RÉPONSE AU DOCTEUR STURZEN-BECKER
La Chapelle, le 20 juillet 1858.
Monsieur,
Je m'appelle Jean Palaiseau; et plus je lis de noms suédois, plus je suis content de porter un nom facile à retenir: « Choisis un joli nom, court, et qui plaise aux jeunes filles. Celui qui porte un nom court plaît à tout le monde, et tout le monde boit à sa santé un verre de bière, un verre devin. )> Ceci est un couplet de la chanson de Fritz, le tonnelier allemand.
Ce nom de Palaiseau appartient à un village français, célèbre pour avoir donné le jour à une pie ; or, cette pie avait une servante, et la servante fut pendue haut et court, parce que la pie avait volé un couvert d'argent. Ce crime est resté célèbre en France et dans le monde entier, d'abord à cause de la pie, et plus tard , à cause de certain chefd'œuvre appelé la Gazza Ladra^ que vous avez traduit, sans doute, en bel et bon suédois.
Vous comprenez , Monsieur, qu'avec une pareille bistoire attachée au nom que je porte, il était bien difficile, à moins d'avoir un cœur de rocher, de ne pas être sympathique, non-seulement à tous les supplices injustes, mais à tous ces supplices cruels, impitoyables, à cette infernale imagination des lois anciennes, qu'un jurisconsulte appelait des contes en l'air : Antïqui juris fabulas.
Je n'avais pas qninze ans, que déjà mon jeune cœur bondissait au seul récit de ces châtiments exagérés, qui démontrent plutôt la férocité du juge, que la sainte ma-
gnanimité de la loi. Mon premier prix d'amplification au collège de Juilly, ce fut justement le récit du supplice du baron de Goertz, un ami de votre grand roi Charles XII, et je me rappelle encore le grand effet que je produisis, lorsque , dans un style abondant en images funèbres, je montrais à toute Técole le baron de Goertz traîné au supplice à travers les rues de Stockholm.
Bonté divine, quelle éloquence ! Je disais les flots de ce peuple ameuté contre cet infortuné ; je montrais, à qui le voulait voir, ce monticule funèbre, oîi de nombreux gibets étalaient les restes déchirés d'un tas de malfaiteurs. Bientôt le baron de Goertz arrivait au lieu du supplice. Il était vêtu d'un habit en velours noir, à brandebourgs; il défit lui-même, avec le plus grand soin, les brandebourgs de ses vêtements funèbres ; il ôta sa cravate, et mit sur sa tête vénérable un bonnet de nuit que son valet de chambre lui présentait. Puis, comme il cherchait des yeux l'échafaud, le bourreau liii montra un monceau de sable, au pied d'une fosse... On ne lui' fit pas l'honneur d'un échafaud.
Ainsi , grâce à ma péroraison multicolore , toutes les classes du collège de Juilly ont frémi pendant huit jours de la mort du baron de Goertz; on me regardait avec une certaine épouvante, comme si j'avais été en communication avec le bourreau.
Une autre fois, mais cette fois il s'agissait d'une composition latine, je remportai gaillardement le premier prix de rhétorique, pour avoir raconté le supplice du comte de Brahé et du baron de Hom, chef des bonnets suédois, égorgés par l'ordre des chapeaux suédois. Ainsi l'avait ordonné la Haute -Cour de justice secrète. Vous l'entendez, secrète , et voilà sans doute ce qui aura induit en erreur M. Gabriel Erleangen.
Cependant, je redoublais ma rhétorique, lorsque M. Scribe fit représenter à FOpéra la Mort de Gustave III; cette fois mon professeur, qui aimait les beaux-arts , nous donna pour sujet de vers latins le supplice et la mort d'Anckarstroên. Ah! pour le coup, j'appelai à mon aide une indignation à la Juvénal. Je racontai les moindres détails de ce supplice affreux; la charrette, la place du faubourg du Nord , le condamné attaché au poteau et frappé de verges, comme meurtrier du roi (Kongungs mordnar.) Puis on le laissa, pendant cinq heures, exposé à toutes les insultes d'un peuple féroce. Je dis aussi l'exposition du lendemain sur la place du Riddarholm, et comment les plaies de la veille furent déchirées et mises à jour de nouveau. Le surlendemain, la flagellation recommença sur la place de l'Opéra, mais plu3 violente encore, et cette fois le misérable fit entendre un cri qui retentit dans tout Stockholm. Le quatrième jour, enfin, le bourreau trancha la main droite, et puis le corps fut coupé en quatre quartiers , et, comme dit la complainte que je traduis de mon mieux :
L'habit &a bourreau, Le corps au corbeau, J^es cheveux au vent, L*âme au Tout-Puissant.
Vous voyez, monsieur, que j'ai commencé de bonne heure à m'apitoyer sur le sort des victimes indignement torturées. A toute exécution, je porte le deuil; je ne suis pas de ces disciples de M. de Maistre qui regardent l'échafaud comme un autel, le bourreau comme un sacrificateur et le supplicié comme une hostie.
(( L'échafaud est un autel dressé sur les places publi- « ques, » disait M. de Maistre; triste autel, abominable
autel. Voilà pourquoi, lorsqu'il y a trois mois déjà, il fut imprimé, dans fous les journaux de TEurope, que le journaliste suédois Lindalh, pour avoir outragé indignement M"* Mendelshon, était conda^îné a mourir sur l'échapaud par LA HACHE, aussitôt je sentis frémir en moi-même toutes les cordes sensiblesde mon cœur, tant le supplice est incroyable, inouï, hors de nos mœurs, et de tout ce qui ressemble à la loi, à la justice, à l'équité, à l'humanité !
Pourtant ceci était bien écrit, et très-sérieusement annoncé ; l'èchafaud, la hache et la peine de mort, pour un article de journal !
Alors, voyant cette exagération de la peine, et que le condamné était un écrivain, un journaliste, exerçant plus ou moins glorieusement la même tâche que messieurs Beskow, Hierta, Hydquistt, Lingren, Johanson et Scheuty, ces vénérables journalistes de la Suède , remarquables à tous les titres de la modération, de la justice et de l'urbanité :
-^ Voilà me dis-je à moi-même , une énorme aflFaire et qui produira sans doute un grand bruit dans le monde! Un journaliste égorgé par une loi sans nom, que diront les journaux de l'Europe, à commencer par les journeaux de la Suède, VAftonbladet, le Stockholm Posten, le Granskaren^ Heînsdall, le Joumalen et le Stockholm tidning ? Que diront les célèbres journalistes M. Léopold et M. Bellgren? Quelles paroles va faire entendre à la Diète indignée le bon orateur et le bon écrivain M. Nordenfalke ? En même temps que de cris, que de réclamations et de prières pour arracher ce malheureux Lindalh à la mort qui le menace !
Oui certes, les voix les plus écoutées de la France et de
l'Angleterre, de la Belgique et de l'Allemagne, du nord et
'du midi de l'Europe et de l'Amérique, vont protester en
faveur de ce malheureux.... Eh ! monsieur, cette nouvelle
LE SUPPLICE DU JOURNALISTE LINDALH. r43
funèbre n'a pas rencontré plus d'écho dans le monde qu'un mélodrame de la Porte-Saint-Martin. Pas un des journalistes de l'Europe n'a entrepris le voyage de Stock • holm pour s'assurer, par ses yeux, de la position de M. Lindalh, et moi seul, peut-être, moi, Jean Palaiseau, je me demandais chaque matin ce qu'était devenu l'infortuné rédacteur du Fœdemeslandet?
Ce n'est donc pas sans une profonde reconnaissance, au moment où je ne l'espérais plus, que j'ai lu le récit du conseiller aulique Gabriel ETleangen , un récit que vous auriez dû faire vous-même , vous , monsieur le docteur Sturzen-Becker, en votre qualité de journaliste politique, Ae journaliste sérieux, grave et formidable, à ce que vous dites. Peut-être en ce récit, tel que Ta fait le conseiller Erleangen , auriez-vous manqué à quelques-unes des conditions de la vérité historique, mais en même temps vous auriez eu l'honneur de forcer la formidable justice de votre pays à expliquer toute sa pensée, et à nous dire enfin si elle compte à tout jamais gouverner le journal par l'échafaud, par la hache et par le bourreau.
Quant à moi, je ne connais pas M. Gabriel .Erleangen, mais je lui tiens un compte infini de sa bonne action. Par le drame qu'il a raconté dans le véritable accent d'une profonde pitié, il a réveillé la Suède endormie au chapitre des délits et des peines ; il a sollicité la lumière dans les sanglantes ténèbres de votre justice; il a forcé l'Europe à se rappeler qu'un malheureux écrivain subit, depuis trois mois, dans vos cachots, un supplice plus grand que la mort ; enfin il a forcé le docteur Sturzen-Becker, docteur de la docte université d'Upsal et de Lund, oii les professeurs sont payés en tonnes de grains, à venir s'expliquer lui-même et parler au nom de sa patrie... 0 pauvre Suède, en effet,
si elle frappe à coups de hache les écrivains maladroits!
Certes, le docteur Sturzen-Becker plaisante agréableblement le conseiller aulique Erleangen sur Tâge de M"® Mendelsohn la mère, morte avant la naissance de sa fille. Il dit aussi d^assez jolies choses sur ce titre un peu risqué de conseiller aulique. « 0 pauvre Suède, » encore une fois, qui n'a pas de conseiller aulique. Mais ces plaisanteries étant acceptées, et dignes du « feuilletonniste for elle » (c'est encore un titre que se donne le docteur d'Upsal et que je ne lui refuse pas), il m'est impossible à moi, qui suis à peine un bachelier, de laisser passer sans les contredire énergiquement (agréablement, je ne saurais, je ne suis pas si léger que le docteur) une seule de ses propositions.
La première de ces propositions doctorales, c'est qw la loi des XII Tables romaines n'est pas la loi en vigueur en Suède. A la bonne heure, et je suis tout à fait de l'avis du docteur. Cette loi des Xll Tables, à en juger par ce qui nous en reste, est mille fois trop féroce pour avoir été conservée, même dans le pays du roi Christiern, le Néron du Nord, Non, et quand le conseiller aulique Gabriel Erleangen citait la loi des XII Tables, une loi qui chante horriblement : exhorrendi carminis, au dire de Tite-Live, évidemment le conseiller Gabriel Erleangen cherchait à expliquer la loi suédoise.
Il a donc cité, avec la meilleure intention du monde, cette loi de fer, afin d'y chercher une excuse à la condamnation de Lindalh, et le docteur Sturzen-Becker, loin d'en faire un crime à M. Erleangen, l'en devrait remercier. Non, quoi qu'en ait dit M. Erleangen, la loi romaine elle-même, en ces temps de barbarie, quand elle était la loi sans pitié, lex immanis, n'eût jamais livré à la hache un rédacteur du
Fxdemeslandet, Elle haïssait la calomnie et la diffamation, autant que M. de Chateaubriand, un des grands défenseurs de la liberté de la presse, mais elle n*a jamais appliqué la peine de mort aux diffamateurs. C'est, du moins, Topinion de Tite-Live, de Denys d'Halicamasse , de Leibnitz, d'Heineccius et de Vico. La loi des Xll Tables, moins féroce, je le répète, que la loi suédoise, condamnait le calomniateur à être frappé de verges, s'il était un homme libre [fxjLStibus) ; à passer par les lanières {servilia verbera), s'il était un esclave. Ainsi parlent les Pandectes, ainsi parle Horace, le poète d'Auguste (formidine fustù). Vous voyez, monsieur le docteur, qu'en fait de science nous en -savons plus long que Gabriel Erleangen, qui n'est pas un savant homme, il est vrai. 11 aura confondu la loi des XII Tables avec le rescrit 77 de l'empereur Valentinien, où il est dit que la calomnie est un crime capital , et encore , ce mot capital {capitalipœna), au commentaire de très-bons auteurs, veut dire tout simplement que le calomniateur perd son droit d'élection.* Donc je ne me fais pas le garant de la science de M. Erleangen, et très-volontiers je le renvoie au collège.,. des Pandectes. 11 aurait dû savoir aussi que déjà, du temps de Cicéron, la loi des XII Tables était abix)gée, à ce point qu'on ne prenait même plus le peine de la lire : {Quant jam nemo discit).
Mais, en revanche, je prendrai, s'il vous plaît, contre la Suède entière la défense de M. Gabriel Erleangen, lorsque, par l'exemple de M. Lindalh condamné à mort, il s'applique à faire comprendre à l'Europe civilisée l'atrocité de la peine de mort appliquée aux écrivains qui ne sont que des écrivains.
Moi qui vous parle, je cherche en vain, dans les temps les plus reculés et dans les pays les plus sauvages, même
dans le droit norwégien, une peine comparable à la vôtre, et, sur ma parole I je ne la trouve pas.
Le moyen âge, il est vrai, disait que celui qui manque pour une virgule est un vrai criminel (virgula cadit, causa cadit). Le moyen âge, même aux blasphémateurs, n'appliquait pas la peine dç mort. On perçait la langue et les lèvres du condamné ; quelquefois on Tarrachait, voire on la coupait par ordonnance du roi saint Louis : Que la partie qui a péché soit pp^nie, disait Cujas, mais ces ordonnances n'étaient pas toujours exécutées à la lettt'e. Dans les villes allemandes, et parmi les peuples du Nord, le calomniateur était amené devant le juge, il se frappait sur la bouche en disant : Bouche, tu as menti! puis il payait une amende, et il sortait du tribunal en marchant à reculons.
Dans la coutume de Normandie, une loi qui n'était pas tendre au pauvre monde, le calom\iiateur se pinçait le nez, et demandait pardon à l'homme qu'il avait calomnié :
En la querelle je menty Car tel vice n'est pas enty.
Voilà, monsieur le docteur, des lois humaines, comparées à la loi suédoise; voilà des lois équitables et que vous feriez bien d'imiter. Elles proportionnent la loi au délit; elles ouvrent une porte au repentir. Charlemagne, en ses Gapitulaires, commande que les calomniateurs se couperont la barbe et les cheveux, les uns aux autres; il ne leur fait pas même l'honneur de leur envoyer un bourreau pour cet office. Enfin, la Cour Weimique, une des grandes lois de l'Allemagne, et la plus féroce à coup sûr^ ordonnait d'arracher la langue au condamné, et de l'arracher |7ar/fl nuque du cou; c'était dur, mais, à la rigueur, on pouvait en réchapper.
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La seconde objection du docteur Sturzen-Becker est encore plus incroyable que la première. 11 s'agit du bâton que le président jette aux pieds du condamné. « Sérieusement, Monsieur , » ce sont les propres paroles du docteur Sturzen, « permettez moi de vous assurer que les choses « ne se passent réellement pas en Suède, ni je pense ail- « leurs, telles qu'elles sont mentionnées dans la corres- « pondance du conseiller aulique. »
Eh bien , j'en suis fâché pour le docteur, mais ce bâton, ce rameau, cette baguette, se rencontrent précisément dans toutes les législations, et chez tous les peuples de l'univers. Ainsi une branche d'écorce indique aux religieux de l'abbaye de Jumiéges que le duc de Normandie leur donne tous les bois d'alentour, ce qui compose un assez beau présent. Le diîc de Bavière rend au duc de Chartres son duché, en lui remettant un bâton. Le chevaUer, mal payé de son seigneur, dépose sur son lit un bâton dépouillé de son écorce. Qui faisait une promesse devant le juge mettait la main sur le bâton, et cela s'appelait bâtonner le set^imt.
Le bâton rompu, tel que l'indique M. Gabriel Erleangen, indique un homme qui se sépare de sa chose sans regret ; il indique aussi»la rupture du lien juridique, et cela s'ap* pelait dans le latin des Francs Saliens : exfusticare (hors du bâton, hors la loi). Vous voyez donc, monsieur le docteur, quejGabriel Erleangen a raison contre vous.
Aux obsèques des rois de France, le grand maître brise son bâton sur le cercueil du roi qui n'est plus. En Angleterre encore aujourd'hui, quand la Chambre des Lords est constituée en commission, l'huissier brise la baguette pour indiquer que la commission est dissoute. Baguette ou bâton, M. Becker les retrouverait dans toutes les mains préposées à la défense des sociétés;
Ainsi nous avons la baguette du constable anglais et de ( Talcade espagnol , et la verge noire des huissiers de nos ? Cours royales- i
L'évêque et le berger portent le bâton ; chez les Romains, le licteur portait des bâtons de hêtre devant le consul. Il y avait une espèce d'affranchissement par le bâton, vindicta. Ah ! vous dites que le président du tribunal de Stockholm est trop respectable pour porter le bâton, mais les maréchaux de France portent le bâton et tous les rois, le sceptre. Encore aujourd'hui, en Hollande, les filles qui cherchent une condition s'en vont dans la rue un bâton à la main ; c'est pourquoi ce merveilleux philosophepoëte, appelé Luther, se lamente sur la condition du petit peuple des filles qui cherchent leur vie un bâton à la main.
C'est Luther aussi qui disait à l'évêque de Worms : Nous demandons le droit de paille et de gazon, de branche et de fruit, de plume et d'encrier. Vous l'entendez, déplume et d'encrier, et voilà pourquoi, vous autres protestants suédois , vous condamnez à la hache et à l'échafaud le rédacteur du Fœdemeslandety M. Lindalh 1
J'arrive à la troisième et à la plus déplorable objection du docteur Sturzen-Becker. Même il serait impardonnable, si véritablement il y avait au fond des prisons de la Suède un écrivain quel qu'il fût, sous le coup d'une peine capitale, et qu'im écrivain, quel qu'il soit, en parlât de cette abominable façon. En effet, ce condamné à mort, qui devrait du moins exciter toute la pitié d'un confrère, il n'est plus, dans la feuille du docteur Sturzen, que « '^ gérant d'v/ne petite feuille, un personnage inconnu, un pauvre diable qui a été quelque chose comme un marchand de fourrages et loueur de rosses ^ » et autres urbanités que je ne veux pas répéter ici^ mais qui seraient bien condamnables
si elles étaient en eifet déposées au seuil d'une prison, et sur les marches d*un échafaud.
« Sois sacré , sacer estOy » disait la loi païenne. — « Le misérable est chose sainte, » ajoutaient les philosophes antiques. Ils appelaient le supplice une supplication : siijpplicium. Même les fanatiques du moyen âge, ils avaient pitié du condamné, et cherchaient toutes sortes de formules encourageantes. Ils parlaient de le ravir à la terre, de le vouer aux oiseaux, de le confier aux nuages. Ils étaient moins furieux contre les voleurs de grand chemin, que le docteur Sturzen contre le rédacteur du Fœderneslandet.
Quoi donc ! pas de pitié, parce que le docteur Lindalh aura été loileur de carrosses? Mais un des plus grands archevêques de la Suède, Théodore, archevêque de Lund, était barbier avant d'être archevêque de Lund , primat de Danemarck, évêque d'Odensée. Le docteur Sturzen, en sa qualité de»joumaliste in-octavo et de journaliste in-trentedeux, il est comme tous les journalistes de ce bas monde, le fils d'un barbier... de ce barbier du roi Midas, qui disait aux roseaux du fleuve : Il a des oreilles d^âne, le roi Midas !
Enfin, pour finir plus mal qu'il a commencé, voici que, après avoir foulé à ses pieds un homme enchaîné, l'impitoyable docteur se retourne contre M^^« Mendelsohn, la fille calomniée, et pendant que M.. Gabriel Erleangen, dans un but d'oubli et de pardon, représentait M"<» Mendelsohn sous les traits mêmes de la clémence, aimable et forte, courageuse et charmante, avec tous les dons naturels qui, disposant un noble cœur à l'indulgence, rendent probables et faciles tous les'pardons, voici le Micromegas des journalistes suédois, qui dit au monde attentif :
Prenez garde, cette M"« Mendelsohn a quarante an», cWa
n'est pas belle, et, qui pis est, elle est juive; enfin ce n*est pas avec son père, c'est avec son frère que s'est passé le crime dont parlait M. Lindalh! Voilà comme il s'explique, oubliant que plus il y a de vérités dans un émf, plus récrit est un libelle. C'est l'opinion de lord Coke, de Blackstone et de lord Mansfield , quand ils parlent de la calomnie, un mot que M. le duc de Broglie regrettait dans la loi française, et que la loi belge a sagement conservé.
Ses deux paragraphes, relatifs à M. Lindalh et à M"® Mendelsohn, le docteur Sturzen les regrettera sans doute, soit qu'il ait voulu rire, ou qu'il veuille, en effet, parler sérieusement. Il ajoute, il est vrai, qu'il ne sera pas donné suite à la peine de mort, vu les circonstances atténuantes. Mais qui donc le lui a dit? Comment le sait-il? Qu'est-ce qu'il appelle, enfin, des circonstances atténuantes? A moins qu'il ne regarde comme atténuant les calomnies dont elle a été l'objet, l'âge de iM"® Mendelsohn, sa religion, et son frère, remplaçant le vénérable vieillard dont parlait M. Gabriel Erleangeh.
Véritablement le docteur Sturzen ferait bien de faire inscrire, dans son cabinet, en lettres d'or cette belle parole de M. de Bonald : « 11 est nécessaire que l'homme pense sa parole, avant de parler sa pensée. »
En résumé, tout homme de bonne foi qui saura lire,
après avoir lu le récit de M. Gabriel Erleangen et la réponse inattendue du docteur suédois, conviendra que le beau rôle en tout ceci appartient à M» Erleangen. Averti par le bruit public, des cruatltés d'une loi pénale incroyable au XIX* siècle, et dont pas un homme ici-bas ne semblait s'inquiéter, M. Ei'leangen, le premier, a fatit entendre une plainte écoutée ; il a proclamé les cruautés d'une loi inconnue ; il a montré la ridicule fiction d'une peine impossible ;
il a rappelé le nom d'un condamné que tout le monde oubliait ; il a cherché à concilier le crime du calomniateur avec la pitié qu'on lui doit , la plainte de la victime avec les respects qu'elle mérite.
Comme il voulait, avant tout, pénétrer dans les consciences endormies, et les réveiller par sa parole, M. Erleangen a montré le drame où il était ; il a trouvé un dénoùment qui sauvait l'honneur du condamné, en même temps qu'il glorifiait la renommée inviolable de la victime. Il n'a pas cherché, dans cette cause, une circonstance atténuante, il n'en voulait pas ; il reconnaissait le crime de l'écrivain, mais il aurait eu honte de le traîner dans les gémonies, accablé qu'il est encore en^ce moment sous une sentence implacable. Aussi bien la conscience publique a répondu à ce drame aux accents sincères, et des larmes véritables ont coulé sur tant de malheurs acccumulés sur la tête d'un journaliste, et dans les colonnes d'un journal.
Que fait cependant le docteur Sturzen-Becker, au nom de la malheureuse Suède ? Il se jette en cette mêlée où il n'avait que faire, et le voilà, lorsqu'il devrait expliquer au moins cette loi féroce et nous dire enfin d'où elle vient, qui l'a faite, et pourquoi donc la malheureuse Suède y tient encore, per fas et nefas , qui insulte à la fois au condamné et à sa victime, reprochant à celui-ci sa profession passée, à celle-là sa religion et son âge, et cherchant à expliquer de la plus triste façon comment il se fait que cet écrivain , jM. Lindahl, soit depuis tantôt trois mois, pour un article de journal , condamné à la peine de mort.
M. le docteur Sturzen n'a donc pas vu qu'il allait, en ceci, sur les brisées des plus terribles criminalistes, parmi les peuples teutonîques, lorsqu'ils appellent le proscrit tête de loup (wargr) , viande aux oiseaux (vogelfrei) ; lors-
359 LES CONTES DU CHALET. i
qu- ils se vantent dUabandomur le malheureux sur les quatre routes dib monde^ aux quatre vents du ciel, le privant de toute chose, feu et fumée, arme et bien.
0 muse clémente! ô prière I fille de Jupiter, déesse boiteuse, allez, je vous prie, allez frapper à la porte du journal et du cœur de M. Slurzen-Becker, et répétez-lui le vieil adage allemand : Môgen und Sollen, afin qu'il éclaire, un peu mieux qu'il ne Ta fait, l'histoire et le procès du journaliste Lindalh!
Tel est, monsieur le docteur, la sincère prière de voire humble et respectueux serviteur.
Le bachelier Jean Palaiseau.