A liKl-I.K AT i;()IS DDliMA.NT. ô
iioimna le Jaur, parce (|u il paraissait oiicoi'e plus beau (|ue sa sœur.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie; mais il n'osa jamais se fiera elle de son secret : il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux : ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie ({uerir la reine sa femme, dans son château. On lui fit
36 LA BELLE Al liUlS DUH.MANT.
une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été; et dès qu'il lut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel :
« Je veux manger demain à mon dînei' la petite Aurore.
— Ah! madame, dit le maître d'hôtel ..
— Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert '. »
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou, et lui demander du bonbon. 11 se mit a pleurer : le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau , et lui fit une si bonne sauce, que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait
' Smice invontPC par nn cuisiiiipr. 1101111111' RoborI, fin lonips de Louis XIV.
LA BKLIJ': Al IU)1S DOUMA M. 57
doiinée à sa feinine, pour !a cacher dans le l(){T;enient qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son niaitre d'hôtel :
« Je veux manfTer à mon souper le petit Jour. » Il ne lépliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. 11 alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main , dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. 11 le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là; mais un soir, cette méchante reine dit au maître d'hôtel :
« Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. »
Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver, dans la ménagerie, une bête aussi dure que cela? Il prit !a résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et entra, le poignard k la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut pourtant point la surprendre, et
5S I. A f!i;i.l.i; W IIOIS DORMANT.
il lui flil ;i\p(' l)oauroii|> de res])ecl l'ordic (jm il avait iccii (io la mère reine.
« Faites, faites, lui dit-elle, en lui tendant leçon, exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés. »
Elle les croyait morts, depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame, lui répondit le pauvre maitre d'iiotel tout attendri , vous ne mourrez point, et vous ne laissei'ez pas d'aller revoir vos enfants; mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je ti'omperai encore la reine, en lui faisant man^jer une jeuiu' hicin; en votre place. »
\ ^\^Hlll!'
Il la mena aussitôt à sachamhre, où la laissant omlnasser ses enfants e( [deurer avec eux, il alla accom-
1, \ i;i;m.k \r iu»is iioiniAM. .-.<>
modiM' iiiU' Iticlic, que la leiue inan(»ea à son soujkm a\(H' le mènio a])|H'lit quo si c'eût été la reine : elle était l)ien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enrar^és avaient mangé la reine sa femme, et ses deux enianis.
Un soir qu'elle rôdait à son ordinaire dans les cours e( hasses-coui's du château, pour y halener ^ (pielque \ iande fraîche, elle entendit, dans une salle hasse, le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant : et elleentendit aussi la petite Aurore qui demandaitpardou |)our son frère L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants; et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour, à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait l'en instruire,
40 LA lîKLLI': AU HOlS lIOltMAM
quand l'ojjresse, enragée de \o\v ce qu'elle voyait, se je(a elle-même la tète la première dans la euve, el liiL dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait Jiiettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
MORALITÉ
Allonclrr f|iiol(jno temps pour nvnir un ('iioiix ,
Riche, liienfnit, çralant el doux,
I^n chose est assez naturelle ; .Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormani.
On ne trouve plus de femelle
Qui dormît si tranf|uillement.
La fable semble encor vouloir nous faire eiitendic Que souvent de l'hymen les agréables nœuds. Pour être différés n'en sont pas moins heurenx ,
Et fju'on ne perd rien pour attendis.
Mais le sexe, avec tant d'ardenr.
Aspire à la foi conjugale, Oue je n"ai pas la force ni le crnui-
De lui prêcher celte morale
CijAÏ BOTTE