‹ Les contes drolatiquesChapitre 10 sur 13 · LOYS LE UNZIESME · texte numérisé non relu

LOYS LE UNZIESME

Le Roy Loys le unziesme estoyt ung bon compaignon aymant beaucoup à iocqueter; et, horsmis les interests de son estat de Roy et ceulx de la religion, il bancquetoyt très fort et donnoyt aussy bien la chasse aux linottes coëffées qu'aux conils et hault gibier royal. Aussy les grimaulds qui en ont faict ung sournois monstrent bien qu'ils ne l'ont pas cogneu, veu qu'il estoyt bon amy, bon bricolleur et rieur comme pas ung.

Cest luy qui disoyt, quand il estoyt dans ses

bonnes, que quatre chouses sont excellentes et opportunes en la vie, à sçavoir : fianter chauld, boire frais, arresser dur et avaler mou. Aulcuns l'ont vitupéré d’avoir margaudé des bourbeteuses. Cecy est'une insigne bourde, veu que ses filles d'amour, dont une feut légitimée, estoyent toutes yssues de grans maisons et feirent des establissements notables. Il ne donnoyt point dans les cannetilles et profusions; mettoyt la main sur le solide ; et de ce que aulcuns mangeurs de peuple n’ont point trouvé de miettes chez luy, tous l’ont honny. Mais les vrays collecteurs de véritez sçavent que ledict Roy estoyt ung bon petit homme en son privé, mesmes trezaimable; et, avant de faire couper la teste à ses amys ou de les punir, ce dont il n’avoyt espargne, besving estoyt qu'ils l’eussent truphé beaucoup; tousiours sa vengeance feut iustice. Ie n’ay veu que dans nostre ami Verville que ce digne souverain se soit trompé; mais une foys n’est pas coustume ; et encores y ha-t-il plus de la faulte à Tristan, son compère, qu'a luy, Roy. Voicy le faict, tel que le relate ledict Verville, etie soupçonne qu’il ha voulu rire. [e le rapporte pour ce que aulcuns ne cognoyssent pas l'œuvre esquise de mon parfaict compa—

triote. l’abrége, et n’en donne que la substance, les destails estant plus amples, comme les scavans n’en ignorent :

« Loys XI avoyt donné l’abbaye de Turpenay « (dont est question dans Imperia) à ung gentil- « homme qui, iouissant du revenu, se faisoyt nom- « mer monsieur de Turpenay. Il advint que le Roy « estant au Plessis-lez-Tours, le vray abbé, qui es- « toyt moyne, vint se présenter au Roy et luy feit « sa requeste, luy remonstrant que canonicque- « ment et monasticquement il estoyt pourveu de « l'abbaye, et que le gentilhomme usurpateur luy « faisoyt tort contre toute raison, et, partant, qu’il « invoquoyt Sa Maiesté pour luy estre faict droict. « En secouant sa perruque, le Roy luy promit de le « rendre content. Ce moyne, importun comme « tous animaulx portant cucule, venoyt souvent aux « yssues du repas du Roy, lequel, ennuyé de l’eaue « benoiste du Couvent, appela mon compère Tris- « tan et luy dit: « — Compère, il y ha icy ung « Turpenay qui me fasche, ostez-le moy du monde.» « Tristan, prenant ung froc pour ung moyne ouung a moyne pour ung froc, vint à ce gentilhomme que « toute la Court nommoyt monsieur de Turpenay;

« et, l'ayant accosté, feit tant qu'il le destourna; « puis, le tenant, luy feit comprendre que le Roy « vouloyt qu'il mourust. Il voulut résister en sup- « pliant et supplier en résistant; mais il n’y eut « aulcun moyen d’estre ouy. Il feut délicatement « estranglé entre la teste et les espaules, si qu'il « expira ; et, trois heures après, le compère dit au « Roy qu'il estoyt distillé. 11 advint cinq iours après, « qui est le terme auquel les ames reviennent, que « le moyne vint en la salle où estoyt le Roy, lequel «le voyant demoura fort estonné. Tristan estoyt « présent. Le Roy Tappelle et luy souffle en l’au- « reille : « — Vous n’avez pas faict ce que ie vous « ay dict. — Ne vous en desplaise, Sire, ie l’ay « faict. Turpenay est mort. — Hé! r’entendoys de « ce moyne. — l’ay entendu du gentilhomme!

« — Quoy! c’est doncques faict? — Oui, Sire. — « Ores, bien! » Se tournant vers le moyne : — « Venez icy, moyne. » Le moyne s’approuche. Le « Roy luy dit : « — Mettez-vous à geroilz. » Le « paouvre moyne avoyt paour. Mais le Roy luy dit : « — Remerciez Dieu, qui ne ha pas voulu que vous « feussiez tué, comme ie l’avoys commandé. Celluy & qui prenoyt vostre bien l’ha esté. Dieu vous ha

LES IOYEULSETEZ DU ROY An]

« faict iustice! Allez, priez Dieu pour moy, et ne « bougez de vostre convent. »

Cecy prouve la bonté de Loys unze. Il auroyt pu trez-bien faire pendre ce moyne, cause de l'erreur; car, pour lédict gentilhomme, il estoyt mort au service du Roy.

Dans les premiers temps de son séiour au Plessislez-Tours, ledict Loys, ne voulant faire ses beuvettec et se donner ses bonnes ratelées en son chasteau, par révérence de Sa Maiesté (finesse de roy que ses successeurs n’ont point eue), s’enamoura d’une dame nommée Nicole Beaupertuys, laquelle estoyt, pour vray dire, une bourgeoyse de la ville, dont il envoya le mary dans le Ponent, et mit ladicte Nicole en ung logiz prouche le Chardonneret, en l’endroict où est la rue Quincangrogne, pour ce que c’estoyt ung lieu désert, loing des habitations. Le mary et la femme estoyent ainsy à sa dévotion, et il eut de la Beaupertuys une fille qui mourut religieuse. Ceste Nicole avoyt le bec affilé comme ung papégay, se treuvoyt de belle corpulence, guarnie de deux grans beaulx et amples coussins de nature, fermes aux déduict, blancs comme les aëles d’ung ange, et cogneue, du reste, pour estre fertile en fassons pé-

ripathéticques qui faisoyent que jamais avecques elle mesme chouse ne se rencontroyt en amour, tant elle avoyt estudié les belles resolutions de la science, manières d’accommoder les olives de Poissy, courroyeries des nerfs et doctrines absconses du breviaire, ce que aymoyt fort le Roy. Elle estoyt gaye comme un pinson, tousiours chantoyt, rioyt, et iamais ne chagrinoyt personne, ce qui est le propre des femmes de ceste nature ouverte et franche, lesquelles ont tousiours une occupation. Équivocquez!.... Le roy s'en alloyt souvent avec de bons compaignons, ses amys, en ladicte maison; et pour ne point estre veu, s’y rendoyt à la nuict, sans suite. Mais comme il estoyt deffiant et craignoyt des embusches, il donnoyt à Nicole tous les chiens de son chenil qui estoyent les plus hargneux, et gens à mangier ung homme sans crier gare, lesquels chiens royaulx ne cognoissoyent que Nicole et le Roy. Quand jesir e venoyt, Nicole les laschioyt dans le jardin; et la porte dudict logiz estant suffisamment ferrée, bien close, le Roy en gardoyt les clefs, et, en toute sécurité, s’adonnoyt avecques les siens aux plaisirs de mille sortes, ne redoutant nulle trahison, rigolant à l’envy, se faisant des niches et montant de

bonnes parties. En ces nuicts-là, le compère Tristan veilloyt sur la campaigne, et ung qui se seroyt pourmené sur le Mail du Chardonneret auroyt esté ung peu promptement mis en estat de donner aux passans sa bénédiction avecques les pieds, à moins qu'il n’eust la passe du Roy, veu que souvent Loys unze envoyoyt querir des garses pour ses amys ou des gens pour soy divertir, par des subtilitez deues à Nicole ou aux convives. Ceulx de Tours estoyent là pour les menus plaisirs du Roy, qui leur recommandoyt légierement le silence : aussy ne ha-t-on sceu ces passe-temps que luy mort. La farce de Baise mon cul feut, dict-on, inventée par ledict sire. Ie la rapporte, bien que ce ne soit le suiet de ce Conte, pour ce que elle faict veoir le naturel comicque et facétieux du bon homme Roy. Il y avoyt à Tours trois gens avaricieux notez. Le premier estoytmaistre Cornelius, qui estsuffisammentcogneu. Le second s’appeloyt Peccard, et vendoyt des doreloteries, dominoteries et ioyaulx d’ecclise. Le troisième avoyt nom Marchandeau, et estoyt ung vigneron trez-riche. Ces deux Tourangeaulx ont faict souche d'honnestes gens, nonobstant leurs ladreries, Ung soir que le Roy se treuvoyt chez la Beaupertuys,

en belle humeur, ayant beu du meilleur, dict des drosleries et faict avant les vespres sa prière à l’oratoire de Madame, ildit à Le Daim, son compère, au cardinal La Balue et au vieulx Dunois, qui roussinoyt eucores: — Faut rire, mes amys!... Et ie crois que ce seroyt bonne comédie à veoir que avare devant sac d’or sans pouvoir y touchier… Holà !

Oyant ce, ung sien varlet comparut. — Allez, ditil, querir mon threzorier, et qu’il apporte céans six mille escuz d’or, et tost. Puis vous irez apprehender au corps, d’abord mon compère Cornélius, le dorelotier de la rue du Cygne, puis le vieulx Marchandeau, en les amenant icy, de par le Roy.

Puis se remirent à boire et à iudicieusement grabeler de ce que valoyt mieulx d’une femme faisandée ou d’une qui se savonne glorieusement; d’une qui est maigre ou d’une qui est en bon poinct ; et, comme ce estoyt la fleur des sçavans, ils dirent que la meilleure estoyt celle qu’on avoyt à soy, comme ung plat de moules toutes chauldes, au moment précis où Dieu envoyoyt une bonne pensée à ycelle communiquer. Le cardinal demanda qui estoyt le plus prétieux pour une dame : ou le premier ou le

darrenier baiser. À quoy la Beaupertuys respondit que c’estoyt le darrenier, veu que elle sçavoyt ce qu'elle perdoyt, et, au premier, ne sçavoyt iamais ce qu'elle gagnoyt. Sur ces dires et d’aultres qui ont esté adhirez par grant malheur, vindrent les six mille escuz d’or, lesquels valoyent bien trois cent mille francs d’aujourd’huy, tant nous allons diminuant en toute chouse. Le Roy commanda que les escuz feussent mis sur une table et bien esclairez ; aussy brillèrent-ils comme les yeulx des convives, qui s’allumèrent mvolontairement ; ce dont ils rirent à contre-cœur. Ils n’attendirent pas longtemps les trois avares, que le varlet amena blesmes et pantois, horsmis Cornelius, qui cognoissoyt les phantasies du Roy.

— Ores çà! mes amys, leur dit Loys, resguardez les escuz qui sont sur ceste table.

Et les trois bourgeoys les grignottèrent de l'œil; et comptez endà que le diamant de la Beaupertuys reluisoyt moins que leurs petits yeux vérons.

— Geci est à vous, adiouxta le Roy.

Sur ce, ils re mirèrent plus les escuz, mais commencèrent à se toiser entre eulx, et lès convives

cogneurent bien que les vieulx cinges sont plus ex

perts en grimaces que tous aultres, pour ce que les physionomies devindrent passablement curieuses, comme celles des chats beuvant du laict ou de filles chatouillées de mariaige.

— Dà! feit le Roy, ce sera tout à celluy de vous qui dira trois foys aux deux aultres : — « Baise mon cul! » en boutant la main dans l'or; mais, s'iln’est pas sérieux comme une mousche qui ha violé sa voisine, et s’il vient à soubrire en disant cette gogue, il payera dix escuz à Madame. Néantmoins, il pourra recommencer trois foys.

— Ce sera tost gaigné! feit Cornelius, lequel, en sa qualité de Hollandoys, avoyt la bouche aussi souvent close et sérieuse que le caz de Madame estoyt souvent ouvert et riant. Aussy mit-il bravement la main sur les escuz, pour veoir s'ils estoyent de bonne forge, et les empoigna gravement; mais, comme il resguardoyt les aultres pour leur dire civilement : « Baisez mon cul!..…. » les deux avares, redoutant sa gravité hollandoyse, luy respondirent : « À vos soubhaits! » comme s’il avoyt esternué. Ce qui feit rire tous les convives et Cornelius luy-mesme. Lorsque le vigneron voulut prendre les escuz, il sentit teiles démangeaisons dans ses badigoinces que son

vieulx visaige d’escumoire laissa passer le rire par toutes les crevasses, si bien que vous eussiez dict une fumée sortant par les rides d’une cheminée, et ne put rien dire. Lors, ce feut le tour du dorelotier lequel estoyt un petit bout d'homme goguenard et qui avoyt les lèvres serrées comme le col d’ung pendu. Il se saisit d’une poignée d’'escuz, resguarda les aultres, voir le Roy, et dit avecques ung un air raillard : — Baisez mon cul!

— Est-il breneux ? demanda le vigneron.

— Il vous sera loysible de le veoir, respondit gravement le dorelotier.

Là-dessuz, le Roy eut paour pour ses escuz, veu que le dict Peccard recommenca sans rire, et pour la troisiesme foys alloyt dire le mot sacramentel, lorsque la Beaupertuys luy feit ung signe de consentement, ce qui luy feit perdre contenance, et sa bouche se fendit en esclats comme ung vray puce- Jaige.

— Comment as-tu faict, demanda Dunois, pour tenir ta face grave devant six mille escuz?

-— Oh! monseigneur, ‘ay pensé en premier à

ung de mes procez qui se iuge demain; et, en se-

cond, à ma femme, qui est une brosse bien chagrinante.

L'envie de gaigner ceste notable somme les feit essayer encores, et le Roy s’amusa, pendant environ une heure, des chiabrenas de ces figures, des préparations, mines, grimaces et aultres patenostres de cinge qu'ils feirent; mais ils se frottoyent le ventre d’ung panier; et, pour gens qui aymoyent mieulx la manche que le bras, ce feut une douleur bien cramoisie que d’avoir à compter chascun cent escuz à Madame.

Quand ils feurent partis, Nicole dit bravement au Roy : — Sire, voulez-vous que l'essaye, moy?

— Pasques Dieu! respartit Loys unze, non! Ie vous le baiseray bien pour moins d'argent.

C'estoyt d’ung homme mesnaigier, comme de faict il feut tousiours.

Ung soir, le gros cardinal La Balue pourchassa guallamment de paroles et de gestes, ung peu plus que les Canons ne le permettoyent, ceste Beauper- Suys, qui, heureusement pour elle, estoyt une fine commère à laquelle il ne falloyt pas demander combien il y avoyt de poincts à la chemise de sa mère.

— Vère, dit-elle, monsieur le cardinal, la chouse

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que ayme le Roy n’en est point à recepvoir les sainctes huiles.

Puis vint Olivier le Daim, auquel elle ne voulut entendre non plus, et aux sornettes de qui elle dit qu'elle demanderoyt au Roy s’il luy plaisoyt qu’elle se feist la barbe.

Ores, comme ledict barbier ne la supplia point de luy guarder le secret sur ses poursuites, elle se doubta que ces menées estoyent des ruses practiquées par le Roy, dont le soupçon avoyt peut-estre esté resveiglié par ses amys. Doncques, ne pouvant se venger de Loys unze, elle voulut au moins se mocquer desdicts seigneurs, les berner et amuser le Roy des tours qu’elle alloyt leur iouer. Adoncques, ung soir qu’ils estoyent venus souper, elle eut une dame de la ville qui vouloyt parler au Roy. Ceste dame estoyt une personne d’authorité, qui avoyt à demander la graace de son mary, et que, par suite de ceste adventure, elle obtint. Nicole Beaupertuys, ayant destourné pendant ung moment le Roy dedans ung cabinet, luy dit de faire hausser les coudes à tous leurs convives, de les poulser en nourrifure; et qu'il feust rieur, bien entrain de iocqueter ; ais que, la nappe ostée, il Jeur cherchast aulcunes

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querelles d’Allemand, espluchast leurs dires, les traictast à la fourche, et que, lors, elle le divertiroyt, en lui monstrant tout le foing qu'ils auroyent en leurs cornes; enfin, que, sur toute chouse, il feist amitié à ladicte dame, et que ce parust estre de bonne foy, comme si elle avoyt le perfum de sa faveur, pour ce que elle s’estoyt guallamment prestée à ceste bonne ioyeulseté.

— Eh bien! messieurs, dit le Roy en rentrant, allons nous mettre à table : la chasse ha esté longue. et bonne.

Et le barbier, le cardinal, ung gros évesque, le capitaine de la gafde escossoise et ung envoyé du parlement, homme de iustice, aymé du Roy, suyvirent les deux dames dedans la salle où lon se descrottoyt les mändibules.

Et lors ils se cotonnèrent le moule de leurs pourpoincts. Qu'est cela! C’est se carreler lestomach, faire la chimie naturelle, compulser les plats, fester ses trippes, creuser sa tumbe à coups de maschoires, iouer de l’espée de Caïn, enterrer les:saul= ces, soustenir ung cocqu; mais plus philosophic# quement, c'est faire du bran avecques ses dents. res, comprenez-vous? De: combien est-il besoing®

de mots pour vous desfoncer l’entendement! Point ne failloyt le Roy de faire distiller à ses hostes ce beau et bon souper. Il les farcissoyt de pois verds, retournant au hoschepot, vantant les pruneaulx, commentant les poissons, disant à l’ung : « Pourquoy ne mangez-vous ? » à l’aultre : « Buvons à Madame ! » à tous : « Messieurs, goustons les escrevisses! mettons à mort cettuy flaccon! Vous ne cognoissez pas ceste andouille ! Et ceste lamproye! hein ! ne luy direz-vous rien? Voilà, Pasques Dieu! le plus beau barbeau de la Loire! Allons! crochetez-moy ce pasté! Cecy est gibier de ma chasse : cil qui n’en veult pas me feroyt affront! » Puis encores : « Beuvez, le Roy n’en scayt rien ! Dictes ung mot à ces confictures, elles sont de Madame.

Esgrappez ce raisin, il est de ma vigne. Oh! mangeons des neffles! » Et, tout en les aydant à grossir leur principal aposteume, le bon monarque rioyt avecques eulx, et on gaussoyt, disputoyt, crachioyt, mouchioyt, rigoloyt, comme si le Roy n’y eust pas esté. Aussy, tant feut embarqué de victuailles, tant feut succé de flaccons et ruyné de ragousts, que les trongnes des convives se cardinalisèrent et kurs pourpoincts feirent mine de crever, veu que

tous estoyent bourrez comme cervelas de Troyes, depuis l’entonnoir iusques à la bonde de leurs panses. Rentrez dedans la salle, ils tressuoyent desià, souffloyent et commencoyent à mauldire leurs franches lippées. Le Roy feit le silencieux. Ung chascun se tut d'autant plus voulentiers que toutes leurs forces estoyent bendées à faire la décoction intestine de ces platées confictes en leur estomach, lesquelles se tassoyent et gargouilloyent trez-fort. L'ung disoyt à part luy : « l’ay esté desraisonnable de mangier de ceste saulce. » L’aultre se grondoyt d'avoir thezaurisé d'ung plat d’anguilles arrangées avecques des caspres. Cettuy-là pensoyt en luymesme : « Oh! oh! l’andouille me cherche chicquane. » Le cardinal, qui estoyt le plus ventru d’eulx tous, siffloyt par les narines comme ung cheval effrayé. Ce feut luy qui, premier, feut contrainct de donner yssue à ung notable rot; et lors il eust bien voulu estre en Allemaigne, où l’on vous salue « à ce subiect; Car, entendant ce langaige gastréiforme, le Roy resguarda le cardinal en fronssant les sourcils.

— Qu'est-ce à dire ? feit-il, Suis-je doncques ung simple clercq?

Cecy feut entendu avecques terreur, pour ce que d'ordinaire le Roy faisoyt grant estat d’ung rot bien poulsé. Les aultres convives se délibérèrent de résouldre aultrement les vapeurs qui grenouilloyent desià dans leurs cornues pancréaticques. Et d’abord, ils taschèrent de les maintenir, pendant ung bout de temps, ez replis du mesentère. Ce feut alors que, les voyant engraissez comme des maltostiers, la Beaupertuys print à part le bon sire, et luy dit : — Saichez maintenant que Pay faict faire par le dorlotier Peccard deux grandes poupées semblables à ceste dame et à moy. Ores, quand ceulx-cy, pressez par les drogues que j'ay mises en leurs goubelets, iront au siége présidial où nous allons faire mine de nous rendre, ils treuveront tousiours la place prinse. Par ainsy, amusez-vous de leurs tore tillemens.

Ayant dict, la Beaupertuys disparut avecques la dame, pour aller ployer le touret, suivant la coustume des femmes, ce dont ie vous diray l’origine ailleurs. Puis, après ung honneste laps d’eaue, la Beaupertuys revint seule, et laissant croire qu'elle avoyt quitté la dame à l'officine d’alquémie naturelle, La-dessus, le Roy, advisant le cardinal, le feit

18h CONTES DROLATIQUES

lever et l’entretint sérieusement de ses affaires, en le tenant par le gland de son aumusse. À tout ce que disoyt le Roy, La Balue respondoyt: « Oui, Sire, » pour estre délivré de ceste faveur ettirer ses chausses, veu que l’eaue estoyt dans ses caves, et que il alloyt perdre la clef de sa porte postérieure. Tous les convives en estoyent à ne sçavoir comment arrester le mouvement du bran, auquel la nature ha donné, encore mieulx qu’à l’eaue, la vertu de tendre à ung certain niveau. Leurs dictes substances se mollifioyent et couloyent en travaillant, comme ces insectes qui demandent à yssir de leurs cocquons, faisant raige, tormentant et mescognoissant la maiesté royale : car rien n’est ignorant, insolent comme ces mauldicts obiets, et sont importuns comme tous les détenus auxquels on doibt la liberté, Aussy glissoyent-ils, à tous proupos, comme anguilles hors d’ung filet; et ung chascun avoyt besoing de grans efforts et sciences pour ne point se conchier devant le Roy. Loys unze print beaucoup de plaisir à interrogucr ses hostes, et se pleut beaucoup aux vicissitudes de leurs physionomies, sur lesquelles se reflétoyent les grimaces breneuses de leurs fronssures.

Le conseiller de iustice dit à Olivier: — Ie donneroys bien mon office pour estre au clos Bruneau environ ung demi-septier de minutes.

— Oh! il n’y ha pas jouissance qui vaille ung bon caz. Et d’auiourd'huy ie ne suis plus estonné des sempiternelles chieures de mousche, respondit le barbier.

Le cardinal, cuydant que la dame avoyt obtenu quittance en la Cour des comptes, laissa le flocquard de son cordon aux mains du Roy en faisant ung hault-le-corps, comme s’il avoyt oublié de dire ses prières, et se dirigea vers la porte.

— Qu'avez-vous, monsieur le cardinal ? dit le Roy.

— Pasques Dieu! ce que ray. Il paraist que tout est de grant mesure chez vous, Sire!

Le cardinal s'évada, laissant les aultres estonnez de sa subtilité. Il marcha glorieusement vers la chambre basse, en laschant ung petit les cordons de sa bourse; mais, quand il ouvrit la benoiste huysserie, il treuva la dame en fonctions sur la chaire comme ung pape en train d’estre sacré. Lors, renguaisnant son fruict meur, il descendit la vis pour aller au jardin. Cependant, aux darrenières

marches, l’aboyement des chiens le mit en grant paour d’estre mordu à ung de ses prétieux hémisphères; et, ne saichant où se délivrer de ses produicts chimicques, il revint en la salle, tout frissonnant comme ung homme qui ha esté à l’aër. Les aultres, voyant rentrer ledict cardinal, cuydèrent qu'il avoyt vuydé ses réservoirs naturels et desgraissé ses boyaux ecclésiasticques, et le cuydèrent bien heureux. Aussy le barbier se leva-t-il vitement, comme pour inventorier les tapisseries et compter les solives, mais gaigna, avant qui que ce feust, la porte; et, desserant son sphincter par advance , il fredonna ung refrain en allant au retraict. Arrivé là, force luy feut, comme à La Balue, de murmurer des paroles d’excuses à ceste breneuse étere nelle, en fermant l’huys avecques autant de promptitude qu'il l’'avoyt ouvert. Puis revint avecques son arrière-faix de molécules agrégées qui encombroyent ses conduicts intimes. Ainsy feirent processionnellement les convives, sans pouvoir se libérer duplu sde leurs saulces , et se retreuvèrent bientost tous en présence de Loys unze, aussy empeschez qu'auparavant, et se reguardèrent avecques intelligence, en se comprenant du cul

mieulx qu’ils ne se comprirent iamais de bouche ; car iamais il n’y ha d’équivocque dans les transactions des parties naturelles, et tout y est rationnel, de facile entendement, veu que c’est une science que nous apprenons en naissant.

— le cuyde, dit le cardinal au barbier, que ceste dame fiantera iusques à demain. Qu’ha doncques eu la Beaupertuys d'inviter icy une telle diarrhétique ?

— Voilà une heure qu’elle travaille à ce que ie feroys en ung poulce de temps. Que les fiebvres la prennent! s’escria Olivier le Daim.

Tous ces courtizans , entreprins de cholicques, piétinoyent pour faire patienter leurs matières importunes , lorsque ladicte dame reparut en la salle Croyez qu'ils la treuvèrent belle, gracieuse, et l’auroyent bien baisée là où leur desmangioyt si fort; et iamais ne saluërent le iour avecques plus de faveur que ceste dame libératrice de leurs paouvres ventres infortunez. La Balue se leva. Les aultres cédèrent, par honneur, estime et révérence de V'Ecclise, la place au clergié. Puis, prenant patience, ils continuèrent à faire des grimaces, dont le Roy rioyt en luy-même avecques Nicole, qui l’aidoyt à Couper la respiration à ces desvoyez. Le bon capi-

taine éscossois, qui avoyt plus que tous les aultres mangié d'ung metz auquel le cuisinier mit une pouldre de vertu laxative, embrena son hault-de-chausses, en cuydant ne laschier qu’ung légier pet. Il s’en alla honteux dans ung coin, espérant que, devant le Roy, là chouse seroÿt assez saige pour ne rien sentir. En ce moment, le cardinal revint horrificquement matagrabolizé, pour ce qu'il avoyt treuvé la Beaupertuys sur le siége épiscopal. Ores, dans son torment, ne saichant si elle estoyt en la salle, il revint et feit ung : Oh! diabolicque en la voyant près de son maistre.

— Qu'est cecy ? demanda le Roy en resguardant le presbtre à luy donner la fiebvre.

— Sire, dit insolemment La Balue, les chouses du purgatoire sont de mon ministrère, et ie doibs vous dire qu’il y ha de la sorcellerie dans ceste maison,

— Ah! petit presbtre, tu veulx plaisanter avecques moy ! dit le Roy.

À ces paroles, les assistans ne sceurent plus dis tinguer leurs chausses de la doublure, et se con= chièrent de paour, à se rompre la gorge,

— Oh! me manquéz-vous de respect ? dit le Roy,

qui les feit blesmir. Holà! Tristan, mon compère! cria Loys unze par la fenestre en la levant soubdain, monte icy !

Le grant prevost de l’hostel ne tarda point à paroistre, et, comme ces seigneurs estoyent tous gens de rien, eslevez par la faveur du Roy, Loys unze, par ung temps de cholicque, pouvoyt les dissouldre à son gré; de sorte que, horsmis le cardinal, qui se fioyt sur sa soutane, Tristan les treuva tous roides et pantois.

— Conduis ces messieurs au prétoire, sur le Mail, mon compère : ils se sont embrenés à trop mangier.

— Suis-je pas une bonne raillarde, luy dit Nicole.

— La farce est bonne, mais orde en diable, respondit-il en riant.

Ce mot royal feit cognoistre aux courtizans que le Roy n’avoyt pas voulu jouer ceste foys avecques leurs testes, ce dont ils bénirent le Ciel. Ce monarque aymoyt fort ces salauderies. Ce ne estoyt point d'ung meschant homme, comme le dirent les convives en se mettant à l'aise au bord du Mail, avecques Tristan, qui, en bon Françoys, leur tint com-

paignie et les escorta chez eulx. Voilà pourquoy depuis uncques ne faillirent les bourgeoys de Tours à conchier le Mail du Chardonneret, veu que les gens de la Court y avoyent esté.

le ne quitteray point les chausses de ce grant Roy sans mettre par escript la bonne coyonnerie qu'il feit à la Godegrand, laquelle estoyt une vieille fille, en grant despit de ne point avoir treuvé de couvercle à son pot durant les quarante années qu’elle avoyt vivoté, enraigeant dans sa peau tannée d’estre tousiours vierge comme ung mulet. Ladicte fille avoyt son logiz de l’aultre costé de la maison qui appartenoyt à la Beaupertuys, en l’endroict où est la rue de Hierusalem, si bien qu’en se iuchant à ung balcon iouxtant le mur, il estoyt amplement facile de veoir ce qu’elle faisoyt et de ouyr ce qu’elle disoyt en une salle basse où elle demeuroyt; et, souventes foys, le Royt prenoyt de bons divertissemens de ceste vieille fille, qui ne scavoyt point estre autant soubz la couleuvrine dudict seigneur. Doncques, ung iour de marché franc, il advint que le Roy feit pendre ung ieune bourgeoys de Tours, lequel avoyt violé une dame noble, ung peu aagée, cuydant que c’estoyt une ieune fille, A ce, il n'y avoyt

point de mal, et c’eust esté chouse méritoire pour ladicte dame d’avoir esté prinse pour vierge ; mais, en recognoissant s’estre deceu, il l'avoyt abominée de mille iniures; et, la soupconnant de ruse, s’estoyt advisé de luy voler ung beau goubelet d'argent vermeil, en loyer du prest qu'il venoyt de luy faire. Ce susdict ieune homme estoyt à tous crins, et si beau que toute la ville le voulut veoir pendre, par manière de regret, et aussy par curiosité. Comptez qu'il y avoyt, à la pendaison, plus de bonnets que de chapeaulx. De faict, ledict ieune homme brandilla trezbien ; et, suivant l’us et coustume des pendus de ce temps, mourut en guallant, la lance en arrest, ce dont il feut grant bruit dans la ville. Beaucoup de dames dirent, à ce subiect, que c’estoyt ung meurtre de ne pas avoir conservé une si belle ame de braguette.

— Que diriez-vous, si nous mettions le beau pendu dedans le lict de la Godegrand ? demanda la Beaupertuys au Roy.

— Nous l’espouvanterons, respondit Loys unze,

— Nenny! Sire. Soyez ferme qu’elle accueillera bien ung homme mort, tant elle ha grant amour d'ung vivant, Hier ! ie l’ay veue faisant des follies

à ung bonnet de ieune homme, qu'elle avoyt mis sur le hault d’une chaire, et vous auriez bien ry de ses paroles et momeries.

Ores, pendant que la vierge de quarante ans feut aux vespres, le Roy envoya dependre le ieune bourgeoys qui venoyt d'achever la darrenière scène de sa farce tragicque, et l'ayant vestu d’une chemise blanche, deux estaffiers montèrent par-dessus les murs du jardinet de la Godegrand, et couchièrent ledict pendu dans le lict, du costé de la ruelle. Puis, cela faict, s’en allèrent, et le Roy resta dans la salle au balcon, iouant avecques la Beaupertuys, en attendant l'heure du couchier de la vieille fille. La Godegrand revint bientost, ta, ta, belle, belle, comme disent les Tourangeaulx, de l’ecclise de Sainct-Martin, dont elle n’estoyt point esloignée, veu que la rue de Hierusalem touche les murs du :loistre. Elle entre chez elle, se descharge de son aumosnière, chappelet, rosaire et aultres magazins que portent les vieilles filles ; puis, descouvre le feu, le souffle, se chauffe, se boutte en sa chaire, caresse son chat à deffault d’aultre chouse; puis va : au garde-mangier, soupe en sospirant et sospire en soupant, avale toute seule, en resguardant ses tapis-

serios ; et, après avoir beu, feit ung gros pet que le Roy entendit.

— Hein! si le pendu luy disoyt : « Dieu vous bénisse ! »

Sur ce proupos de la Beaupertys, tous deux s’esclatèrent d'ung rire muet. Et, trez-attentif, le Roy trez-chrestien assista au despouillement de la vieille fille, qui se desvestoyt en s’admirant, s’espilant ou se grattant ung bouton malicieusement advenu sur une narine, puis s’espluchiant les dents et faisant mille menues chouses que font, hélas! toutes les dames vierges ou non, dont bien grant leur fasche; mais, sans les légiers deffaults de la nature, elles seroyent trop fières et l'on ne pourroyt plus en iouyr. Ayant achevé son discours acquactique et musical, la vieille fille se mit entre ses toiles et gecta ung beau, gros, ample et curieux cry alors qu’elle veit, qu'elle sentit la frescheur de ce pendu et sa bonne odeur de ieunesse; puis saulta loing de luy par cocquetterie. Mais, comme elle ne le scavoyt point estre véritablement deffunct, elle revint, cuydant qu’il se mocquoyt d’elle et contrefaisoyt le mort.

— Allez-vous-en, meschant plaisant! dit-elle,

Mais croyez qu’elle proferoyt ces paroles d’ung ton bien humble et bien gracieux. Puis, voyant qu’il ne bougeoyt, elle l’examina de plus près et s’estomira bien fort de ceste tant belle nature humaine en recognoissant le ieune bourgeoys, sur lequel la phantaisie la print de faire des expérimentations purement scientificques dans l’interest des pendus.

— Que faict-elle doncques? disoyt la Beaupertuys au Roy.

— Elle essaye de le ranimer. C’est une œuvre d'iimanité chrestienne.…

Et la vieille fille bouchonnoyt et reboistoyt ce beau ieune homme, en suppliant saincte Marie Ægyptienne de l’ayder à ravitailler ce mary qui lui tomboyt, tout amoureux, du ciel, lorsque tout à coup, en resguardant le mort qu’elle reschauffoyt charitablement, elle creut veoir ung légier mouvement d'yeulx : alors mit la main au cueur de l’homme et le sentit battre foiblement. Enfin, aux chaleurs du lict, de l'affection, et par la température des vieilles filles, qui est bien la plus bruslante de toutes les bouffées parties des déserts africquains, elle eut la ioye de rendre la vie à ce beau et bon bra-

guard qui, par cas fortuit, avoyt esté trez-mal pendu.

— Voilà comment les bourreaux me servent! dit Loys unze en riant,.

— Ha! dit la Beaupertuys, vous ne le ferez pas rependre; il est trop ioly.

— L’'arrest ne dict pas qu’il sera pendu deux foys ; mais il espousera la vieille fille.

De faict, la bonne damoiselle alla, d’ung pied pressé, querir ung maistre myre, bon barbier, qui demouroyt en l’abbaye, et le ramena vitement. Aussitost il print sa lancette, saigna le ieune homme, et, comme le sang ne sortoyt point : —- Ah! dit-il, il est trop tard, le transbordement du sang dans les poumons est faict!

Mais tout à coup ce bon ieune sang goutta ung petit, puis vint en abundance, et l'apoplexie chanvreuse, qui n'estoyt qu’esbauchiée, feut arrestée en son cours. Le ieune homme remua, devint plus vivant ; puis il tomba, par le vœu de la nature, dans ung grant affaissement et profunde attrition, pros= tration des chairs et flasquositez du tout. Ores, la vieille fille, qui estoyt tout yculx et suivoyt les grans

et notables changemens qui se faisoyent en la personne de ce mal pendu, print le barbier par la manche, et, luy montrant le piteux caz, par une œillade curieuse, luy dit : — Est-ce que doresenavant il sera ainsy ?

— En dà! bien souvent, respondit le véridicque chirurgien.

— Oh! il estoyt bien plus gentil, pendu! |

À ceste parole, le Roy s’esclata de rire. Le voyant par la croisée, la fille et le chirurgien eurent grant paour, veu que ce rire leur sembloyt ung second arrest de mort pour leur paouvre pendu. Mais Le Roy tint parole et les maria. Puis, pour que iustice feust, il donna le nom de sieur de Mortsauf à l’espoux, en lieu et place de celluy qu’il avoyt perdu dessus l'eschaffaud. Comme la Godegrand avoyt une trez-ample pannerée d’escuz, ils feirent une bonne famille de Touraine, laquelle subsiste encores en grant honneur, veu que M. de Mortsauf servit trez- fidellement Loys unze en diverses occurrences. Seulement, il n’aymoyt à rencontrer ni potences ni vieilles femmes, et iamais plus ne vou lut recepvoir d’assignations amoureuses pour la fiuict.

Cecy nous apprend à bien vérifier et recognoistre les frmmes, et ne point nous tromper sur la diffé rence locale qui existe entre les vieilles et les ieunes, veu que, si nous ne sommes pas pendus pour nos erreurs d'amour, il y ha tousiours quelques larges risques à Courir,

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Le connestable d’Armignac espousa, par ambition de haulte fortune, la comtesse Bonne, qui s’estoyt desià trez-proprement enamourée du petit Savoisy, fils du chamberlan à Monseigneur le Roy Gharles sixiesme. |

Le connestable estoytung rude homme de guerre, piteux de mine, vieulx de peau, grantement poilu, disant tousiours des paroles noires, tousiours occupé de pendre, tousiours en sueur de batailles, ou resvant à stratagesmes aultres que ceulx d'amour. Aussy, ce bon souldard, peu soulcieux d’espicer le

ragoust du marilaige, usoyt de sa gente femme en homme qui pense à visées plus haultes; ce que les dames ont en une saige horreur, veu que elles n’ayment point à avoir les solives du lict pour seuls iuges de leurs mignardises et bons coups.

Doncques, la belle comtesse, dès qu’elle feut connestablée, n’en mordit que mieulx à l'amour, dont elle avoytle cueur encombré pour le susdict Savoisy ; ce que veit bien le compaignon.

Voulant tous deux estudier mesme musicque, ils eurent bientost accordé leurs lucs ou deschiffré le grimoire ; et ce feut chouse apertement démonstrée à la royne Isabelle que les chevaulx de Savoisy estoyent plus souvent establez chez son cousin d'Armignac qu’en l’Hostel-Sainct-Pol, où demouroyt le chamberlan, depuis la destruction de son logiz, faicte par ordre de l’Université, comme ung chascun scayt.

Ceste preude et saige princesse, redoutant par advance quelque fascheux estrif pour Bonne, d’autant que le dict connestable ne chaïlloyt pas plus à iouer de sa lame que prebstre à donner ses bénédictions, la dicte royne, fine à dorer comme une dague de plomb, dit ung iour en sortant de vespres

à sa cousine, qui prenoyt de l’eaue benoiste avecques Savoisy :

— Ma mye, ne voyez-vous point du sang dedans ceste eaue ?

— Bah ! feit Savoisy à la royne, l'amour ayme le sang, madame !…

Ce que ladicte royne treuva fort bien respondu, et le mit en escript, puis plus tard en action, lors que son seigneur Roy navra ung sien amant, dont vous verrez poindre la faveur dans cettuy Conte.

Vous scavez, par maintes expérimentations, que, durant le prime vère de l'amour, ung chascun des deux amans ha tousiours en grant paour de livrer le mystère de son cueur ; et, tant par fleur de prudence, tant pour l’amusement que donnent les doulces trupheries de la guallantise, ils iouent à qui mieulx se mussera. Puis, ung iour d’oubly suffict pour enterrer toutes les saigesses passées. La paouvre femme se prind en sa ioye comme en ung lasset; son amy signe sa présence ou parfoys ung adieu par quelques vestiges de braguettes, escharpes ou esperons laissez par ung hazard fatal; et vécy ung coup de

dague qui trenche la trame si guallamment ouvraigée

par leurs délices dorées. Mais, quand pleins sont les iours, point ne faut faire la moue à la mort; et l'espée des marys est ung beau trespas de guallanterie, s’il y ha de beaulx trespas! Ainsy debvoyent finer les belles amours de la connestable.

Ung matin que monsieur d'Armignac avoyt ung morceau de bon temps à prendre par la fuite du duc de Bourgongne, lequel quittoyt Lagny, le connestable doncques s’advisa de soubhaiter bon iour à sa dame, et la voulut resveigler d’une fasson assez doulce pour qu’elle ne se faschast point, mais elle, embourbée dans les grasses sommeilleries de la matinés, respondit au geste sans lever les paupières :

—- Laisse-moy doncques, Charles !

— Oh ! oh ! feit le connestable, oyantung nom de sainct qui n’estoyt point de ses patrons, l’ay du Charles dans la teste !

Lors, sans touchier à sa femme, il saulta hors du lict et monta, le visaige en flamme et l’espée nue, à l’endroict où dormoyt la chamberière de la comtesse, se doubtant que ladicte servante mettoyt les mains à ceste besongne.

— Ah! ah! gouge d'enfer, luy cria-t-il pour commencer le déduict de sa cholère, dis tes pate-

nostres, car ie vais te tuer sur l'heure à cause des menées du Charles qui vient céans.

— Ah! Monseigneur, respondit la femme, qui vous ha dict cela ?

— Sois ferme que ie te deffais sans rémission, si tu n’advoues les moindres assignations données, et en quelle manière elles s’accordoyent ; si ta langue se tortille, si tu bronches, ie te cloue avecques mon poignard. Parle!

— Clouèz-moy, respartit la fille: vous ne sçaurez rien!

Le connestable, ayant mal prins ceste excellente response, la cloua net, tant le courroux l’eschauffoyt; puis revint en la chambre de sa femme, et dit à son escuyer qu'il rencontra par les degrez, tout esveiglé aux aboys de la fille:

— Allez là-hault; Yay corrigé ung peu fort la Billette.

Devant qu’il reparust en présence de Bonne, il alla prendre son fils, lequel dormoyt comme ung enfant, et le traisna chez elle avecques des fassons peu mignonnes. La mère ouvrit les yeulx, et bien grans, comme pensez, aux cris de son petit; puis feut grantement esmeue en le voyant aux mains de

son mary, lequel avoyt la dextre ensanglantée et gectoyt ung resguard rouge à la mère et au fils.

— Qu'avez-vous? dit-elle.

— Madame, demanda l’homme de briefve exécution, cet enfant est-il yssu de mes reins ou de ceulx à Savoisy, vostre amy ?.…

Sur ce proupos, Bonne devint pasle et saulta sur son fils comme une grenouille effrayée qui se lance à l’eaue.

— Ah! ilest bien à nous, feit-elle.

— Si vous voulez ne pas veoir rouler sa teste à vos pieds, confessez-vous à moy, et respondez droict: vous m'avez adioinct un lieutenant?

— Oui dà!

— Quel est-il?

— Ce n’est point Savoisy, et ie ne diray iamais le nom d’ung homme que ie ne cognoys pas,

La-dessus, le connestable se leva, print sa femme par le bras pour luy trencher la parole d’un coup d'espée; mais elle, luy gectant ung resguard impérial, s’écria :

— Oh bien! tuez-moy ; mais ne me to chez plus ,

— Vous vivrez, repartit le mary, pour ce que ie vous réserve ung chastiment plus ample que la mort.

Et, redoutant les engins, pièges, arraisonnements et artifices familiers aux femmes en ces cas fortuits dont elles estudient, nuict et iour, les variantes, à part elles ou entre elles, il se departit, sur ceste rude et amère parole. Il alla incontinent interroguer ses serviteurs, leur monstrant une face divinement terrible : aussy, tous luy respondirent comme à Dieu le Père au iour darrenier, quand ung chascun de nous fera son compte.

Nul d’iceulx ne sceut le serieux mescheif qui estoyt au tresfunds de ces sommaires interroguatoires et astucieuses interlocutions ; mais, de tout ce qu'ils dirent, par le connestable feut conclud que aulcun masle du logis n’avoyt mis le doigt dedans la saulce, horsmis ung de ses chiens qu'il treuva muet, et auquel il avoyt donné commision de veigler aux iardins. Alors, le prenant dans ses mains, il l'estouffa de raige. Ce faict l’incita péripathéticquement à supposer que le sous-connestable venoyt en son hostel par le iardin, qui avoyt pour toute yssuc une poterne donnant sur le bord de l’eaue, Besoing est

de dire à ceulx qui en ignorent la situation de l’hostel d’Armignac, lequel tenoyt ung emplacement notable près les maisons royales de Sainct-Pol. Sur ce lieu feut depuis basty l’hostei des Longueville. Ores, quant à présent, le logiz d’Armignac avoyt ung porche de belle pierre en la rue Sainct-Antoine ; estoyt fortifié de tout poinct; et les haults murs du costé de la rivière, en face lisle aux Vaches, en l’endroict où est maintenant le port de ja Gresve, estoyent guarnis de tourelles. Le dessin de ce s'est veu longtemps chez le sieur cardinal Duprat, chancelier du Roy. Le connestable vuyda sa cervelle, et au fund, parmy ses plus belles embusches, tria la meilleure et l’appropria si bien au cas eschéant, que force estoyt au guallant de s'y prendre comme lièvre dans ung collet.

— Par la mort-dieu! dit-il, mon bailleur de cornes est prins, et j'ay le temps de resver à sçavoir comment ie l’accommoderay.

Vécy l’ordre de bataille que ce bon capitaine poilu, qui faisoyt si grosses guerres au due Jeansans-Peur, commanda pour donner l’assault à son ennemy secret. Il print bon numbre de ses plus affectionnez et adroits arehers, les’ aposta dedans

es tours du quay, en leur ordonnant soubz les plus griefves poines de tirer, sans aulcune distinction de gens, horsmis la connestable, sur les personnes de sa maison qui feroyent mine de sortir des iardins et d’y laisser entrer nuictamment ou de iour le gentilhomme aymé. Autant en feut faict du costé du porche, en la rue Sainct-Anthoine.

Les serviteurs, mesmes le chapelain, eurent consigne de ne point yssir du logiz soubz poine de mort. Puis, la garde des deux flancs de l’hostel ayant esté commise à des souldards de sa compaignie d'ordonnance, lesquels eurent charge de faire bonne guette dans les rues latérales, force estoyt que l’amant incogneu, auquel le connestable estoyt débiteur de sa paire de cornes, feust saisy tout chauld, quand, ne saichant rien, il s’en viendroyt, à l'heure accoustumée de l’amour, planter insolemment son estendard au cueur des appartenances légitimes dudict seigneur comte.

C'estoyt une chausse-trappe où äebvoyt tomber le plus fin homme, à moins d’estre aussy séricusement protégé de Dieu que le bon sainct Pierre le feui par le Saulveur quand il lempescha d'aller au fand de l’eaue, le ‘our où ils eurent phantaisie d’es-

sayer si la mer estoyt aussy solide que le planchier des vaches.

Le connestable avoyt affaire à ceulx de Poissy, et debvoyt se mettre en selle après disner, en sorte que, cognoissant ce dessein, la paouvre comtesse Bonne s’estoyt advisée, dès la veille, de convier son ieune serviteur à ce ioly duel où tousiours elle estoyt la plus forte.

Pendant que le connestable faisoyt à son hostel une ceincture d’yeulx et de mort, et embusquoyt des gens à luy, près la poterne, pour happer le guallant à la sortie, ne saichant d’où il tomberoyt, la connestable ne s’amusoyt point à lier des pois ou à veoir des vaches noires dans les charbons.

D'abord, la chamberière clouée se descloua, puis, se traisnant chez sa maîtresse, elle luy dit que le seigrieur CoCcqu ne sçavoyt rien; et, devant que de rendre son ame, elle reconforta sa chiere maistresse, en luy donnant pour seur que elle pourroyt se fier en sa sœur, laquelle estoyt lavandière en l’hostel, et d’acabit à se laisser hacher menu comme chair à saucisse pour complaire à Madame; que elle es= toyt la plus adroicte et miesvre commèré du quartier, ét renommée depuis les Tournelles iusqu’à la croix

du Trahoir; parmyles gens de menu, comme fertile en inventions pour les cas pressez de l'amour.

Lors, tout en deplourant le trespas de sa bonne chamberière, la comtesse manda la lavandière, luy feit quitter ses buées et se mit avecques elle à retourner le bissac aux bons tours, voulant saulver Savoisy au prix de tout son heur à venir.

Et d’abord les deux femelles délibérèrent de luy faire scavoir les soupçons du seigneur de céans, et de l’engaigier à se tenir coy.

Vécy doncques la bonne lavandière qui s’encharge de buée comme ung mulet, et veult yssir de l'hostel. Mais, au porche, elle treuve ung homme d'armes, lequel feit la sourde aureille à toutes les controverses de la buandière. Alors elle se résolut, par ung espécial dévouement, de prendre le souldard par son endroict foible, et l’esmoustilla par tant de mignardises, qu'il ioua trez-bien avecques celle, quoiqu’ii feust houzé comme pour aller en guerre ; mais, après le ieu, point ne voulut la laisser aller en la rue, et, encores qu’elle essayast de se faire sceller ung passe-port par quelques-ungs des plus beaulx, les croyant plus guallans, nul des archers,

ens d'armes et aultres, n’osa luy ouvrir ung seul ?

des pertuys les plus estroicts du logiz. — Vous estes des meschans et des ingrats, leur dit-elle, de ne pas me rendre la pareille!

Heureusement, à ce mestier, elle s’enquit de tout, et revint en grant haste près de sa maistresse, à qui elle raconta les estranges machinations du comte.

Les deux femmes recommencèrent à tenir conseil, et n’eurent pas tant seulement devisé le temps de chanter deux alleluia sur cet appareil de guerre, de guettes, deffenses, ordres et dispositions équivocques, sourdes, espécieuses et diabolicques, que elles recogneurent, par le sixiesme sens dont toute femelle est guarnie, l'espécial dangier qui menassoyt le paouvre amant.

Madame, ayant bientost sceu que elle seule avoyt licence de sortir du logiz, se hazarda vitement à proufficter de son droict; mais elle n’alla pas si loing que le gect d'un crannequin, veu que le connestable avoyt commandé à quatre de ses paiges d'estre tousiours en debvoir d’accompaigner la comtesse, et à deux enseignes de sa compaignie de ne la point quitter.

Lors la paouvre Connéstahle revint à sa chambre,

LA CONNESTARLE 211

en plourant autant que plourent ensemble toutes les Magdeleines qu'on veoit ez tableaux d’ecclise.

— Las! disoyt-elle, mon amant va doncques estre desconfict, et plus ne le verray!.….. luy qui estoyt si doulx de paroles, si gracieux au déduict ! Ceste belle teste qui ha si souventes foys reposé sur mes genoilz sera doncques meurdrie!... Comment! ie ne sçauroys gecter à mon mary une teste vuyde et de nul prix en place de ceste teste pleine de charmes et de valeur! une teste orde pour une teste perfumée! une teste haïe pour une teste d'amour!

— Ha! madame, s’escria la lavandière, si nous faisions pouiller des vestements d'homme noble au fils du queux, lequel est fol de moy et m’ennuye bien fort, puis, que, l'ayant ainsy accoustré, nous le boutions dehors par la poterne ?

Là-dessus, les deux femmes s’entre-resguardèrent d’ung œil assassin en diable,

— Ce guaste-saulce, reprint-elle, une foys occiz,

us ces souldards s’envoleroyent comme des grues,

— Oui, mais le comte ne recognoistra-t-il pas le marmiteux ?

Et la comtesse, se congnant au cueur, s’escria en branslant le chief:

— Non! non! ma mye, icy, c’est du sang noble qu'il faut verser, sans espargre aulcune.

Puis elle pensa ung petit, et, saultant de ioye, elle accolla tout à coup la lavandière, en disant :

— Pour ce que Yayÿ saulvé mon ami par ton conseil, ie te solderay ceste vie iusques à ta mort.

Sur ce, la comtesse seichia ses pleurs; se feit ung visaige de fiancée, print son aumosnière;. son livre d'Heures, ét devalla vers l’ecclise de Saint-Pol, dont elle entendoyt sonner les cloches, veu que la darrenière messe alloyt se dire. Ores, à ceste belle dévotion ne failloyt iamais la connestable, en fernme noiseuse comme toutes les dames dela Court. Aussy nommoyt-on ceste messe la messe attornée, pour ce que il ne s’y rencontroyt que muguets, beaulx fils, jeunes gentilshommes et femmes bien gorgiasées de haults perfums; brief, il ne s’y vovoyt point de robbes qui ne feussent armoiriées, ni d’esperons quine feussent dorez.

Doncques, la comtesse Bonne s’y departit, laissant à l’hostel la buandière bien esbahie et enchargiée d’avoir l’œil au grain; puis, vint en grant pompe à la paroisse, accompaignée de ses paiges, de deux enseignes et gens d'armes.

Il est occurrent de dire que, parmy la bande de iolys chevaliers qui frétilloyent dans l’ecclise autour des dames, la comtesse en avoyt plus d’ung dont elle faisoyt la ioye, et qui s’estoyt adonné de cueur. à elle, suivant la coustume du ieune aage, où nous en couchons tant et plus sur nos tablettes, seule= ment àceste fin d’en conquester au moins une sur le grant numbre.

De ces oyseaulx de fine proye, lesquels ouvroyent tousiours le bec et resguardoyent plus souvent à travers les bancs et les patenostres que devers l’autel et les prebstres, il y en avoyt ung auquel la comtesse faisoyt par foys l’aumosne d’ung coup d'œil, pour ce qu'il estoyt moins vétillant et plus profundément entreyrins que tous aultres.

Celluy-là se tenoyt coy, tousiours collé au mesme pilier, n’en bougeant point, et vrayment ravy de la seule veue de la dame qu’il avoyt esleue pour sienne. Son pasle visaige estoyt doulcement mélancholisé. Sa physionomie faisoyt preuve d’ung cueur bien estoffé, ung de ceulx qui se nourrissent d’ardentes passions et s’abyment délicieusement dans les désespérances d’uiig amour sans advenir. De ces gens, il y en ha peu, pour ce que, d'ordinaire, on ayme

plus ceste chouse que vous scavez que les félicitez incogneues gisant et florissant au tresfuads de l’âme.

Ce dict gentilhomme, encores que ses vestemens feussent de bonne fasson et propres et simples, ayant mesmes ung certain goust respandu dans les agencemens, sembloyt à la connestable debvoir estre ung paouvre chevalier querant fortune et venu de loing avecques sa cappe et son espée pour tout potaige. Aussy, tant par soupcon de sa secrette misère, tant pour ce qu’elle en estoyt bien aymée, ung peu pour ce qu'il avoyt bonne contenance, beaulx cheveulx noirs, bien longs, belle taille, et qu'il restoyt humble et soubmis à tout, la connestable luy soubhaitoyt la faveur des femmes et de la fortune. Puis, pour ne point chommer de guallans, et par ung penser de bonne mesnaigiere, elle le reschauffoyt, suivant ses phantaisies, par quelques menussuffraiges, petits resguards, qui serpentoyent devers luy comme de mordans aspics ; se mocquant de tout l'heur de ceste ieune vie, en princesse accoustumée à iouer des obiets plus prétieux que n'estoyt ung simpie chevalier. En effect, son mary le connestable hazardoytle royaulme et tout, comme vous feriez d'ung teston au picquet,

Finablement, il n’y avoyt pas plus de trois iours que, au deshuchier des vespres, la connestable, monstrant de l’œil à la Royne ce poursuivant d’amour, se print à dire en riant :

— Voilà ung homme de qualité.

Ce mot resta dans le beau languaige. Plus tard, il devint une fasson de désigner les gens de la Court. Ce feut à la connestable d’Armignac, et non à d’aultres sources, que le francoys feut redevable de ceste iolie expression.

Par cas fortuit, la comtesse avoyt rencontré vray à l’endroict du gentilhomme. C’estoyt ung chevalier sans bannière qui avoyt nom Julien de Boys-Bourredon, lequel, n'ayant pas hérité sur son fief assez de bois pour se faire mesmes un cure-dent, et ne se cognoissant pas de plus beaulx biens que la riche nature dont sa defuncte mère l’avoyt guarny fort à proupos, conceut d'en tirer rente et prouffict à la Court, saichant combien les dames y estoyent frian= les de ces bons revenus, et les prisent hault et chier, quand ils peuvent tousiours estre perceus sans faulte entre deux soleils. Il y ha beaucoup de ses pareils qui ont ainsy prins l’estroyte voye des femmes pour faire leurchemin ; mais, luy, loingde mettre

son amour en Coupes regices, despensa le dinde et tout, sitost que, venu à la messe attornée, il veit la triomphale beaulté de la comtesse Bonne. Alors il cheut en ung amour vray, lequel feut grantement de mise pour ses escuz, veu qu'il en perdit le boire etle mangier. Ceste amour est de la pire espèce, pour ce qu’il vous incite à l’amour de la diette, pendant la diette de l'amour ; double maladie, dont une suffit à estaindre ung homme.

Voilà quel estoyt le ieune sire auquel avoyt songié la bonne connestable, et vers lequel elle venoyt vite pour le convier à mourir.

En entrant, elle veit le paouvre chevalier qui, fidelle à son plaisir, l’attendoyt, le dos au pilier, comme ung souffreteux aspire au soleil, au printemps, à l'aurore. Alors elle destourna la veue et voulut aller à la Royne pour en requérir assistance en ce cas désespéré, car elle eut pitié de son amant; mais ung des capitaines luy dit avecques une grant teincte de respect : — Madame, il y ha ordre de ne pas vous laisser la licence de parler à femme ou homme, quand mesmes ce seroyt la Royne ou vostre confesseur. Et comptez que nostre vie à tous est au ieu,

—- Votre cstat, respondit-elle, n'est-il doncques pas de mourx ?

— Et aussy d’obéir, repartit le souldard.

Doncques la comtesse se mit en oraison à sa place accoustumée; et, resguardant encores son serviteur, elle lui treuva la face plus maigre et plus creuse que iunais elle n’avoyt esté.

— Bah! se dit-elle, 'auray moins de soulcy de son trespas. Il est quasy-mort,

Sur ceste paraphrase de son idée, elle gecta audict gentilhomme une de ces œæillades chauldes qui ne sont permises qu'aux princesses et aux galloises ; et la faulse amour dont tesmoingnèrent ses beaulx yeulx feit ung bon mal au guallant du pilier. Qui n’ayme pas la chaloureuse attaque de la vie alors qu'elle afflue ainsy autour du cueur et y gonfle tout ? La connestable cogneut, avecques ung plaisir tousiours neuf en l’ame des femmes, l'omnipotence de son magnificque resguard, à la response que feit le chevalier sans rien dire. Et, de faict, la rougeur dont ses ioues s’empourprérent parla mieulx que les meilieures paroles des orateurs grecs et latins, et feut bien entendue aussy. À ce doulx aspect, la comtesse, pour estre seure que ce n’estoyt point ung ieu

de nature, print plaisir à expérimenter iusqu'où alloyt la vertu de ses yeulx. Et, après avoir bien chauffié plus de trente foys son serviteur, elle s’affermit dans la créance qu'il pourroyt bravement mourir pour elle. Ceste idée la touchia si fort que, par trois reprinses, entre ses oraisons, elle feut chastouillée du désir de luy mettre en ung tas toutes les ioyes de l’homme, et de les luy résouldre en ung seul gect d'amour, affin de ne point estre reprouchée ung iour d’avoir dissipé non-seulement la vie, mais aussy le bonheur de ce gentilhomme. Lorsque l'officiant se retourna pour chanter l’allez-vous-en à ce beau troupeau doré, la connestable sortit par le costé du pilier où estoyt son courtizan, passa devant luy, tascha de luy insinuer par ung bon coup d'œil le dessein de la suyvre, puis, pour l’affermir dans l'intelligence et interprétation significative de ce légier appel, la fine commère se revira ung petit après l'avoir dépassé, pour de rechief requérir sa compaignie. Elle le veit qui avoyt ung peu sailly de sa place et n’osoyt s’advancer, tant modeste il estoyt; mais, sur ce darrenier signe, le gentilhomme, seur de n’estre point oultre-cuydant, se mesla dans le cortége, à pas menus et peu bruyants, corime

ung Cocquebin qui ha paour de se produire en ung de ces bons lieux qu’on dict maulvais. Et, soit qu’il marchast arrière ou devant, à dextre ou à senestre, tousiours la connestable luy laschioyt ung luysant resguard, pour l’appaster davantaige et mieulx l’attirer à elle, comme ung pescheur qui doulcement baulse le fil affin de soubzpeser le gouion. Pour estre brief, la comtesse feit si bien le mestier des filles de ioye, quand elles travaillent pour amener l’eaue benoiste en leurs moulins, qu'eussiez dict que rien ne ressemble tant à une pute qu’une femme de haulte naissance. Et, de faict, en arrivant au porche de son hostel, la connestable hesita d'y entrer; puis, de rechief, destourna le visaige vers le paouvre chevalier pour l'inviter à l’accompaigner, en luy descochant une œillade si diabolicque qu’il accourut à la royne de son cueur, se cuydant appelé par elle, Aussitost, la comtesse luy offrit la main, et tous deux, bouillans et frissonnans par causes contraires, se treuvèrent en dedans du logiz. À ceste male heure, madame d’Armigrac eut honte d’avoir faict toutes ces putaineries au prouffict de la mort, et de trahir Savoisy pour le mieulx saulver; mais ce légier re-

mords estoyt aussi boiteux que les gros, et veno\t

tardivement. Voyant tout mis au ieu, la connestable s’appuya bien fort sur le bras de son serviteur et luy dit :

= Venez vite en ma chambre, car besoing est que ie vous parle.

Et, luy, ne saichant point qu’il s’en alloyt de sa vie, ne treuva point de voix pour respondre, tant l'espoir d'ung prochain bonheur l’estouffa. Quand la lavandière veit ce beau gentilhomme si vitement pesché : « En dà! feit-elle, il n’y ha que les dames de la Court pour de telles besongnes. » Puis elle considéra ce courtizan par une salutation profunde où se peignoyt le respect ironicque deu à ceulx qui ont le grant couraige de mourir pour si peu de chouse.

— Picarde, feit la connestable en attirant à elle la lavandière par la cotte, ie ne me sens point la force de luy advouer le loyer dont ie vais payer son muet amour et sa belle croyance en la loyaulté des femmes.

— Bah! madame, pourquoy luy dire ? Renvoyezle bien content par la poterne. Il meurt tant d’hommes à la guerre pour des riens, celluy-là ne sau-

ee)

royt-ilmourir pour quelque chouse ! Pen referay ung aultre, si cela peut vous consoler.

— Allons! 's’escria la comtesse, ie vais tout luy dire. Ce sera la punition de mon péché.

Cuydant que sa dame accordoyt avecques la meschine quelques menues dispositions et chouses secrettes pour n’estre point troublée dans le discours qu’elle lui promettoyt, l'amant incogneu se tenoyt discrettement à distance en resguardant les mousches. Cependant il pensoyt que la comtesse estoyt bien hardie; mais aussy, comme auroyt faict mesmes ung bossu, il treuva mille raisons de la iustifier, et se creut bien digne d’inspirer une telle follie. Il estoyt dans ces bonnes pensées quand la connestable ouvrit l’huys de son pourpriz et convia son chevalier de l'y suyvre. Là, ceste puissante dame déposa tout l'appareil de sa haulte fortune, et devint simple femme en tombant aux pieds de ce gentilhomme.

— Las! beau sire, dit-elle, ie suis en grant faulte à votre esguard. Escoutez. À vostre departie de ce logiz, vous treuverez la mort... L'amour dont ie suis affolée pour ung aultre m'ha esblouie; et, sans que vous puissiez tenir sa place icy, vous avez

EL

Ld

299 CONTES DROLATIQUES la £ienne à prendre devant ses meurtriers. Vécy la ioye dont ie vous ay prié.

— Ah! respondit Boys-Bourredon en enterrant au fund de son cueur ung sombre désespoir, ie vous rends graaces d’avoir usé de moy comme d'ung bicn à vous appartenant... Oui, ie vous ayme tant que tous les iours ie resvoys à vous offrir, à l'imitation des dames, une chouse qui ne se puisse donncr qu'une foys! Ores doncques, prenez ma vie!

Et le paouvre chevalier, en ce disant, la resguardoyt d’ung coup pour tout le temps qu'il auroyt eu à la veoir pendant de longs iours. Entendant ces braves et amoureuses paroles, Bonne se leva souldain.

— Ah! n'estoyt Savoisy, que ie t'aymeroys! ditclle.

— Las! mon sort est doncques accomply, repartit Boys-Bourredon. Mon horoscope prédict que ie mourray par l'anour d'une grant dame. Ah! Dieu! feit-il en empoignant sa bonne espée, ie vais vendre chier ma vie; mais ie mourray content en songiant que mon trespas asseure l’heur de celle que i’ayme! le vivray mieulx en sa mémoire qu’en réalité.

Au veu du geste et de la face brillante de cct

homme de couraige, la connestable feut férue en plein dans le cueur. Mais bien tost elle feut picquée au vif de ce qu’il sembloyt vouloir la quitter, sans mesmes requérir d'elle une légiere faveur.

— Venez, que ie vous arme, luy dit-elle en faisant mine de l’accoller.

— Ha! ma dame, respondit-il en mouillant d’ung légier pleur le feu de ses yeulx, voulez-vous rendre ma mort impossible en attachant ung trop grant prix à ma vie?

— Allons! s’escria-t-elle domptée par ceste ardente amour, ie ne sçay la fin de tout cecy! mais viens. Après, nous irons périr tous à la poterne!

Mesme flamme embrazant leurs cueurs, mesrme accord ayant sonné pour tous deux, ils s’entre-accollèrent de la bonne fasson, et, dans le délicieux accez de ceste folle fiebvre que vous cognoissez, l'espère, ils tombèrent en ung profund oubly des dangiers de Savoisy, des leurs, du connestable, de la mort, de la vie et de tout.

Pendant ce, les gens de guette au porche estoyent allez informer le connestable de la venue du gual- lant, et luy dire comment l’enraigé gentilhomme n'avoyt tenu compte des œillades que, pendant la

29h CONTES DROLATIQUES

messe ct durant le chemin, la comtesse Iuy avoyt gectées, à celle fin de l’empeschier d’estre desconfict. Ils rencontrèrent leur maistre en grant haste d'arriver à la poterne, pour ce que, de leur costé, ses archers du quay l’avoyent aussy huchié de loing, luy disant :

— Vécy le sire de Savoisy qui entre.

Et, de faict, Savoisy éstoyt venu à l'heure assignée ; et, comme font tous les amans, ne pensant qu'à sa dame, il n’avoyt point veu les espies du comte, et S’éstoyt coulé par la poterne. Ce confiict d’amans feut cause que le connestable arresta tout court les paroles de ceulx qui venoyent de la rue Sainct-Anthoine, en leur disant avecqués ung geste d’authorité qu'ils ne s’advisèrent pas de contredire :

— Je sçay que la beste est prinse!…

Là-dessus, tous se gectèrent à grant bruit par la susdicte poterne en criant: « À mort! à mort! » Et gens d’armes, archerS, connestabie, capitaines, tous coururent sus à Charles Savoisy, filleul du Roy, lequel ils assaillirent iouxte la croisée de la comtesce; et par ung cas notable, les gémissemens du paouvre ieune homme s’exhalèrent douloureusement meslez aux hurlemens des souldards, pendant

les sospirs passionnez et les cris que poulsoyent les deux amans, lesquels se hastèrent en grant paour.

— Ah! feit la comtesse en blanchissant de terreur, Savoisy meurt pour moy!

— Mais ie vivray pour vous, respondit Boys- Bourredon, et me trouveray encores bien heureux en payant mon bonheur du prix dont se paye le sien.

— Mussez-vous dedans ce bahut, cria la comtesse; j'entends le pas du connestable.

Et, de faict, monsieur d’Armignac se monstra bien tost avecques une teste à la main, et la posant toute sanglante sur le hault de la cheminée :

— Vécy, madame, dit-il, ung tableau qui vous endoctrinera sur les debvoirs d’une femme envers son mary.

— Vous avez tué ung innocent, respondit la comtesse sans paslir. Savoisy n’estoyt point mon amant.

Et, sur ce dire, elle resguarda fièrement le connestable avecques ung visaige masqué de tant de dissimulation et d’audace féminines, que le mary resta sot comme une fille qui laisse échapper quel-que note d’en bas devant une nombreuse compai gnie, et il feut en doubte d’avoir faict ung mal heur,

EU o

— À qui songiez-vous doncques ce matin ? demanda-t-il.

— Je resvoys du Roy, feit-elle,

— Et doncques, ma mye, pourquoy ne pas me l'avoir dict ?

— M'auriez-vous crue, dans la bestiale cholère où vous estiez?

Le connestable se secoua l’aureille et reprint:

— Mais comment Savoisy avoyt-il une clef de nostre poterne ? °

— Ah!ie ne scay pas, dit-elle briefvement, si vous aurez pour moy de l'estime de croire ce que l'ay à vous respondre.

Et la connestable vira lestement sur ses talons, comme girouette tournée par le vent, faisant mine d'aller vacquer aux affaires du mesnaige. Pensez que monsieur d’Armignac feut grantement embarrassé de la teste du paouvre Savoisy, et que, de son costé, Boys-Bourredon n’avoyt nulle envie de tous= ser, en entendant le comte qui grommeloyt tout seul des paroles de toutes sortes. Enfin, le connestable frappa deux grans coups sur la table et dit : « Ie vais tomber sur ceux de Poissy! » Puis il se departit, et, quand la nuict feut venue, Boys-Bourre=

don se saulva de l’hostel soubz ung déguisement quelconque.

Le paouvre Savoisy feut moult plouré de sa dame, qui avoyt faict tout le plus qu’une femme peut faire pour délivrer ung amy ; et, plus tard, il feut mieulx que plouré, il feut regretté, veu que le connestable ayant raconté ceste adventure à la royne Isabeau, celle-cy desbaucha Boys-Bourredon du service de sa cousine et le mit au sien propre, tant elle feut touchiée des qualitez et du ferme couraige de ce gentilhomme.

Poys-Bourredon estoyt ung homme que la Mort avoyt bien recommandé aux dames. En effect, il se benda si fièrement contre tout, dans la haulte fortune que lui feit la Royne, qu'ayant mal traicté le roy Charles, ung 1iour où le paouvre homme estoyt dans son bon sens, les courtizans, ialoux de sa faveur, advertirent le Roy de son cocquaige. Alors, Boys-Bourredon feut, en ung moment, cousu dans un sac et gecté en la Seyne, prouche le bac de Charenton, comme ung chascun sçait. Ie n’ay nul besoing d’adiouxter que, depuis le iour où le connestable s’advisa de iouer inconsidérément des coul. teaulx, sa bonne femme usa si bien des deux morts

298 CONTES DROLATIOUES

qu'il avoyt faicts, et les luy gecta si souvent au nez, qu’elle le rendit doulx comme le poil d'ung chat etle mit dans la bonne voye du mariaige. Luy Le: proclamoyt une preude et honneste connestable, comme de faict elle estoyt. Comme ce livre doibi, suivant les maximes des grans autheurs anticques, ioindre aulcunes chouses utiles aux bons rires que vous y ferez et contenir des préceptes de hault goust, ie vous diray la quintessence de cettuy Ccnte estre cecy : Que jamais les femmes n’ont besoing de perdre la teste dans les cas graves, pour ce que le Dieu d'amour iamais ne les ahandonne, surtout quand elles sont belles, ieunes et de bonne maison; puis, que les guallans, en soy rendant à des assignations amoureuses, ne doibvent iamais y aller comme des estourneaulx, mais avecques mesure, et bien tout veoir autour des clappiers, pour ne point tomber en certaines embusches et soy conservers car, après une bonne femme, la chouse la plus pré “use est certes ung ioly gentilhomme,

tm re il

ue seigneur de Valesnes, lieu plaisant dont le chasteau n’est point loing du bourg de Thilhouze, avoyt prins une chétifve femme, laquelle, par raison de goust ou de desgoust, plaisir ou desplaisir, maladie ou santé, laissoyt ieusner son bon mary deÿ doulceurs et sucreries stipulées en tous contracts de mariaige. Pour estre iuste, il faut dire que ce dessus dict seigneur estoyt ung masle bien ord et sale, tousiours chassant les bestes faulves, et pas plus amusant que n’est la fumée dans les salles, Puis, par appoinct de compte, le susdict chasseur avoyt bien une soixantaine d'années desquelles il

ne sonnoyt mot, pas plus que la veufve d’ung pendu

ne parle de chordes. Mais la Nature, qui les tortus, bancals, aveugles et laids, gecte à pannerées icybas, sans en avoir plus d'estime que des beaulx, veu que, comme les ouvriers en tapisseries, elle ne scayt ce qu’elle faict, donne mesme appetit à tous, et à tous mesme goust au potaige. Aussy, par ad-. venture, chaque beste treuve une escuyerie; de là le proverbe : «Il n’y ha si vilain pot qui ne rencontre son couvercle. » Ores doncques, le seigneur de Valesnes cherchoyt partout de iolys pots à couvrir, et souvent, oultre la faulve, courroyt la petite beste; mais lesterresestoyent bien desguarnies de ce gibier à haulte robbe, et ung pucclaige coustoyt bien Chier à descotter. Cependant, force de furreter, force de s’enquérir, il advint que le sieur de Valesnes feut adverty que, dans Thilhouze, estoyt la veufve d’ung tisserand, laquelle avoyt ung vray threzor en la personne d’une petite garse de seize ans, dont jamais elle n’avoyt quitté les iuppes et qu’elle menoyt ellemesme faire de l’eaue, par haulte prévoyance maternelle ; puis la couchioyt dedans son propre lict; la veigloyt, la faisoyt lever de matin, la lassoyt à tels travaulx, que, à elles deux, elles gaignoyent bien huict sols par chascun iour ; et, aux festes, la

tenoyt en laisse à l’ecclise; luy donnant à grant poine le loizir de broutter ung mot de ioyeulseté avecques les ieunes gars : encores ne falloyt-il point trop iouer des mains avecques la pucelle. Mais les temps, de ce temps-là, estoyent si durs, que la veufve et sa fille avoyent iuste du pain assez pour ne point mourir de faim; et comme elles demouroyent chez ung de leurs parens paouvres, souvent elles manquoyent de bois en hyver et de hardes en esté ; debvoyent des loyers à effrayer un sergent de iustice, lesquels ne s’effrayent point facilement des debtes d’aultruy. Brief, si la fille croissoyt en beaulté, la veufve croissoyt en misère et s’endebtoit trezfort pour le pucelaige de sa garse, comme ung alquemiste pour son creuset où il fond tout.

Lorsque ses enquestes feurent faictes et parfaictes, ung iour de pluie, ledict sire de Valesnes vint, par cas fortuit, dedans le taudis des deux fileuses, et pour soy seichier, envoye querir des fagots au Plessis voisin. Puis, en attendant, il s’assit sur ung escabeau entre les deux paouvres femmes. A la faveur des umbres grises et demi-iour de la cabane, il veit le doulx minois de la pucelle de Tilhouze; ses bons bras rouges et fermes; ses avant-postes durs

comme bastions qui deffendoyent son cueur du froïd; sa taille ronde comme ung ieune chesne; le tout bien frais et net et fringuant et pimpant comme une première gelée; verd et tendre comme une pousse d'avril; enfin, elle ressembloyt à tout ce qu'il y ha de ioly dans le monde. Elle avoyt les veulx d'ung bleu modeste et saige et le resguard encores plus coy que celuy de la Vierge, veu que elle estoyt moins advancée, n'ayant point eu d'enfant.

Ung qui luy auroyt dict: « Voulez-vous faire la ioye ? » elle auroyt respondu : « En dà! par où ? » tant elle sembloyt nice et peu ouverte aux compréhensions de la chouse. Aussy le bon vieulx seigneur tortilloyt-il sur son escabelle, fluroyt la fille et se deshanchioyt le col comme ung cinge voulant attraper des noix grollières. Ce que voyoyt bien la mère et ne souffloyt mot, en paour du seigneur qui avoyt à luy tout le pays. Quand le fagot feut mis en l’aatre et flamba, le bon chasseur dit à la vieille :

— Ah! ah! cela reschauffe presque autant que les yeulx de vostre fille.

— Las! mon seigneur, feit-elle, nous ne pouvons rien cuyre à ce feu-là...

— Si, respondit-il.

— Et comment ?

— Ha ! ma mye, prestez vostre garse à ma femme, qui ha besoing d’une chamberière; nous vous payerons bien deux fagots tous les iours.

— Ha! mon seigneur, et que cuyroys-je doncques à ce bon feu de mesnaige?

— Eh bien ! reprint le vieulx braguard, de bonnes bouillies, car ie vous baïilleray à rente ung minot de bled par saison.

— Et doncques, reprint la vieille, où les mettroys-je ?

— Dans vostre mette, s’escria l'acquéreur de pucelaiges.

— Mais ie n’ay point de mette, ni de bahut, ni rien.

— Eh bien! ïe vous donneray des mettes, des

huts et des poëles, des buyes, ung bon lict avec-

es sa pente, et tout.

— Vère, dit la bonne veufve, la pluie les guastera, ie n’ay point de maison.

— Voyez-vous pas d’icy, respondit le seigneur, le logiz de la Tourbellière, où demouroyt mon paouvre picqueur Pillegrain, qui ha esté esventré par un sanglier?

— Oui, feit la vieille.

— Eh bien! vous vous bouterez là-dedans iusques à la fin de vosiours.

— Par ma fy! s’escria la mère en laissant tomber sa quenoille, dictes-vous vray!

— Oui.

— Et doncques, quel loyer donnerez-vous à ma fille ?

— Tout ce qu’elle vouldra gaigner à mon service, dit le seigneur.

— Oh! mon seigneur, vous voulez gausser ?

— Non, dit-il.

— Si, dit-elle.

— Par sainct Gatien, sainct Eleuthère, et par les mille millions de saincts qui grouillent là-hault, ie iure que.

— Eh bien! si vous ne gaussez point, reprint la bonne mère, ie vouldroys que ces fagots feussent, ung petit brin, passez pardevant le notaire.

— Par le sang du Christ et le plus mignon de vosire fille, ne suis-je point gentilhomme ? Ma parole vault le ieu. |

— Ah bien! ie ne dis non, mon seigneur; mais,

aussy vray que ie suis une paouvre filandière, Yayme trop ma fille pour la quitter. Elle est trop ieune et foible encores, elle se romproyt au service. Hier, au prosne, le curé disoyt que nous respondrons à Dieu de nos enfans.

— Là! là! feit le seigneur, allez querir le notaire.

Ung vieulx buscheron courut au tabellion, lequel vint et dressa bel et bien ung contract, auquel le sire de Valesnes mit sa croix, ne saichant point escripre : puis, quand tout feut scellé, signé :

— Eh bien! lasmère, dit-il, ne respondez-vous doncques plus du pucélaige de vostre fille à Dieu !

— Ah! mon seigneur, le curé disoyt: « Jusques à l'aage de raison, » et ma fille est bien raisonnable.

Lors, se tournant vers elle : — Marie Fricquet, réprint la vieille, ce que tu as de plus chier est l'honneur, et, là où tu vas, ung chascun, sans compter mon seigneur, te le voudra tollir; mais tu veois tout ce qu'il vault!... Par ainsy, ne t'en:

deffais qu’à bon escient et comme il faut. Ores, pour ne point contaminer ta vertu devant Dicu et les hommes (à moins de motifs légitimes), ayes bien soing, par advance, de faire saupouldrer ung petit ton cas de mariaige; aultrement, tu iroys à mal.

— Oui ma mère, feit la pucelle.

Et là-dessus elle sortit du paouvre logiz de son parent, et vint au chesteau de Valesnes, pour y servir la dame, qui la treuva fort iolie et à son goust.

Quand ceulx de Valesnes, Saché, Villaines et aultres lieux, apprindrent le hault prix donné de la pucelle de Thilhouze, les bonnes femmes de mesnaige, recognoissant que rien n’estoyt plus prouffictable que la vertu, taschèrent d'élever et nourrir toutes leurs filles pucelles ; mais le mestier feut aussy chanceux que celluy d’éducquer les vers à soye, si subiects à crever, veu que les pucelaiges sont comme les neffles et meurissent vite sur la paille. Cependant il y eut quelques filles, pour ce, notées en Touraine, et qui passèrent pour vierges dans tous les convens de religieux, ce dont ie ne vouldroys point respondre, ne les ayant point vérifiées en la ma-

nière enseignée par Verville pour recognoistre la parfaicte vertu des filles. Finablement, Marie Ficquet suyvit le saige advis de sa mère, et ne voulut entendre aulcune des doulces requestes, paroles dorées et cingeries de son maistre sans estre ung peu trempée de mariaige.

Quand le vieulx seigneur faisoyt mine de la vouloir margauder, elle s’effarouchioyt, comme une chatte à l’approuche d'ung chien, en criant: « Ie le diray à Madame. » Brief, au bout de six moys, le sire n’avoyt pas encores seulementrecouvréle prix d’ung seul fagot. A toutes ses besongnes, la Ficquet, tousiours plus ferme et plus dure, une foys respondoyt à la gracieuse queste de son seigneur : « Quand vous me l'aurez osté, me le rendrez-vous, hein? »

Puis en d’aultres temps disoyt: « Quand j’auroys autant de pertuys qu'en ont les cribles, il n’y en auroyt pas ung seul pour vous, tant laid ie vous treuve! »

Ce bon vieulx prenoyt ces proupos de villaige pour fleurs de vertu, etne chailloyt point à faire de petits signes, longues harangues et cent mille sermens ; Car, force de veoir les bons gros avantcueurs de ceste fille, ses cuisses rebondies, qui

se mouloyent en relief, à certains mouve nents, à travers ses cottes, et force d'admirer aultres chouses capables de brouiller l’entendement d'ung sainct, ce bon chier homme s’estoyt enamouré d’elle avecques une passion de vieillard, laquelle augmente en proportions géométrales, au rebours des passions des ieunes gens, pour ce que les vieulx ayment avecques leur foiblesse qui va croissant, et les jeunes avecques leurs forces qui s’en vont diminuant. Pour ne donner aulcune raison de refus à ceste fille endiablée, le seigneur print à partie ung sien sommelier, aagé de plus de septante et quelques années, et luy feit entendre qu’il debvoyt se marier afin de reschauffer sa peau, et que Marie Ficquet seroyt bien son faict. Le vieulx sommelier, qui avoyt gaigné trois cents livres tournoys de rente à divers services dans la maison, vouloyt vivre tranquille sans ouvrir de nouveau les portes de devant ; mais le bon seigneur, l'ayant prié de se marier ung peu pour luy faire plaisir, l’asseura qu’il n’auroyt nul soulcy de sa femme. Alors fe vieulx sommellier s’engarria par obligeance dans ce ma= riaige. Le iour des fiançailles, Marie Ficquet des bridée de toutes ses raisons, et ne pouvant obiecter

aulcun grief à son poursuyvant, se feitoctroyer une grosse dot et ung douayre pour le prix de sa défloraison; puis bailla licence au vieulx cocquard de venir tant qu’il pourroyt couchier avecques elle, luy promettant autant de bons coups que de grains de bled donnez à sa mère ; mais, à son aage,un boisseau luy suffisoyt.

Les nopces faites, point ne faillit le seigneur, aussitost sa femme mise en toile, de s’esquicher devers la chambre, bien verrée, natée et tapissée, où il avoyt logié sa poulette, ses rentes, ses fagots, sa maison, son bled et son sommelier.

Pour estre brief, saichez qu'il treuva la pucelle de Thilhouze la plus belle fille du monde, iolie comme tout, à la doulce lumière du feu qui petilloyt dans la cheminée, bien noiseuse entre les draps, cher chant castilles, sentant une bonne odeur de pucelaige, et, de prime faict, n’eut aulcun regret au grant prix de ce biou. Puis, ne pouvant se tenir de despescher les premières bouchées de ce friant morceau royal, le seigneur se mit en debvoir de fanfrelucher, en maistre passé, ce ieune formulaire, Vécy doncques le bienheureux qui, par trop grant gloutonnerie, vétille, glisse, enfin ne sçayt plus rien

du ioly mestier d'amour. Ce que voyant, après ung moment, la bonne fille dict innocemment à son vieulx cavalier : — Monseigneur, si vous y estes, comme ie pense, donnez, s’il vous plaist, ung peu plus de volée à vos cloches.

Sur ce proupos, qui finit par se répandre, je ne scay comment, Marie Ficquet devint fameuse, et l’on dict encores en nos pays: « C’est une pucelle de Thilhouze ! » en mocquerie d’une mariée, et pour signifier unefricquenelle.

Fricquenelle se dict d’une fille que ie ne vous soubhaite point de treuver en vos draps la première nuict de vos nopces, à moins que vous ne soyez nourry dans la philosophie du Porticque, où l’on ne s’estomiroyt d'aulcun meschief. Et il y ha beaucoup de gens contraincts d’estre stoiciens en ceste conioncture drolaticque, laquelle se rencontre encores assez souvent, car la nature tourne, mais ne change point, et tousiours il y aura de bonnes pucelles de Thilhouze en Touraine et ailleurs. Que si vous me demandiez maintenant en quoy consiste et où esclate la moralité de ce Conte, ie seroys bien en droict de respondre aux dames : que les Cent Contes drolaticques sont plus faicts pour apprendre la mo-

rale du plaisir, que pour procurer le plaisir de faire de la morale.

Mais, si c’estoyt ung bon vieulx braguard bien desreiné qui m’interlocutast, ie luy diroys, avecques les gracieux mesnagemens deus à ses perrucques jaunes ou grises : que Dieu ha voulu punir le sieur de Valesnes d’avoir essayé d'achepter une danrée faicte pour estre donnée.

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Au commencement du règne du roy Henry secund du nom, lequel ayma tant la belle Diane, il y avoyt encores une cérémonie dont l’usaige s’est depuis beaucoup affoibly, et qui ha tout à faict disparu, comme une infinité de bonnes chouses des vieulx temps. Ceste belle et noble coustume estoyt le choix d’ung frère d'armes que faisoyent tous les chevaliers. Doncques, après s’estre cogneus pour deux hommes loyaulx et braves, ung chascun de ce gentil couple estoyt marié pour la vie à l’aultre: tous deux devenoyent frères; l’un debvoyt deffendre Yaultre à la bataille, parmy les ennemys qui le me-

nassoyent, et, à la Court, parmi les amys qui en médisoyent. En l'absence de son compaignon, l’aultre estoyt tenu de dire à ung qui auroyt accusé son bon frère de quelque desloyaulté, meschanterie ou noirceur feslonne : « Vous en avez menty par vostre gorge! » et aller sur le pré, vitement, tant seur on estoyt de l'honneur lung de l'aultre. Il n’est pas besoing d’adiouxter que l’ung estoyt tousiours le secund de l’aultre, en toute affaire, meschante ou bonne, et qu'ils partageoyent tout bon heur ou malheur. Ils estoyent mieulx que les frères qui ne sont conioincts que par les hazards de la nature, veu qu'ils estoyent fraternisez par les liens d’ung sentiment espécial, involontaire et mutuel. Aussy la fraternité des armes ha-t-elle produict de beaulx traicts, aussy braves que ceulx des anciens Grecs, Romains ou aultres... Mais cecy n’est point mon subiect. Le récit de ces chouses se treuve escript par les historiens de nostre pays, et ung chascun les scayt,

Doncques, en ce temps-là deux ieunes gentilshommes de Touraine, dont l’ung estoyt le cadet de Maillé, l’aultre le sieur de Lavallière, se feirent: frères d'armes le iour où ils gaignèrent leurs espe+w

rons. Ils sortoyent de la maison de monsieur de Montmorency, où ils feurent nourris des bonnes dactrines de ce grant capitaine, et avoyent monstré combien la valeur est contagieuse en ceste belle compaignié, pour ce que, à la bataille de Ravennes, ils méritèrent les louanges des plus vieulx chevaliers. Ce feut dans la meslée de ceste rude iournée que Maïllé, saulvé par le susdict Lavallière, avecaqes lequel il avoyt eu quelques noïses, veit que ce gentilhomme estoyt ung noble cueur. Comme ils avoyent receu chascun des eschancreures en leur pourpoinct, ils baptizèrent ceste fraternité dans leur sang et feurent traictez ensemble, dans ungmesmelict, soubz la tente de monsieur de Montmorency, leur maistre, Il est besoing de vous diré que, à l’encontre des habitudes de sa famille où il y ha tousiours eu de iolis visaiges, le cadet de Maillé n’estoyt point de physionomie plaisante, et n'avoyt guères pour luy que la beaulté du diable ; du reste, descouplé comme ung kvrier, large des espaules et taillé en force comme le roy Pepin, lequel feut un terrible iouteur. Au rebours, le sire de Château-Lavallière estoyt ung fils goldronné, pour qui sembloyent avoir esté inventez les belles dentelles, les fins haults-de-chausses ét

les soliers à fenestre. Ses longs cheveulx cendrez estoyent jolis comme une chevelure de dame; ct c'estoyt, pour estre court, ung enfant avecques lequel toutes les femmes auroyent bien voulu iouer. Aussy, un iour, la Daulphine, niepce du pape, dit en riant à la royne de Navarre, veu qu’elle ne baïoyt point ces bonnes droleries : « que cettuy paige estoyt ung emplastre à-guarrir de tous les maulx ! » ce qui feit rougir le ioly petit Tourangeau, pour ce que, n'ayant encores que seize ans, il print ceste guallanterie comme ung reprouche.

Lors, au retourner d'Italie, le cadet de Maillé treuva ung bon chaussepied de marisige, que luy avoyt trafficqué sa mère en la personne de mademoiselle d’Annebault, laquelle estoyt une gracieuse fille, riche de mine et bien fournie de tout, ayant ung bel hostel en la rue Barbette, guarny de meubles et tableaux italians, et force domaines considérables à recueillir. Quelques iours après le trespassement du roy Françoys, adventure qui planta la w terreur au fund de tous les caz, pour ce que ledict seigneur estoyt mort par suite du mal de Naples, et que doresenavant il n’y avoyt point de sécuritez, mesmes avecques les plushaultes princesses, le dessus

dict Maillé feut contraint de quitter la Court pour allèr accommoder aulcunes affaires de griefve impor tance dans le Piedmont. Comptez qu’il luy desplaisoyt beaucoup de laisser sa bonne femme, siieunette, si friande, si noiseuse, au milieu des dangiers, poursuites, embusches et surprinses de ceste guallante compaignie où estoyent tant de beaulx fils, hardis comme des aigles, fiers de resguard et amoureux de femmes autant que les gens sont affamez de iambons à Pasques. Dans ceste haulte ialousie, tout luy estoyt bien desplaisant, mais force de songier, il s’advisa de cadenasser sa femme, ainsy qu'il va estre dict. Il invita son bon frère d’armes à venir au petit iour, le matin de sa departie. Ores, dès qu’il entendit le cheval de Lavallière dans sa court, il saulta hors de son lict, y laissant sa doulce et blanche moitié sommeillant encores de ce petit sommeil brouïnant, tant aymé de tous les friands de paresses. Lavallière vint à luy, et les deux compaignons se mussant dans l’'embrazure de la croisée, ils s’accolèrent par une loyale poignée de main; puis, de prime face, Lavallière dict à Maillé : — Ie seroys venu ceste nuict sur ton advis, mais l’avoys ung procez

amoureux à vuyder avecques ma dame qui me bail«

loyt'assignation : doncques ie ne pouvoys aulcuncment faire deffault; mais ie l'ai quittée de matin. Veux-tu que ie t'accompaigne ? Ie luy ay dict ton depart, elle m'a promis de demourer, sans aulcun amour, sur la foy des traictez.. Si elle me truphe,

— Oh! mon bon frère, respondit Maillé tout esmeu de ces paroles, ie veulxte demander une preuve plus haulte de ton brave cueur... Veux-tu avoir la charge de ma femme, la deffendre contre tous, estre son guide, la tenir en lesse et me respondre de l’intégrité de ma teste ?.. Tu demoureras icy pendant le temps de mon absence, dans la salle verde, et seras le chevalier de ma femme...

Lavallière fronssa les sourcils et dit :

— Ce n'est ni toy, ni ta femme, ny moy, que ie redoute, mais les meschans qu proufficteront de cecy pour nous brouiller comme des escheveaux de soye…

— Ne sois point en deffiance de raoy, reprint Mailié, serrant Lavallière contre luy. Si tel estoyt ie bon vouloir de Dieu que i’eusse le malheur d’estre cocqu, ie seroys moins marry que cefeust à ton advantaige... Mais, par ma foy ! j'en mourroys de cha-

grin, Car ie suis bien assotté de ma bonne, fresche et vertueuse femme.

Sur ce dire, il destourna la teste pour ne point monstrer à Lavaillière l’eaue qui lui venoyt aux yeulx; mais le ioly courtizan veit ceste semence de pleurs, et lors, prenant la main de Maillé :

— Mon frère, luy dit-il, ie te jure ma foy d'homme que, paravant qu'ung quelqu'ung touche à ta femme, il aura senty ma dague au fund de sa fressure.… Et, à moins que je ne meure, tu la retrouveras intacte de corps, sinon de cueur, pour ce que la pensée est hors du pouvoir des gentilshommes.…

— ]lest doncques dict là-hault, s’escria Maillé, que ie seray tousiours ton serviteur et ton obligé.

Là-dessus, le compaignon partit, pour ne point mollir dans les interiections, pleurs et aultres saulces que respandent les dames en adieux ; puis Lavallière, Payant conduict à la porte de la ville, revint en l’'hostel, attendit Marie d’Annebault au deshucher du lict, luÿ apprint la departie de son bon mary, luy offrit d’estre à ses ordres, et le tout avecques des manières si gentilles que la plus vertueuse femme eust esté caatouillée du dezir de guarder à soy le chevalier. Mais de ces belles patenostres n’estoyt

aulcun besoing pour endoctriner la dame, veu que elle avoyt presté l’aureille aux discours des deux amys et s'estoyt grantement offensée des doubtes de son mary. Hélas! comptez que Dieu seul est parfaict! Dans toutes les idées de l’homme, il y aura tousiours un côté maulvais; et c’est, oui dà, une belle science de vie, mais science impossible, que de tout prendre, mesmes ung baston, par le bon bout. La cause de ceste grant difficulté de plaire aux dames est qu’il y ha chez elles une chouse qui est plus femme qu’elles, et n’estoyt le respect qui leur est deu, ie diroys ung aultre mot. Ores, nous ne debvons iamais resveigler les phantaisies de ceste chouse malivole. Mais le parfaict gouvernement des femmes est œuvre à navrer ung homme, et nous faut rester en totale soubmission d'elles ; c’est, ie cuyde, le meilleur sens pour desnouer la trez-angoisseuse énigme du mariaige. Doncques, Marie d’Annebault se tint heureuse des bonnes fassons et offres du guallant; mais il y avoyt en son soubrire ung malicieux esperit, et, pour aller rondement, l'intention de mettre son ieune garde-chouse entre l'honneur et le plaisir ; de si bien le requérir d'amour, le tant testonner de bons soings, le pourchasser de

resguards si chaulds, qu’il feust infidelle à l'amitié au prouffict de la guallantise.

Tout estoyt en bon poinct pour les menées de son dessein, veu les accointances que le sire de Lavallière estoyt tenu d’avoir avecques elle par son séiour en l’hostel. Et, comme il n’y ba rien au monde qui puisse destourner une femme de ses visées, en toute occurrence, la cingesse tendoyt à l’'empiéger dans ung lacqs.

Tantost le faisoyt rester sis près d’elle, devant le feu, iusques à douze heures de la nuïct, luy chantant des refrains, et, sur toute chouse, luy monstrant ses bonnes espaules, les tentations blanches dont son corsaige estoyt plein, enfin, luy gectant mille resguards cuysans; le tout sans avoir la physionomie des pensées qu’elle guardoyt soubz son aureille.

Tantost elle se pourmenoyt avecques luy, de matin, dans les jardins de son hostel, et s’appuyoyt bien fort sur son bras, le pressoyt, sospiroyt, luy faisoyt nouer le lasset de son brodequin, qui tousiours se destortilloyt à poinct nommé.

Puis c’estoyent mille gentilles paroles, et de ces chouses auxquelles entendent si bien les dames; petits soings pour l'hoste: comme venir veoir s’il

avoyt ses aises ; si le lict estoyt bon; si la chambre propre; s’il y avoyt bon aër ; si, la nuict, il sentoyt aulcuns veuts coulis; si, le iour, avoyt trop de soleil ; luy demandant de ne luy rien celer de ses phantaisies et moindres voulentés, disant :

— Avez-vous coustume de prendre quelque chousé au matin, dans le fict.…. soit de lhydromel, du laict ou des espices ? Mangez-vous bien à vos heures ?Ie me conformeray à tous vos dezirs.. dictes..… Vous avez paour de me demander. Allons !

Elle accompagnoyt ces bonnes doreloteries de cent mignardises, comme de dire en entrant:

— Je vous gehenne, renvoyez-moy!... Allons!

besoing est que vous soyez libre... Ie m'en vais.

Et tousiours estoyt gracieusement invitée à rester:

Et tousiours la rusée venoyt vestue à la légiere, monstrant des eschantillons de sa beaulté à faire hennir ung patriarche aussy ruyné par le temps que debvoyt l’estrele sieur de Mathusalem à cent soixante ans.

Le bon compaignon, estant fin comme soye, laissoyt aller toutes les menées de la dame, bien content de la veoir occupée de luy, veu que c’estoyt autant

de gaigné ; mais, en frère loyal, ilremettoyt tousiours le mary absent soubz les yeulx de son hostesse.

Ores, ung soir, la iournée ayant esté très-chaulde, Lavallière, redoutant les ieux de la dame, luy dit comme Maillé l’aymoyt fort, qu’elle avoyt à elleung homme d'honneur, ung gentilhomme bien ardent pour elle et bien chatouilleux de son escu.…

— Pourquoy doncques, dit-elle, s’il en est chatouilleux, vous ha-t-1l mis icy ?..

— N'est-ce pas une haulte prudence ?.. responditil. N’estoyt-il pas besoing de vous confier à quelque deffenseur de vostre vertu? non qu’il luy en faille ung, mails pour vous protéger contre les maulvais...

— Doncques, vous estes mon guardien? feitelle.

— l'en suis fier! s’escria Lavallière.

— Vère! dit-elle, il ha bien mal choisy…

Ce proupos feut accompaigné d’une œæillade si paillardement lascive, que le bon frère d’armes print, en manière de reprouche, une contenance fresche, et laissa la belle dame seule, laquelle feut picquée de ce reffus tacite d’entamer la bataille des amours.

Elle demoura dans une haulte méditation, et se mit à querir l'obstacle véritable qu’elle avoyt rencontré : car il ne sauroyt venir en l’esperit de aulcune dame qu’ung bon gentilhomme puisse avoir du desdaing pour ceste baguatelle qui ha tant de prix et si haulte valeur. Ores, ces pensiers s’entrefilèrent et s'accointèrent si bien, l’ung accrochant l’aultre, que, de pièces en morceaulx, elle attira toute l’estoffe à elle, et se treuva couchiée au plus profund de l'amour; ce qui doibt enseigner aux dames à ne iamais iouer avecques les armes de l’homme, veu qu'à manier de la glue il en demeure tousiours aux doigts. |

Par ainsy, Marie d’Annebault fina par où elle auroyt deu commencer, à sçavoir: que, pour se saulver de ses piéges, le bon chevalier debvoyt estre prins à celluy d’une dame ; et, en bien cherchant autour d’elle où son ieune hoste pouvoyt avoir treuvé ung étuy de son goust, elle pensa que la belle Limeuil, l’une des filles de la royne Catherine, mesdames de Nevers, d'Estrées et de Giac, estoyent les amyes desclairées de Lavallière, et que, de toutes, il debvoyt en aymer au moins une à la follie,

De ce coup, elle adiouxta la raison de jalousie à toutes les aultres qui la convioyent de séduire son messire Argus, dont elle ne vouloyt point couper, mais perfumer, baïser la teste, et ne faire aulcun tort au reste.

Elle estoyt certes plus belle, plus icune, plus appetissante et mignonne que ses rivales; du moins, ce feut le mélodieux arrest de sa cervelle. Aussy, meue par toutes les chordes, ressorts de conscience et causes physicques qui font mouvoir les femmes, elle revint à la charge pour donner nouvel assault au cueur du chevaler, car les dames ayment à prendre ce qui est bien fortifié.

Alors elle feit la chatte, et se roula si bien près de luy, le chatouilla si gentement, l’apprivoisa si doulcement, le patepelua si mignottement, que, ung soir où elle estoyt tombée en de noires humeurs, quoique bien gaye au fund de l’âme, elle se feit demander par son frère guardien :

— Qu'avez-vous doncques ?.…

À quoy, songeuse, elle luy respondit, en estant escoutée par luy comme la meilleure des musicques :

Qu'elle avoyt espousé Maillé a l'encontre de son

cueur, et qu'elle en estoyt bien. malheureuse ; qu'elle ignoroyt les doulceurs d'amour; que son mary ne s’y entendoyt nullement, et que sa vie se royt pleine de larmes. Brief, elle se feit pucelle de cueur, et de tout, veu qu’elle advoua n'avoir enccres perceu de la chouse que des desplaisirs. Puis dit encores que, pour le seur, ce manége debvoyt estre fertile en sucreries, friandises de toutes sortes, pour ce que toutes les dames y couroyent, en vouloyent, estoyent ialouses de ceulx qui leur en vendoyent, car, à aulcunes, cela coustoyt chier; que elle en estoyt si curieuse que, pour ung seul bon jour ou une nuictée d'amour, elle baïlleroyt sa vie ct seroyt tousiours subiecte de son amy, sans aulcun murmure; mais que celluy avecques qui la chouse luy seroyt plus plaisante à faire ne vouloyt pas l'entendre ; et que, cependant, le secret pouvoytestre éternellement guardé sur leurs coucheries, veu la fiance de son mary en luy; finablement, que, s’il la refusoyt encores, elle en mour= royt.

Et toutes ces paraphrases du petit canticque, que scavent toutes les dames en venant au monde, feurent desbagoulées entre mille silences entre-

coupez de sospirs arrachiés du cueur, aornés de force tortillemens, appels au ciel, yeulx en l’aér, petites rougeurs subites, cheveulx graphinés... Enfin, toutes les herbes de la Sainct-Jean feurent mises dans le ragoust. Et, comme au fond de ces paroles il y avoyt ung pinçant dezir qui embellit mesmes les laiderons, le bon chevalier tomba aux pieds de la dame, les luy print, les luy baïisa, tout pleurant. Faictes estat que la bonne femme feut bien heureuse

de les luy laisser à baiser; et mesmes, sans trop resguarder à ce qu'il vouloyt en faire, elle luy abandonna sa robbe, saichant bien que besoing estoyt de la prendre par en bas pour la lever; mais il estoyt escript que ce soir elle seroyt saige, car le beau Lavallière luy dit avecques désespoir :

— Ah! madame, ie suis ung malheureux et ung indigne.

— Non, non, allez! feit-elle,

— Hélas ! le bonheur d’estre à vous m'est in terdict. ;

— Comment ?.. dit-elle,

— Îe n'ose vous advouer mon cas

— Est-ce doncques bien mal ?...

— Ha! ie vous feray honte!

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— Dictes, ie me cacheray le visaige dans mes mains. :

Et la rusée se mussa de manière à bien veoir son bien aymé par ses entre-doigts.

— Las! feit-il, l’aultre soir, quand vous m'avez dict ceste si gracieuse parole, i'estoys allumé si traistreusement que, ne cuydant point mon bonheur prouche et n’osant vous advouer ma flamme, ray couru en ung clappier où vont les gentilshommes : là, pour l'amour de vous, et pour saulver l’honneur de mon frère dont j’avoys honte de salir l’escu, l'ay esté pippé ferme, en sorte que ie suis en dangier de mourir du mal itatian…

La dame, prinse de frayeur, gecta ung cry d’accouchiée, et, toute esmeue, Le repoulsa par ung petit geste bien doulx; puis, le paouvre Lavallière se treuvant en trop piteuse occurrence, se departit de la salle ; mais il n’estoyt pas tant seulement aux tapisseries de la porte, que Marie d’Annebault l'avoyt derechief contemplé, disant à part elle : « Ah! quel dommaige !.. » Lors, elle recheut en grant mélancholie, plaignant en soy le gentilhomme, et s’enamourant d'autant plus qu'il estoyt fruict par trois fois deffendu.

Ty eue

— N'estoyt Maillé, luy dit-elle ung soir qu’elle le treuvoyt plus beau que de coustume, ie vouldroys gaigner vostre mal; nous aurions ensemble les mesmes affres…

— le vous ayme trop, dit le frère, pour ne pas estre saige.

Et il la quitta pour aller chez sa belle Limeuil. Comptez que, ne pouvant se reffuser à recepvoir les flambantes œillades de la dame, il y avoyt, aux heures du mangier et pendant les vesprées, ung feu nourry qui les eschauffioyt beaucoup; mais elle estoyt contraincte de vivre sans touchier au chevalier aultrement que du resguard. À ce mestier, Marie d’Annebault se treuvoyt fortifiée de tout poinct contre les guallans de la Court: car il n’y ha pas de bornes plus infranchissables et meilleur guardien que l'amour ; il est comme le diable: ce qu’il tient, il l'entoure de flammes. Ung soir, Lavalfière, ayant conduict la dame de son amy à ung ballet de la royne Catherine, dançoyt avecques sa belle Limeuil, dont il estoyt affolé. Dans ce temps-là, les chevaliers conduisoyent bravement leurs amours deux à deux, et mesmes par troupes. Ores, toutes les dames estoyent ialouses de la Limeuil, qui deli=

béroyt en ce moment de soy donner au beau Lavallière. Avant de se mettre en quadrille, elle luy avoyt donné la plus doulce des assignations pour lendemain pendant la chasse. Nostre grant royne Catherine, laquelle, par haulte politicque, fomentoyt ces amours et les remuoyt comme pastissiers font flamber leurs fours en les fourgonnant, ladicte royne doncques donnoyt son coup d'œil à tous les gentils couples enlassez dedans son quadrille de femelles, et disoyt à son mary :

— Pendant qu’ils bataillent icy, peuvent-ils faire des ligues contre vous ?.. Hein ?

— Oui, mais les ceulx de la Religion ?

— Bah! nous les y prendrons aussy! dit-elle en riant. Tenez, vécy Lavallière, que l’on soupçonne estre des hugonneaulx, converty à ma chiere Limeuil qui ne va pas mal, pour une damoiselle de seize ans... Il l'aura bientost mise dans son gréfte:..

— Ha ! madame, n'en croyez rien, feit Marie d'Annebault, car il est guasté par le mal de Naples qui vous ha faict royne ! La

A ceste bonne naïfveté, Catherine, la belle Diane ct le Roy, qui estoyent ensemble; s’esclattèrent de

rire, et la chouse courut dans toutes les aureilles, Alors ce feut pour Lavallière une honte et des mocqueries qui ne finèrent plus. Le paouvre gentilhomme, monstré aux doigts, auroyt bien voulu d’ung aultre dans ses chausses, car la Limeuil, à qui les corrivaulx de Lavallière n’eurent rien de plus hasté que de l’advertir en riant de son dangier, feit une mine de heurtoir à son amant, tant grant estoyt l'espantement, et griefves estoyent les appréhensions de ce maulvais mal. Aussy, Lavallière se veit, de tout poinct, abandonné comme ung lépreux. Le Roy luy dit ung mot fort desplaisant, et bon chevalier quitta la feste suivy de la paouvre Marie au désespoir de ceste parole. Elle avoyt de tout poinct ruyné celluy qu’elle aimoyt, luy avoyt to!lu son honneur et guasté sa vie, veu que les physicians et maistres myres advancoyent, comme chouse non équivocque, que les gens italianisez par ce mal d'amour y debvoyent perdre leurs meilleurs advantaiges, n’estre plus de vertu générative, et noircis dans feurs os.

En sorte que nulle femme ne se vouloyt plus laisser chausser en légitime mariaige par le plus beau gentilhomme du royaulme, s’ilestoyt seulement

soupconné d’estre ung de ceulx que maistre Fran coys Rabelais nommoyt ses croustes-levez trezprelicurx.

Comme le bon chevalier se taisoyt beaucoup et restoyt en mélancholie, sa compaigne l:y dit en retournant de l'hostel d'Hercules où se donnoyt la feste :

— Mon chier seigneur, ie vous ay faict ung grant dommaige !.…

— Ha! madame, respondit Lavallière, le mien est réparable, mais dans quel estrif estes-vous tombée? Debviez-vous estre au faict du dangier de mon amour ?.…

— Ah! feit-elle, ie suis doncques bien seure maintenant de tousiours vous avoir à Moy, pour ce que, en eschange de ce grant blasme etdeshonneur, ie doibs estre à iamais vostre amye, vostre hostesse et vostre dame, mieulx encores, vostre meschine. Aussy ma voulenté est-elle de m'adonner à vous pour effacer les traces de ceste honte, et vous guarrir par mille soings, par mille veilles ; et, siles gens de lestat desclairent que le mal est trop entesté, qu'il y va pour vous de la mort comme au ray deffunct, ie requiers vostre compaignie, affin de

mourir glorieusement en mourant de vostre mai. En dà, feit-elle en plourant, il n’y ha pas de supplices pour payer le tort dont ie vous ay entaché.

Ces paroles feurent accompaignées de grosses larmes; son trez-vertueux cueur s’esvanouit, elle tomba vraiement pasmée. Lavallière, espouvanté, la print et luy mit sa main sur le cueur au-dessoubz d’ung sein d’une beaulté sans secunde. La dame revint à la chaleur de ceste main aymée, sentant de cuysantes délices à en perdre la cognoissance de nouveau.

— Las ! dit-elle, ceste caresse maligne et superficielle sera doresenavant les seules iouissances de nostre amour. Elles sont encores de mille picques au-dessus des ioyes que le paouvre Maillé cuydôyt me faire... Laissez vostre maïn là, dit-elle... Vraie ment, elle est sur mon ame et la touche !.….

A ce discours, le chevalier, restant trez-piteux de mine, confessa naïfvement à sa dame que il sentoyt tant de felicitez à ce touchier que les douleurs de son mal croissoyent beaucoup, et que la mort estoyt préférable à ce martyre.

— Mourons doncques, dit-elle.

Mais la lictière estoyt en la court de l’hostel ; et

comme il n'y avoyt aulcun moyen de mourir, ung chascun d’eulx se couchia loïing de l’aultre, bien encompré d'amour, Lavallière ayant perdu sa belle Limeuil, et Marie d'Annebault ayant gaigné des iouissances sans pareilles.

Par cet estrif qui n’estoyt point préveu, Lavallière se treuva mis au ban de l’amour et du mariaige; il n'osa plus se monstrer nulle part, et il veit que la guarde d’ung caz de femme coustoyt bien chier; mais plus il despendoyt d'honneur et de vertus, plus il rencontroyt de plaisir à ces haults sacrifices offerts à sa fraternité. Cependant son debvoir luy feut trez-ardu, trez-espineux et intolérable à faire aux derniers iours de sa guette. Vécy comme :

L'adveu de son amour qu'elle cuydoyt partagié, le tort advenu par elle à son chevalier, la rencontre d'ung plaisir incogneu, communicquèrent moult hardiesse à la belle Marie, qui cheut en amour platonicque, légierement tempéré par les nxnus suffraiges dont le dangier estoyt nul. De ce vindrent les diabolicques plaisirs de la petite oïe, inventée par les dames qui, depuis la mort du roy Françoys, redoutoyent de se contagionner, mais vouloyent estre à leurs amans ; et, à ces cruelles délices du

touchier, pour iouer son roolle, Lavallière ne pouvoyt aulcunement se reffuser. Par ainsy, tous les soirs, la dolente Marie attachoyt son hoste à sa iuppe, luy tenoyt les mains, le baysoyt par ses resguards, colloyt gentement sa joue à la sienne; et, dans ceste vertueuse accointance, où le chevalier estoyt prins comme ung diable dans ung benoistier, elle luy parloyt de son grant amour, lequel estoyt sans bornes, veu qu'il parcouroyt les espaces infinis des dezirs inexaulcez. Tout le feu que les dames boutent en leurs amours substantielles, lorsque la nuict n’ha d’aultres lumières que leurs yeulx, elle le transferoyt dedans les gects mysticques de sa teste, les exultations de son ame et les ecstases de son cueur. Alors naturellement et avecques la ioye délicieuse de deux anges accouplez d'intelligence seulement, ils entonnoyent de concert les doulces litanies que répétoyent les amans de ce temps en l'honneur de l’amour, antienne que l’abbé de Thelesme ha paragraficquement saulvées de l’oubly, en les engravant aux murs de son abbaye, située, suivant maistre Alcofribas, dans nostre pays de Chinon, où ie les ay veues en latin et translatées icy pour le prouffict des chrestiens.

— Las! disoyt Marie d’Annebault, tu es ma force et ma vie, mon bonheur et mon threzor.

— Ft vous, respondoyt-il, vous estes une perle, ung ange.

— Toy, mon séraphin.

— Vous, mon ame!

— Toy, mon dieu!

— Vous, mon estoile du soir et du matin, mon honneur, ma beaulté, mon univers.

— Toy, mon grant, mon divin maistre.….

— Vous, ma gloire, ma foy, ma religion.

— Toy, mon gentil, mon beau, mon couraigeux, mon noble, mon chier, mon chevalier, mon défenseur, mon roy, mon amour.

— Vous, ma fée, la fleur de mes iours, le songe de mes nuicts. ,

4 Toy, ma pensée de tous les momens.

— Vous, la ioye de mes yeulx. À

— Toy, la voix de mon ame.

— Vous, la lumière dans le iour.

— Toy, la lueur de mes nuicts.

— Vous, la miewlx aymée entre les femmes.

— Toy, le plus adoré des hommes.

— Vous, mon sang, ung moy meilleur que m9y.

— Toy, mon cueur, mon lustre.

— Vous, ma saincte, ma seule ioye.

— Jete quitte la palme de l’amour, et, tant grant soit le mien, ie cuyde que tu m’'aymes plus encores, pour ce que tu es le seigneur.

— Non, elle est à vous, ma déesse, ma vierge Marie.

— Non, ie suis ta servante, ta meschine, ung rien que tu peux dissouldre.

— Non, non, c'est moy qui suis vostre esclave, vostre paige fidelle, de qui vous pouvez user comme d'ung souffle d’aër, sur qui vous debvez marcher comme sur ung tapis. Mon cueur est vostre throsne,

— Non, amy, car ta voix me transfige.

— Votre resguard me brusle.

— Ie ne veois que par toy.

— Je ne sens que par vous.

— Oh! bien, mets ta main sur mon cueur, ta seule main, et tu vas me veoir paslir quand mon sang aura prins la chaleur du tien.

Alors, en ces luctes, leurs yeulx, desià si ardens, s'enflammoyent encores; et bon chevalier estoyt ung peu complice du bonheur que prenoyt Marie d’Annebault à sentir ceste main sur son cueur. Ores,

comme dans ceste légiere accointance se bendoyent toutes ses forces, se tendoyent tous ses dezirs, se resoivoyent toutes ses idées de la chouse, il luy arrivoyt de se pasmer trez-bien et tout à faict. Leurs yeulx plouroyent des larmes bien chauldes, ils se saisissoyent l’ung de l'autre en plein, comme le feu prend aux maisons ; mais c’estoyt tout! De faict, Lavallière avoyt promis de rendre sain et sauf à son amy le corps seulement et non le cueur.

Lorsque Maillé feit sçavoir son retourner, il estoyt grantement temps, veu que nulle vertu ne pouvoyt tenir à ce mestier de gril; et, tant moins les deux amans avoyent de licence, tant plus ils avoyent de jouissance en leurs phantaisies.

Laissant Marie d’Annebault, le bon compaignon alla au devant de son amy iusques au pays de Bondy, pour l’ayder à passer les bois sans male heure; et, lors, les deux frères couchièrent ensemble, suyvant la mode anticque, dans le bourg de Bondy.

Là, dedans leur lict, ils se racontèrent, l’ung ses adventures de voyaige, l’aultre les cacquets de la Court, histoires guallantes et cœætera. Mais la première requeste de Maillé feut touchant Marie d'Annebault, que Lavallière iura estre intacte en cet en-

droict pretieux où est logié l'honneur des marys, ce dont Maillé l’amoureux feut bien content.

Lendemain, ils feurent tous trois réunis, au grant despit de Marie, qui, par la haulte iurisprudencé des femelles, festoya bien son bon mary, mais du doigt elle monstroyt son cueur à Lavallière par de gentilles mignardises, comme pour dire : — Cecy est ton bien!

Au souper, Lavallière annonça son partement pour la guerre. Maillé feut bien marry de ceste griefve résolution, et vouloyt suivre son frère; mais Lavallière le refusa tout net.

— Madame, feit-il à Marie d'Annebault, ie vous ayme plus que la vie, mais non plus que l’honneur.

Et il paslit en ce disant, et madame de Maillé paslit en l’escoutant, pour ce que iamais, dans leurs ieux de la petite oie, il n’y avoyt eu autant d'amour vray que dans ceste parole. Maillé voulut tenir compaignie à son amy iusques à Meaulx. Quand il revint, il delibéroyt avec sa femme les raisons incogneues et causes absconses de ceste departié, lorsque Marie, qui se doubtoyt des chagrins du paouvre Lavallière, dit: —Ie le sçays, c’est qu'il

est trop honteux icy, pour ce que ung chascun cognoyt qu'il ha le mal de Naples.

— Luy! feit Maillé tout estonné. Ie l’ay veu, quand nous nous couchiasmes à Bondy, l’autre soir, et hier à Meaulx. Il n’en est rien! Il est sain comme vostre œil.

La dame se fondit en eaue, admirant ceste grant loyaulté, ceste sublime résignation en sa parole, et les haultes souffrances de ceste passion intérieure. Mais, comme elle aussi guarda son amour au fund de son cueur, elle mourut quand mourut Lavallière devant Metz, comme l’ha dict ailleurs messire Bourdeilles de Brantosme en ses cacquetaiges.

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