors, quand il arrivera ici des petits réfugiés, vous serez bien gentils avec eux?

L'après-midi, le direcleur, en adressant un signe à Mademoiselle de Maer, introduit dans la classe un nouveau, qu'il fait asseoir à la première table, près de la porte donnant sur la cour. Presque lout de suite, cet enfant lève la ïTiain pour demander à sortir.

Le règlement est qu'on ne bouge pas pendant les leçons; — toutefois, vu la circonstance, Mademoiselle aulorise la sortie. Mais comme elle vient de refuser cette même chose à Grumot et que l'apparence d'une injustice pourrait contrarier les bonnes dispositions de son auditoiro, elle se hA.te de formuler l'explication utilr :

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— Le nouveau esl piécisément un [)elit réfii^ié, alors je ^iiis obligé de lui permettre ce que je ne vous permettrais pas.

h]lle précise, la voix impressionnante :

— Vous voyez, c'est comme je vous disais : ce pauvre petit garçon arrive du train... Hier soir, il était chez lui, chez ses parents, — peutêtre à lable, assis devant une bonne soupe, — et puis, patatras ! il faut se sauver, tout laisser là — on n'a le temps de rien... Vite! en route, sautons dans le train... Alors, n'est-ce pas, mes enfants, vous voulez bien que, pour aujourd'iuii, je lui accorde tout ce qu'il demandera?

— Oh! oui, mademoiselle.

Toutes les figures sont angoissées; — cette fois, les braves gamins palpitent d'une émotion directe, portée vers un enfant de leur âge, qu'ils ont vu, qui est là tout près.

Et juste à point, le directeur réapparaît, accompagné de Monsieur le Maire; — à son tour, il s'adresse à eux avec une gravité pathétique :

— Vous avez vu votre nouveau camarade... Pour le coup, l'émotion monte de plus belle,

ils secouent la tête. Ils soupirent, ils reniflent à vives saccades :

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— Oui, monsieur...

Merveilleux ! L'institutrice a eu ce génie senliinontal d'émouvoir tous ses élèves au même degré ! D'un signe hautement admiratif, le directeur montre à Monsieur le Maire la noble nile, dont le front resplendit de tendresse et de majesté.

Puis il continue :

— Vous vous rendrez bien compte?... Ce piuvre petit, chassé de sa maison...

Les deux ou trois élèves que son regard invite à répondre suffoquent bruyamment :

— Hi!...hi!...

VA tous les bons petits cœurs éclatent à la fois, quand Cirumot achève en sanglotant :

— Ili ! hi ! n'avait pas eu le temps de pisser!

LA consciench:

— Mince alors! On est mieux ici que dans la Iranchée! Sacré Gauclui, le \\h donc embnsqué loul à fait à aider le cuisinier?... Mais quoi que t'as? T'en fais une bouillotle !

— Ahî mon vieux Crapol, tu parles que je suis salement embêté...

— Quoi? Ces boîtes de sardines que tu m'as raconté que t'avais cbipées à la gare do Montl'ouge, avant la guerre? On l'a découvert?

— Ça, je m'en ficherais... Un bien plus sale coup qui m'arrivc... Regarde : une lettre à mon nom et tout...

— T'as personne... t'as jamais rien reçu...

— Justement! lis voir un peu.

— Mazette ! n'en v'ià une belle grosse écri- Inre.

« Cher soldat,

u On est trois petites filles au lycée, moi Claudine, j'ai onze ans, Julie et Marguerite ont

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chacune dix ans. Notre direclrice ayant afficliô une liste de soldats sans famille, nous vous avons ctioisi pour être noire grand ami.

« Cher soldat de France, nous savons que vous êtes rempli d'honneur et de courage et que vous avez accompli de grandes et belles actions. Nous espérons que vous voudrez bien nous répondre. Les plus simples mois écrils par vous prendront une haute signification et nous feront devenir meilleures.

« Tandis que la lâcheté, l'habitude du vol et du mensonge déshonorent l'ennemi et le poussent aux crimes les plus alVreux, vous, notre grand ami, vous êtes loyal et brave. Nous vous admirons et nous vous aimons. »

— Ilein! comment que tu trouves le bouillon, mon vieux Crapot?

— Ah! mon vieux Gauchu, pour ce qui est d'èlre champôlre, je dis que c'est champêtre. On aurait voulu se payer ton ciboulot, on n'aurait pas mieux réussi.

— J'en suis tout démoli, — comme si qu'on m'aurait pilé à coups de crosse... J'ai pas dormi, jai |>as becqueté.

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