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Dans un de ces petits villages que la fantaisie et Toisi^ veté s'amusent, chaque année, à construire sur les bords Me l'Océan, très-étonné de ces fêtes inattendues, le hasard, le plaisir, la causerie, et même un peu de névrose, avaient appelé une vingtaine de jeunes femmes élégantes, qui se plongeaient, chaque matin, une ou deux minutes dans ce ûot salutaire, et qui passaient le reste du jour à s'habiller, à se déshabiller, à se rhabiller, et surtout à babiller.

Elles étaient jeunes, curieuses, assez jolies ; elles étaient arrivées, en pleine paresse, en plein été, avec des maris ou de simples amis, qui les quittaient le lundi et revenaient le samedi pour passer le dimanche au bord du flot sonore et grondeur! Ainsi elles donnaient tout le dimanche aux souvenirs de Paris : mais, sitôt que ces messieurs étaient partis, elles s'abandonnaient, en véritables filles d'Eve, à toutes les puérilités innocentes, voire légèrement défendues, et chose incroyable, à cette défense elles trouvaient un certam plaisir.

Un jour de l'été brûlant, ces dames qui avaient batifolé sur cette grève innocente jusqu'à midi, virent arriver, dans une de ces jolies cabanes en coutil bleu et blanc, qui recèlent tant d'élégance, une dame âgée et sérieuse. Elle avait toutes les apparences d'une femme de qualité; sa tenue était sévère, et pourtant, à la beauté du visage, à la vivacité de ses deux grands yeux pleins de feu, à sa dé-

marche, à sa voix, à sa parole, aux déférences dont les gens qui raccompagnaient entouraient cette dame sérieuse, on comprenait que la vie et les passions n'avaient pas été lettre close à ce regard intelligent. Rien qu*à la voir, chacune de ces petites maîtresses se sentit prise, et presque à son insu, d'un sincère et profond respect. C'est si beau, la vieillesse accorte et fière, et l'on est si content de se dire à soi-même, à l'aspect de certains vieillards : Voilà comment je serai quelque jour, si je reste un esprit libre, honoré, fidèle, et l'ami des honnêtes gens!

La dame avait, à ses côtés, une enfant de cinq ou six ans, qui l'appelait sa marraine, et qui se tenait glorieusement à cette ombre maternelle ; l'enfance est un instinct, et cet instinct sait à merveille où donc il faut se tenir, pour rencontrer aide, appui, tendresse, amitié, protection.

Plus l'enfant est mièvre, timide, et plus il se presse à l'ombre heureuse et clémente de la force et de l'amour maternels. Cette enfant était pâle, et j.^*^ encore par un mal invisible. Elle ne courait pas : elle ne riait guère, et sa marraine, inquiète à la voir si faible, était venue demaii der à l'Océan la force et la santé qui manquaient à cette enfance étiolée. Aussi l'une et Kautre elles s'entendaient à merveille, et d'un mot, d'un regard, d'une même pensée, elles se disaient tant de choses ! On les regardait, on les saluait; deux jours durant, elles furent les deux lionnes de ce rivage hospitalier.

A l'abri de la falaise, au coude où le flot bleu s'arrête et frémit à peine, on avait élevé un petit pavillon très-modeste, et sous cet abri gracieux les dames Venaient, chaque jour montrer leur parure, écouter la causerie, et travailler à l'aiguille. 11 n'y. a pas d'occupation plus douce à qui n'a rien à faire, à qui ne pense à rien, à qui s'amuse à vivre

uniquement pour le bonheur de vivre, et de respirer l'air vivifiant que le flux de l'onde amène, et laisse au rivage en partant. Dans ce pavillon jeté sur les galets luisants, les langues et les aiguilles piquaient tout à la fois, et Dieu sait que les dames ont autant de plaisir à ourler leurs manchettes qu'à déchirer leur prochain. C'étaient des confidences, des extases, des rêves, des mystères, des bavardages, des médisances... La chose est ainsi : on en fait plus, en huit jours, au bord de cet Océan jaseur, qu'en six semaines, au beau milieu d*un salon parisien.

La vieille dame à l'enfant venait chaque jour à cette assemblée j elle avait un livre, elle avait son ouvrage, une enfant, et ces trois occupations semblaient lui suffire.

î^lle embrassait l'enfant, ouvrait le livre ; elle essayait une broderie, enfin elle rêvait, et ses grands yeux semblaient demander aux flots mouvants des regrets cachés dans l'immensité. Parfois la dame (on le voyait sans peine) était prête à pleurer... le flot flottant de la mer lui donnant le vertige, et la tenant immobile et charmée à son bruit.

Naturellement, et bien vite, on voulut savoir le nom, ^'état, la pensée et l'action de cette dame, et très-facilettient on apprit qu'elle était veuve, et fort riche, et qu'elle s'appelait M™® la comtesse de Stains. Elle habitait, en Nbri^andie , à vingt lieues de cette poétique échancrure de ^'Océan, un beau château de son hoirie. Elle était la grand'- ^ère de cette jolie enfant orpheline, elle^ avait soixante sns; elle était bonne aux pauvres gens, affable à tous, accessible à peu, grande aumônière et grande amie et confidente de feu monseigneur l'évêque d'Évreux, l'ancien ^vêque. 11 ,était son conseil, et chaque année, à la fin de ' iiutomne, après sa visite pastorale, il venait passer quatre ou cinq jours chez son amie, M"® de Stains.

Voilà tout ce qu'on apprit à ces femmes curieuses ; elles n'en demandaient pas d^Lvantage, elles n'en demandaient pas tant. Désormais la dame leur était connue, et sans un petit accident qui survint le quatrième jour de sa présence aux bords de la mer, elle fût arrivée, elle fût partie avec aussi peu d'inquiétudes, à l'aller, qu'au départ.

Or voici cet accident 4 puéril en apparence, et qui ne vaut l'honneur d'un récit que par l'espèce de petit di-arae auquel ce léger oubli de la dame a donné lieu.

Certes, elle était vêtue avec la recherche et l'extrême élégance des femmes les mieux parées, mais elle ne portait qu'un seul bijou, d'un sombre aspect, un bracelet. Dans ce bracelet trois médaillons contenaient trois différentes mèches de cheveux : une blonde, une brune, et la troisième d'une couleur moins recherchée, d'un rouge ardent. L'or du bracelet était de l'or bruni; l'habile ouvrier l'avait entouré de perles noires, de diamants noirs...

Ce bijou représentait, sans doute, un bijou précieux, mais la dame ne voyait ni les perles, ni les ciselures, ni les diamants du bracelet ; elle ne voyait que ces fines et soyeuses chevelures; de temps à autre, et quand personne et pas même son petit enfant ne pouvait la voir, elle les touchait de ses lèvres v. un doux sourire à sa lèvre, une larme dans ses yeux I

Un soir, cependant, la dame oublia son bracelet sur la table banale du Casino, où elle l'avait déposé ; elle sortit, tenant par la main sa petite-fille... Au bout de dixnjinutes, on la vit revenir inquiète, agitée, et se demandant où donc elle avait laissé son bracelet.

Quand elle l'eut retrouvé, elle se prit à respirer avec beaucoup plus d'aise et de contentement , puis ^Ue rentra d'un pas sûr, et par le plus long chemin, dans la petite

LÀ DAME kV% TROIS AMOURS. 891

maison qu'elle habitait sur la grève; une reine en habit de cour n'a pas plus de grâce et plus de majesté. Elle avait remis à son bras le précieux bijou avant de quitter le Casino, non pas sans faire à ces dames un beau salut, tout empreint d'un certain air de hauteur et de protection qui ne lui était pas habituel.

Cette hauteur indisposa définitivement deux ou trois baigneuses assez maussades, qui ne demandaient pas mieux que de se fâcher, et qui d'ailleurs avaient passé l'âge heureux de l'indulgence ; aussitôt donc que la dame ne fut plus à portée de les entendre et de les voir : « Eh bien! firentelles à la baigneuse diligente qui avait eu le temps d'étudier le bracelet, dit^^nous ce qui est écrit autour de ces trois médaillons.

— Autour de ces trois médaillons, Mesdames, sont inscrits très-lisiblement les trois noms que voici : Paul , Victor, Edmond; à ces trois noms charmants, nous ajouterons, s'il vous plaît, trois dates charmantes : 1836, 1847, 1848 ; puis sur un ruban, émaillé par Froment-Meurice , il est écrit : « Mes trois amours! » Voilà, Mesdames, ce qu'il y a sur ce bracelet, dont l'absence a tant troublé cette dame, il n'y a qu'un instant.

— Ma foi , reprit la première des deux pécores, cette dame nous la donne belle avec ses trois amours, ses trois passions, ses trois chevelures, et son orgueil ! Comment donc, nous nous fatiguons à lui sourire, à la saluer, à l'écouter ; tout ce qu'elle fait est charmant ; tout ce qu'elle dit est pour nous une parole d'Évangile, et tant d'hommages, de salutations et de petits soins, pour arriver à ceci^ je vous prie, à trois amours! Ma foi , Mesdames, je ne suis pas plus sévère qu'une autre femme, et je comprends certes bien des feiblesses, mais ces trois amom's, à si peu d'inter-

valle, il me semble à moi qu'il n'y a pas là de quoi nous tenir la bride en main, comme a fait cette orgueilleuse; elle part demain, et tenez-vous pour certaines que moi, qui vous parle, eh bien ! je lui dirai tout net ma façon de penser sur ses trois amours. »

A ces mots cruels, ces dames se séparent; on était justement au samedi, le jour de ces messieurs, et ces dames, ce jour-là, n'jivaient pas d'autre souci que de se mettre sur leurs gardes meurtrières : sauve qui peut! C'était le mot d'ordre du samedi... le samedi et le dimanche appartenaient aux •voyageurs de Paris. •

Mais quoi î le dimanche en questioti, ce même Océan qui avait été, jusqu'à présent, tout sourire ç^ toute placidité, fit entendre au loin, un grand murmure ; il se lamentait sous la pression de la main divine, et son flot rude et tranchant venait briser la grève que tout à l'heure encore il touchait à peine. On a beau jouer avec ce grand Océan et se plonger, chaque matin, dans son flot paisible, il a des retours qui font peur aux âmes les plus confiantes ; tout à l'heure il vous portait comme un coursier fidèle, et maintenant il se fâche en hurlant ; le coursier devient tigre, et voilà nos sceptiques qui fonfle signe de la croix ! Comptez aussi les soudaines tristesses qui s'emparent de l'âme humaine, à ces lointaines lamentations; et la pluie, et le froid!... Soudain vous êtes enfermés dans une montagne écumante et hurlante! Vous restez muets, pâles et tremblants; vous avez peur!

Semblables à des tourterelles qui ont pressenti le vol ardent des vautours, les habitantes de cette plage dévastée en si peu d'instants s'étaient réunies le soir du dimanche, abandonnées par les visiteurs de Paris que l'orage avait chassés un peu plus tôt que d'habitude, et déjà elles se

trouvaient toutes changées. Ce n'était plus le même Océan, ce n'était plus la môme attitude et la même causerie ; on eût dit que sa colère et sa menace étaient passées dans ces petites âmes frileuses : une coquette à coté de l'Océan I un ver luisant à côté d'une étoile I un mauvais petit faiseur de cantates à côté de Victor Hugo ! .

Après les premiers frissons , la dame aux trois amours fut reprise en sous-ordre, et ces petites dames frileuses se mirent à débiter, à ce propos, toutes sortes de menteries et de hâbleries philosophiques. Elles ne comprenaient pas qu'une femme eût trois amours. Le premier amour, passe encore; on est jeune, on est faible, et le diable est si fin! mais* trois passions dans sa vie... Ah ! fi!

Notez qu'une de ces dames était veuve, en ce temps-là, de son second mari ; une autre, avant d'être une baronne, avait chanté l'opéra au grand Opéra de Paris; une troisième appartenait à une mère qui avait écrit ses Mémoires, et qui s'était peinte un peu plus bas que le buste; une autre obéissait, pour son propre compte, au démon poétique; elle écrivait des odes et ballades ; elle tournait l'élégie ; elle excellait dans le rondeau ; elle n'avait pas sa pareille aux bouts-rimés; dans sps contes, peu vêtus, elle faisait parler toutes sortes d'amoureux et d'amoureuses; elle racontait mille aventures décolletées dans sa course des mille et une matinées. Que dis-je? Elle avait été couronnée rosière à l'Académie ; en un mot, elle avait subi toutes les épreuves qui charrient les âmes flexibles aux plus violentes tentations. Eh bien, cette même femme, poète et rosière, elle était lom de croire à un troisième amour... à peine elle croyait à son premier amour ! ,

C'est ainsi que ces dames fortifiées se glorifiaient et se posaient en belle apparence, et dans le plus beau jour, sur

un piédestal de leur propre architecture ! Et comme, une fois lancé, Tamour-propre de ces dames poétiques et légères ne s'arrête pas, il advint bientôt. que la dame aux trois amours, au bel enfant, fut traitée aussi mal, par ces grandes connaisseuses en petites vertus, que si elle avait comparu, naguère, sur ,quelque banc de la police correctiounelle, un gendarme à sa main gauche, et son adultère à sa main droite... 0 ciel! est-ce possible! une seule femme... et trois amours?

Sur l'entrefaite, entra M"® la comtesse de Stains ; elle venait pour prendre congé de ces dames, et les remercier de toutes les déférences qu'elles lui avaient témoignées. — (( Mais, Mesdames, reprit la comtesse, on dirait que les unes et les autres, vous avez été frappées de stupeur, et c'est à ne plus vous reconnaître , à vous voir si troublées ; qu'y a-tr-il? Est-ce l'orage? Enfin pouiTait-on savoir le sujet de vos chuchotements? »

, Il y avait dans cette assemblée une toute jeune femme enjouée, avenante et gaie ; elle avait bien entendu les perfidies de ces austères baigneuses, mais elle eût rougi d'en accepter la moindre part.

« Madame, dît-elle i\ la comtesse de Stains, il faut nous pardonner si nous sommes un peu troublées ; c'est la mer qui en est la cause ; elle gronde , elle se fâche, elle arrive en mugissant, et ça nous rend, si vous le permettez , un peu méchantes, un peu médisantes, et de mauvaise compagnie. Àh ! fi ! l'Océan qui gronde ! Il me semble que j'entends mon mari qui frappe à ma porte , un jour de garde , et qui vient chercher son briquet. — Comme tu sens la pipe, ô mon mari ! )>

Elle était très-johe, elle parlait à merveille, et souriait à l'avenant, cette aimable petite femme-là. ^

LA DAME AUX TROIS AMOURS. iflS

Si donc Ton eût laissé dire et laissé faire, en se jouant, cette jeunesse, elle arrangeait toute chose, et la dame aux trois amours n'eût jamais soupçonné la méchanceté de fces méchantes ; mais la pécore au teint verni, et la grande sèche aux cheveux noircis, Vune et l'autre, revéches, maussades et pointues, ne voulurent pas avoir le dernier mot. « Nous disions , quand vous êtes entrée ici , madame la comtesse, que nous ne comprenions pas...

— Vous disiez des folies, Madame, reprit la petite bourgeoise, est-ce qu'on répète ces choses-là? Quand on a le malheur de les avoir dites, on les oublie, et l'on fait bien. Quel paradoxe, après tout, un amour, deux amours, trois amours... Qui vous le demande, et qui voudrait faire, après votre hostile addition , la preuve de vos méchants

calculs !

— Que parlez-vous de trois amours? répondit M"® de Stains d'une voix sérieuse, en se t6>urnant d'un air dédaigneux vers la dame teinte en noir, et vers la dame vernie en blanc. — Est-ce qu'à notre âge on parle encore de ces absences. Mesdames? Puis, s'adressant à la jeune femme, à la bourgeoise aux yeux pers : — C'est bien à vous, mignonne, et cela convient à vos vingt ans, de parler de ces belles choses printanières. Vous êtes fort jolie, et vous ne le savez pas; vous êtes bonne, et vous ne vous en doutez guère; vous avez bien de l'esprit, avec bien de la délicatesse en cet esprit charmant. Vous êtes honnête assurément, c'est pourquoi vous avez pris, j'en suis bien sûre, et hautement contre ces dames les sévères, la défense et la protection de l'amour. »

Ayant ainsi parlé, et voyant que l'opposition était muette en ce moment, mais furieuse, elle prit place 'au fauteuil (c'était le seul fauteuil de l'établissement), et bien assise.

et ses vêtements faisant de beaux plis autour de sa personne, elle se prit à regarder son bracelet.

— J'ai cependant, dit-elle en s' emparant de l'attention générale, j'ai cependant, Mesdames, trois amours dans ma vie, et loin de les calomnier, j'en suis heureuse et j'en suis fière.... écoutez-moi!

Mon premier amour... je vivrais cent ans, je me souviendrais, jusqu'à mon dernier moment, de la minute heureuse où je le vis pour la première fois! J'étais folle de joie, et je compris, d'un coup d'œil, toutes les tendresses à venir. 11 était beau comme un ange ; il avait de longs cheveux blonds, un grand œil bleu ; il était un poëte , il était un rêveur. Hélas! l'ingrat, il ne m'a pas tout de suite aimée ; il a résisté longtemps à ma tendresse ; il ne voulait pas me reconnaître ; il hésitait à lire au fond de mon cœur. Que de peines je me suis données pour obtenir un premier sourire ! Et pendant qu'il hésitait à m'aimer, je n'hésitais pas, moi, je l'aimais déjà de toutes les forces de mon cœur.

C'était, je vous l'ai dit, une belle et charmante créature, un peu dédaigneuse et d'un accès difficile; il fuyait le monde, il cherchait la solitude, il aimait les beaux espaces pleins d'ombre et de soleil ; il honorait le printemps, mais l'automne avait pour lui de grands charmes. Que de choses il entendait, il voyait dans l'espace, et qui échappent à nos sens mortels !

A la fin, cependant, il m'a aimée autant que je l'aimais, et ce fut alors» entre lui et moi,vdes bonheurs ineffables, il me disait qu'il m'aimait de toutes les forces de son âme, et

souvent, dans la pleine campagne , il m'arrêtait pour fne le dire ; il m'écrivait des élégies ; il me chantait de ravissantes chansons; il me disait que rien ne valait ma tendresse, et qu'il mourrait plutôt que de la perdre. Hélas! le cher poëte, il rêvait les grandeurs deja poésie, uniquement pour orner mon front du laurier poétique. 11 était* l'enfant de Virgile, il était le fils adoptif de Lamartine ; Victor Hugo l'appelait « son frère I » Et tant d'images qui traversaient les inspirations de ce jeune homme ! Un jour il rae prit à part, et, m'entraînant au fond d'un bois, il me fit asseoir sur le bord d'un fos^é ; alors, il se mit à me lire un beau drame, où toutes les douleurs se confondaient avec toutes les pitiés. La parole obéissait à cette voix souveraine ; il avait l'accent des grandes passions. Il avait mis au monde une ingénue, et il la parait de toutes les blancheurs virginales. Le beau drame! Et moi, étonnée, épouvantée, heureuse à la façon des reines, je pleurais de sympathie, et de joie, et d'orgueil.

Tel il était. Je l'aimais autant que lui-même il aimait la gloire. -11 me disait souvent qu'il me ferait immortelle, et véritablement, lui et moi, s'il eût vécu, nous serions aussi connus que Dante et Béatrix. Mais la mort était là, jalouse, inquiète, inexorable.

0 Mort! qui me prenais ce jeune homme, et me laissais seule en ces déserts du monde ! 0 Mort ! qui me l'as pris sans miséricorde et sans pitié! Je l'ai vu mourir, à vingt ans; il est mort dans mes bras, les yeux tournés vers moi qui l'appelais... Ma main a fermé ses yeux, mon cœur a reçu son dernier soupir ! On eût dit que la terre en deuil pleurait et se lamentait à cette perte irréparable... un poëte de vingt ans !

Ici la dame à l'enfant se mit à contempler l'Océan qui

se lamentait tout au loin, comme s'il eût partagé ce grand deuil, et qu'il eût été de moitié dans ces douleurs.

Elle essuya ses larmes, et, quand elle fut un peu calmée, elle reprit son récit commencé.

— Mon second amour..., je dis bien: mon second amour; il était moins tendre, il était moins beau que le premier! Véritablement je n'éprouvais pas le même orgueil et les mêmes transports à sa vue, et cependant je l'aimais bien! Celui-là n'était pas un poëte ; au contraire il n'a jamais envisagé que les sévérités de la vie. Il n'avait rien de ces tendresses charmantes, de ces grâces, de ces poésies que j'aimais tant dans mon poëte! Et pourtant il m'aimait, à sa manière. 11 m'aimait, disait-il, d'une tendresse jalouse et .farouche, et chaque fois qu'il m'avait à son bras, pour peu qu'un passant m'eût jeté un coup d'œil, j'avais peur qu'il ne cherchât une querelle à ce passant. 11 était né soldat; de bonne heure il avait aimé le bruit des armes; il se plaisait aux clameurs turbulentes des trompettes et des tambours ; il saluait le drapeau, il s'inquiétait des régiments qui étaient en Afrique; il portait déjà une épée, à l'âge où l'on apprend à la porter. Je ne vous dirai qu'un mot à sa louange : il était connu de M. le duc d'Aumale, il était à la Smala; il fut mis à l'ordre du jour en même temps que le jeune capitaine : ce fut seukrrient à son retour de l'Afrique, et lorsqu'il eut conquis sa seconde épaulette, qu'il fut assidu et presque tendre ; il avait jusqu'alors trop aimé la guerre, pour aimer autre chose.

A la fin il eut confiance en moi, quand il vit comme on

l'aimait; alors le voilà qui me racontait ses batailles, ses dangers , les bonnes paroles de son général, la vie arabe et les fêtes silencieuses du grand désert. Vous le savez. Mesdames, les femmes sont toujours un peu de grands enfants ; elle se prennent au bruit des armes, aux richesses de l'uniforme, aux couleurs du drapeau; elles trouvent un certain enivrement dans l'odeur de la poudre, et le bruit du canon ne leur déplaît pas... J'étais ainsi faite et j'écoutais complaisamment mon jeune héros. 11 parlait bien; c'était encore, après tout, de la poésie, et je l'écoutais, en songeant aux drames d'autrefois.

Bientôt je m'aperçus, avec une joie infinie, avec cet intime contentement dont nous autres femmes nous avons le secret, que mon brillant capitaine était fier de ma personne, de ma présence. Il était heureux s'il me trouvait parée h son gré, mais il ne me trouvait jamais assez parée, et c'étaient, chaque jour, de nouveaux présents qu'il m'apportait, heureux et fier de me les offrir. Certes, Mesdames, vous êtes jeunes^ vous êtes belles, vous êtes dans l'âge des aimables passions, mais pas une de vous ne peut se glorifier de trouver, à son lever, des fleurs plus belles et de plus fraîches couronnes. — Vous vous ruinez, lui disais-je. Il me répondait, .en me baisant la main, qu'il voudrait être un maréchal de France, afin que je fusse la plus élégante des duchesses. Il m'emmenait partout avec lui, aux concerts du Conservatoire, où il avait découvert Beethoven, au Théâtre-Italien, où chantait Julia Grisi, à l'Opéra de Meyerbeer; il me conduisait souvent au bal, fier de moi, coipme j'étais heureuse et fière de mon beau cavalier.

Il aimait la danse et pourtant, même au bal, il ne me quittait pas, moi qui ne dansais guère. Enfin que vous dirai-je? il n'y avait pas dans ces fêtes de la suprême élé-

gance une coquette en sa Jouvence, une fille à marier, une veuve à consoler, qui, très-volontiers, n'eût accepté les assiduités de ce jeune homme. Eh bien! ni le rang, ni l'âge et la fortune de mes rivales, n'eurent cette puissance de le retarder, quand il savait que je l'attendais. Moi-même, une ou deux fois, je le mis à l'épreuve, et

je lui disais : «Voyons Victor, mon ami, ne soyez pas obstiné comme vous l'êtes : voici des yeux bien charmants qui se tournent de ce côté. » Il riait de mes discours, il disait qu'il n'y croyait guère, et que véritablement, s'il me prenait au mot, je serais une femme à plaindre. « Et par qui donc, s'écriait-il, me remplaceriez-vous. Madame? et qui vous dit que vous trouveriez un chevalier mieux obéissant à vos moindres désirs? Vos caprices mêmes, on les respecte... hélas! vous n'avez pas de caprices. » *. ,

11 disait ces choses d'un ton sérieux, d'un aîr riant», et ,moi je comprenais qu'il disait vrai, qu'il avait dit juste, et que je ne pouvais plus me passer, maintenant que j'y étais, de ces chères assiduités.

Cependant son congé militaire, son congé de six mois, touchait à son terme, il fallait. partir, et ce départ nous affligeait profondément l'un et l'autre. « Ah! disait-il, c'est bien beau, certes, la guerre et la vie errante ; mais être ici, près de vous, près de toi, ne pas vous quitter, et savoir que je suis toujours le bienvenu, que pas un ne m'est préféré, moi, vous préférant même à l'ambition, même à la gloire, ah! c'est beau, cela! » En même temps il redoublait ses tendresses, il ne me quittait plus, il ne pouvait plus me quitter; on ne voyait que nous deux aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, et chacun, nous voyant, se disait : « Sont-ils heureux! »

L'avant-dernier jour de ce départ, qui nous brisait l'âme.

il voulut me conduire à TOpéra. On jouait un nouveau ballet où la Carlotta Grisi devait paraître ; enfin c'était une fête; il avait tant fait qu'il s'était procuré une belle loge à la première galerie. Elles sont très-maussades, ces loges de la première galerie ; une honnête femme y est trop en vue ; en revanche, elle ne voit pas assez l'acteur qui chante et la femme qui danse. Il faut parfois qu'elle se penche en avant, quand l'applaudissement du parterre indique une chose à voir; il était si content de me conduire, il était si fier, et j'étais moi-même heureuse à tel point, que cet inconvénient de la loge nous apparut à peine.

11 portait , comme un galant bien élevé , mon bouquet et mon éventail : il eut soin que je fusse assise à l'angle, et bien à l'aise ; il voulut poser lui-même le petit banc sous mes pieds frileux. Que vous dirai-je ? il m'entoura de soins et d'attentions de toutes sortes, se tenant derrière moi, et me racontant les mille petites fantaisies, aventures et scandales de ce monde à part, qu'il connaissait sur le bout de son doigt. Il savait, en effet, tout ce que l'on peut savoir, honnêtement, dans les histoires élégantes de Paris. Comme il était fort beau et bien fait, comme il avait de beaux cheveux bouclés, une moustache en croc, un ruban rouge, et tout neuf, et bien gagné, à la boutonnière, il attira bientôt le regard des belles dames assises en face de notre loge, et moi, comprenant qu'il était admiré, j'étais contente ; il revenait de l'armée, il y rentrait, et il n'avait pas vingt-cinq ans 1

J'ai oublié le titre et le sujet du nouveau ballet que dansait, ce soir-là. M"® Carlotta Grisi ; ce ballet était une véritable odyssée. On y voyait des montagnes, des océans, des chaumières, des châteaux, des paysannes, des' duchesses, <les houris, des sénateurs, des sorciers ; mais la danseuse

était leste et jolie, et s'accordait assez bien avec la musique. Aussi je regardais, et j'écoutais, sans fatigue et sans grande attention ; mon chevalier causait avec moi , et tout haut, sans remarquer certaine impatience parmi les spectateurs, assis à la galerie, au-dessous de la loge où nous étions.

Un de ces hommes qui m'avait regardée effrontément lorsque j'étais entrée et que je m'étais assise, était une espèce de militaire assez vieux, assez laid, vêtu pauvrement, et tout disposé à quelque mauvaise entreprise. II venait à l'Opéra peut-être pour la première fois de sa vie, et se trouvait mal à l'aise et gêné sous cette lumière éclatante qui se projetait sur sa vilaine figure. Évidemment il tenait à la race mécontente, à la race inintelligente des capitaines manques, qui se sont vus vieillir dans une guerre obscure, hommes à demi, qui tiennent de la bête féroce, et qui regardent comme un grand exploit de tuer un homme au coin d'un bois. A l'aspect de ce vaurien, mon instinct de femme avait été tout de suite en éveil ; et je m'étais promis de le surveiller, de me tenir à distance et de façon à ne pas en être approchée et même regardée.

Lui cependant, après son coup d'œil insolent, il s'était retourné du côté de la salie ; même il semblait nous avoir perdus tout à fait de vue ; et quand la toile, enfin, se levant sur ces masses dansantes, fit briller aux yeux de cet ignorant toutes les splendeurs du ballet, il ne se tint pas de joie! Il criait, il riait, il applaudissait, il demandait le nom de la danseuse, il s'émerveillait de la façon la plus grotesque. On riait à l'entendre, et beaucoup riaient à le voir. Soit qu'il fût absorbé dans sa joie, ou qu'il se fût bien promis de prendre sa revanche, il laissa les gens rire à leur aise et se moquer de son admiration ; mais, tout d'un coup, à la fin du premier acte, il posa son chapeau

sur sa tête osseuse et pelée, d'un geste convulsif, et, se tournant vers nous, les bras croisés, le dos appuyé sur la galerie, il reprit un air sauvage et si farouche, avec des yeux si furieux et si menaçants, que j'en éprouvai un véritable frisson.

En ce moment de Tentr'acte, notre loge s'ouvrit, et le vénérable M. d'Hervey, l'avocat général, qui est un peu notre parent, vint pour m'apporter un bonsoir amical. M. d*Hervey a toutes les apparences d'un magistrat; son aspect est sérieux, sa tête est calme et fière ; on reconnaît, même dans son sourire, un homme habitué à toutes les déférences, à tous les respects.

A peine il avait pris et lâché ma main qu'il fut frappé de la figure étrange de ce soudard mal vêtu, et qu'il jeta sur cette espèce de bandit un regard tout rempli d'un mépris suprême. Il se disait tout bas qu'il avait vu quelque part cette figure étrange, et il cherchait si c'était sur le banc de la cour d'assises, ou sur le banc de la police correctionnelle... Il ne Tavait vu que là, ou là.

Le regard de M. d'Hervey sembla peser sur cet homme à la façon d'une honte ou d'un remords. Alors, vaincu par ce mépris suprême, il se retourna brusquement, et se rassit sur sa banquette, en regardant autour de lui toutes sortes de gens qui ne s'inquiétaient guère du sourire arrogant de sa lèvre, et de la menace ardente de ses yeux.

M. d'Hervey prit congé de nous, au moment où commençait le deuxième acte ; en homme bien appris, mon jeune officier reconduisit le digne magistrat jusqu'à l'orchestre. Ainsi, je restai seule une ou deux minutes, pendant lesquelles l'homme à l'habit boutonné jetait sur moi des yeux furieux, remplis de haine et d'envie, et de toutes les plus mauvaises passions du cœur humain.

30i LES CONTES DU CHALET.

Au moment où mon cher compagnon rentrait, la porte de notre loge fit un peu de bruil en se refermant, et Thomme, impatienté, fit entendre un chut! si violent que soudain tous les regards se tournèrent sur nous^ J'eus tant de peur que j'en laissai tomber mon éventail, ce qui fut un accident très-heureux, car mon jeune cavalier, en le ramassant, oublia ce chut ! malhonnête qui d'abord l'avait fait bondir comme un lion.

Cependant j'étais mal à l'aise, et je pressentais une catastrophe imminente. Évidemment nous étions devenus, pour le spectateur de la galerie, une espèce de point de mire; il s'agitait, se démenait, et de loin, déjà, il nous cherchait une querelle.

« Il est temps, mon ami, dis-je à mon compagnon, de nous retirer; je me sens un peu souffrante, et d'ailleurs ce ballet est triste et n'en finit pas ; si donc vous le voulez, nous partirons sans attendre la fin de ces insipides inventions. »

Étonné et mécontent de* mon caprice, il répondit en s'inclinant, et il s'en fut chercher mon manteau qu'il posait sur mes épaules, lorsque mon pied fit tomber le banc sur lequel il reposait; aussitôt, la même voix, qui avait déjà dit chut! cria silence!,,, à la porte!,,, et, pour le coup, les regards de ces deux hommes se heurtèrent dans, un choc mortel.

« Êtes-vous donc si pressée? me dit mon jeune héros; voyez, nous faisons scandale et nous déplaisons à ce monsieur; » et, d'un doigt dédaigneux, il désignait l'homme de la galerie. En même temps il s'asseyait sur le devant de la loge, et, l'ironie à la lèvre, le mépris dans les yeux, il rendait à ce bandit provocation pour provocation.

Pour moi, j'étais comme insensée et stupide ; je comprenais sans rien comprendre, et je voyais tout sans rien voir. A la fin, cet éternel ballet tira sa dernière fusée, et nous sortîmes de cette loge au moment où les spectateurs de la galerie se hâtaient aussi de sortir. Ce qui se passa en ce moments je l'ignore; il me sembla cependant que je sentis frémir le bras sur lequel je m'appuyais. Cependant, tout redevint calme autour de nous. Nous descendîmes tranquillement le vaste escalier; je trouvai ma voiture au bas du perron, et mon cavalier, très-paisiblement, me ramena chez moi, disant que sang» la Carlotta Grisi ce méchant ballet ne serait pas supportable. Arrivés chez moi, il me conduisit dans mon petit salon, où il prit congé de la façon la plus naturelle, en me promettant de me revoir, le lendemain, avant son départ.

Le lendemain, ô misère î'ô désespoir! ô deuil! que je porte au fond de mon âme, et dont rien n'a pu me guérir! . . . on me le rapporta percé d'un coup d'épée, et il mourut en baisant mes deux mains.

Telle^ut, Mesdames, l'histoire de mon second amour.

Quand elle eut ainsi parlé, M"® de Stains ne pleura pas; elle joignit, l'une à l'autre, ses belles mains amaigries, diaphanes, et ces dames, qui l'écoutaient sans la comprendre, étonnées, respectaient son silence et sa douleur.

Bientôt, cependant, le sang revint à sa joue et l'intelligence à son regard. Elle avait une âme forte, et son intelligence était fière ; en la voyant, silencieuse et quasi mourante sous le faix de son intime douleur, son pâle enfant

s'était rapprochée de sa mère, et ses deux grands yeux, pleins de flammes, se plongeaient dans ces yeux clairs qui avaient tant pleuré.

Ses forces étant revenues avec son courage, et comme elle vit qu'elle était écoutée avec une anxiété sans égale, elle reprit, en ces termes, son funeste récit :

— Hélas! disait-elle, il faut pourtant me croire, et me prendre en pitié... Je n'étais vraiment pas au bout de mes passions, de mes peines, de mes douleurs, et* ce grand amour n'était pas mon dernier amour. Cependant j'avais perdu ma jeunesse et ma beatlté dans les larmes, lorsque soudain je me sentis remuée et prise au cœur d'un incroyable amour pour un être à moitié né. C'était un jeune homme, avec toutes les apparences d'un enfant! Dans les premiers jours de sa naissance, il avait été affligé de tous les maux ; une nourrice imprudente avait laissé tomber ce malheureux dans les flammes d'un foyer ; on l'en avait retiré brûlé, défiguré, boiteux ! Chaque maladie avait laissé sur cet affreux visage, où parfois se montrait encore une élégance extrême, son stigmate et sa tache indélébile !

11 était évident que ce corps contrarié était la demeure impuissante d'une âme aux inspirations les plus viriles; l'âme d'Ajax dans le corps d'un Thersite ; le cœur d'un géant dans le corps d'Ésope. C'était comme un contraste à l'infini, entre ce souffle olympien et cette 'machine ridicule. fO mon Dieu! seul, vous savez quel charme et quelle épouvante il était pour moi, qui l'aimais tant, et dont il était le dernier amour. Tantôt je l'adorais comme un Dieu; tantôt il me semblait moins qu'un homme.

11. avait des vices qui me faisaient horreur, il montrait des vertus surnaturelles; c'était un monstre... un héros; il eût ri de pitié en voyant passer Alexandre ou Jules César,

tA DAME AUX TROIS AMOURS. 307

et soudain ses yeux de chat-tigre étaient remplis de larmes, s'il rencontrait une légitime, une profonde douleur. Autant il était en défiance avec tous les hommes, autant il était humble et doux avec les enfants.

II avait, disait-on de toutes parts, autant d'esprit que Voltaire, un esprit de raillerie et de dénigrement do la pire espèce ; il niait tout, même le bon Dieu, même les affections les plus saintes; il se moquait de son père ; il traînait dans un ridicule immense, abominable, ses prétendus aïeux, dont il faisait des charges bouffonnes qu'il avait étudiées dans les vieux portraits de sa famille. Il y avait dans ce jeune homme un comédien sublime, un saltimbanque effronté; il tenait du paillasse, il tenait de Talma. Un jour qu'il avait vu Talma dans le rôle de Richard III : « Ça, Richard III! disait-il; ça, la bête féroce! Il n'y a que moi, aujourd'hui, qui pourrais représenter cet abominable homme ; aussi bien les chiens aboient quand je passe ! » Et, tout boiteux, il se traînait dans le salon, les dents grinçantes et le visage bouleversé.

« Je comprendrais que Néron, disait-il, eût l'envie et la rage de couper, d'un seul coup, la tête du genre humain, si Néron eût été aussi laid que moi ! »

Le sentiment de sa laideur physique avait fini par le condamner à la laideur morale ; en devenant un homme, il avait compris l'horreur qu'il inspirait aux honnêtes gens qui le voyaient pour la première fois : après avoir lutté généreusement contre ces répugnances injustes, il avait fini, comme ont fait tant de méchants, par en prendre son parti, et même il se complaisait dans les épouvantes qui l'entouraient.— II lui semblait que la haine publique le grandissait à ses propres yeux ; que la mauvaise opinion que l'on avait de son âme, et l'horreur que l'on avait de son corps.

lui servaient de piédestal. Tel est le triste penchant de l'espèce humaine; elle a besoin de louange et d'admiration. L'homme, ici-bas, est un çrand artiste, il faut le pousser à bien faire; oubliez, un seul instant, de vous étonner de ses œuvTes, aussitôt il se décourage, et le voilà soudain dans l'abime. Hélas ! moi qui l'aimais tant, j'assistais à ses dégradations morales, impuissante à rien arrêter, à rien corriger; ainsi chaque jour apportait à ce malheureux un nouveau vice; il s'essayait chaque jour à un nouveau crime.

Il-perdit au jeu toute la fortune de son père, et si vous saviez les nuits que je passais alors! les cris que j'entendais dans ma maison, car il logeait chez moi ; les scènes impitoyables, jusqu'au meurtre! Aujourd'hui, le délire et la folie hideuse du joueur qui a tout gagné; le lendemain, les rages et les malédictions du joueur qui a tout perdu. H jne prenait mon argent pour le jouer; il vendait mes colliers, il me dépouillait de mes bardes, et puis, si je pleurais, il me traitait comme un créancier, sans pitié ! Il me disait que j'étais la cause et l'occasion de son malheur, il me chassait de sa pfésence avec une' malédiction, et moi je l'aimais toujours !

Un matin, j'étais dans ma chambre à rêver... Il entra brusqiiement, et jetant sur mon lit tout l'argent qu'il m'avait emprunté, tous mes diamants qu'il avait engagés: « Tenez, me dit-il, je ne veux rien devoir à qui pleure et se lamente! Quoi donc? Vous pleurez! Mais, au fait, que pleurez-vous? J'ai regagné tout ce que j'avais à vous, reprenez-le ; à dater de ce moment je ne jouerai plus! » Son serment était écrit dans son regard, je compris qu'il le tiendrait, et j'allais en remercier le ciel, lorsqu'il me sembla que cette étrange résolution me cachait un nouveau malheur.

Ma conscience était d'accord avec la réalité; le joueur était mort, mais le vice allait reparaître au milieu des plus abominables orgies. Le jeu, le beau jeu, comhie ils disaient, l'avait mis en-rappot*t avec les jeunes gens à la mode," et moitié sérieux, moitié bouffon, protégé tantôt par son épée et tantôt par son esprit, il avait copié ave(^ son ironie et son mépris implacable, les belles manières de ces messieurs. Quel monstre il était, lorsqu'il se fut affublé de ces bouifonneries élégantes! En huit jours il était devenu... le marquis de Moncade. 11 se fit habiller par les grands tailleurs; il acheta ses chevaux dans les célèbres écuries; boiteux comme Byron, il monta à cheval, en bouffbnnant.

Il avait joué naguère , avec un diplomate du dernier ordre, une vingtaine de louis contre un ordre étranger, et voyez le ridicule, il portait cet ordre en sautbir, comme un dentiste! Il était marquis par son père, il se faisait appeler le commandeur , par la grâce de Dieu, et d'un prince de •la Confédération du Rhin. Non, rien de plus hideux ne s'est présenté à un cœur bien épris que ce don Juan bruyant, ce Lovelace endimanché, ce Richelieu de hasard, ce Richard 111 sous l'habit de chérubin! Il exhalait autour de lui une abominable senteur d'ambre et de tabac. Ses poches étaient bourrées de portraits, cheveux, gages touchés, petits billets , qu'il laissait traîner de la cave au salon, en dépit de mes mépris , de mes jalousies et de mon orgueil... A toute heure on sonnait à sa porte, et la rue entière voyait entrer quelqu'une de ces dames errantes chargées, de leurs falbalas ; alors c'étaient des rires, c'étaient des cris! On s'adorait, on se battait! Moi patiente, éperdue et brisée en ces disgrâces, j'assistais, de loin, à ces luttes honteuses de jupes souillées.

Que de fois deux rivales se sont rencontrées dans ma

rue et sous ma fenêtre, avec des cris, des rages, des scandales dont je rougis encore! Oh! faiblesses du cœur des femmes, tortures infinies, misères sans nom! Il m'avait brisée à ce point, que je voyais aller et venir ses maitresses, indifférente à mon propre honneur!

Je ne sais pa» comment, dittbrme, hideux, brutal au degré suprême, ce jeune homme, en si peu de temps, fut accepté comme le miroir de la mode et Tarbitre de Télégance parisienne. Il était vraiment couru des dames, et c'était, parmi les Célimènes de contrebande, à qui l'attacherait une heure à son char. Lui-même il aflichait ses amours d'affiches et de théâtre : il était l'attentif de Marton, l'amoureux de Lucinde et le dédaigné de Florise ; il passait incessamment de la danse à la chanson, de la comédie au mélodrame, et de l'opéra-cqmique au ballet. Il ne dédaignait pas de promener ces belles fardées dans les cavernes dramatiques où sa simple attention donnait la gloire et faisait des renommées! Même, il avait fini, le croirait-on? par surprendre la curiosité de plusieurs belles dames de notre cercle et de notre voisinage, qui s'étaient mis en tête de lutter avec ces infantes en habit zinzolin, et de l'emporter sur les Cydalises des petits théâtres. Moi qui le connaissais si bien, quand on me racontait ses bonnes fortunes, ses mépris, ses étranges préférences, ses refus incroyables, et qu'il était aux pieds de Margot, quand, chez lui, la duchesse d'Espars faisait antichambre... à chaque nom propre, à chaque honte, à chaque victoire, il me semblait qu'on abusait de ma patience et de ma crédulité.

Naturellement sa vie appartenait à l'orgie, aux longs soupers, aux fêtes nocturnes. Il avait beau se mentir à luimême etfarder son visage, on le voyait revenir pâle, effai'é, tout courbé sous la fatigue immonde, ivre à demi ; la mort

le tenait déjà sous sa main froide, et moi, qui n'osais pas le réveiller, moi qu'il a battue, oui, battue indignement, moi lâche et faible et mourante à mon tour, je pleurais, je me lamentais, je mourais à petit feu.

H finit cependant par se lasser de ces adultères, de ces hontes, de ces passions verreuses, de ces prostituées qui lui voulaient voler son nom, de ces misérables à qui il promettait qu'illes ferait marquises, de ces chevaliers d'industrie 'et de ces spadassins dont il avait fait sa société la meilleure ; il se vit enfin, tel qu'il était, le jouet des prostitutions publiques, le camarade et le complaisant de ce qu'il y a de plus lâche et de plus abject au monde , à savoir les proxénètes, les prêteurs de serments et les fauteurs de touteespèce de trahisons ; alors il se prit en haine, en honte, en dégoût, et brisant sa chaîne, il me revint... pour toujours, disait-il, pour toujours !

« Tenez, me disait-il, voilà mon gage ! » En même temps, il me présentait, enveloppée dans un voile de dentelles,

une enfant de huit jours, une enfant si débile Et voilà

tout ce qu'il avait sauvé de son vice ! <( Et la mère de cette enfant, lui répondis-je, oii la prendre? — Elle est perdue, elle est morte, elle est dans les abîmes, répondit-il, c'est une abandonnée, une épave, un feu follet. )>

A dater de ce jour, sa rupture avec le monde galant fut complète. 11 oublia ses tristes amours, comme il avait oublié le jeu même; il rentra chez lui, dans l'ombre, et il se cacha, muet, silencieux, honteux, souriant parfois à sa fille, et parfois la rejetant comme un souvenir importun.

Cependant, quand je songeais aux misères qu'il avait supportées, aux hontes que j'avais tolérées, et dont je m'étais faite la complice, il me semblait que j'étais moins malheureusci II ne riait plus : il ne chantait plus ; il n'était

plus le jeune homme, et le tyran ; il était une ombre austère, et que je croyais malheureuse. Alors je le plaignais, je le consolais, je lui parlais de sa fortune et je lui parlais de l'avenir. Lui cependant me regardait, il m'écoutait sans rien entendre et sans rien voir.

Parfois il touchait mon front brûlant de ses lèvres glacées, et c'était un heureux moment de ma vie. Hélas! lui et moi, étions-nous malheureux !

Nous durâmes ainsi encore toute une année ; il allait en silence, il marchait dans l'ombre; on le voyait, on ne le voyait plus. Quant à moi, je n'avais jamais renoncé aux habitudes anciennes; j'allais chez mes amis, et je les recevais comme à l'ordinaire. Évidemment j'étais pour eux un profond sujet de sympathie et de pitié ; mais ils me plaignaient tout bas ; ils savaient que ma peine était fière ; ils se disaient que ma douleur était orgueilleuse et n'acceptait pas de consolation.

Il y eut cependant une après-midi où M™® d'Autun, mon amie, arriva chez moi d'un pas timide. Elle était toute chagrine; elle m'apportait un roman nouveau qui faisait grand bruit depuis huit jours, et dont s'occupait la ville entière. Après toutes sortes de précautions prudentes, M"*® d'Autun m'apprit que dans ca livre, où tous les gens de notre société étaient traînés dans les immondices, dans les calomnies de la biographie immonde, un infâme écrivain, dont on ne disait pas le nom, me vouait à tous les ridicules, à tous les mépris des gens qui ne me con- | naissaient pas!

Je remerciai M"^ d'Autun de cette preuve d'amitié ; je la priai de me laisser seule avec cette infâme biographie, et me voilà épel^int ce livre affreux tout rempli de mes peines cachées, de mes hontes secrètes, de mes malheu-

reuses complaisances, que je n'avais dites à personne! Ce livre était d'un démon, tant la torture en était vive et profonde, tant l'habileté était grande à me déshonorer et à déshonorer les gens que j'aimais le plus. Ce misérable écrivain n'épargnait ni mon père, ni ma mère, et pas un de mes amis. Mais celui de tous les miens qui était le plus insulté dans ce livre, et dont la vie et la démence remplissaient les pages les plus cruelles, c'était ce malheureux dont j'avais caché avec tant de soin, avec tant de zèle et tant d'amour, les crimes et les hontes, lès vices et les perfidies !— Allons, me dis-je en pleurant, lui et moi nous sommes dévoilés, il n'y a plus qu'à mourir.

En ce moment, je vis entrer ce grand coupable ; à peine aurait-on pu le reconnaître ; il était pâle et livide, et sa tête avait pris soudain l'aspect d'une tête de mort.

« Ainsi , me dit-il , impassible , ainsi vous avez lu ces confessions suprêmes? — Oui, lui dis-je, et si j'avais une grâce à vous demander, si j'ai quelque autorité sur votre esprit, je vous supplierais, au nom de ma tendresse et de tout ce que j'ai fait pour vous, de ne pas rechercher l'auteur de ce livre, et de ne pas nous venger. Cet homme est sans pitié, mais en ce qui nous concerne, il est juste, il est vrai ; il nous a traités^ vous et moi, selon nos mérites ; il nous a dit des vérités cruelles, il a pesé vos erreurs et vos violences, et dans sa justice, il les a trouvées à peine suffisantes à expier mes lâchetés et mes faiblesses. Humilionsnous, croyez-moi, sous cette main pesante, et cachons-nous jusqu'au jour de l'expiation. »

Il me prit la main, il la baisa. « Je connais, me dit-il, l'auteur de ce livre, et je vous le jure ici, il n'échappera pas longtemps au châtiment qui lui revient. Son livre est juste, je le sais, mais ses jours sont comptés. Vous avez

été faible avec moi, et moi, pour vous, j'ai été sans pitié... Nous sommes quittes. Adieu, ma mère! »

A ce cri : Ma mère ! « Eh quoi 1 Madame, eh quoi ! s'écrièrent toutes ces dames haletantes, en prenant la main delà comtesse, eh quoi ! c'étaient vos fils? — Oui, reprit la dame en levant les mains au ciel, c'étaient mes fils, mes trois enfants, mes trois amours, )>

A ces mots elle s'éloigna, tenant par la main la fille de ce joueur, de ce débauché, de ce pamphlétaire, de ce biographe hideux, qui s'était fait justice, l'enfant de ce biographe, dont la laideur, l'esprit, les passions et la mort funeste au bout d'une corde, sont passés à l'état d'une . légende.

Hélas ! les voilà bien ces pauvres femmes, les voilà toutes; voilà pourtant, quel que soit le sentier choisi par elles, comment elles se perdent... avec tous leui's amours!

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