I.\ [!I:LLH au bois dormant
(Ion u la princesse. La plus jeune lui donna pour (Ion qu'elle serait la plus belle personne du monde; celle d'après , qu'elle aurait de l'esprit comme un an^je ; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol; la sixième, qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête, avec plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau , et qu elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles :
K Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance |)Our défaire entièrement ce que mon ancienne a fait; la princesse se percera la main d'un fuseau; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier un édit par lequel il défendait à toutes personnes défiler au fuseau, ni d'avoir des fuseauv chez soi, sous peine de la vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine
•28 LA BELLE AU BOIS DORMANT
étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
(( Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la princesse.
— Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille , qui ne la connaissait pas.
— Ah ! que cela est joli , reprit la princesse : comment faites-vous? donnez-moi que je voie si j'en ferais autant. >
Elle n'eut pas plutôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous cotés; on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie ' : mais rien ne la faisait revenir.
Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais,
' Cette eau doit son nom a sainle Élisabetli, reine de Hongrie.
LA BELLK AU liOlS DOHMANT. 29
sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit un ange, tant elle était belle; ear son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la princesse; mais elle en fut avertie en un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée), La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce grand château : voici ce qu'elle lit. Elle toucha, de sa baguette, tout ce qui était dans le château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneurs, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres (l'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, \ale(s de pied ; elle
ÔO I.A DELLK AL l;OIS KOK.MAM.
toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros matins de la bassecour, et la petite Pouffle, ])etite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes, qui étaient au l'eu, (ou tes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant, sans qu'elle s'éveillât, soilirent du château, et firent publier des défenses à qui que ce fût d'en aj)procher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires ; car il crût, dans un quart d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, ([ue bête ni homme n'y aurait pu passer; en sorte ({u'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point (jue la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, alin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût lien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi (|ui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chassp de ce côté-là, demanda ce(iuecé(ail (piedcs lours (ju'il voyait au-dessus d'un
l.A Wl'AAAi Ali HUIS II 0 M M A. \ T. 7,1
liraiid bois fort opais. Chacun lui répondit selon qu'il eu avait ouï parler : les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits; les autres, que tous les sorciers de la contrée y taisaient leur sabbat. La ])lus coninuine opinion était (ju'un ogre y demeurait, et que là, il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le ])ùt suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui dit :
a Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai oui dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu'on eut su voir; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; V^Jil crut, sans balancer, qu'il jJ0 mettrait Jiu à une si belle .. . Jw aventure; et, poussé par T"'^lJ?^ l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes poui" le laisser passer. 11 marcha
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vers le chàleaii, qu'il voyait au boul dune {grande avenue où il entra; et, ce qui le surprit un peu, il \ il que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux : limage de la mort s'y présentait partout; ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, aux nez bourgeonnes et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre; il monte l'escalier; il entre dans la salle des gardes, qui étaient ran<{és en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres, pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle (ju'il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit h genoux an- ])rés délie.
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Alors, L'oinnie lu tin de l'enchantement était venne, la princesse s'éveilla; et le regardant avec des yeux ])lus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre :
X Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle; vous vous èles bien fait attendre. »
Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoiguer sa joie et sa reconnaissance; il rassura (ju'il Taimait plus que lui-mèuie. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. ïl était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisirdessongesagréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait h taire sa charge ; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le priuce aida la princesse à se relever : elle était tout habillée, fort magnifiquement, mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme
Tri l\ Hi:i-LI^ Al l;(llS IJOU.MAM.
ma nièi'c-{»ran(l, et qu'elle avait un collet monte ' ; elle n'en était pas moins belle.
Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus; et, après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu, la princesse n'en avait pas grand besoin, et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui.
Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la iorèi, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était un bonhomme, le crut; mais sa mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse , et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui était une fille, fut nommé V Aurore, et le second, un fils (ju'on
' Mode (lu l('i(i|i^ «le Henri IV; vvUv mode ;ivail un siècle au monicnl (ni l'au- It'ur ('■crivaii.