‹ Les contes de la guerreChapitre 8 sur 31 · L'AUTRE DI^VOIR · texte numérisé non relu

L'AUTRE DI^VOIR

A la fin (lu mois de novembre, Monsieur Valenlin, sous-chef de bureau dans un ministère, vieux garçon nanti d'une bonne pièce de cinquante ans, ne s'élait pour ainsi dire pas encore pénétré de ce fait que la France était en guerre.

Depuis le T' août, il avait continué à se rendre au bureau et à s'en retourner chez lui, comme avant, aux mêmes heures et par le même chemin. Ses attributions n'avaient pas changé, et il touchait l'intégralité de ses appointements. Aussi, ne ressentait-il aucune impression de calamité publique, malgré qu'il y eût déjà des morts glorieux parmi les nombreux employés mobilisés, malgré ce supplément de drame : qu'il y eût déjà des orphelins restant

seuls au monde.

Une particularité, pourtant, l'avait frappé : la disparition de la plupart des passantes

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habilui'os du malin. Monsieur N'ulcnlin, en elTel, qui, par profession, voyait peu de choses dans la vie, ne faisait attention, dans la rue, qu'aux femmes, — aux femmes « d'un âge possible », bien entendu.

Grand, bien découplé, la mouslacbe relevée, c'était un brun authentique, ayant gardé presque lous ses cheveux. Simple dragon, jadis, il avait la lête énergique d'un officier de cavalerie. En fait, la fucullé de décision lui manquait tolalemenl, mais elle se remplaçai! par une sérénité ingénue due au profond contentement de soi. H portait la jaquette noire, le col et la cravate à la dernière mode. El dame! au point de vue femmes, il se piquait d'être un amateur srtr, un criiique supérieur, — comme on se pique d'êlre connaisseur en tableaux et en objets d'art.

Donc, les «• abonnées » d'avant la guerre avaient disparu, les nouvelles passantes étaient peu nombreuses e(, parmi elles, une seule m»''iilail vraiment d'ôlie contemplée. Mais alors, celle-là!...

(l'étail bien simple : depuis que la virilité avait éduqué son goûl, Monsieur Valenlin n'av.iil jamais \u uur. image aussi admirable :

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une jeune lille dime viui^laiuc diinnées, assez grande, mince, visiblement bien faile, les cheveux bronzés, le visage mal, d'un beau dessin allongé, des yeux de madone, avec cela une mise correcte de nuance foncée et une servieKe de cuir sous le bras.

Elle n'était ni extrêmement jolie, ni coùtensement élégante; en y regardant de |)rès, on reconnaissait même que sa toilelle, presque défraîchie, devait être l'objet des soins les plus économes. Ce qu'elle avail d'unique, d'impressionnant, c'était la distinction.

Monsieur Yalentin avait au plus haut degré le sens do cette chose qui ne se définit pas, qui est dans toute la personne et dans tous les mouvements : la distinction extérieure. Luimême, qui était d'un esprit ordinaire, il avait une physionomie assez distinguée.

Cette jeune fille était la distinction même; rien ne déformait sa grâce parfaite, au point qu'elle offrait, sous certains rapports, un aspect inaltérable de statue : le regard le plus irrévérencieux ne l'obligeait pas à baisser les paupières, — elle jmssait, — la gêne était pour l'effronté.

Monsieur Nalentin, sans chercher, à pre-

mière vue, lui altribua menlalemeiit un nom : la Divinité.

<( Ah! la Divinité est en retard ce matin... Tiens, la Divinité est accompagnée de deux écoliers qui sont évidemment son frère et sa sœur. ))

S'il n'avait pas encore pris conscience de la tragique actualité, ce n'était pas faute de lire les journaux. A la sortie du bureau, il éprouvait même le besoin de connaître au plus tôt le communiqué de trois heures, lequel, d'ailleurs, ne lui produisait aucun effet, simple émulation de curiosité. Il pré))arait son sou d'avance, de façon h. n'avoir qu'à saisir vivement la feuille annoncée par une marchande toujours postée à l'entrée du ministère.

Une fois, personne n'a pu lui donner la monnaie de dix sous, il est donc obligé de présenter sa pièce à la marchande, et tandis qu'elle fouille dans sa poche, distraitement il la regarde : juste ciel! la Divinité!

Oui ! la jeune fille qui l'éblouit chaque malin, la voici devant ses yeux; elle a une mantille sur la tôle, elle ])orte un costume usé, une

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pèloriiie, — mais c'esl elle, ù n'en pas douler.

Nulle expression verbale ne saurait peindre la stupeur de Monsieur Valenlin. Il reconnaî- Irail la femme du minisire elle-même sous le déguisement d'une vendeuse de journaux qu'il ne serait pas autrement sidéré.

Une révolution se fait en lui. Pareil à beaucoup de personnes, il avait besoin, pour accéder à quelque sensibilité générale, d'être atteint dans son égoïsme majeur, dans le principal de son existence. Combien de gens seraient peu influencés par la guerre, s'ils n'avaient pas d'enfants! Valenlin, lui, a la fibre galante, au lieu d'avoir la fibre paternelle. Sans être un débauché, en dehors de l'administration il rapporte toute pensée au monde féminin. Donc, la jeune fille distinguée, la Divinité du matin, représente si bien l'idéal pour son rêve dominant, qu'il est censément éprouvé dans son affection la plus chère en la \oyant sous l'aspect du soir, — et que, par suite, il éclol à la sensibilité générale : (( Comment! Cette délicieuse créature!... ("est le malheur de? temps qui veut ça!... »

Brusquement, cet homme si peu observateur, cet homme jusqu'alors si plein de son

propre mérite qu'il ne pouvait rien voir au delà de lui-même, le voici capable d'imagination à la lois positive et divinatoire : il voit chez les autres!

Tout en rentrant à la maison, il évoque ce drame de la guerre. Une jeune fille exerçait la profession d'inslilutrice particulière et faisait vivre la famille : sa mère, son jeune frère, sa jeune sœur. Arrive l'époque où, par suite des circonstances, elle n'a plus d'élèves; il ne lui reste qu'une seule leçon à donner le matin. Quelle va être sa ressource extrême, si elle ne peut supporter la pénible assiduité des travaux d'aiguille, si elle a subi, dans ses recherches, quelque inacceptable humiliation? L'héroïque (ille choisit de ne dépendre de personne : son frère ira chercher des journaux, et, bravement, elle les vendra. Elle fera deux personnages : la correcte institutrice deviendra, à l'heure dite, une ouvrière de rue, astreinte au plus rude efl'orl : l'obstinée faction sous l'injure du temps, le froid aux cruelles morsures, le vent hargneux qui déchire les doigts et cherche à vous arracher le papier à vendre,

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