COMMENT LE SENNESCIAL SE DBATTIT AVECQUES LE PUCELAIGE DE SA FEMME
Durant les premiers iours de son mariaige, le senneschal inventa de notables bourdes à donner à sa femme, de laquelle il abusa la tant prisable inno cence. D'abord, il treuva dans ses fonctions de iusticier de valables excuses de la laisser parfoys seule; puis il l’occupa de déduicts campaignards, l’emmena en vendanges dedans ses closeries de Vouvray; en-fin, la dorelota de mille proupos saugrenus.
Tantost disoyt que les seigneurs ne se comportoyent point comme les petites gens; que les enfans des comtes ne se semoyent qu’en certaines coniunctions célestes, déduictes par de savants astrologues ; tantost, que l’on devoyt s'abstenir de faire des en-
fants aux jours de feste, pour ce que c'estoyt ung
grant travail; et il observoyt les festes en homme qui vouloyt entrer en paradiz sans conteste. Aulcunes foys, prétendoyt que si, par hazard, les parens n’estoyent en estat de graace, les enfans commencez le iour de Saincte-Claire estoyent aveugles; de Sainct-Genou, avoyent la goutte; de Saint-Aignan, la teisgne; de Sainet-Roch, la peste; tantost, que ceulx pondus en febvrier estoyent frileux; en mars, trop remuans ; en apvril, ne valloyent rien du tout, et que les gentils garsons estoyent yssus en may. Brief, il vouloyt que le sien feust parfaict, eust le poil de deux couleurs ; et pour ce, estoyt besoing que toutes les conditions requises se rencontrassent. En d’aultres temps, disoyt à Blanche que le droict de l'homme estoyt de bailler ung enfant à sa femme suyvant sa seule et unicque voulenté ; et que, sielle faisoyt estat d’estre une femme vertueuse, elle debvoyt se conformer aux bons vouloirs de son espoux; enfin, qu’il falloyt attendre que la dame d’Azay feust revenue, à ceste fin qu’elle assistast aux couches. De tout cela feut conclud par Blanche que le senneschal estoyt contrarié de ses requestes, et avoyt peut-estre raison, veu qu'il estoyt vieil et plein d'expérience: doncques, elle se soubmit, et ne songea plus, qu'à part
elle, de ce tant deziré enfant, c’est-à-dire qu’elle y pensoyt tousiours, Comme quand une femme ha ung vouloir en teste, sans se doubter que elle faisoyt acte de galloise et villotière courant après la {riandise. Ung soir que, par cas fortuit, Bruyn devisoyt d’enfans, discours qu'il fuyoyt comme les chats fuyent l'eau, mais il se plaignoyt d’un gars condamné par luy le matin pour de grans meschicfs, disant que, pour seur, cettuy-là procédoyt de gens chargez de péchez mortels :
— Las! dit Blanche, si vous voulez m'en donner ung, encores que vous n’ayez point l’absolution, ie le corrigeray si bien que vous serez content de luy…
Lors le comte veit que sa femme estoyt mordue par une phantaisie chaulde et qu’il estoyt temps de livrer bataille à son pucelaige, affin de s’en rendre maistre, l’exterminer, le mulcter, le baster, ou l’assoupir et l'estaindre.
— Comment, ma mye, voulez-vous estre mère?
feit-il. Vous ne sçavez pas encores le mestier de dame, et n’estes point accoustumée à faire la maistresse de céans. |
— Oh! oh!dit-elle, Pour estre parfaicte comtesse,
et logier en mes flancs ung petit comte, dois-je faire la dame? Si la feroys-je, et druement.
Blanche doncques, pour obtenir lignaïige, se mit à courre des cerfs et des biches ; saultant les fossez; chevaulchant sur sa hacquenée, à valet à mont, par les bois et champs; prenant gmænt liesse à veoir voler ses fauxlcons, à les deschapperonner ; et les portoyt gentement sur son poing mignon, tousiours en chasse. Ce que avoyt voulu le senneschal. Mais, à ce pourchez, Blanche gaïgnoyt ung appétit de nonne et de prélat, c’est-à-dire, voulant procréer, aiguizant ses forces, et ne bridant guères sa faim, quand, au retour, elle se desgressoyt les dents. Aussi, force de lire les légendes escriptes par les chemins, et de dénouer par la mort les amours commencées des oyseaulx et bestes faulves, elle feit urg mystère d’alquemie naturelle, en coulorant son tainct et superagitant ses esperits nutritifs; ce qui pacifioyt peu sa nature guerrière et chatouilloyt fort son dezir, lequel rioyt, prioyt et frétilloyt de plus belle. Le senneschal avoyt cuydé désarmer le séditieux pucelaige de sa fenime, en le faisant s’esbattre aux champs; mais sa fraude tournoyt à mal, car l’amour incogneu qui
circuloyt dans les veines de Blanche sortoyt de ces
assaults plus nourry, appelant les ioustes et les tournoys, comme paige armé chevalier. Le bon seigneur veit lors qu’il s’estoyt fourvoyé, et qu'il n’y avoyt point de bonne place sur ung gril. Aussy, plus ne scavoyt quelle pasture donner à vertu de si griefve corpulence; car plus la laissoyt, tant plus elle regimboyt. De ce combat il debvoyt y avoir ung vaincu et une meurtrisseure, meurtrisseure diabolicque qu’il vouloyt esloingner de sa physionomie iusques après son trespas, Dieu aydant. Le pauvre senneschal avoyt desià grant poine à suyvre sa dame aux chasses, sans estre désarconné. Il suoyt d’ahan soubs son harnoys, et s’achevoyt de vivre, là où sa fringuante senneschalle resconfortoyt sa vie et prenoyt ioye. Souventes foys, à la vesprée, elle vouloyt dancer. Ores le bonhomme, empaletocqué de ses grosses hardes, se trouvoyt tout estrippé de ces excitations auxquelles il estoyt contrainct de participer, ou pour luy donner la main quand elle faisoyt les bransles de la Morisque, ou pour luy tenir la torche allumée quand elle avoyt la phantaisie de la dance au chandellier ; et, maulgré ses sciaticques, aposteumes et rheumatismes, il estoyt obligé de soubrire et luy dire quelques gentillesses et guallan-
teries après tous les tourdions, mommeries, pantomimes comicques, qu'elle iouoyt pour soy divertir; car il laymoyt si follement que, elle luy auroyt demandé ung oriflant, il l’'eust esté quérir à grant erre.
Néantmoins, ung beau jour, il recogneut que ses reins estoyent entrop grant débilité pour lucter avecques la frisque nature de sa femme; et s’humiliant devant ledict sieur Pucelaige, il se résolut de laisser aller tout à trac, comptant ung petit sur la pudicque religion et bonne honte de Blanche; mais tousiours ne dormit que d’ung œil, car il se doubtoyt de reste que Dieu avoyt faict les pucelaiges pour estre prins comme les perdreaux pour estre embrochez et rostis. Par ung matin mouillé, qu’il faisoyt ce temps où les limassons frayent leurs chemins, temps mélancholicque et propre aux resveries, Blanche estoyt au logiz, assize en sa chaire et songeuse, pour ce que rien ne produict de plus vifves coctions des essences substantificques, et aulcune recepte, spécificque ou philtre, n’est plus pénétrante, transpercante, oultreperçante et fringuante, que la subtile chaleur qui miotte entre le duvet d’une chaire et celluy d’une pucelle size pendant ung cer-
6h CONTES DROLATIQUES
tain temps. Aussy, sans le scavoir, la comtesse estoyt-elle incommodée de son pucelaige, qui luy matagrabolisoyt la cervelle et la grignottoyt de partout.
Lors le bonhomme, griefvement fasché de la veoir Janguissante, voulut chasser des pensées qui estoyent principe d'amour ultra-coniugal.
— D'où vient vostre soulcy, ma mye? dit-il.
— De honte.
— Qui doncques vous affronte?
— De n’estre point femme de bien, pour ce que ic suis sans ung enfant, et vous sans lignaige ? Eston dame sans progéniture ? Nenny ! Voyez! Toutes mes voisines en ont; et je me suis mariée pour en avoir, comme vous pour m'en donner. Les seigneurs de Touraine sont tous amplement fournys d’enfans; et leurs femmes leur en font par pottées; vous seul n’en avez point! On en rira, da! Que deviendra vostre nom? et vos fiefs, et vos seigneuries ? Ung enfant est nostre compaignie naturelle; c’est nostre ioye à nous de le fagotter, embobeliner, empacqueter, vestir et devestir, amittonner, dodiner, bercer, lever, couchier, nourrir; et ie sens que si en avoys sculement la moitié d’ung, ie le baïiseroys, esmunde-
roys, emmaillotieroys, désharnacheroys, et le feroys
LE PÉCIIÉ VÉNIEL 65 saulter ct rire, tout le iour, comme font les dames. — N’estoyt que, en les pondant, femmes meurent, et que, pour ce, vous estes encores trop mince et trop bien close, vous seriez desià mère !.… respondit le senneschal, estourdy de ce iect de paroles. Mais voulez-vous en achepter ung tout venu? Il ne vous cousterà ni poine ni douleur.
— Vère, dit-elle, ie veulx la poine et la douleur; faulte de quoy, point ne seroyt nostre. le sçay bien qu'il doibt issyr de moy, puisqu’à l’ecclise on dict lésus estre le fruict du ventre de la Vierge.
— Adoncques, prions Dieu que cela soit ainsy, s’escria le senneschal, et intercédons la Vierge de l'Esgrignolles. Bien des dames ont conceu après des neufvaines ; il ne faut manquer à en faire une.
Alors, le iour mesme, Blanche se despartit vers Nostre-Dame de l’Esgrignolles, attournée comme une royne, montant sa belle hacquenée, ayant sa robe de velours verd, lassée d’ung fin lasset d’or, ouverte à l'endroit des tettins, ayant mancherons d'escarlatte, petits pattins, ung hault chapperon guarny de pierreries et une ceincture dorée qui monstroyt sa taille finé comme gaule. Elle vouloyt
donner son aiustement à madame la Vierge; et, de ë
faict, le luy promit pour le iour de ses relevailles.…. Le sire de Montsoreau chevaulchoyt devant elle, l'œil vif comme celluy d’une bondrée, faisant renger le monde, et veiglant avecques ses cavaliers à la sécurité du voyaige. Prousche Marmoustiers, le senneschal, endormy par la chaleur, veu qu’on estoyt en aoust, tresbilloyt sur son destrier, comme ung diadesme sur la teste d’une vache, et, voyant si follastre et si gentille dame près d’ung si vieulx braguard, une de la campaigne, qui estoyt accropie au tronc d’un arbre et beuvoyt de l’eaue en son grez, s’enquit d’une larronnesse édentée, laquelle gaignoyt misère en glanant, si cettuy princesse s’en allovt noyer la mort.
— Nenny! feit la vieille. C’est nostre dame de la Roche-Corbon, la senneschalle de Poictou et de Touraine, en queste d’ung enfant.
— Ah! ah! dit la ieune garse en riant Comme, une mousche defferrée. Puis, monstrant le seigneur desgourd qui estoyt en hault du convoy : — Cil qui marche en teste l'y boutte, elle fera l'espargne de la cire et du vœu.
— Hau! ma mignonne, repartit la larronnesse, ie m'eshahis fort que aille à Nostre-Dame Ce l’Es-
grignolles, veu que les prebstres n’y sont point beaulx. Elle pourroyt trez-bien s’arrester une aulne de temps à l’umbre du clochier de Marmoustiers, elle seroyt tost fécunde, tant sont vivaces les bons pères |...
— Foing des religieux ! dit une mestivière en se resveiglant. Voyez! Le sire de Montsoreau est flambant et mignon assez pour ouvrir le cueur de ceste dame, d’autant qu'il est ià fendu.
Et toutes se prinrent à rire. Le sire de Montsoreau voulut aller à elles et les branchier à ung tilleul du chemin, en punition de leurs maulvaises paroles ; mais Blanche s’escria vifvement : — Oh ! messire, ne les pendez point encores ! Elles n’ont pas tout dict ; et nous verrons au retour.
Elle rougit, et le sire de Montsoreau la resguarda jusqu'au vif, comme pour luy darder les mysticques compréhensions de l'amour ; mais le déburelecocquement de son intelligence estoyt desià commencé par les dires de ces paysannes, qui fructifioyent dans son entendement. Ledict pucelaige estoyt comme amadou, et n’estoyt besoing que d’ung mot pour l'enflammer.
Aussy Blanche veit-elle ores de notables et phy-
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sicques différences entre les qualitez de son vieil mary et les perfections dudict Gauttier, gentilhomme qui n’estoyt point trop affligé de ses vingt-trols ans, se tenoyt droict comme quille en sa selle, et resveiglé comme ung premier coup de matines, quand, au rebours, dormoyt le senneschal; ayant bon couraige et dextérité, là où son maistre deffailloyt. C’estoyt ung de ces fils goldronnez dont les fricquenelles se coëffent de nuict plus voulentiers que d’ung escoffion, pour ce qu’elles ne craignent plus les puces ; il y en ha aulcunes qui les en vitupèrent; mais ne faut blasmer personne, car ung chascun doibt dormir à sa phantaisie.
Tant feut songé par la senneschalle et si impérialement bien, que, en arrivant au pont de Tours, elle aymoyt Gauttier occultement et patepeluement, comme ayme une pucelle, sans se doubter de ce que estoytl’amour. Doncques, elle devint femme de bien, c'est-à-dire soubhaitant le bien d’aultruy, ce que les hommes ont de meilleur. Elle cheut en mal d'a mour, allant de prime sault à fund de ses mizères, veu que tout est feu entre la première convoitise et le darrenier dezir. Et ne sçavoyt pas, comme elle l'apprit lors, que, par les yeulx, pouvoyt se couler
RE
LE PÉCHÉ VÉNIEL 69 une essence subtile causant si fortes corrosions en toutes les veines du corps, replis du cueur, nerfs des membres, racines des cheveulx, transpirations de la substance, limbes de la cervelle, pertuys de lPépiderme, sinuositez de la fressure, tuyaux des hypocondres et aultres, qui, chez elle, feurent soubdain dilatez, eschauldez, chatouillez, envenimez, graphignez, herrissez et fruinguans, comme si mille pannerées d’esguilles se trouvoyent en elle. Ce feut une envie de pucelle, envie bien conditionnée, et qui luy troubloyt la veue, au poinct que elle ne veit plus son vieil espoux, mais bien le ieune Gauttier, en qui la nature estoyt ample comme le glorieux menton d’ung abbé. Quand le bonhomme entra dans Tours, les ah! ah! de la foule le resveiglèrent ; et il vint en grant pompe avecques sa suite en l’ecclise de Nostre-Dame de l’Esgrignolles, nommée iadis la Greigneur, comme si vous disiez : Celle qui ha le plus de mérites. Blanche alla en la chapelle où les enfans se demandoyent à Dieu et à la Vierge, et y entra seule, comme c’estoyt la coustume, en présence toutes foys du senneschal, de ses varlets et des curieux, lesquels restèrent devant la grille.
Quand la comtesse veit venir le prebstre qui avoyt
la cure des messes aux enfans et de recepvoir déclaration desdits vœux, elle luy demanda s’il estoyt beaucoup de femmes brehaignes. À quoy le bon prebstre respondit que il n’avoit point à se plaindre, et que les enfans estoyent d’ung bon revenu pour l'ecclise.
— Et voyez-vous souvent, reprint Blanche, de ieunes femmes avecques aussy vieulx espoux que l’est Monseigneur ?
. — Rarement, feit-il.
— Mais celles-là ont-elles obtenu lignaige ?
— Touiours! respartit le prebstre en soubriant.
— Et les aultres qui ont moins vieils compaignons ?
— Quelquefois.…
— Oh! oh! feit-elle. I1 y ha doncques plus de sécurité avecques ung comme le senneschal ?
— Certes, dit le prebstre.
—- Pourquoi ? dit-elle.
— Madame, respondit gravement le prebstre, avant cet aage, Dieu seul s’en mesle; après, ce sont les hommes. |
Dans ce temps, c'estoyt chouse vraye que sa pience estoyt retirée chez les clercs. Blanche feit
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son vœu, qui feut des plus considérables, veu que ses atours valloyent bien deux mille escuz d’or.
— Vous estes bien ioyeulse! luy dit le senneschal, quand au retour elle feit piaffer, saulter et fringuer sa hacquenée.
— Oh! oui, feit-elle. Ie ne suis plus en doubte d’avoir ung enfant, puisque aulcuns doibvent y travailler, comme ha dict le prebstre; ie prendray Gauttier…
Le senneschal vouloyt aller occir le moyne ; mais il pensa que ce seroyt ung crime qui luy cousteroyt trop, et il se résolut à finement machiner sa vengeance avecques le secours de l’archevesque. Puis, avant qu’il eust reveu les toicts de la Roche-Corbon, il avoyt dict au sire de Montsoreau d’aller chercher en son pays une poignée d’umbre, ce que le ieune Gauttier feit, cognoissant les erremens de son sei-gneur. Le senneschal se pourveut, au lieu et place dudict Gauttier, du fils au sire de lallanges, lequel fief relevoyt de la Roche-Corbon. C’estoyt ung ieune gars ayant nom René, approuchant quatorze ans, dont il feit son paige, en attendant qu'il eust l’aage d’estre escuyer, et donna le commandement de ses
hommes à ung vieulx stropiat avecques lequel il
avoyt moult roulé en Palestine et aultres lieux. Par ainsy, le bonhomme cuyda ne point chausser le harnoys branchu de cocquaige, et pouvoir encores sangler, brider et reffrenner le factieux pucelaige de sa femme, lequel se demenoyt comme une mule prinse en sa chorde.