LE M AIT HE CHAT
ind oui
[J^ meunier ne laissa pour lous biens, à (rois eiii'anis qu'il avait, que son nKJulin, son àne et son chat. Les partages furent bientôt faits; ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés. Us !î!:^^* auraient eu bientôt mangé ^^' tout le pauvre patrimoine.
L'aîné eut le moulin, le seiie, et le i>lus jeuue n'eut que le chat.
.'il m: chat hotik.
(\v tlcrnicr ne ])()ii\ nit se consoler d'avoir un si pau- \ re lot :
( Mes frères, disait-il, pourront jjagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait lin manchon de sa peau, il faudra que je meure de iaim )>
Le Chat, qui entenditce discours, mais qui n'en fit j)as semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
« Ne vous affligez point, mon maitre; vous n'avez qu'à me donner un sac, et me faire faire une paire (le bottes, pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé (pie vous croyez. »
Quoique le maître du Chat ne fit pas giand fond là-dessus, il lui avait vu ûùre tant de tours de souplesse, pour prendre des rats et des souris, comme ([uand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachai! dans la farine pour faire le mort ', qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsi{ue le Chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement; et mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. H mit du son et des lacerons - dans son sac, et, s'étendant comme s'il eut été mort, il attendit
' Allusion a la table de la Fonlaine : le (liai el le viciijc liai - Piaille laileuse, qu'on donne anx lapins dans les campagnes.
Li: CHAT DOTTK. /,5
(jne quelque jeune lapin, peu insliuil eneoie des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sae, pour inan- {]ev ce qu'il y avait mis.
A peine lut-il couché, qu'il eut contentement: un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le (ua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi, e( demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement de Sa Majesté, où, étant entré, il lit nue grande révérence au roi, et lui dit :
« Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le mar- (juis de Carabas (c'était le nom qjii'il lui prit en gré de donner à son maître) m'a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maître, répondit le loi , que je le remercie, et qu'il méfait plaisir. »
~PK\\'Ï ^, "'il / y'" :
ii I.K CHAT IJdTTi:.
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, lonanl toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi , comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pourboire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, de porter de temps en temps, au roi, du gibier de la chasse de sou maître. Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître :
« Si vous voulez suivre nn>n conseil, votre fortune est faite : vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. -
Le marquis de Carabas fit ce que son (Ihat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force :
<( Au secours! au secours! voilà M. le niarquis de Carabas qui se noie ! »
A ce cri, le roi mit la tète à la portièie, et reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas
Pendant qu'où retirait le j)auM'e maïquis de la rivièi'c. le Chat, s'approehant <hi cariosse, dit au roi
LK CHAT liOTTK. 4*i
que dans le leinps que son niailre se bai[»iuut, il élail venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au vo/eurf de toute sa force : le drùle les avait cachés sous une grosse pierre. Le roi ordonna aussitôt aux ofiîciers de sa garde-rohe d'aller (jueriiun de ses plus beau\ habits, pour M. le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses; et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son {jré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas plutôt jeté deux ou trois regards fort respectueux et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu'il moulât dans son carrosse, et qu'il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants ; et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :
W \Ai CHAT IJdTTK.
1 Bonnes (jens qui fauchez, si vous ne dites au roi (|ue le |)ré ([iie vous fauchez appartient à M. le marquis (le Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair a pâté. »
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs a (jui était ce pré qu'ils fauchaient :
(( C'est à M. le marquis deCarabas, » diient-ils tous ensemble; car la menace du Chat leur avait fait peur.
« Vous avez là un bel hcritaj»e, dit le loi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, sire, répondit le marquis; c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »
Le maître Chat, ([ui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit :
< lionnes jjens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pàlé »
Le roi , (}ui passa un moinent après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait.
u C'est à M. le marquis de Carabas, » répondirent les moissonneui's.Et le roi s'en réjouit encoi'c avec le mar(|uis.
Le Chai , qui allait de\ant le carrosse, disait toujours la même chos(^ à tous ceux qu'il nMicontrait,
i.i; 'iiiAi i;oTTi';. 57
ci le roi élail éloniic des grands l)iens du inai't|uis de (larabas.
Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu'on ail jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat eul soin de s'informer qui était cet ogre, et ce qu'il savait l'aire, et demanda a lui parler, disant qu'il n'avait |)as voulu passer si près de son château , sans avoiirhonneur de lui faire la révérence.
L'ogre le reçut aussi civilement que le j)eut un ogre, et le fit reposer.
" On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez ie don de vous changer en toutes sortes d'auimaux ; que vous j)ouviez, par exemple, vous transformer en lion, eu éléphant.
— Cela est vrai, répondit l'ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous m'allez voir devenii' lion .)
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui , (|u'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, (]ui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.
Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua (ju'il avait eu bien peur.
t' On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je ne sau-
5H LH CHAT IIOTTK.
rais le croire, que nous aviez aussi le pouvoii- de pien- (Ire la forme des plus jietits animaux; par exemple, de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue ([ue je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible? reprit ro[>re; vous allez voir. » Ki en môme temps il se changea en une souris, ([ui se mit à courir sui' le ])lancher.
Le Chat ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il se jeta dessus, et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de Togi'e, voulut entrer dedans. Le Chai, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le ponl-levis, courut au-devant, et dit au roi :
<| Votre Majesté soit la bienvenue dans ce chàleau de M. le marquis de Carabas.
IJ-: CHAT BOTTK. 4»»
— ComnuMit, monsieur le marquis, s'écria le roi, ce cliàleau est encore à vous? 11 ne se peut lien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l'environnent; voyons les dedans, s'il vous plaît. »
Le marquis donna la main à la jeune princesse; et, suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une (>rande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation, que l'ogre avait fait préparer ])our ses amis, qui le devaient venir voir ce même jourlà, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Garabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups :
<( Il ne tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta riionneur que lui faisait le roi; et, dès le même jour, il épousa la princesse. Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
MORALITÉ
Quelque grand que soil l'avnnlage De jouir d'un riche hérilage Venant a nous de père en fils.
Aux jeunes gens, pour l'ordinaire, L'industrie et le savoir-faire
50 l.i: CHAT IMITTK.
V.iloiil iiiif'iix ([110 flps bif'iis nrf|iiis. Si le lils d'un meuiiior. avec tant do vitosso.
Gngno le cœur d'une princosso.
Ht s'en fait i» garder avec des yeux inouranis. C'est que l'habit, la mine et la jeunesse. Pour inspirer de la tendresse.
"Ne sont pas des ninvens Inujoui's indi('fi''ienls.
CENDKILLOJ^
CEM)U1LL0N,
A.NTorii.i:
Il était une fois un {gentilhomme qui épouba ensecondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeui', et qui lui ressemblaient en toutes choses. I.e mari avait de son côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère^ qui était la m<»illeure personne du monde.
li-1 CK.MHULLO.N.
Les noces ne lurent pas plutôt faites, que la bellemère fit éclater sa mauvaise humeur; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées', qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tète. La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait se plaindre à son père, qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle allait se mettre au coin de la cheminée , et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis, Cuci'NUKON. La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait Cendkillo.n. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues magnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi |)riées, car elles faisaient
(;i;m)iiillo.\. tm
jjraiido lijjure dans le pays. Les \oilà bien aises, et bien occupées à choisir les habits et les coiriiires qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le lin^e de ses sœurs, et qui goudronnait ' leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.
(( Moi, dit l'ainée, je mettrai mon habit de veiouis rouge et ma garniture d'Angleterre.
— Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais en récompense, je mettrai mon manteau à ileurs d'or et ma barrière ^ de diamants, qui n'est pas des plus indil'te rentes. »
On envoya quérir la bonne coilïeuse, pour diesseï' les cornettes à deux rangs, et on ht acheter des mouches de la bonne faiseuse ^. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis; car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'olirit même à les coiffer, ce qu'elles voulurent bien.
En les coiffant, elles lui disaient :
u Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal?
— Hélas! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi; ce n'est pas là ce qu'il me faut.
— Tu as raison, on rirait si on voyait un Cucendron aller au bal. »
Eiii|ies;iit. — - IhiiidiMU.
O suiil li'> iMoJo ilii li'iniis
54 CK.MIUILLU.N.
Due autre que Cendrillon les aurait toilfées de travers; mais elle était bonne : elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près tle deux jours sans man- {jer, tant elles étaient transportées de joie. On rom|)it plus de douze lacets, à force de les serrer, pour leur rendre la taille plus menue, el elles étaient toujours devant leur miroir.
Enfin, rheureux jour arriva; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux, le plus lonr^temps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurei'. Sa marraine, qui la ^it toute en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait.
<( Je voudrais bien... je voudrais bien »
Elle pleurait si fort, qu'elle ne jiut achever. Sa marlaine, qui était fée, lui dit :
«( Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas?
— Hélas! oui, dit Cendrillon en soupiranl.
— Eh bien, seras-tu bonne fille? dit sa marraine; je t'y ferai aller. »
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : (( Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, nayant laissé que l'écorce, la fiappa de sa baffuctte, et la citiouille fut aussil()l chanM.cc eu un beau carrosse tout dore.
(:i:m)ium.o.\. —
l'jisiiile, elle alla rejjartlei- dans la soin ieièrc», où elle trouva six souris toutes en vie.
Elle dit à Cendrillon de lever la tra[)pe de la sourieière, et à eliaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris ])onuiielé.
Comme elle était en peine de quoi elle l'erait un cocher :
(( Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'v a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.
— Tu as laison, dit sa marraine : \a voir. »
Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l'ayant touché, il fut chang(''
;;<; CK M)Hi i.i.dN.
(M) (lit {;ms eochor, qui avait les ])liis belles moustaches
(InOii ait jamais vues.
I*]nsuite elle lui dit :
« Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derlière l'arrosoir; appoite-les-moi. >>
Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les chauj^ea en six laquais, qui montèrent aussitôt deirière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent l'ait au lie chose de toute leur vie.