LA CONSCIENCE
pas pris, t'as la conscience tranquille. Tu piges?
— Parfaitement.
— Un jour, tu rencontres des gens qui le prennent pour un autre, — le père, la mère et les trois petites filles. Tu t'appelles Gaston de Marsant, — en l'apercevant, v'ià le père qui crie :
(( — Bonjour, monsieur Maurice! Comment que ça va, monsieur Maurice?...
« T'es si épate, que tu restes le bec ouvert et que tu le laisses dire...
« — Ah! que nous sommes contents de vous rencontrer, monsieur Maurice, — vous qui êtes un si brave homme, le modèle de ce qu'on appelle un honnête homme : franc comme l'or, jamais une menlerie, et pas capable de chiper un sou qui ne vous apparlient pas et travailleur et prêt à rendre service... Ah! ça fait plaisir de vous regarder !... Mes enfants, embrassez bien Monsieur Maurice sur sa bonne margoulette d'honnête homme... »
— Oh! oh!
— Mais non, voyons, prends pas l'air content!... Quante ces gens sont partis, lu rélléchis..., tu te vois censément dans une glace,
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pour la première fois, tel que l'es... Tu te rends fomple : «Je suis qu'un salaud!... » '[\i t'aimes plus, lu te dégoùles... Seulement, l'amourpropre... bien sûr, tu rognes en dedans: « Tas de fourneaux, vous pouviez pas me laisser tranquille! » El en même temps, Ui le dis : « Je peux pas rester comme ça... « Seulement, quand on est si moche, pour devenir batli, y a guère qu'un moyen.
— C'est de risquer sa peau...
— Je savais bicu que je te déboucherais!... Y'ià tout à fait l'histoire de Gauchu. Lui, c'est une letlrc qu'il a reçue où qu'on le prenait pour un autre... il a commencé par plus vouloir rosier embusqué. 11 est arrivé dans la tranchée, tout changé, prêt à marcher, pareil à nous :
« — Olié, les poteaux, me v'ià revenu!
<< Seulement, comme tu disais tout à l'heure, personne ne le gohait. Avaut, il s'en élail pas aperçu qu'on le gobait pas, — mais là, il l'a bien senti. Pcrsonue lui a répondu. El loi, — lu l'as peul-ètre pas fait exprès, lu lui as toui'né le dos, — il t'a regardé, il est devenu luiil bhmc... r.ensémeiil, Ions les gars de la traiicln'e lui faisaient tout bas : « Mauvais f'ffiir! . Mi.ii vif II \ d(? Marsant, rappelle-loi
bien (;;i : y u pas un hoiniuc au uiuiulu, s il a seulement un peu de bon au fond de lui, qui supportera ce machin-là, — comment qu'on dil ^ — qu'est pii-c que de vous crier après!...
— Ce mépris silencieux...
— Voui... Gauchu s'est dune en allé lout seul, dans un coin. Il n'avait plus sa tète d'npachc, comme si lout le mauvais était sorti de lui... 11 était comme un pauv' gosse, que c'est pas de sa l'aule s'il est roupi, — mais (pii \eul pas pleurer... i^t puis alors quand les ordres sont arrivés, qu'on s'est préparé pour liiltaquc, il m'a rejoint, il secouait la tôle en reniflant, il bégayait :
« — ïu vas voir, Crapol, tu vas voir!... » <(. Tara, tara, tara, tara!... Au premier coup de la charge, il s'est élancé comme un enragé, — lallait qu'il passe avant les autres, avant les officiers et tout... l' beuglait pas comme nous, — c'était plutôt du sanglot... Et qui est-ce qui a pris le drapeau à l'ennemi? C'est ce pauv' salaud de Gauchu... Une preuve, lu vois, de Marsant, qu'il élait pas si mauvais cœur...
— Conduis-moi, Crapot, — je vais lui demander pardon.