‹ Les contes du chaletChapitre 10 sur 21 · LE SUPPLICE · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE

DU JOURNALISTE LINDALH

Une longue amitié avec le docteur suédois Erleangen, maître es. arts de la savante université de Stockholm, une amitié récente avec M. le licencié (aujourd'hui le docteur) Jean Palaiseau, nous* autorisent à reproduire ici le très-simple et trèsnaïf récit de la condamnation et du supplice du journaliste Lindalh.

Un mot d'explication est nécessaire en ce montent ( tant l'oubli va vite ! ) pour indiquer l'occasion de ce récit, qui a soulevé dans l'Europe entière une véritable émotion.

Au mois de février 1858, tous les journaux de la Suède annoncèrent la condamnation capitale d'un journaliste 'appelé Lindalh. Il avait, dans un chapitre abominable, accusé du plus affreux crime que l'antiquité nous ait transmis en ses métamorphoses, un père de famille appelé M. Mendelsohn, et sa fille

Henriette Mendehohn. Le journaliste Lindalh^ atteint et convaincu de calomnie et de mensonge^ a été condamné à mourir sur Véchafaudy par la hache l Ainsi parlait le journal officiel de la Suède. Au même instant tous les journaux de la France et de T Angleterre, Espagne, Allemagne et Nouveau-Monde, annoncèrent tout uniment, sans un mot de sympathie et sans la plus légère réflexion, qu'un journaliste suédois était condamné à mort. Bref, on n'eut pas annoncé avec moins de cérémonie un accident de la rue, un incendie, un cheval qui s'emporte, un emprunt de cinq cents millions ! C'est un fait : le journaliste Lindalh, pour avoir diffamé M"* Henriette Mendelsohn, est condamné à mort. Voilà tout! Rien de plus, rien de moins. Pas un journal qui ait eu pitié de ce malheureux journaliste, et qui ait daigné demander s'il était mort !

Si bien que du mois de février aux premiers jours du mois de juin, pas un homme ici-bas tenant une plume éloquente ne daigna s'inquiéter de la peine et de la condamnation de ce malheureux journaliste! Nul ne s'informe, en l'espace de quatre mois, de l'infortuné Lindalh. — Est-il mort? est-il vivant?

On n'en sait rien. Cette peine capitale appliquée à un simple délit de la parole, est-ce une menace, une sanglante plaisanterie, ou la volonté d'une, ancienne loi, un usage aboli par la clémence des mœurs mo-

dernes? Voilà ce que personne ne saur^^it dire. On interroge en vain la Suède entière, elle n'a rien à répondre... elle ne sait que répondre ! Elle sait seulement que le journaliste Lindalh est condamné à mort, pour diffamation.

Ainsi, pendant quatre mois mortels, on peut le dire, une incertitude implacable a pesé sur la vie et sur la mort de ce misérable écrivain. Il serait véri- ' tablement monté sur l'échafaud, et il eût été amnistié pour une prison perpétuelle, on ne s'en fût pas inquiété davantage. A la bonne heure le petit Mor- ^ara! En voilà un qui a soulevé tant de colères, indigné tant de cœurs généreux, enfanté tant de votoes ! Le petit Mortara ! baptisé malgré son père ! . . . Oui, mais le journaliste Lindalh condamné à ryiort, quoi de plus simple? Un journaliste! Ah ! fi!

Bref, on ne parlait plus de ce malheureux Lindalh et personne n'eût prononcé son nom, jusqu'à la fin du monde ! « Ils ont pendu un malheureux libraire qui avait publié les proclamations de M. de Guise ! » Ainsi disait M. de Thou, dans son histoire écrite en Si beau latin : pauperculus librarius^ disait-il; mais du nom de ce pauperculus^ de la cruauté de cette iustice impitoyable, du deuil de la femme, de la fïière, et du désespoir de l'enfant... pas un mot. « Ils ront pendu ! » voilà tout ce que vous en saurez, c'est bien assez pour ce... pauperculus!

Ce fut alors que notre ami Gabriel Erleangeii, frappé d'épouvante à Taspect de cette incroyable, universelle et dangereuse incurie, imagina que peutêtre il y aurait un moyen de remettre en lumière et de tirer de cet injuste oubli le nom , la condamnation, et peut-être aussi le supplice de Lindalh. — « Je 'les forcerai bien (se disait-il) , ces Suédois, et en même temps que les Suédois, je forcerai bien les Anglais, les Français, les Parisiens, les Allemands, tout le monde enfin, les pays libres et non libres, les enfants de la liberté de la presse... et ses forçats, je les forcerai bien de revenir sur l'incroyable condamnation du journaliste Lindalh ! Oui ! et quand je le montrerai montant les marches de l'échafaud, courbant la tête sous la hache infamante, et portant à la main un fragment de journal, ils croiront enfin! Ils diront ce qu'ils ont dans l'âme ! Ils forceront la foule elle-même à commenter cette loi sanglante. A l'œuvre ! et sachons, enfin, si cela est vrai qu'à la fin du Aix** siècle un homme ait encouru la peine de mort pour une dififamation ! »

Et voilà comme, et voilà pourquoi Gabriel Erleangen a sonné le tocsin! Il a fait un drame, explicatif du premier drame, et, véritablement, il est venu à bout de son entreprise.

A peine il eut raconté ce furieux supplice, qu'il y eut, dans toute l'Europe (enfin !) comme un frémis-

sèment. Et si vraie était •l'invention, et si profonds et sincères étaient les remords de tous les bons écrivains libéraux, d'avoir oublié et négligé ce Lindalh, que ce fut tout de suite, à l'exemple de Gabriel Erleangen, à qui réparerait sa faute, à qui témoignerait de sa sympathie aux malheurs du journaliste suédois.

Donc l'on avait grand tort de prendre le récit du Supplice de Lindalh^ par Gabriel Erleangen, pour une simple fantaisie, ou pour une épreuve du sentiment... On se sert de la cloche, et c'est le bruit du tocsin qui réveille en sursaut d'honnêtes gens qui n'ont pas le droit de dormir !

Grâce au conseiller aulique Gabriel Erleangen, nous avons vu enfin (et c'est ce qu'il fallait démontrer!) que Lindalh, le condamné à mort^ n'avait pas été mis à mort, que sa peine était commuée en six mois de prison, et qu'il avait fait amende honorable à M"* Mendelsohn ! Quant aux gens bien informés qui veulent toujours ajouter une queue à l'histoire, et qui, de leur autorité privée, avaient marié Lindalh avec la victime, ils en ont été bel et bien pour leurs frais d'invention.

Ainsi, le drame inventé par Gabriel Erleangen a porté tous les -fruits que le digne conseiller en espérait. Il a réveillé même la Suède, il l'a forcée à s'expliquer sur ses étranges lois pénales. Un seul

M"«Mendelsohn, lorsqu'elle parut devant ce tribunal redoutable. Elle portait un habit de deuil, qui relevait merveilleusement la blancheur de son visage et la beauté de ses belles mains, la main droite posée sur la main gauche. Évidemment elle était perdue au milieu des indignations et des colères qui s'agitaient dans son âme, et pourtant on voyait qu'elle avait fini par se dominer ellcrmême, et qu'elle arriverait sans peine au simple et fier langage de l'inno- ' cence et de la vérité.

Vous savez que ces sortes de crimes exceptionnels qui touchent à l'honneur des personnes sont jugés, chez nous autres Suédois, par exception, dans une complète solitude, comme si la justice eût redouté d'ajouter à la calomnie et à la diffamation, en la répétant à des témoins inutiles. Ce jugement à portes closes ne manque pas de solennité et de grandeur, l'acxîusé et l'accusateur y sont en présence l'un de l'autre, et d'une façon beaucoup plus stricte' que si la foule était là pour les entourer de ses bruits, de ses silences, de ses mouvements, de ses passions.

Ainsi l'accusation est plus directe, et rien ne vient en atténuer la violence , en même temps que la défense est plus vive et plus désespérée au milieu de cette solitude austère, et de ce silence implacable.

Ajoutez ceci que le peuple absent , mais amoncelé au pied de l'édifice où se tient cette justice austère, contemple d'un regard avide et d'un esprit curieux ces murailles sombres, derrière lesquelles s'agite un si grand drame. Ainsi par ces murailles fermées, par ces soupiraux bouchés, par ces caveaux, par ces tourelles, par ces remparts qui suintent le désespoir, le crime et l'infamie, il semble, à ce peuple ameuté dans ses propre3 étonnements, que parfois il entend la plainte, le remoixls, la pitié, la douleur, le

désespoir, les larmes, que récèlent ces voûtes sileocieuses

et sans écho.

Quand le jugé eut donné à M"« Henriette Mendelsohn le temps de se remettre, et quand il la vit calme et prête à répondre, il ordonna, non pas sans s'incliner, que le grellier lût à haute voix, la féroce accusation du Faederneslandet, et le greffier, qui était un vieillard, son front se couvrit de rougeur, quand sa main tremblante déploya cette feuille infamante. Oh! misère, à son âge, et père de famille, et grandpère de jolis petits -enfants et d'une petite-fille appelée aussi Henriette, il fallut que ce vieillard répétât ces infamies à cette enfant , rjui ressemblait au marbre même de la Résignation. Elle écoutait, les yeux fixés sur les yeux du juge ; à ses côtés son père, homme de soixante ans, d'une figure vénérable, et dont la vie entière s'était usée au travail, assistait, la tête baissée et sans rien entendre, à ce drame, où son propre honneur était en jeu.

Cependant, assis sur la sellette, où s'étaient assis avant lui tant de misérables, l'accusé Lindalh appelait en vain à son aide cette énergie impitoyable et cette féroce audace à tout braver dont il était si fier ; à chaque ligne de son crime, on voyait palpiter tous les muscles de son visage ; on entendait son cœur battre, en frémissant, dans sa poitrine haletante; il était là, ce malheureux, immobile, écrasé, muet, sous la terrible étreinte de ce crime inexplicable, et face à. face avec sa calomnie et son mensonge; il détournait la tête, il n'osait pas les regarder.

Sur quoi, le greffier, comprenant que déjà le supplice commençait pour cet homme, se mit à épeler mot à mot^ syllabe parsyllabe, ce tissu de trahison, de perversité, ' d'indignité. Il appuyait sur chaque parole, et sa voix lente, et son regard fixé sur ce misérable Lindalh, semblaient enfon-

324 LES COMTES bV CHALET.

cer, daosce cœur sans pitié, des pointes rougies au feud parricides. Or telle était la violence de ses syllabes meup trières, que le magistrat frémissait sur son siège, et que le garde armé qui avait amené ^accusé portait la main sur son glaive, comme s'il eût voulu se bien assurer qu'il pouvait châtier un pareil crime, à lui tout seul. Cette horrible lecture étant achevée, et quand l'intime frisson qui parcourait toutes ces âmes attentives eut produit tout son gémissement, le juge se tournant vers M"® Henriette Mendelsohn : — Que répondez-vous , Mademoiselle, lui dit-il, aux paroles de M. Lindalh?

Elle détacha ses mains l'une de l'autre, et levant la main droite, où brillait l'anneau de sa mère, que la mort avait emportée, il y a.vait quinze ans : — Je réponds que cet homnie en a menti, dit-elle, et j'en veux faire ici le serment.

Alors le chapelain de la prison, ouvrant le saint livre, le présenta à M"® Méndelsohn en lui disant : Jurez I Elle baisa le livre en s'inclinant, puis relevée, elle le toucha d'une main solennelle, en répétant que cet homme avait menti ! Elle était prête à soutenir, par la mort, ce qu'elle ,| affirmait en présence de Jésus-Christ.

En ce moment, les yeux de M"* Méndelsohn brillaieni d'un feu sombre ; il y avait dans ce feu plus d'une larme sa voix forte et d'un beau timbre était faite pour exprim comme il convient les plus nobles et les plus fiers sent ments de l'âme humaine. Ah ! la belle et grande image Ahî l'éloquente et superbe douleur!

Quand elle eut juré, elle baisa de nouveau le livre, elle le rendit à l'aumônier qui la connaissait bien; qui savait qu'elle était vraie, et qui croyait à son serment.

— Ma fille, lui-dit-il, ayez confiance, vous êtes ep pi' si«n:*e d'honnêtes gens, fidèles serviteurs du roi, notre sire|

et du Christ, notre Maître, et cependant je garderai précieusement ce saint livre ; il fut le témoin de votre foi et de votre honnêteté. • — M"« Mendelsohn, reprit le juge, avez-vous un avocat?

— J'ai mon père , dit-elle en avertissant d'un doigt respectueux le vieillard qui semblait anéanti.

On vit alors une chose à la fois si touchante et si forte, que rien n'apparut de semblable en toute l'histoire de la Suède^ et dans ses annales criminelles. M. Mendelsohn, le vieillard qui était venu là, se traînant à peine, et qui restait immobile, sans pensée et sans regard , ce pauvre homme accablé sous les accusations de ce pamphlétaire, et qui semblait marcher et respirer, comme on marche et comme on respire en songe, à peine il eut senti le doigt de son enfant, qu'il sembla sortir d'une profonde léthargie. Il releva la tête en regardant tout le monde, à savoir les juges, le président, le greffier, le garde et M. Uggla lui-même, et comme ses yeux, fatigués par l'âge et par le travail, ne distinguaient pas bien M. Lindalh , il s'approcha de l'accusé pour le bien voir.

En ce moment l'accusé sentit sur son front le souffle du vieillard ; il crut qu'il allait mourir.

Ceci fait, M. Mendelsohn revint à sa place, à côté de sa fille, et d'une voix qui semblait sortir des ténèbres, il commença par expliquer lentement la douleur qui l'avait frappé, quand après les cent mille murmures de la ville entière, il avait fini par comprendre de quelle accusation funeste sa fille et lui étaient l'objet.

— 11 me sembla, disait-il, que j'étais frappé de démence, ou le jouet d'un mauvais rêve, et je fus quelque temps à me rendre compte de la réalité de ces criminelles accusations.

Tel fut son exorde, et bientôt sans y songer, par des transitions inattendues et dans une véritable tempête de tous les sentiments les plus opposés, il arriva à une véritable éloquence. Il demandait (entre autres questions qu'il adressait à la justice, à la vérité, à toutes les lois, à toutes les traditions, à tous les esprits), si c'était bien le résultat d'une civilisation chrétienne, qu'une enfant, une jeune fille, une orpheline de sa mère, pût être accusée au milieu de sa ville natale, à Tombre auguste du temple et du trône, et sous l'œil même des magistrats, d'un crime infâme à ce point, qu'il est relégué parmi les fables antiques et dans les métamorphoses païennes? Il demandait aussi, d'une voix qui allait s'élevant toujours, si le père attentif à son œuvre, à son labeur de chaque jour, la Providence de sa fille, pouvait se traîner, dans ces gémonies, sur cette claie immonde et sans pitié ?

— Et maintenant que faire, et que devenir? Comment dé^ sormais pourrais-je embrasser mon enfant? Je n'ai que cela dans le monde; elle est ma vie et ma force; elle est mon espérance et mon bonheur! Elle est... ou plutôt elle était l'image heureuse et charmante de sa mère que j'ai perdue, et voilà des brigands qui s'embusquent dans mes sentiers, pour corrompre et pour déshonorer ma joie;^ Qh I les malheureux 1 ils n'ont jamais eu d'enfants, ils n'ont jamais eu de père I Ils ne savent pas la première des saintes lois du foyer domestique I

Ainsi parlait le vieillard ; son accusation était terrible, et sa plainte était touchante. Comme il allait succomber sous la peine, il finit par ouvrir ses bras à sa fille, et l'un et l'autre ils éclatèrent en sanglots.

Vous pensez si nous étions émus ! Le vieux greffier détournait la tête afin qu'on ne vit pas ses lacmes. Ce fut

l'accusé qui les vit. Ses juges eux^4ïiêmes semWaîent pris d'épouvante, et contemplaient cette scène touchante, non pas comme des juges, mais comme des spectateurs remplis de toutes les passions de la sympathie, et tout prêts à crier vengeance ! Assis sur son banc d'infamie, impassible et morne , l'accusé Lindalh s'entourait d'un rempart de nuages et d'orgueil.

Quant le père eut parlé, il fut s'asseoir, avec sa fille, aux pieds du juge, et de même qu'il s'était élevé, par gradations, à la plus sublime éloquence, il retomba, peu à peu, lentement, dans sa première inertie, et toute cette éloquence fit place enfin au suprême abattement.

— M. Lindalh, dit le juge, il faut maintenant répondre à ces accusations, ou vous soumettre. Avez-vous un avocat ?

En ce moment le docteur Uggla prit la parole. On sait dans toute la Suède, à quel point le docteur Uggla est un bel esprit. Son regard est affable et même tendre; sa voix sonne agréablement ; son geste est d'un homme élevé aux bonnes écoles. Il manie avec un grand art le sarcasme et l'ironie ; il en fait un auxiliaire puissant de son discours. Le voilà donc qui d'un air libre, aisé, convaincu, vient en aide au Fœdemeslandet et à son rédacteur. Il explique à quels dangers presque inévitables la plume entraîne un écrivain mal conseillé par la colère, que l'improvisation ardente emporte, et trop souvent, au delà des limites; en même temps il appelle à son aide avec une passion véhémente les arguments connus, disant que M"' Mendelsohn et son père étaient si parfaitement à l'abri même du soupçon, qu'il ne comprenait vraiment pas cette plainte et cette douleur.

Bref, il parla avec tant d'énergie et de feu, que le pré-

n^ L£S CONTES DU CHALET.

sident le priva pour un mois des droits de sa profession , pour complicité... Ce mot complicité fit pâlir M. Uggla.

Je dois dire ici qu'en ce moment le ciel, qui avait été serein jusqu'alors, se couvrit de nuages; la pluie à torrents frappa les' vitres retentissantes du tribunal ; la foudre éclata , profonde , au milieu du nuage déchiré ; l'anxiété était immense, et cependant les juges délibéraient, calmes et silencieux , dans la chambre à côté.

Après une heure, la porte intérieure s'ouvrait avec un grincement plaintif. Les juges et le président reparurent, le président tenait une baguette blanche à la main.

— Lindalh, dit-il d'une voix sévère, écoutez avec respect la sentence de vos juges, et soumettez-vous à- la loi qui vous frappe. Pour avoir calomnié ce vieillard et cette enfant, pour avoir déshonoré ces cheveux blancs et ces dix-huit ans à peine accomplis, pour avoir jeté l'épouvante dans le royaume et la désolation dans les familles , pour avoir si cruellement abusé du droit d'écrire, un des plus beaux privilèges que nos constitutions aient reconnus, pour tous ces crimes, la loi de notre pays, qui est la loi même des XII Tables romaines, veut que vous montiez sur l'échafaud et que vous périssiez par la hache; et maintenant repentezvous, et que Dieu vous vienne en aicle !

En même temps il brisait la baguette, et la jetait aux pieds de l'accusé.

Quand il eut entendu sa sentence de mort, M. Lindalh qui s'était mis à genoux se releva, et après avoir salué le juge, il quitta la salle, ramené dans la prison par son garde. En ce moment, il me semblait qu'un abîme s'était ouvert sous mes pas, et je sortis certes plus éperdu que le condamné lui-même, et plus épouvanté.

^J'avais connu Lindalh dans les premiers jours de notre

jeunesse, à l'université de Bonn, et bien souvent, compagnons des mêmes études, associés aux mêmes plaisirs, nous nous étions promenés sur les bords de ces doux rivages. En cherchant bien, on trouverait nos noms inscrits surTécorce des hêtres de Nonnenwerth. 11 était bon compagnon, mais d'un esprit frivole, et d'un cœur volage. Il s'était épris follement de toutes les nouveautés françaises auxquelles il sacrifiait la vieille patrie allemande. Il eût donné , sans hésiter , Goethe et ses poèmes pour les ballades de M. Victor Hugo, et tout le Cosmos du baron de Humboldt pour un récit de M. de Balzac.

A force d'audace et de nouveauté sa verve ingénieuse et trop féconde eut bientôt dépassé toutes les limites, et nous avions à peiné achevé nos études, que sans le savoir, sans le vouloir peut-être , il se laissait entradner par le courant de ce grand fleuve appelé le journal. 0 fleuve où recueil se cache au milieu du flot qui gronde, emportant le flot voisin ! Océan terrible où chaque vague écuraante, tour à tour claire et fangeuse, reproduit tantôt les rayons du soleil, tantôt les cavernes de la rive obscure I 0 fleuve et torrent, dont pas une force humaine n'a jamais remonté le cours! Une fois pris dans cette étreinte, il faut aller toujours, jusqu'à ce qu'on se noie au fond de l'abime, ou que Ton soit broyé sur l'écueil.

Telle était l'histoire de ce malheureux Lindalh. Il avait commencé par résister au torrent, comme l'on fait toujours ; il s'était dit qu'il ne se laisserait pas entraîner par ses haines , non plus qu'il obéirait à ses amours ; il se jurait à lui-même de rester dans le droit, dans la justice et dans le bon sens ; promesse vaine, et serment futile...

Il tomba dans l'abîme; il s'enivra à cette coupe où bouillonnent incessamment les passions, les vengeances, les

calomnies, les fantaisies de-chaque jour... el le voilà condamné à la plus infamante de toutes les morts!

Et sa mort fut digne de sa vie. Obiit mortem vita digiiissimam, disait Tacite, d'un biographe de son temps.

Depuis dix ans je Tavais perdu de vue; il vivait dans son monde, et je vivais dans le mien, qui est un monde à part de théologiens, de philosophes, d'historiens, de prédicateurs, de physiologistes; les Jean Muller, les Winer, les Ladislas Bartfay, les Schlagentvireil, les Maurice Wagner, les esprits posés, pleins de leurs avis, de leurs songes, contents de tout, vivant de rien. Nous sommes comme cela une race à part, dans tous ces pays du Nord, dontl'AIIemagne est la mère et l'institutrice, et si peu mêlés à toutes les émotions d'alentour, que peu d'entre nous lisaient les feuilles de Lindalh. NouS savions seulement que c'était un homme d'un vif et terrible esprit, prompt à l'attaque, habile à la repartie, et qui savait écrire à la façon des écrivains modernes. Nous le savions honnête homme aussi, et comme il était jeune, intelligent, nous disions, si parfois son nom tombait dans nos discours : Laissons-le faire ; il verra plus tard , la vanité de sa gloire et le néant de sa renommée ; alors lui-même il s'amendera, et, marié, père de famille, il portera, tout comme nous, le joug salutaire. On ne ^^t pas toujours de bruit, de fumée et de vanité !

Quand donc je le retrouvai dans cette position misérable, accablé par ces accusations terribles, et par ses propres remords, mes anciennes amitiés me revinrent, et je fus pris d'un vif désir de le revoir. Grâce à mon titre de conseiller aulique , la prison me fut ouverte , non pas sans que le geôlier me laissât le temps de lire, au fronton de Tédifice, ces terribles inscriptions empruntées à la fameuse caserne de Prague, sur le Fichmarkt :

LE SUPPLICE DU JOURNALISTE LïNDALH. 331

« Nemesis bonorum custos, — sonthim castigatrix, — puhlicx securitatis vindex. »

Quand je me fus nommé, et que j'eus dit mon titre, on fit demander au prisonnier s'il voulait me recevoir. Sur sa réponse, on vint me dire que ma visite était la bienvenue et je fus conduit, par un escalier sombre, dans le cachot de Lindalh. Ce cachot était situé au dernier étage de la tourelle, et le jour y entrait librement. La porte ouverte et refermée , il se leva de son siège, au bord de la fenêtre étroite et grillée... il me tendit une main convulsive et pleine de fièvre. Son œil était brillant mais hagard ; toute sa personne manquait, sinon de force et de courage, au moins de calme et de résignation : on lisait sur son visage, mêlé aux remords de son crime, Fétonnement de la peine. Et véritablement l'infortuné ne se rendait pas compte du châtiment qu'il allait subir; il ne comprenait pas qu'on pût le livrer, si jeune, au dernier supplice, pour un crime improvisé dans un moment de frénésie, et dont il n'avait vu l'importance et toute l'horreur qu'à l'aspect des larmes que son crime avait fait couler.

Toutefois, tant notre orgueil est immense ! au fond de cet abîme, il s'efforçait de sourire encore, et de prolonger le rôle auquel il s'était condamné.

— Mon cher Gabriel, me dit-il avec une espèce de sourire, je te sais gré de ta visite, et je m'y attendais peu, car tout nous séparait, et voilà bien longtemps que nous sommes séparés. Cependant fais-moi grâce de tes réflexions. Je sais tout ce que tu vas me dire, et déjà je me le suis dit à moi-même. Enfin, il n'est plus temps, tout est fini, résignons-nous, et puisqu'il faut mourir, je jure ici de mourir comme un homme... et c'est maintenant tout ce que l'on peut me demander?

Il quitta ma main qu'il serrait fortement, et il fut s'asseoir à la fenêtre, la tête appuyée sur les barreaux. Je m'aperçus alors, bien que nous fussions du même âge, qu'il avait l'aspect d'un vieillard ; des rides nombreuses sillonnaient son front dépouillé, ses cheveux avaient blanchi en si peu d'années, et, sous mes yeux, il restait immobile, inerte, absorbé dans ses vaines pensées.

— H faudrait, lui dis-je, aviser à quelque moyen d'obtenir grâce et merci. Le repentir a bien de là force, ici-bas et là-haut. Si Dieu est loin, le prince est proche, et plus la loi qui te frappe est impitoyable , et plus il me semble à force de remords que l'on peut l'adoucir.

Il poussa un profond soupir, plein de pitié pour luimême et de regrets pour son crime... hélas! cette pitié et ce regret n'égalaient paî son orgueil I C'est le grand caractère de ces tristes délits de la plume et de la parole, on met une certaine gloire à les soutenir, et plus la menace est vive, et plus cruel est le châtiment, plus il semble à l'écrivain qu'il ne peut pas effacer honorablement ces diffamations qui ne sortent pas de la conscience, ces violences abominables qui pourtant ne sont pas dans son cœur. Chaque homme ici-bas est un espèce de héros, arrangeant son héroïsme à sa guise , et se drapant dans le manteau de sa vanité. Je connaissais, par expérience, ce caractère faible et féroce, et je n'essayai même pas de le battre en brèche , pour en avoir pratiqué plusieurs, et tant il me semblait impossible de l'entamer.

— Eh oui, dit-il, j'aurais mieux fait de rester fidèle au mouvement de l'école allemande, et de m'en tenir aux leçons peu dangereuses de Boëckh, de Bernhardy, de Hegel et de M. Heyen; j'aurais mieux fait de suivre le cours du grand criminaliste Edouard Hetzig, j'aurais bien fait de nie

méfier un peu plus de ces vaillants chanipions de l'art moderne : Adalbert de Chamisso, Clément Brenato, Fouquet, Hoffmann, Haltey, Gaudy. Ah ! si j'avais seulement 60 ans!... Mais enfin, ce qui est fait est fait, me voilà condamné, et je te le dis ici, justement condamné. Il ne me reste plus qu^à mourir avec courage, et j'espère, s'il plaît à Dieu, que du moins, par ma façon de mourir, j'obtiendrai mon pardon de ma victime, une certaine pitié des honnêtes gens, la sympathie, et peut-être aussi quelques regrets de ces belles-lettres que j'ai tant aimées et dont j'ai si cruellement abusé.

Disant ces mots, il porta sa main sur ses yeux, et je vis qu'il pleurait.

Je le laissai pleurer ; chaque larme qui tombait de ses yeux, rougis par l'insomnie et par les veilles, semblait dégonfler sa poitrine et remettre un peu d'ordre en ce visage dévasté... il était déjà plus calme et .plus fort.

— Voudriez -vous, lui dis- je, implorer la clémence royale ? Elle aura, sans doute, pitié de votre sort.

— On l'a fait pour moi, reprit-il, mon père et ma mère se sont jetés au pied du trône, en criant : grâce et pitié ; mais cette fois la couronne a renoncé à son droit de grâce. On l'a dit à mes parents qui me l'ont rapporté : une seule personne aujourd'hui, dans le monde entier, peut me sauver la vie, et c'est la seule personne à qui je ne puisse pas demander pardon, sans me déshonorer tout à fait. Qui, moi, son assassin, je demanderais la vie à M"® Mendelsohn !

Et coflime j'allais me récrier, il m'arrêta d'un geste énergique et passionné. — Pas un mot, me dit-il ; ce que j'ai refusé aux larmes de mon père, aux sanglots de ma mère, aux ordres de mon roi, vous n'avez pas le droit de me le demander, sinon je vous prie à l'instant de

aae ' les contes du ch\let.

Mon histoire eut l'honneur de rendre attentif M. Lindalh. II me regarda avec un demi-sourire. — Et, dit-il, votre récit ne finit pas là? — Non, lui dis-je... écoutez, s'il vous plaît, le meilleur de mon récit :

La belle Hélène était femme, et belle, et naturellement compatissante. Elle entendit parler du châtiment, de la plainte et des regrets de Stésichore ; elle voulut le voir, elle le vit qui pleurait; elle voulut l'entendre, elle l'entendit appelant Hélène , et qui répétait sans cesse et sans fin ; « Je ne puis plus la voir ! je ne puis plus la voir ! »

Alors, en vraie femme, elle eut pitié de ce pauvre homme, et (voilà son mérite et sa grande excuse!) elle baigna ses yeux meurtris d'une eau fraîche puisée à la fontaine de Castalie, et de son souffle, embaumé des divines senteurs de l'Ida, elle rendit la vue au poëte satirique. Il la reconnut à sa grâce, à son sourire, à sa toilette, à son pas de déesse, et surtout à son pardon.

— Oui, reprit M. Lindalh, et, le lendemain, la satire ingénieuse devint une ode éclatante, et Stésichore donna l'exemple fatal aux poètes qui l'ont suivi... Il inventa la palinodie, une chose qui déshonore, après tout.

— Une chose qui l'a sauvé, monsieur Lindalh! D'abord elle l'a rendu à la douce lumière du jour, pour parler comme votre Homère ; elle lui ramena l'estime des honnêtes-gens, le sourire d'Hélène, la faveur de Castor et de Pollux, et plus tard Platon, dans son école, a cité avec honneur Stésichore et sa palinodie. Horace aussi l'imita, et je ne sais rien de plus touchant que son ode à cette fille de la beauté , plus belle que sa mère. Ah ! que je vous plains, si vous ne savez pas' vous repentir !

Je parlais encore... un faible coup fut donné à la porte de la prison. Comme le jour était tombé, je pensais que le

geôlier venait m'avertir qu'il fallait me retirer, mais que j'étais loin de m'attendre au spectacle qui s'offrit alors à mes yeuxl

Sur ce seuil de fer, et de chaque côté de la muraille, une douzaine de soldats attendaient, Tarme au bras; le vieux greflSer , l'homme aux cheveux blancs , accompagnait le directeur de la prison; l'aumônier marchait en avant... l'heure suprême du condamné avait sonné.

Alors le directeur de la prison, d'une voix ferme et d'un visage attristé, s'adressant au prisonnier qui s'était levé pour le recevoir :

— Lindalh , lui dit-il, on vous attend dans la seconde cour. — Je suis prêt, reprit Lindalh, puis s'adressant à l'aumônier qu'il embrassait :

— Mon père, adieu ! Je n'ai rien à ajouter à notre conversation de ce matin... Je vais subir la mort que j'ai méritée, et du moins l'on verra que j'étais un homme de cœur.

Il prit quelques-uns des papiers qui étaient sur la table et les confia à l'aumônier. Une lettre écrite et cachetée de noir était dans la Bible; il prit la lettre et la cacha dans sa poitrine.

— On la trouvera là, dit-il, quand je serai mort, et vous la remettrez fidèlement à son adresse. Allons, Messieurs!

— Si pourtant, reprit le directeur, vous vouliez adresser vos pardons à M"« Mendelshon... elle a le droit de vie et de grâce.

— Allons, Messieurs 1 reprit Lindalh, et donnant le bras à l'aumônier, avec lequel il s'entretint à voix basse, il descendit l'escalier du Nord, et traversa, d'un pas ferme, la cour de Charles XII , qui sépare le donjon de la plateforme.

L'échafaud était tout dressé. Le billot, la paille et la hache, et — Thomme qui la tient... rien n'y manquait.

En ce moment, la sixième heure allait sonner.

Une douzaine de spectateurs, c'est la loi qui l'exige, avaient été choisis pour être les témoins de cette peine accomplie. Au pied de l'échafaud s'arrêta Lindalh. On lui lia les mains, on lui banda les yeux.

— Adieu, Messieurs, nous dit-il encore. A ceux qui ont vu ma vie , ayez soin vous , mes témoins suprêmes , de raconter ma mort et mon repentir.

Il avait déjà franchi les deux marches du fatal escalier, il sentit délier les cordes qui lui liaient les mains, il sentit arracher le bandeau qui lui voilait les yeux.

C'était M"® Mendelsohn elle-même! Elle était venue... elle attendait... et quand elle vit que cet homme allait expier par la mort son crime impardonnable :

— Monsieur Lindalh, lui dit-elle, je vous pardonne.. Lui, ^lors, se jetant à ses pieds, et tirant sa lettre, tiède

encore des dernières palpitations de son cœur :

— 0 madame, ayez pitié tout à fait de mon repentiri J'accepte votre pardon , car ma dçrnière pensée avait été de l'implorer de votre clémence, et j'étais sûr que vous l'apporteriez au moins sur mon tombeau !

Dans toute la Suède, on ne s'entretient que de cette aventure, où force est restée à la loi ; où des deux côtés l'honneur est sain et sauf; où la jeune fille qui pardonne a le beau rôle; où l'homme amnistié a racheté son crime par son courage et par ses remords.

Le conseiller aulique,

Gabriel Erleangen. '

Page 1