COMMENT LE BONHOMME BRUYN PRINT FEMME
Messire Bruyn, celuy-là qui paracheva le chastel de la Roche-Corbon-lez-Vouvray, sur la Loire, feut un rude compaignon en sa ieunesse. Tout petit, il grugeoyt desià les pucelles, gectoyt les maisons par les fenestres, et tournoyt Congruement en farine de diable, quand il vint à calfeutrer son père, le baron de la Roche-Corbon. Lors feut maistre de faire tous les iours feste à sept chandelliers; et, de faict, il besongna des deux mains à son plaizir. Ores, force de faire esternuer ses escuz, tousser sa braguette,
- saigner les poinçons, resgaller les linottes coëffées et faire de la terre le fossé, se veitexcommunié des gens de bien, n'ayant pour amys que les saccageurs de pays et les lombards. Mais les usuriers devinrent bien tost resches comme des bogues de chastaignier, quand il n’eut plus à leur bailler d’aultres gaiges que sa dicte seigneurie de la Roche-Corbon, veu que la Rupes Carbonis relevoyt du Roy notre sire. Alors Bruyn se treuva en belle humeur de desclicquer des coups à tors et à travers, casser les clavicules aux . aultres et chercher noise à tous pour des vétilles. Ce que voyant, l'abbé de Marmoustiers, son voisin, homme libéral en paroles, luy dit que ce estoyt signe évident de perfection seigneuriale, qu’il marchoyt dans la bonne voye, mais que, s’ilalloyt desconfire, à la gloire de Dieu, les Mahumetistes qui conchioyent la Terre-Saincte, ce seroyt mieulx encores, et que il reviendroyt sans faulte, plein de richesses et d'indulgences, en Touraine, ou en paradiz, d’où tous les barons estoyent sortis iadis.
Ledict Bruyn, admirant le grant sens du prélat, se despartit du pays, harnaché par le monastère et w bény par l'abbé, à la ioye de ses voisins et amys. « Lors il mit à sac force villes d'Asie et d’Affricque,
battit les mescréans sans crier gare, escorchia les Sarrazins, les Grecs, Angloys ou aultres, se soulciant peu s'ils estoyent amys et d’où ils sourdoyent, veu qu'entre ses mérites il avoyt celuy de n’estre point curieux, et ne les interroguoyt qu'après les avoir occiz. À ce mestier, moult agréable à Dieu, au Roy et à luy, Bruyn gaigna renom de bon chrestien, loyal chevalier, ét s’amuza beaucoup en pays d’oultre-mer, veu qu'il donnoyt plus voulentiers ung escu aux garses que six deniers à ung paouvre, quoiqu'il rencontrast plus de beaulx paouvres que de parfaictes ‘commères ; mais en bon Tourangeau il faisoyt soupe de tout pain. Finalement, quand il feut saoul de Turcques, de relicques et aultres bénéfices de Terre-Saincte, Bruyn, au grant estonnement des Vouvrillons, retourna de la Croisade, encombré d’escuz et pierreries, au rebours d’aulcuns qui, de riches au despart, revindrent lourds de lepres et légiers d'argent. Au retourner de Tuniz, nostre seigneur le roy Philippe le nomma comte, etle feit son Senneschal en nostre pays et en celluy de Poictou. Lors il feut aymé grantement et à bon escient considéré, veu qu’oultre toutes ses belles qualitez il funda l’ecclise des Carmes-Deschaulx en la
paroësse de l'Esgrignolles, par manière d’acquit envers le Ciel, en raison des desportements de sa ieunesse. Aussy feut-il cardinalement confict dans les bonnes graaces de l’Ecclise et de Dieu. De maulvais gars et homme de meschief, devint bon homme, saige et discrettement paillard, en perdant ses cheveulx. Rarement se choleroyt, à moins qu’on ne maulgreast Dieu devant luy, ce qu’il ne toleroyt point, pour ce qu'il l’avoyt maulgréé pour les aultres en sa folle ieunesse. Brief, il ne querelloyt plus, veu qu'estant senneschal, les gens luy cédoyentincontinent. Vray dire aussy qu'il voyoyt lors ses dezirs accomplis; ce qui rend, voire ung diableteau, otieux et tranquille de la cervelle aux talons. Et doncques, il possédoyt ung chastel deschicqueté sur toutes les coutures et tailladé comme ung pourpoinct : hèspaignol, assis sur ung costeau d’où il se miroyt en Loire; dedans les salles estoyent des tapisseries royales, meubles et bobans, pompes et inventicns sarrazines dont s’estomiroyent ceulx de Tours, et mesmes l’archevesque et les clercs de Saïinct-Martin, auxquels il baïlla, en pur don, une bannière frangée d’or fin. À l’entour dudict chasteau fourmilloyent de
beauk domaines, moulins, futayes, avecques mois-
sons àe redevances de toutes sortes, si qu’il estoyt ung des forts bannerets de la province, et pouvoyt bien mener en guerre mille hommes au Roy nostre sire. En ses vieulx jours, si, par cas fortuit, son baillif, homme diligent à pendre, lui amenoyt ung paouvre paysan soupconné de quelque meschanterie, il disoyt en soubriant : — Lasche cettuy-ci, Breddiff, il comptera pour ceulx que Î’ay inconsidérément navrez là-bas... Souventes foys aussy les faisoyt-il bravement branchier à ung chesne ou accrochier à ses potences; mais c’estoyt unicquement pour que justice feust, et que la coustume ne s’en perdist point en ses chastellenies. Aussy le populaire estoyt-il saige etrengé, comme nonnettes d'hier, sur ses terroirs, et tranquille, veu qu'il le protégeoyt des routiers et malandrins, lesquels il n’espargnoyt jamcis, saichant par expertise combien de playes faisoyent ces mauldictes bestes de proye. Du reste, fort dévotieux, despeschant très-bien toute chouse, les offices comme le bon vin, il esmouchovyt les procez à la turcque, disoyt mille ioyeulsetez à gens qui perdoyent, et disnoyt avecques eulx pour iceulx consoler. Il faisoyt mettre les pendus en terre saincte,
comme gens appartenant à Dieu, les treuvant assez
punis d’estre empeschez de vivre. Enfin, ne pressoyt les luifs qu'à temps et lorsqu'ils estoyent enflez d’usure et de deniers ; il les laissoyt amasser leur buttin comme mousches à miel, disant qu’ils estoyent les meilleurs collecteurs d’impost. Et ne les despouilloyt iamais que pour le prouffict et usaige des gens d’ecclise, du Roy, de la province, ou pour son service à luy.
Ceste débonnaireté lui attrayoyt l'affection et l’estime de ung chascun, grants et petits. S'ilrevenoyt, soubriant, de son siége iusticial, l'abbé de Marmoustiers, vieil comme luy, disoyt : — Ha ! ha! messire, il y ha doncques des pendus, que vous riez ainsy!…. Et quand, venant de la Roche-Corbon à Tours, il pasoyt à cheval le long dufaulxbourg Sainct-Symphorien, les petites garses disoyent: — C’est iour de iustice, vécy le bon homme Bruyn. Et, sans avoir paour, le resguardoyent chevaulchant sur une grant hacquenée blanche qu’il avoyt ramenée du Levant. our le pont, les ieunes gars s’interrompoyent de iouer aux billes, et lui crioyent : — Bonjour, monsieur le Senneschal! Et luy respondoyt en gaussant : — Amusez-vous bien, mes enfans, iusqu’à ce qu’on “vous fouette, — Oui, monsieur le Senneschal.
LE PÉCHÉ VÉNIEL là
Aussy feit-il le pays si content et si bien balayé de voleurs, que, l'an du grant desbordement de la Loire, il n’y avoyt eu que vingt-deux malfaicteurs de pendus dans l’hyver, sans compter ung luifbruslé en la commune de Chasteau-Neuf, pour avoir dérobbé une hostie, ou achepté, dict-on, car il estoyt riche. Ung iour de l’an suyvant, environ la Sainct-Jean des foins, ou la Sainct-Jean qui fauche, comme nous disons en Touraine, advint des Ægyptiacques, Bohémiens, ou aultres troupes larronnesses, qui feirent ung vol de chouses sainctes à Sainct-Martin, et, au lieu et place de madame la Vierge, laissèrent, et en guyse d’insulte et mocquerie de nostre vraye foy, une infame iolie fille de l’aage. d’ung vieulx chien, toute nue, histrionne et mauricaulde comme eulx. De ce forfait sans nom feut également conclud par les gens du Roy et ceulx de l’Ecclise que la Moresse payeroyt pour le tout, seroyt arse et cuicte vifve au quarroy Sainct-Martin, prouche la fontaine, où est le marché aux Herbes. Lors le bonhomme Bruyn apertement et dextrement démonstra, à l'encontre des aultres, que ce seroytchouse prouffictable et bien plaisante à Dieu de conquester cesre ame affricquaine à la vraye religion ; et, si le diable logié en cettuy Corps fé
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minin faisoyt de l’entesté, que les fagots ne fauldroyent point à le brusler, comme disoyt ledict arrest. Ce que l’archevesque treuva saigement pensé, moult canonicque, conforme à la charité chrestienne et à l'Évangile. Les dames de la ville et aultres personnes d’authorité dirent à haulte voix que on les frustroyt d’une belle cérémonie, veu que la Moresse plouroyt sa vie en la geole, clamoyt comme chievre liée, et se convertiroyt seurement à Dieu pour continuer à vivre autant qu'ung corbeau, s’il estoyt loisible à elle. À quoy le senneschal respondit que, si l’estrangiere vouloyt sainctement soy commettre en la religion chrestienne, il y auroyt une cérémonie bien aultrement guallante, et qu’il se iactoyt de la faire royalement magnificque, pour ce qu'il seroyt le parrain du baptesme, et que pucelle debvroyt estre sa commère, à ceste fin de plaire davantaige à Dieu, veu que luy-mesme estoyt censé cocquebin. En nostre pays de Touraine, ainsy dicton des ieunes gars vierges, non mariez ou estimez tels, affin de les distinguer emmy les espoux ou les veufs ; mais les garses scavent bien les deviner sans le nom, pour ce qu’ils sont légiers et ioyeulx plus que tous aultres saupouldrez de mariaige.
La Moresque n’hésita point entre les fagots du feu et l’eaue du baptesme. Elle ayma davantaige estre chrestienne et vivante que d’estre bruslée Ægyptiacque : par aimsy, pour ne point estre boullue ung moment, elle deut ardre de cueur pendant toute sa vie, veu que, pour plus grant fiance en sa religion, elle feut mise au moustier des nonnes prouche le Chardonneret, où elle feit vœu de saincteté. Ladite cérémonie feut parachevée au logiz de l’archevesque, où, pour ceste foys, il feut ballé, dancé, en l’honneur du Saulveur des hommes, par les dames et seigneurs de Touraine, paysoù l’on dance, balle, mange, belute et faict-on plus de gras banquets et plus de ioyeulsetez qu’en aulcun du monde entier. Le bon vieil senneschal avoyt prins pour sa commère la fille auseigneur d’Azay-le-Ridel, qui depuis feut Azay-le- Bruslé, lequel seigneur, s’estant croisé, fut laissé devant Ascre, ville très-esloingnée, aux mains d'ung Sarrazin qui demandoyt une ransson royale, pour ce que ledict seigneur estoyt de belle prestance.
La dame d’Azay, ayant baillé son fief en gaige aux lombards et torssonniers, affin de faire la somme, restoyt sans ung piestre denier, attendant le sire dans ung paouvre logiz de la ville, sans ung tapis
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pour se seoir, mais fière comme la royne de Saba, et brave comme ung levrier qui deffend les nippes de son maistre. Voyant ceste grant destresse, le senneschal s’en alla délicatement requérir la damoiselle d’Azay d’estre la marraine de ladicte Ægyptiacque, pour ce qu'il auroyt lé droict de bien faire à la dame d’Azay. Et, de faict, il gardoyt une lourde chaisne d’or, emblée à la prinse de Chyppre, qu'il déliberoyt d’agrapher au col de sa gentille commère; ains il y pendit son domaine et ses cheveulx blancs, ses besans et ses hacquenées; brief, il y mit tout, si tost qu'il eut veu Blanche d’Azay dançant une pavane parmy les dames de Tours. Quoique la Moresque, qui s’en donnoyt pour son dernier iour, eust estonné l'assemblée par ses tourdions, voltes, passes, bransles, élévations et tours de force, Blanche l’emporta sur elle, au dire de tous, tant elle dança virginalement et mignonnement.
Ores, Bruyn, en admirant ceste gente damoïselle, dont les chevilles avoyent paour du planchier et qui se divertissoyt ingénuement pour ses dix-sept ans, comme une cigalle en train d’essayer sa chanterelle, feut bouclé par un dezir de vicillard, dezir apoplecticque et vigoureux de foiblesse, qui le chauffa de
la semelle à la nuque seulement, car son chief avoyt trop de neige, pour que l’amour s’y logeast. Lors le bonhomme s’aperceut qu’il luy manquoyt une femme en son manoir, etsi le veit-il plus triste qu’il ne l’estoyt. Et qu'estoyt doncques ung chastel sans chastelaine ?.. autant dire ung battant sans sa cloche. Brief, une femme estoyt la scule chouse qu'il eust à dezirer : aussy la vouloyt-il promptement, veu que, si la dame d’Azay le faisoyt attendre, il avoyt le temps d’yssir de cettuy monde en l’aultre. Mais, pendant le divertissement baptismal, il songea peu à ses griefves blessures, et encores moins aux quatrevingts ans bien sonnez qui luy avoyent desguarny la teste ; il treuva ses yeulx clairs assez, pour ce qu'il voyoyt trez-apertement sa ieune commère, laquelle, suyvant les commandemens de la dame d’Azay. le festoyoyt trez-bien de l'œil et du geste, cuydant qu’il n’y avoyt aulcun dangier près de si vieulx compère. En sorte que Blanche, naïfve et nice qu’elle estoyt, au rebours de toutes les garses de Touraine, lesquelles sont esveiglées comme ung matin de printemps, permit au bonhomme de luy baiser la main d’abord, et, davantaige, le col ung peu bas, disoyt l’archevesque qui les maria la sepmaine d’après, et
ce feurent de belles espousailles, et une plus belle espousée |
La dicte Blanche estoyt mince et frisque comme pas une, et, mieulx que ça, pucelle comme iamais pucelle ne feut; pucelle à ne point cognoistre l'amour, ni sçavoir comment et pourquoy il se faisoyt; pucelle à s’estonner qu’aulcunes fainéantassent dedans le lict; pucelle à croire que marmots estoyent yssus d’ung chou frizé. Sa dicte mère l’avoyt ainsy nourrie en toute innocence, sans luy laisser seulement considérer tant soit peu comment elle entonnoyt sa soupe entre ses dents. Aussy estoyt-ce une enfant fleurie et intacte, ioueuse et naïfve, ung ange auquel ne manquoyent que des aësles pour voler en paradiz. Et quand elle devalla du paouvre logiz de sa mère éplourée, pour consommer les fiançailles, à la cathédrale de Sainct-Gatien et Sainct-Maurice, ceulx de la campaigne vindrent se repaistre la veue de la dicte mariée et des tapisseries qui estoyent mises le long de la rue de la Scellerie, et dirent tous que jamais pieds plus mignons n’avoyent foulé terre de Touraine, plus iolys yeulx pers veu le ciel, plus belle feste aorné la rue de tapis et de fleurs. Les garses de la ville, celles de Sainct-Martin
et du bourg de Chasteauneuf, envioyent toutes les longues et faulves tresses avecques lesquelles, sans doute, Blanche avoyt pesché ung comté; mais, aussy et plus, soubhaitoyent-elles la robbe dorée, les pierreries d’oultre-mer, les diamans blancs et les chaisnes, avecques quoy la vetite ivuoyt et qui la lioyent pour tousiours au die senneschal. Le vieulx souldard estoyt si raguaillardy jyrès d’elle, que son heur crevoyt par tous ses rides, resguards ou mouvemens. Quoique il feust à pri près droict comme une serpe, il se douanoyt aux costez de Blanche, qu’on auroyt dict ung lansquenet à la parade, recevant sa monstre; et il mettoyt la main à son diaphragme, en homme que le plaizir estouffe et gehenne. Oyant les cloches en bransle, la procession, les pompes et doreloteries dudict mariaige, dont estoyt parlé depuis la feste épiscopale, ces dictes filles deziroyent vendanges de Morisques, pluyes de vieulx senneschaulx et pannerées de baptesmes ægyptiacques; mais cettuy feut le seul qu’il y eust iamais en Touraine, veu que le pays est loing d’Ægypte et de Bohesme. La dame d’Azay receut une notable somme d'argent après la cérémonie, dont elle proufficta pour aller incontinent devers Ascre au devant d8
son dict espoux, en compaignie du lieutenant et des gens d'armes du comte de la Roche-Corbon, qui les luy fournit de tout. Elle partit le iour des nopces, après avoir remis sa fille aux mains du senneschal, en luy recommandant de la bien mesnagier ; plus tard, revint avecques le sire d’Azay, lequel estoyt lépreux, et le guarrit, en le soingnant elle-mesme, à tous risques d’estre ladre comme luy, ce qui feut grantement admiré.
Les nopces faictes et parachevées, car elles durèrent trois iournées, au grant contentement des gens, messire Bruyn emmena en grant pompe la petiteen son chastel; et, selon la coustume des mariez, la couchia solemnellement en sa couche, qui feut bénie par l'abbé de Marmoustiers; puis il vint se mettre près d'elle, dedans la grant chambre seigneuriale de Roche-Corbon, laquelle avoyt esté tendue de brocard verd, avec des cannetilles d’or. Quand le vieulx Bruyn, tout perfumé, se veit chair à chair avecques sa iolie espousée, il la baisa d’abord au front, puis sur le tettin rondelet et blanc, au mesme endroict où elle luy avoyt permis de luy cadenasser le fermail de la chaisne; mais ce feut tout. Le vieulx rocquentin avoyt trop cuydé de luy-mesme en
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croyant pouvoir escosser le reste; et lors, il feit chommer l’amour, maulgré les chants ioyeulx et nuptiaulx, epithalames et gaudriolles qui se disoyent en bas dedans les salles, où l'on balloyt encores. Il se resconforta d’'ung coup de breuvaige des espoux, lequel, suyvant les coustumes, avoyt esté bény, et qui estoyt près d’eulx, dans une coupe d’or; lesdictes espices luy reschauffèrent bien l’estomach, mais non le cœur de sa deffuncte braguette. Blanche ne s’estomira point de la félonie de son espoux, veu qu'elle estoyt pucelle d’ame, et que, du mariaige, elle voyoyt seulement ce qui en est visible aux yeulx des ieunes filles, comme robbes, festes, chevaulx, estre dame et maistresse, avoir une comté, se resiouir et commander; aussy, l’enfant qu’elle estoyt, folastroyt-elle avecques les glands d’or du lict, les bobans, et s'esmerveigloyt des richesses du pourpriz où debvoyt estre enterrée sa fleur. Sentant ung peu tard sa coulpe, et se fiant à l’advenir qui cependant alloyt ruyner tous les jours ung petit ce dont it faisoyt estat pour resgaller sa femme, le senneschal voulut suppléer au faict par la parole. Ores, il entretint son espousée, de toutes sortes; luy promit les clefs de ses dressoirs, greniers et bahuts,
le parfaict gouvernement de ses maisons et domaines, sans controole aulcun; luy pendant au cou le chanteau du pain, selon le populaire dicton de Touraine. Elle estoyt comme ung ieune destrier, à plein foing, trouvoyt son bonhomme le plus guallant du monde; et, se dressant sur son séant, elle se print à soubrire, et veit avecques encores plus de ioye ce beau lict de brocard verd, où doresenavant il luy estoyt loisible et sans faulte de dormir toutes les nuicts. La voyant preste à iouer, le rusé seigneur, | qui avoyt peu rencontré de pucelles, et sçavoyt, par mainte expérience, combien les femmes sont cinges sur la plume, veu qu'il s’estoyt tousiours esbattu avecques des gailoises, redoutoyt les ieux manuels, baisers de passaige, et les menus suffraiges d’amour, auxquels jadis il ne faisoyt deffault, mais qui présentement lauroyent treuvé froid comme l'obit d'ung pape. Doncques, il se recula devers le bord du lict, en craignant son heur, et dit à sa trop dé- Icctable espouse : — Hé bien! ma mye, vous voilà s ores senneschalle, et, de faict, trez-bion senneschaussée. — Oh! non, feit-elle.
— Comment, non? respondit-il en grant paour, n'estes-vous pas dame ?
— Non, feit-elle encores. Ne la seray que si ay ung enfant !
-- Avez-vous veu les prées en venant? reprint le bon compère.
— Oui, feit-elle.
— Eh bien! elles sont à vous.
— Oh! oh! respondit-elle en riant, ie m'amusceray bien à y quérir des papillons.
— Voilà qui est saige, dit le seigneur. Et les bois ?
— Ah lie ne sçauroys y estre seule, et vous m’y mènerez. Mais, dit-elle, baillez-moy ung petit de ceste liqueur que la Ponneuse ha faicte avecques tant de soing pour nous.
— Et pourquoy, ma mye? Vous vous bouteriez le feu dedans le corps.
— Oh! si veulx-e, feit-elle en grignottant de despit, pour ce que ie dezire vous donner au plus tost ung enfant; et bien vois-je que ce breuvaige y sert !
— Ouf! ma petite! dit le senneschal, cognoissant à cecy que Blanche estoyt pucelle de la teste aux pieds, le bon vouloir de Dieu est premièrement nécessaire pour cet office; puis, les femmes doibvent estre en estat de fenaison,
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— Et quand seray je en estat de fenaison? demanda-t-elle en soubriant.
-— Lorsque la nature le vouldra, dit-il en cuydant rire. |
— Et pour ce, que faut-il faire? reprint-elle.
— Bah! une opération caballisticque et d’alquemie, laquelle est pleine de dangiers.
— Ah! feit-elle d’une mine songeuse, c’est doncques la raison pourquoy ma mère plouroyt de ladite métamorphose; mais Berthe de Preuilly, qui est si dévotieuse d’estre muée en femme, m'ha dict que rien ne estoyt de plus facile au monde.
— C’est selon l’aage, respondit le vieulx seigneur. Mais avez-vous veu à l’escuyerie la belle hacquenée blanche, dont on parle tant en Touraine ?
— Oui, elle est bien doulce et plaisante.
— Eh bien ? ie vous la donne; et vous pourrez la monter toutes et quantes foys que vous en aurez la phantaisie.
— Oh! vous estes bien bon, et l’on ne me ha pas menty en me le disant. |
— Icy, reprint-il, ma mye, le sommelier, le chapelain, le thrézorier, l’escuyer, le queux, le baillif,
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voire mesmes le sire de Montsoreau, ce ieune varlet qui ha nom Gauttier et porte ma bannière, avecques ses hommes d'armes, capitaines, gens et bestes, tout est à vous, et suyvra vos commandemens à grant erre, soubz poine d’estre incommodé : de la hart. ;
— Mais, reprint-elle, ceste opération d’alquemie ne scauroyt-elle se faire incontinent ?
— Oh! non, reprint le senneschal. Pour ce, il faut que, sur toute chouse, nous soyons l’ung et l’aultre en parfaict estat de graace devant Dieu ; si non, nous aurions ung maulvais enfant, couvert de péchez; ce qui est interdict par les canons de l'Ecclise. C’est la raison de ce que se trouvent tant de garnemens incorrigibles dans le monde. Leurs parens n'ont point saigement attendu d’avoir l'âme saine, et ont faict de meschantes ames à leurs enfans : les beaulx et vertueux viennent de pères immaculez.… C’est pour ce que, nous aultres, faisons bénir nos licts, comme ha faict l'abbé de Marmoustiers, de celluy-cy... N’avez-vous pas transgressé les ordonnances de l’Ecclise ?
— Oh ! non, dit-eue vifvement : j'ai receu, avant la messe, l'absolution de toutes mes faultes; et
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depuis, suis restée sans commettre le plus menu péché.
— Vous estes bien parfaicte!.… s’écria le rusé scigneur, et suis ravy de vous avoir pour espouse; mails, MOY, l'ai iuré Comme ung payen.
— Oh ! Et pourquoy ?
— Pour ce que la dance ne finoyt point, et que ie ne pouvoys vous avoir à MOy, pour vous emmener icy et vous baiser.
Lors, il luy print fort guallamment les mains et les luy mangea de caresses, en lui débitant de petites mignonneries et mignardises superficielles qui la feirent tout aise et contente.
Puis, comme elle estoyt fatiguée de la dance et de toutes les cérémonies, elle se couchia, en disant au senneschal : — Ie veigleray demain à ce que vous ne péchiez point. |
Et elle laissa son vieillard, tout espris de sa blanche beaulté, amoureux de sa délicate nature, et aussy embarrassé de sçavoir comment il l’entretiendroyt en sa naïfveté que d'expliquer pourquoy les bœufs maschoyent deux fois leur mangier. Quoiqu'il n’augurast rien de bon, il s’enflamma tant à veoir les exquises perfections de Blanche pendant
son innocent et gentil sommeil, que il se résolut à guarder et deffendre ce ioly ioyau d'amour... Il luy laisoyt, avecques larmes dans les yeuix, ses bons cheveulx dorez, ses belles paupières, sa bouche rouge et fresche, et bien doulcement, de paour qu’elle ne s’esveiglast !... Ce feut toute sa fruition, plaizirs muets qui luy brusloyent encores le cueur, sans que Blanche s’en esmouvast. Aussy déploura-t-il les neiges de sa vieillesse effeuillée, le paouvre bonhomme, et il veit bien que Dieus’estoyt amusé à luv donner des noix quand il n’avoyt plus de dents. 4