‹ Les contes de la guerreChapitre 6 sur 31 · LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE

— Déchire-la, c'ie lellrc.

— Regarde plulôt : loul de suite que je la déchire, et en mille morceaux!... Mais, lu comprends, je la sais par cœur... ce qu'il y avait d'écrit, censément ça m'est entré dans moi, ça veut plus sortir... Bien plus pire : je me les représente comment qu'elles sont, ces trois gosselines-là. (A Paris, j'ai souvent baguenaudé dans les beaux quartiers). Ça vous a des figures fraîches, comme des glaces pour se regarder; et des yeux clairs, ça rit vers vous, comme le soleil brille; ça n'a jamais rien vu de mal. C'est vrai, ce qu'elles disent, ces trois-là; elles seraient bien capables de me sauter au cou : « Cher soldat, cher grand ami!... »

— Dame! elles s'en rapporteraient à l'uniforme.

— Et alors d'être comme ça innocentes, ça leur fiche un astuce à tout casser : quand même que je leur répondrai pas^ elles vont me récrire... Ah! j'y coupe pas.

— Elles ne le font pas par méchanceté.

— En attendant, les v'ià après moi. Je leur demandais rien, je leur ai rien fait. Tu crois que c'est pas malheureux ! Je m'étais pourtant

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débrouillé puiir dégolcr ce Iburbi de la cuisine. A force de traîner, de pas vouloir avancer, en disant que j'avais le verligc, une maladie de cd'ur, on y avait renoncé; j'étais paré, sûr de ne pas me faire casser la figure. Et puis je pensais à rien, — un vrai bonheur! — à rien de rien que je pensais. C'est le plus bath de lou!... l'^l maintenant v'ià ((ue je pense lout le lemps, — impossible de m'en empêcher; — tout le lem[)s à regarder les autres, cà réfléchir... Pas moyen de rester comme ça...

— Hé, Ciapotî

— Quoi qu'y a, de Marsan l?

— Eh bien! le major espère-t-il le sauvei"?

— Gauchu! Case pourrait, — quoiqu'il soit bien fade comme coups de baïonnette, — il en a pris pour un sou !

— C'est épalant, ce qu'il a fail là!... Je suis rudement étonné, parce que je ne le gobais pas, (Jauehu. Il avait une drôle de touche... Et enfin, jusqu'à aiijoui-d'hui, il s'ét;iit plutôt délilé.

— Ileiul pas comme toi, mon vieux de •Mariant!

LA CONSCIiîNCK 30

— Ni toi non plus, Crapol !

— Mais moi, j'ai encore rien ramassé, Landis que toi, t'en as récolté un marron su'l'coin du tourniquet! T'élais déjà vilain; du coup, le v'ià pas beau!... Je dis ça pour rigoler, parce que t'as plu lot une figure comme il faul, et toujours peigné, débarbouillé!...

— Alors, loi, Crapol, tu y comprends (juelque chose à son changement, à Gauchu?

— Voui, — il avait trop d'embêtement... .\lors, ga a élé un coup de révolte, dans un sens, — et aussi, d'un autre sens, l'orgueil, le bon cœur...

— Oh! oh!

— D'abord, je le dirai que je prends pas sa défense, à Gauchu; simplement, j'y rends juslice, comme on dit. Tout le monde peut pas avoir ma chance pour être sérieux dans la vie. Moi, à dix-huit ans, j'avais déjà un gosse, — forcé d'clre sérieux, dans ces condilions-là, pas vrai? D'autant plus que, depuis, j'en ai eu Irois, quatre z'autres gosses. Mais alors, raison de plus pour que je ne jelle pas la pierre à çui-là qu'a pas eu ma chance.

— Bon. Tu vas donc m'expliquer...

40 ■ LES COrsTES DE LA GUERRE

— Assieds-loi là. D'abord, qu'esl-ce que lu faisais dans le civil, loi, de Marsanl?

— J'étais agrégé d'histoire.

— Pas un métier de Paris, ça... C'est-il pas colporteur, qu'on appelait ce Iruc-là, autrelois?... Enfin, tu sais un peu lire, écrire, — alors tu seras peut-être à la hauteur pour comprendre...

— Heu, heu...

— Ne l'inquiète pas : je m'ai fait comprendre à des plus bouchés que toi. Pus une raison parce que t'es agrégé pour que tu résisteras à me comprendre : quanle j'esplique, j'espiique... Pour te faciliter, je te mets à la place de Gauchu... Alors, donc, une supposition, — ça se passe dans le civil, — à l'âge d'être sérieux dans mon genre, t'as fait des bêtises... Fallait un peu s'y attendre : pas du tout de père et pas beaucoup de mère, — des coups plus que de soupe, élant pelit, — et pas aller à l'école, et des mauvais exemples, — et aussi la misère, avoir faim, avoir froid... Enfin, t'es un salaud, de Marsanl, — mais lu le sais pas, ça te gêne pas. Ce qu'est bien, ce qu'est mal, — l'as égaré les balances... Les choses qui sont défendues, du moment que t'es

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