‹ Les contes du chaletChapitre 17 sur 21 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

KUB YIVIBlfNB, 2 BIS

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Ck Lieg,

■Sivri^>

J'ai pensé souvent, Ariste, aux belles choses que vous m'avez dites des romans de M. de Crébillon le fils; savoir, que c'était le peintre le plus vrai de son époque» Tobservateur le plus fidèle de la bonne société de son temps, et qu'il était merveilleusement appris à reproduire ce vernis de corruption et de politesse dont M. Dorât n'était que le poète, et dont M. de Crébillon eut l'honneur d'être l'historien.

J'ai donc relu ses romans avec zèle et ferveur, et

j'ai compris que voij's aviez raison ; qu'il y avait une

puissance dans cette exacte reproduction des vices et des travers d'une société tout en velours, en manchettes de dentelle, en paniers, avec de belles mains, de grands cols, des visages et des perruques roses, des éventails, des mouches, et ces petits pieds de Chinoise que toutes les héroïnes de Crébillon laissent voir au bout d'une jambe dont on aperçoit le genou, pendant qu'elles sont mollement couchées sur des sofas qui parlent, et qui racontent eflron- ' tëment tout ce qu'on peut faire sur un sofa, et durant une régence qui porte le deuil d'un roi bigot. De sorte que je me suis épris de ces romans en deux petits volumes, écrits en grosses lettres et sans permission du censeur. Il tfy a pas de comédie de la Foire, malgré tout son gros sel, qui vaille ce jargon, ce musc, cet ambre, ce fard, ce vice nu à la peau blanche, ces marquis aux épées de soie, ces vicomtes qui font de la broderie, et puis tout cet ameublement or et perles avec des fleurs qui serpentent ; 4es petits chiens sur

de moelleux coussins ; des portraits de famille, et, dans le lointain, la maison du faubourg et les orgies nocturnes. Aussi, quels romans Crébillon le fils a fsdtslàl

Que je le loue de ne s'^re donné la peiiie ni de construire une fable, ni d'inventer des personnages, ni de disposer avec méthode un commencement, un milieu, une fini C'est un homme qui s'est livré i son époque <x)rps et âme, qui s'est damné avec elle, qui a raconté à tort et à travers ce qu'il en savait. — € Mais, monsieur, quelles mœurs dé ruelles I quelle dépravation! [qudle horrible société! » A quoi il répondait : € Ce sont nos mœurs, madame ; vous y étiez CQmwQ flioi, j'ai scNipé avec vous ; il ne faut pas trop vous récrier sur ce que j'ai dit, nous avons même été I)lus kûn, vous et moil »

Vous sentez, cher Ariste, que, de cette première étude de votre auteur lavorî, et tout en sortant des équivoques où il m'avait conduit, j'ai dû me

demander à quoi pouvait servir aujourd'iiui cette étrange manière de peindre le monde, et si elle était encore applicable, et si par hasard, tout en laissant à M. de Crébillon les mœurs qu'il représente et qui n*appartiennent qu'à l'époque où il vivait, Dieu merci, nous ne pourrions pas appliquer à notre temps cette narration nonchalante, ce piquant laisser aller dans le style, surtout l'impassibte sang-froid avec lequel cet homme à part observait, racontait, commentait tous les travers de son temps dans leurs nuances les plus odieuses et les plus incroyables ; j'imagine que ce serait là un grand mérite à vos yeux.

D'autant plus qu'en fait de romans et, en général, de tous les arts de Fimaginçition et de la paisée, ne rien imaginer, c'est la seule ressource qui nous reste. Toutes les inventions ont été faites, tous les personnages à créer sont créés, tout est dit et redit dans les deux sens. Bien plus, nous avons vu les grands génies de notre époque emprunter aux temps passés

des héros tout faits. Lord Byron s'est emparé de don Juan comme de son bien. Il a dû s*estimer heureux de trouver don Juan tout fait, et ensuite Child Harold tout fait dans son àme. Que voulez-vous donc devenir parmi ces événements qui se croisent et ces héros qui se heurtent, si vous voulez faire des livres avec des faits et des héros T

II faut donc de toute nécessité renoncer à être neuf du moment où Ton invente ; à coup sûr, si je vois un homme qui rêve, je vais faire un pari qu'il répète quelque chose. Si vous voulez être original, n'inventez pas ; surtout ne dites pas: « Je fais un drame, une tragédie, un poème ; » car, aussitôt que vous voulez faire quelque chose, vous ne faites rien ; vous êtes nul, vous êtes absurde, vous imitez, vous ne comprenez rien à la question littéraire.

Prenons pour exemple une coterie fameuse, toute composée de ces hommes à fronts larges et à vastes poitrines, dont vous avez sans doute entendu parler;

6 LiL GONFE.SSION

VOUS allez comprendre à quoi l'a menée cette fureur d'inventer.

Cette secte, qoi est yive, jeune, pleine de sève et qui donnait tant d'espérances, débute d'abord par de beaux vers qui s'appellent tout simplement des odes; elle s'empare de la poésie de la Restauration. Ob l'écoute autant qu'on peut écouter des hommes qoi font des vers. Ce ne sont pas encore là les hommes qui inventent, ce sont des jeunes gens qui promettent; aussi n'y a-t-il qu'à louer jusque-là.

Mais arrive l'ambition. On ne se contente plus de refaire, on veut créer quelque chose, et l'on invente» devinez quoi? une chose faite depuis des siècles : on invente le moyen âge. Relevez-vous, tourelles, hauts clochers , tombes armoriées I réveillez-vous, paladins et clergé ! Voilà ce qu'on invente ! Comme si nous n'avions pas Froissard, le sire de Joinville, et nos vieux fabliaux I Que voulez-vous (c'est peut-ttre un commencement d'invention.

Après avoir inventé le moyen â.ge, on invente l'Espagne : TEspagne, Grenade, Cordoue, les Maures, toute Fhistoire de M. de Florian, Gonzalve de Cordoue, que sais-je? Il y avait cependant inventées, bien avant tout cela, les romances du Cid.

Ne croyez pas qu'on s'arrêta. Après avoir inventé l'Espagne, on inventa aussi l'Orient, ses villes d'or, ses mosquées, ses harems, la sulamite, le Bosphore, l'opium et l'essence de roses ; on oubliait les Mille et une Nuits et le Giaour.

J'oubliais de dire que, dans l'intervalle, on avait encore inventé les goules, les larves, les gnomes, la salamandre, les vampires, tous les contes de Perrault, les admirables chefs-d'œuvre de notre Perrault, que notre stupide époque a remplacés par les contes de M. BouiUy 1

Quand il ne resta plus rien à inventer pour le fond, on inventa dans la forme; on fit une langue plus énergique que la langue [du xvii^' siècle, on inventa

Ronsard et renjambement dans le vers : ce fut là une belle invention, par Dubartasl

Après quoi, on voulut inventer un thé&tre. Rien n'ëlait plus facile. que cela; les qualres planches du Thé&tre-Français étaient vacantes, et on les aurait données à feu Scarron, s'il était encore de ce monde. D'abord se rencontra un poète de la foule qui inventa la traduction, qui se dit à lui-même : <t J'aurai ma soirée, » et qui imprimaensuite . « J'ai eu ma soirée, » parce qu'il avait inventé YOthello de Shakspeare, scène par scène, je ne dirai pas mot pour mot, de peur d'indigner ton ombre, grand William I

Vous savez, cher Ariste, quelle a été la dernière et la plus grande de toutes ces inventions : une tragédie étincelante de beaux vers et de barbarismes, mais composée à force de souvenirs, jetée sur le vieux patron de la vieille tragédie. En vérité, ilm'y avait dans tout cela que le parterre qui fût tout neuf!. Vous vous en seriez apergu, je vous jure, aux exclamations et

aux cris admiratifs de la foule, pendant que les loges écoutaient dans le silence de Tétonnement et du chagrin.

Mais vous vivez bien loin de nous, mon ami; vous ne savez rien de ces transports littéraires qui ressemblent à de la haine que c'est un plaisir, et que vous nous envierez peut-être, parce qu'en dernier résultat c*est encore là une émotion littéraire, et nous en avons si peu I

Toutefois vous avez assez compris la question pour bien savoir qu'au milieu de ces circonstances et au plus fort de ces petites guerres qu'on se livre toujours incognito, toutes les fois qu'il ne s'agit que de vers ou de prose, non de musique et de modes, le plus sot rôle à jouer, c'est celui de chef de secte ; aussi personne dans les sages n'a voulu de ce poste périlleux. Avant que d'abriter le grand homme qui y tient sa cour à présent, notre Ferney a été offert à toutes les

célébrités de l'époque, aucune d'elles n*en a voulu.

Je ne sais rien de plus monarchique que la république des lettres. Â ce peuple coassant il faut ua mattre à tout prix, grue ou soliveau ; il n'aura pas de repos avant d'avoir donné le sœptre à quelqu'un. Qui veut de ce sceptre ?

Naturellement, on Ta d'abord offert au poète qui a trouvé la poésie moderne, à celui qui nous a révélé notre vieille France monarchique et chrétienne ; mais l'auteur des Martyrs n'a pas voulu.

Est venu ensuite M. de Lamartine. Sans lui, cette langue française qui sert si merveilleusement à tous les caprices de nos inspirés, comme une prostituée au libertinage public, en serait encore réduite à la mélodie des almanachs de 1 700. Sans \e& Méditations, nos grands poètes du xix® siècle en seraient encore aux poésies erotiques et aux contes persans. M. de Lamartine n'a pas voulu.

En fait de poésie active et réelle, qui se mêle à la vie d'un peuple et qui le passionne, ne fût-ce que par

le souyenir de son beau langage, personne n'avait plus de droit à ce sceptre littéraire que l'auteur du Paria et de Marino Faliéro.

Le poëte national, le poète, non pas le plus inspiré, mais le mieux inspiré et le plus français de notre âge, M. Casimir Delayigne n'a pas voulu être roi solennellement.

On a fait entendre au Marivaux moderne, au seul auteur qui ait fait école de nos jours, h M. Scribe, esprit fertile qui nous a tant amusés, peintre indulgent de notre petite société de hasard, que, s'il voulait être le maître de la littérature, et tout plier à son joug d'rvoire, la chose était facile sans contredit. M. Scribe à tout ce pouvoir préférerait un fauteuil à l'Académie, nous dit-on; car les fauteuils mômes de TAcadémie ont doublé de valeur depuis toutes les inventions dont je vous parle ; les hommes sages veulent être académiciens, ne fût-ce que pour prouver au public qu'ils n'ont pas rang parmi les inventeurs.

Ainsi donc, le sceptre fut longtemps porté de Ton à l'autre, parmi ceux qu'on en jugeait dignes; aucun de ceux-là n'en voulut, si bien que la république des lettres menaçait de rester république encore longtemps.

De cela, le public se réjouissait, et se récriait aux députés chargés d'offrir le sceptre :

« Littérateurs, qu'avez-^vous besoin d'un chef? que voulez-vous faire d*une littérature uniforme qui donne toujours le même son? voulez-vous donc tous être poitrinaires, asthmatiques, morts et enterrés? Restez ce que vous êtes , libres, indépendants , sans chef.

» Regardez parmi vous les forts et les sages, ils s'inquiètent peu d*aToir un maître. D'ailleurs, si vous voulez être asservis, de quel droit stipulez-vous pour les autres? Clara Gazul, la fougueuse Espagnole, aux créations si complètes et si vives, demande-t-elle un roi? Le républicain M. de Fongeray a-t-il délaissé ses lentes promenades et sa canne à pomme d'or pour vous aider à fonder un trône 7 Le poète dramatique

qui nous a montré les États de Blois a-t-il signé votre acte fédératif? Comment traiter sans eux et sans d'autres qui veulent rester libres? Imitez plutôt leur exemple. Plus sages que vous tous, ils ont adopté la devise d'Horace : Mitte super vacuos honores ; ils ont fait comme cet homme prudent des Puritains^ je crois qu'il se nommait Cuddy. L'honnête Cuddy tue l'ennemi, et permet à son voisin de s*en vanter, se permettant seulement de sourire quand la vanterie va trop haut.

» Voyez M. Delacroix : il fait une école, il invente une couleur, il jette l'anatomie dans la peinture ; il est le roi d'un n^onde qu'il vient de trouver ; cependant il laisse nommer son Amérique par un autre ; il a peur d'être le chef de quelque chose et surtout de quelqu*un. Le chef de quoi, d'ailleurs ? D'un méchant atelier de peinture I le héros de quelques jeunes femmes à tête exaltée, qui se font à elles-méntes toute la poésie qu'elles admirent 1 le dieu des écoliers de

44 LA CaNFBSÂsiON

l*Estrapade, qui n'ont jamais rien api»ris au coUégei et qui le prouvent en offrant leur admiration à qm la ramasse ! j>

Voilà ce que disait la foule, et, dans la foule, d'autres remontrances s'élevaient qui avaient aussi leur poids.

Ces humbles remontrances venaient de quelques hommes» fort désintéressés dans la question et toujours sûrs d'être sans maître, même avec un roi littéraire ; car en ceci ils ne reconnaissent pas de royauté. Ces opposants, amoureux de Tart en lui-même, critiques bienveillants pour les individus, inflexibles pour les corporations, disaient tout haut combien de fois les systèmes avaient tué les lettres naissantes, et, dans les littératures faites, combien de belles espérances la royauté ou, si vous aimez mieux, l'usurpation avait étouffées ; la royauté avec ses barbiers, ses chambel* lans , ses valets , ses grands seigneurs, ses sinécuristes, témoin le despotisme de Voltaire et des encyclopédistes, et Gilbert mort, J-J. Rousseau devenu fou.

LA C0NPBS5I0N I&

€ Nous sommes république, disaien^ils ; pourquoi dire à celui-|i : « Tu régneras î »

Voilà, mon cher Ariste, par quelle suite d*opposi-tîsns, de combats, de résistances, et par quelle nonchalance dans les hommes qui pouvaient se défendre avec succès, nous avons enfin un roi littéraire. Les sorcières Pavaient dit : lU seras roi, Macbeth ! Macbeth est roi, Macbeth jouit de ses conquêtes, Macbeth s'en prépare de nouvelles. Où se rendront les habitants opposants de cette petite ile qu'il a conquise ? à présent comment être poëte autrement que lui? comment oser s'avouer d*une autre secte? La dictature est déclarée, les faisceaux et les haches sont là, les plus fiers ont baissé la tête. Vous parlez des terreurs politiques, mon ami; la terreur littéraire est bien plus à craindre; le drame a eu ses septembriseurs; au Théâtre-Français on a crié: «A la lanterne f » Vous n'ayez pas vu cela, Ariste ; mais je l'ai vu, moi, et je ne vous le rapporte qu'en tremblant.

Que Youlez-vous 1 on ne fait pas une œuvre (JTart sans quelque bruit; on ne jette pas au dehors une pensée complète de poète sans un peu de scandale; on est Luther ou on ne Test pas. Qui dit Luther dit toute une longue histoire pleine de sang et de bûchers ; reste à savoir seulement si quelque Luther littéraire est possible, aujourd'hui que le Luther religieux ne Test plus .

Croyez-vous donc que M. de Bonneval, qui se fit Turc, exciterait de nos jours le scandale qu'il souleva au temps du prince Eugène? Pour ma part, je ne le pense pas.

Je reviens par un détour à ce livre que je vous adresse, et à Crébillon le fils, dont je vous parlais en commençant.

Mon livre est justement Thistoire de cette monotone indifférence de notre siècle pour certaines idées, jadis fort poétiques, et dont rien ne peut le forcer à s'occuper de nouveau. J'ai voulu montrer quelque peu

Là confession 47

la géDe morale d'un homme qui sent le besoin d'une croyaDce, et qui ne trouve plus cette croyance dans le sanctuaire, parce qu'elle n'est plus nulle part. Comme vous pensez bien, je n'avais à reproduire ni les saillies de Voltaire, dont nous ne voudrions pas

aujourd'hui, même quand Voltaire serait encore là pour les faire, ni les transes isolées des héros du roman psychologique, qui vivent comme René en dehors de toute société, ni aucun de ces rêves fantastiques d'une imagination passionnée auxquels M. de Chateaubriand seul nous a fait croire. J'avais à éviter tous les extrêmes par la raison que personne, même en faveur de son émotion, ne se reporte plus dans les extrêmes. Voilà le malheur des sociétés de milieu, des croyances de milieu, des littérateurs de milieu. Donnez-moi un fanatique ou un athée, il sera facile d'en faire quelque personnage plein d'instinct et de vie ; donnez-moi, au contraire, un homme vulgaire, ballotté entre le oui et le non et peu soucieux de sa-

48 LA CONFE&SION

Toir si c'est non ou oui, un homme qui ne tient à rien, pas même à son doute, le drame me devient impossible. Heureux non-seulement celui qui trouYe don Juan ou René, mais encore qui trouve un monde où le produire I qui rencontre, d'un cdté, assez de foi pour que Ton crcHe à don Juan lui-même, d'autre part, assez de mouvement et d*émotion pour que Fou croie à Fennui de René ! Voilà les pensées qui durent, les héros qui font époque, le Misanthrope, Tartufe, Clarisse, Verther ; et, quand ces types ne sont plus, nous avons les caractères de transition, Figaro, Adolphe, Manon Lescaut, &uxette; puis enfin le Mariage <f0m^on,ettoujours,comme type du roman de toutes les sociétés finies, le roman comme le faisait Crébillon le fils.

C*est à Fexemple de cet écrivain, qui n*en fut pas un , que j'ai imaginé de faire un livre çà et là, marchant au hasard, sans passions, sans événements, sans intrigues, calme et endormi commp l'époque.

vieux comme tout ce qu'il y a de vieux parmi nous; un romaik comme personne n'en voudrait faire, excepté Duclos, Crébillon, et peut-être Diderot, pourvu qu'on lui permit de pleurer, de rire, de s|emporter, d'avoir des cris de rage et d*amour, de mêler le blasphème à la prière ; ce qui dérangerait un peu le plan de ce roman.

J'ai donc pour premier mérite de n'avoir rien inventé, d'avoir écrit sans plan et au hasard : ce sera peut-être le seul, mais enfin ce sera toujours un mérite qui ne sera pas perdu pour vous qui en avez su si bon gré à Crébillon le fils.

Seulement, si notre siècle présente le même aspect que la fin du xviii^ siècle, s'il dwt aussi profondément que lui, il s'est endormi d'un autre œil. Le xviii* siècle dormait sur les mœurs, sur son avenir politique, sur l'estime qu'il devait inspirer, sur sa renommée au dehors; peu lui importait le scandale, les adultères, le règne des favorites et les

dilapidations du trésor : il comprenait confusément qu'il allait mourir, et s'occupait fort peu de son économie intérieure et des affaires de la terre. En revanche, il s'occupait beaucoup des affaires du ciel, de la vie future, de T&me, de la matière, des peines de l'enfer ; il se faisait athée à toute force, ce qui est un dernier signe de croyance ; notre siècle tout au rebours.

Notre siècle ne dort pas sur ses affaires de famille. Il veille à ses mœurs, à sa vie, à sa JFortune ; il s'occupe de politique et d'affaires d'argent ; il comprend qu'il a beaucoup à vivre ; aussi ne dort-il que sur les questions religieuses. Il ne s'informe pas ce qu'il doit vivre, il ne veut ni de ceci ni de cela ; il voit que ce n'est pas la peine de choisir, que l'immortalité n'est pas une question pour qui a traversé une république et un empire. L'indifférence a changé de place, elle s'est portée du cœur à la tête ; mais, ne vous y trompez pas, c'est l'indifférence avec les mêmes

symptômes. La société que peint Crébillon est une société^qui ne demandait que la vie à venir : la société actuelle veut quelque chose de plus, elle demande la vie présente ; si donc, à présent comme sous Louis XY, vous voulez être un bon peintre de mœurs, vous le deviendrez en racontant simplement et sans apprêts tout ce que vous savez, en ne vous effrayant d*aucun souvenir, en levant le voile hardiment, que la scène se passe à la sacristie ou au boudoir ; soyez vrai d*abord, vous serez homme de génie si vous pouvez ensuite, et quand vous aurez trouvé pour vous élever jusqu'aux nues assez de ce public, comme l'a défini Beaumarchais.

Imaginez donc, Âriste, que j'ai retrouvé par hasard, chez quelque évéque in partibus^ ce vieux fragment de votre auteur favori, quelque suite inconnue du Sofa^ rien de plus; alors lisez ce livre avec indulgence, et, si vous trouvez, avec quelque ressemblance dans la manière, les mêmes négligences et le même

29 LÀ €0NrES6l<»N

dédain pour les puristes, les dévots, les philosophes, les abbés de cour et les belles petites-mattresses qui rougissent au moindre mot qui a Tair de voiler quelque chose, dites-moi que vous êtes content; car j'imagine qu'avant peu f aurai grand besoin de vos consolations pendant huit jours, jusqu'à ce qu'il ne soit pas plus parlé de ce livre que du grand prince Zaza.

Tout ceci pour avoir fait une tarte à la crème sans poivre.

Contes arabes.

Seulement, il s'amusait à faire d'une épigramme un roman.

Poarrhonnête homme coupable d'un crime, il n'y a plus de consôl&tion possible aujourd'hui. D'une part, nulle croyance bienfaisante, voilà pour le monde moral; d'autre pait/plus d'abandon et d'amitié parmi ses semblables, Toilà pour le monde réel. Que voulezvous, en effet, que devienne un ipalheureux au pied

Si LA CONFESSION

d'un autel sans mystère et sans parfums? quel remède ses amis peuvent-ils apporter à son forfait, quand chacun de ses amis est un juge, quand Immétae est un juge, et qu'au plus fort de ses remords il reçoit sa carte de juré pour les assises du lendemain?

Je ne sais pas de position plus douloureuse que celle-là. A un pareil malheur il ne reste même pas le blasphème; pas un roc au milieu de la vaste mer où l'on puisse échapper malgré les dieux. Aujourd'hai, le blasphème est ridicule comme tout le reste : c'^t encore une croyance.

Aujourd'hui, ou ne croit plus à rien. Nous avons vu tant d'immortalités se faner comme des fleurs, que l'immortalité est un mot vide de sens. Atroce malheur des sociétés vieillies qui ne peuvent pas mourir, bien an contraire, qui croient prolonger leur agonie en se

i la vie de générations naissantes, comme si

le mort se continuait t

Seulement, ilarriveque la génération qui s'élève, se trouvant empêchée dans les rudes et inquiètes étreintes de la génération qui s*en va, tout se confond dans les principes : le passé se mêle au présent; les Vieux préjugés de la veille obscurcissent les croyances du lendemain ; le monde oublie son âge ; imbécile vieillard ou jeune homme emporté, il déraisonne également. Alors, entre ces passions contraires, s'engage une lutte qui rend un instant l'humanité incertaine de sa route. De ce moment, d'incertitude de grands

maux peuvent résulter, généraux et particuliers; d*abord la société ne marche pas, ensuite l'individu marche mal ; c'est ce qui arrive à la génération ambiguë de notre temps.

L'histoire de cette hésitation pénible est une lacune dans le roman psychologique ; d'autres que moi, philosophes plus forts et mieux appris à bien dire, tenteront sans doute de rendre intelligible à toutes les pensées cette situation déplorable entre l'être et le non-

être, rincrédulité et le doute, dans laujaelle nous nous trouvons; je mécontenterai, pour ma pari, de raconter une assez déplorable histoire que j'ai apprise tout récemment; une fin malheureuse de jeune homme que nous comprendrons tous parce qu'elle est vraie. Vous verrez, dans ce récit sans fard, ce que peut une demi-croyance, et combien il vaut peut-être mieux ne rien croire que d'avoir une foi isolée, que d'être seul à s'agenouiller quand tous les autres restent debout Cesî un triste et singulier récit, sans attraits pour toute curiosité frivole , et qui n'a peut-êb'e quelque chose de bien que parce qu^il est simple et qu'il doit donner beaucoup à réfléchir.

LA €ONrESSION S7

Quant à aous autres jeunes gens»

nous n*aYons pas assez de cœur.

Que sont devenus tes hochets? te les a-t-on rayis?

Le héros de cette histoire se nommait Anatole; sa famille était riche, et, dans ce siècle d'égalité, elle était fiëre d*un grand nom sans que personne s'avis&t de se moquer de son orgueil. Toutefois cette noble maison avait été ébranlée comme toutes les autres, et, de cet antique écusson gravé jadis sur la pierre, il ne restait que quelques traces douteuses qui demanr daient toujours de longues explications. La famille comptait sur Anatole pour relever ce noble édifice. Comme presque toutes les vieilles familles de France, elle avait la conscience de sa faiblesse et de la vanité

de ses regrets ; seulement» elle conservait avec soin ces vains regrets, comme une parure à son usage, comme le délassement obligé de son inaction : c'était le bagage favori de son intérieur. Quant au dehors, Taspect changeait : tous ces vieux personnages redevenaient très-simples et bourgeois comme tout le monde; la vie vulgaire les subjuguait sanâ efforts, la société de la Charte les dominait à leur insu, et ils laissaient Anatole agir en liberté dans le monde réel, conservant avec soin pour eux-mêmes leurs gothiques demeures dans le pays des chimères, auxquelles, à leur ftge, il leur eût été dur de renoncer.

Anatole était donc un homme du monde nouveau, simple et bon, réfléchi et ambitieux à ses heures, quand il n'avait rien de mieux. Par ses goûts, par ses mœurs, par ses profonds travaux, par son intelligence avancée, par son peu de penchant à l'enthousiasme, Anatole appartenait tout entier à cette génération nouvelle qui a fait justice de tant de vanités;

jeune et forte partie du monde politique qui se hàle de vivre et d'apprendre parce qu'elle comprend confusément qu'on a besoin d'elle, que tout meurt autour d'elle, qu'elle doit vivre vite et qu'elle sera remplacée bientôt comme un peuple de transition. C'est elle qui a fait justice en même temps des petits soupers de la

Régence, des sarcasmes de Voltaire et des gloires si coûteuses de TEmpire. Elle a rejeté du même dédain ces vains plaisirs et ces vains travaux ; elle s'est fait une gloire plus modeste et plus durable, une philosophie moins incrédule et moins mesquine; elle s'est fait tout ce qu'elle est elle-même : elle est son plus bel ouvrage sans contredit.

Et cependant, Bell, on m'appelle méltacolique; tous avez pu voir que c*est une calomnie.

Rappelez-vous le temps où nous portions des habits blancs : un faux pli eût été pour nous un grand sujet de douleur.

Pétrarque,

Notre société est ainsi faite que, pour un homme à vastes pensées, il n'y a qu'une vie, la vie politique : tout,le reste lui est défendu sous peine d'ennuis et de dégoûts mortels. Plus d'émotions, plus d'intérêt nulle part; la pourpre romaine n'a plus de charmes ; l'épaulette de général n'inspire plus d'ardeur ; il n'y a plus que des vaisseaux marchands dans nos ports; la profession de savant n*est plus possible; la science appartient à tout le monde, tant les intelligences

marchent chaque jour à une effrayante égalité; il n'y a plus même, pour nous distraire, les ambitions de r(Eil-de-bœnf, les intrigues animées de Versailles; le temps d'être jeune est passé.

Autrefois, c*était le bon temps d'être jeun^: on entrait dans la vie avec l'assurance de finir en même temps que le royaume ; on avait tout à détruire et rien à conserver ; on était mousquetaire noir, on se battait, en duel, on lisait les romans de Crébillon ; on allait saluer madame la marquise ; on s'enivrait toute la nuit dans les cabarets et les tayemes, on jouait la nuit, on jouait le jour ; on conduisait Beaumarchais à la Bastille, par ordre, et, quand Beaumarchais sortait de sa prison, on allait s'inscrire chez lui par devoir. Tout était jeune alors, .peuple, roi, beaux-arts, mattresses, femmes, ministres ; chacun se ruait dans cette jeunesse d'un jour, [pour disparaître tous ensemble, surpris par la liberté et les réactions populaires au milieu d'un festin.

Ou bien encore, c'était le temps d*étre jeune sous Félégante madame Parabëre : on assistait aux premières licences d'une cour dégagée des scrupules religieux du grand roi ; on jouait gaiement les finances du royaume; on faisait sa fortune en vingt-quatre heures avec le financier Law, on la dépensait en moins de temps. C'était une époque de grand spectacle et de petite comédie : un prince voluptueux et savant; Voltaire jeune et déjà moqueur et grand poète; VHéloîse pour enflammer toutes les âmes ; on était jeune sans inquiétude, toujours sûr de bien finir à la bataille de Fontenoy.

Il en est qui disent que le meilleur temps de la jeunesse fut au siècle de Louis XIY. La vie commençait à rhôtel de Rambouillet ; on voyait face à face le grand Chapelain; on entendait prêcher Bossuet à douze ans ; on parlait grec avec madame Dacier ; on assistait aux fêtes de Fouquet ; on s'enivrait avec Chapelle ; on faisait des vers à Ninon de Lenclos ; on

pleurait à la prise de voile de madame de la YaUière;

on soupait avec Molière et De&préaux ; on lisait les contes de la Fontaine, et on finissait à la Trappe avec Tabbé de Rancé, ou à Port-Royal entre les tombes de Pascal et d'Arnaud.

€ Parlez-nous des guerres de la Fronde, des longues peurs du Mazarin, des bons mots de M. de Beaufort, le roi des halles ; des blanches mains de madame de Longueville et des citations latines en plein parlement de H. de Retz, » se serait écriée la jeunesse de VEmpire, cette vive et vaillante jeunesse qui se perdit si vite, alors que chacune de nos années de gloire était une année sans printemps.

La guerre I ce fut là pourtant 'notre dernière manière d'être jeunes. Aujourd'hui, tout est fini : les chansons des abbés de cour, les favorites, l'Œil-debœuf, les prises de voile, là philosophie, les vers, les amours, la guerre, les plaisirs du cabaret, les fureurs de l'ambition, les inquiétudes du duel, le jeu et les

3i LA COIfFESSlON

bals masqnés. Adien &nx tVivoles rnbans de notre ehapcAD de jeune bomme I tont est livré à la vie politique : il D'y en a pas d'aatre aajoord'hui.

Or, la vie politique ne commeace pas avant qmniDle ans.

Il existe donc, entre l'état de citoyen et ta jeunesse, vin^ années d'attente et d'études, pendant lesquelles on n'a pas à espérer d'aatre délassement que le mariage, le plus sérieux des plaisii;3 d'ici-bas.

Anatole consentit donc à prendre une temme : ses parents le voulaient, lui-même il en comprenùt la nécessité; et, d'ailleurs, les plaisanteries sur tes maris ont été tellement fatiguées dans tous les sens, que personne n'en a pins penr.

Li. CONFESSION 3S

• .... si je trouve une femme qui veuille de moi; en attendant, je me suis à demi tué l'autre jour en avalant une bure de sanglier en l'honneur du carême.

Mais^en promenant mes yeux autour de la salle, j*y découvris les plus marquaoïes de nos ladies, lady*** divorcée, lady*** et sa fille, tdutes deux divorçaibU$; de sorte que je partis d'un éclat de rire.

Pour Anatole, rembarras était de choisir. On a ])eau faire, une grande passion ne s'improvise pas ; Il ne s'agit pas de se voir et de s'aimer ; on s'est tant 101, que Tamour devait y perdre ;|il n'y a plus d'amour, plus de transports, plus de ces invincibles mouvements auxquels il faut obéir à toute force : ce monde est un inonde de politesse, de sourire, de calcul; un monde de raison froide et correcte : il n'y a pas plus

d'ordre et de symétrie daDs les marchés de femmes de rorient.

Plusieurs partis se présentèrent ; dans une certaine position sociale, les partis ne manquent pas.

La première était une jeune fille blonde et blanche; à peine on l'aurait prise pour un être de la terre. La vie était encore indécise dans cette belle personne; elle n'attendait pour vivre qu'un mortel qu'elle pût aimer.

Anatole eut peur de cette frêle création, il tourna ses regards ailleurs.

La femme qui s'offrit à ses regards était brune, vive et joyeuse; toute sa figure respirait le plaisir; ses dents étaient blanches et son œil était noir. C'était une fille impatiente de liberté et d'avenir ; elle n'attendait, pour se jeter dans le monde, qu'un mortel qu'elle pût aimer.

Anatole recula devant cette fougue de jeunesse; tant d'impétuosité féminine l'intimidait.

On lui parla d'une jeune orpheline élevée au milieu de toutes les vertus ; on vantait ses qualités de bonne ménagère; elle savait tous les travaux qui font prospérer une maison ; elle ne lisait pas de romans et ne peignait pas à la gouache; elle n'avait pas eu de mattre à danser ; elle n'attendait, pour sortir de ce calme qui pouvait être éternel, qu'un mortel qu'elle pût aimer.

Anatole ne conçut pas tout le bonheur qu'il aurait de vivre avec une femme qui mettait des bas de laine en hiver.

Il y avait à la cour la veuve d'un homme de haut rang : c'était une femme riche et fière; elle avait du crédit chez les ministres; elle était belle. Elle avait juré surtout d'éviter un nouvel hymen, sa résolution était inébranlable; on disait cependant tout bas h Anatole qu'il n'y avait pas de serment si bien juré qui ne pût s'enfreindre, et qu'elle pouvait faire la fortune d'un époux.

Mais Anatole respecta la foi du serment

Quandil fut convenu que de toutes ces personaalités aucune ne convenait à Anatole, il n'y eut pas de femme qui ne se mtt à intriguer pour sou propre compte ; chacune se plaça sur les rangs avec ses avantages de naissance ou de nature : ce fut une lutte terrible à qui remporterait.

Les unes lui parlaient de leurs belles années, de leurs rôves de jeunes filles, de leur besoin d'aimer et d*ôtre comprises ; mais Anatole ne les comprenait pas.

Les autres, quand le soir était venu, et que la clarté des bougies était douce et faible comme le soleil couchant, regardaient Anatole d'un œil à demi fermé; un soupir moitié sourire entr'ouvrait leurs lèvres, et après un instant de silence elles lui demandaient s*il n'avait jamais aimé, s'i^ ife comprenait pas le bonheur de vivre h deux, de n'avoir qu'une, volonté et qu^uue Ame ; mais Anatole ne les comprenait pas. t y en avait qui, sans y songer, se plaçaient h leur

LA GONFESSIOIf 39

piano ; d'abord c^étaitun air incertain, des sons fugitifs, une fantaisie, un rêve, un rien ; puis ce rêve prenait une forme, les sons devenaient éclatants, et ce prélude sans façon se changeait en un chant de viotoire, une mélodie d'amour ; c'était de la gjrâce, c'était deTinspiration, c'était du génie.... Anatole ne comprenait pas.

Souvent il y avait des mères qui disaient h leurs filles : <L Dis-nous donc, ma fille, l'élégie que tu as (Bdte hier au soir par ce beau clair de lune; nous sommes seuls, et monsieur sera indulgent. »

Et alors, sans se faire prier, la jeune muse lisait ses vers. Sa tête était penchée i son sein remuait doucemelit; l'harmonie Voulait de sesjèvres ; la passion 1^ plus vraie respirail dans ses vers : Quand viendra-t-il 'celui que mon cœur doit aimer ? Comment sera-t-il, ma mère ? Où est-il, que je baisse les yeux ?» et tant d'autres récits damour.

Mais Anatole ne comprenait pas.

Quelques-unes arrivaient dans tout Fapprét de leur beauté; Téclat du diamant qui brille sur un beau front de femme a séduit bien des cœurs. Oh I le magique effet, quand non-seulement le front d'une femme est resplendissant de feux, mais encore le derrière de sa tête I Et sur son corsage l'éclat des rubis, et sur son col la blancheur des perles, et autour de ses bras la grâce des camées; et des dentelles pour vêtement, et pour chaussure la soie qui crie, et des gants parfumés, et le pied qui semble nu ; et des fleurs au corsage, et k la main des fleurs 1 Et tout cela entre tout à coup à la lueur d'un bal, aux sons enchanteurs d'un bal, au murmure des hommes qui se pressent ; et par hasard un regard tombe sur vous avec un sourire : nn regard pour trois ou quatre dans la foule, un sourire pour vous seul.

Mais Anatole ne comprit pas.

Il en vit une qui montait un cheval fougueux : elle conduisait l'animal en se jouant; elle excitait sa cô-

lëre ; elle allait plus vite que les airs ; les airs soûlevaient son voile comme pour mieux laisser voir son visage rose et animé; partout sur son passage on disait : « Quelle taille I quel courage I quelle vigueur! »

Anatole ne comprit pas.

Elles firent si bien, qu'Anatole s*en remit à sa mère pour le choix d'une épouse. C'est là, en effet, un office de mère : pour deviner une femme, il faut une femme ; une mère se trompe rarement.

Sérieusement, j'achète une femme et un anneau; je prononce la formule, et du sein de mon paradis, j'écrirai un nouvel Infcmo,

Au surplus, elle était agréable et jolie.

(i La première fois qu'Anatole vit la fiancée que lui avait choisie sa mère, ce fut sans savoir qu'il la voyait

4t LA CONFESSION

Arrivé près de sa demeare, il avait mis son cheval an pas, et il cherchait déjà son compliment de bienvenue, quand soudain, à travers l'aubépine en fleurs et sous les arbres du parc, voilà une jeune enfant qui court les cheveux épars ; elle traverse la clairière ; on dirait que les arbres élèvent leurs branches à son aspect; à pjine le cheval d'Anatole peut-il la suivre. La voilà qui s'arrête devant les cygnes du bassin ; pnls elle franchit la barrière, et caresse les dogues de la basse-cour. Elle monte le large perron ; elle monte Tescalier; c'en est fait, elle disparaît.

« L'aimable enfant! » se disait Anatole en remettant la bride de son cheval à un domestique de la maison; « la jolie enfant I sans doute c'est la sœur de ma femme; puisse ma femme lui ressembler! »

Quand l'heure du dîner fut venue, la porte du salon s'ouvrit, et la jeune enfant qu'Anatole avait vue d'abord se présenta, grande et belle personne, bien prise dans sa taillCi enjouée et modeste. « C'est ma fille, » disait

son vieux père avec cet air d^orgueil qui sied si bien à un père.

Elle fit les honneurs de la table avec une grftoe charmante. Anatole était son voisin, et elle ne s'adressait pas plus souvent à son voisin qu'aux autres convives. Elle parlait peu, elle mangeait peu surtout, comme si elle eût appris combien c*est un triste spectacle que la gloutonnerie â*une femme.

Puis, quand on se fut levé de table, elle se trouta dans te salon la première ; elle eut une parole pour tous, elle prit la main des vieillards, elle embrassa cordialement toutes les femmes ; c'est un parti pris entre les femmes de s'embrasser quand elles sont devant les hommes.

Après quoi elle arrangea toutes les parties, elle fut de toutes les parties ; elle joua le whist avec son oncle le chevalier de Saint-^Louis, et elle le gagna, bien qu'elle sût qu'il aurait en ce cas-là une revanche à lui demander.

Et quand on la pria de chanter, elle chanta. Elle ne savait pas un seul air de Bossini ; elle chanta des romances du vieux temps, des airs de trois notes, sans accompagnement et sans roulade ; elle les chanta simplement, comme les lui avait appris sa grand*aiëre. et c'était un plaisir de voir les vieilles têtes de rassemblée s'agiter en cadence à ses airs nouveaux du bon temps. Rien ne rafraîchit un souvenir comme Todeur qu'on a respirée, comme la chanson qu'on a chantée.

La société était composée de vieillards, de ces bons personnages d'ancien régime, dont les torts, s'ils en ont eu, ont été si cruellement expiés. Ils avaient niis en commun leurs regrets cuisants du passé, leurs paroles frondeuses du présent ; ils se plaisaient à ramener en lumière leurs vieilles rancunes politiques, leurs vieilles affections littéraires : alors seulement leurs paroles retrouvaient une énergie qui les faisait écouter. Pour un homme de notre époque, c'est là peutêtre une assez insignifiante société ; mais sans nul

doute on ne pouvait choisir un meilleur théâtre et de meilleurs acteurs pour montrer une jeune fille dans tout son jour. Sa jeunesse ressort de cette décrépitude; son sourire est plus doux vis-à-vis ces visages mécontents ; son insouciant abandon dans le présent intéresse davantage, à Taspect de ces vifs regrets du passé. Il n'est pas jusqu'au large fauteuil à ramages

et à fleurs dans lequel elle est assise, jusqu'aux glaces brisées qui reflètent son image, jusqu'au tapis à figures sur lequel son pied se pose, qui ne fasse paraître sa taille plus élégante, son visage plus frais, et son joU pied plus petit.

Il eût fallu interroger Anatole lui-même pour savoir , tous les détails de cette soirée; il s'en rappelait les plus légers détails : il aurait pu vous dire les moindres mouvements d'Anna, et comment sa robe blanche était faite, et comment elle lui fit un salut comme à un ancien ami, quand il fallut se séparer ; il avait encore h l'oreille le son de cette voix sonore et pure,

46 LA GOXrESSION

quand do haut de l'escalier la jeune fille disait on dernier adieu à son vieil oncle et aux amis de son père, qui retournaient dans leurs foyers.

Yoici des paroles pour un air; si elles ne \ous conviennent pas, déchirez-les.

J'ai lu en entier vos contes persans.

Quand il la revit pour la seconde fois, il ne retrouva plus qu'une enfant. Elle jouail dans la basse-cour; c'était le matin quand tout se réveille dans un château, quand tout s*agite, quand tout chante : il y a là un moment de joie universelle, une douce odeur de chèvrefeuille, un tranquille aspect de campagne auxquels on ne résiste pas. Anatole revit sa fiancée avec autant de bonheur que si la veille il l'eût crue perdue

LA COKFESSIOlf €7

à jamais, n ne lai dit pas un mot d'amour ; il lui parla comme à une enfant et elle répondit en enfant.

< Yoyez-Yous» lui dit^Ue, cet oiseau qui s'élève dans Pair?

— Cest l'alouette matinale qui chante sa chanson d'avant midii répondit Anatole; entende:&-vou8 ses gazouillements entrecoupés, ses transports éclatants, ses demi-silences? C*est le plus joyeux des oiseaux du ciel.

*- Non, reprit-elle, ce n'est pas l'alouette ; il fait trop de soleil pour ses faibles yeux. A l'heure qu'il est, l'alouette est tapie dans les blés en Heurs. C'est plutôt le moineau franc qui sort de la grange et qui porte la picorée à ses petits.

-^ Vous avez bien raison, disait Anatole, c'est plutôt le moineau franc.

-^ J'imagine, reprenait-elle, que c'est un jeune corbeau échappé de son nid : son bec est noir, ses

plumes sont noires, il est fort, il est vif ; voyez comme mes jolis pigeons se pressent déjà & son aspect. En vérité, c'est un corbeau échappé de son nid.

— C'est vraiment un jeune corbeau, répétait Anatole en souriant.

— A présent j*aime mieux que ce soit un oiseau de proie ; un bel oiseau aux pattes jaunes, au bec crochu, qui s'élance sur sa proie, qui la presse et la déchire ; qui revient à son aire couvert de sang, qui trouble la nuit de ses cris sinistres ; la terreur des petits lapins qui broutent le serpolet mouillé de la rosée du matin.

*— En vérité, c'est un épervier au beau plumage, disait toujours le complaisant jeune homme.

— Ai-je dit un épervier, monsieur ? reprenait-elle; non, je n'ai pas dit un épervier. C'est un vautour aux plumes pendantes, à Fœil terne, couleur de cendres, qui se jette sur les cadavres, et qui attend le retour de Tété pour découvrir les vieux débris au fond de l'eau.

<— Un vautour, dites-vous, Anna! » et il se près-

sait auprès de la jeune fille comme s'il avait eu peur.

« Que vous êtes bon de vous épouvanteri reprenait-elle. Non, non, ce n'est pas un épervier, ce n*est pas un vautour, ce n*est pas un corbeau : il faut aux corbeaux de vastes cathédrales gothiques, dont les flèches se perdent dans les airs. Ce n*est pas un vautour ; c'est un modeste et simple rossignol, qui fuit le jour, qui cherche à ramasser dans sa course les insectes vagabonds, qui ce soir sera rentré dans le creux d'un chêne et qui charmera le clair de lune par ses chants doux et plaintifs. »

Anatole était transporté : « Aimable enfant, dis-moi ce que tu veux, tu auras toujours raison ; je dirai toujours comme toi, alouette, épervier, vautour, cor-

beau, rossignol, qi\e m'importe? Je veux être de ton avis toute ma vie ; désormais je veux penser comme toil»

Il m'a semblé qu'hier, (jnoiqtie beso dans son rôle, il est resté au-dessous de ce qu'il était à la première représentation.

Il perd son temps avec des douairières et des filles à marier; avec les jeunes, c'est une spéculation hasardeuse,; et avec les douairières, ce n'est pas la peine d'essayer.

Huit jours après, je me trompe, deux jours après Anatole revint encore. Cette fois ce ne fut plus reniant qu'il retrouva, ce fut la jeune et grande fille. Elle n'était plus dans la basse-cour en simple dëshabiUé du matin, elle était assise dans le salon avec toute la gravité d'une maîtresse de maLv)n. Anatole fut d'abord un peu déconcerté : c*était elle et ce n'était plus elle; elle n'avait plus de sourire, son air était dédai-

neux, et l'insouciant abandon de toute sa personne

faisait un triste contraste avec sa piquante vivacité de la veille. « Qu'avez-vouS'donc» ma jolie fiancée? » lui dit-il, avec un air plus poli et plus embarrassé qu'il ne s'y était attendu d'abord.

€ Je pensais, reprit*elle d'un ton dégagé, aux différentes positicfns des hommes et à l'état le plus heureux de la vie. »

La question surprit Anatole : il n'avait pas imaginé qu'elle pût la faire, car c'était positivement la mémb question que lui avaient adressée toutes les autres femmes sur lesquelles il avait jeté les yeux.

Cette fois cependant il voulut y répondre de son mieux ; et comme on fait toujours quand on est embarrassé, il y répondit par une interrogation.

« Hélas I dit-il, pour une femme il y a tant de manières de vivre et d'être heureuse, que l'embarras peut être grand quand elle y songe. Le monde est ainéi fait que, pour une femme, il y a partout du bonheur : du bonheur dans la vanité, du bonheur dans le cré-

Sfi hK CONFESSION

dit, du bonheur dons la renommée. A son mari les longs travaux, les insomnies d*ambition, les ayides calculs, les eflForts de patience et de génie ; à elle le repos, le crédit, le respect, le bonheur.

» Aimeriez*vous, Anna, pour votre époux un magistrat à longue robe noire doublée d'hermine, un homme qui aurait le droit de vie et de mort? Que de pleurs versés à vos pieds ! que de misérables à votre porte I que de mères désolées qui vous tendraient les mains, comme si à vous seule appartenait le droit de

faire gràcel Youdriez-vous un magistrat pour votre époux, Anna?

— Ohl oui, disait-elle, je voudrais un magistrat pour mon époux.

— Ou bien, reprenait-il, à la place de cette sombre

figure et de ces tristes regards à Touverture des assises, et de cette vie de barreau monotone et cachée, si

vous étiez unie à quelque militaire vif et beau, que

les femmes regardent de côté, qui est toujours prêt à

tirer l'épée pour tous plaire, qui passe devant vos fenêtres à la tête de son régiment, et qui vous salue de son épée au son .des fanfares guerrières, ne seriezvous pas plus heureuse, dites-moi, que d'être la femme d'un magistrat?

— Oui, plus heureuse sans doute, reprenait Anna, intéressée au dernier point.

— Encore, madame, ne vous ai-je point parlé d'un grand seigneur ; car à la place d'un futile guerrier, qui, désarmé, ne sait plus rien vous dire, qui pince de la guitare tout le long du jour, qui fume comme un Allemand, et dont la fierté vit d'épargnes; que seraitce donc si vous vous appeliez madame la comtesse, avec des armoiries sur un champ de gueules et d'azur, soutenues par les griffes de deux lions à la queue recourbée? Que diriez-vous si la porte de votre hôtel était gardée par un suisse au large baudrier? vous, suivie par un coureur au chapeau surmonté d'une plume verte I et les ministres vous souriant en pas-

54 LA GONPESSIOlf

sant dans les pelits appartements ! sans compter que ▼ons pourriez dire à votre amie intime avec un air modeste et réservé : Je vais demain danser à la cour !

— A la cour! que je voudrais aller à la cour 1 reprenait-elle; être regardée, être enviée, voir le roi, assister à toutes les fêtes de ce monde à part! Mais hélas! quel courtisan voudrait de moi pour sa femme? »

Et elle dit ces mots avec un accent de regret si profond, qu'Anatole en eut peine; il comprit qu'il avait fait un essai dangereux, et il voulut revenir sur ses pas.

« Quand je dis un grand seigneur, j'ai tort, Anna; un grand seigneur est un être maussade, qui se pousse et s'intrigue, qui soupire et qui pleure, qui rit pour les étrangers et qui s'emporte pour sa femme. Parlez-moi, pour le bonheur, de la vie d*un artiste; d'une vie de poëte qui crée, qui jette la passion à pleines mains autour de lui, qui enflamme, qui saisit

LA COHnSSIOH S

le parterre. La tmle se lète : cm joue son (ETinc, b fonte applaudit et pleure, son nom est deËKBkâé far mille bouches : tous enloidez» aa mfljea d'an sDenoe qui frémit, prononcer le nom de Totie époux ; tous êtes heureuse de sa gloire, tous êtes fiëre de sim bonheur; son nom est votre nom, TOlie immortalité sera la sienne ; il est te roi du monde poétique qu'A a décoi|Yert, et ce monde est à tos pieds.

— Taime mieux un grand seigneur, r^renait Anna.

— Mais, poursuivait Anatole déjà fort inquiet, je ne TOUS ai point parlé de la vte d*un ridie propriétaire, de ces champs qu^il faut ensemencer, de ces travaux qu'il faut conduire, de cette activité de tous les instants, qui donne à la vie entière la durée d'un jour. Ah I croyez-moi, chère Anna, cette vie de campagne est le bonheur, cette vie est le vrai pouvoir. Là seulement il est permis d'être père, d'élever son fils, de nourrir sa fille, de voir son héritier se battre avec

56 LA CONFESSION i

les fils de son fermier. Là seulement point de disgrâces cruelles, point d'ambitions déçues, point de mensonges, point de calomnie, rien des villes, rien de la cour. »

Mais Anna était pensive, elle ne répondait point ;

c*en était fait, elle pensait à la cour.

De cet instant Anatole comprit confusément la faate qu*il avait faite. Le malheureux était la victime d'un jeu fatal; lui-même il avait évoqué le fantâme qui détruisait son bonheur à venir. C'est en vain qu'il voulut revenir sur les décevantes images qu'il avait offertes aux yeux d'Anna, qu'il voulut parler de ses propres expériences, de son avenir à lui, de ses vastes projets de jeune homme; si éloquent pour des chimères, il ne trouva pas un seul mot pour la réalité.

Il arrivait à Anatole ce qui est arrivé à tous ceux qui ont joué avec le paradoxe.

Le paradoxe est comme la pierre d'un monument funèbre. D'abord son éclat vous séduit; vous la sou-

levez doucement : c'est un poids si léger, que vous la soulevez encore; un effort de plus et le marbre est à vous.

Mais à l'instant même la pierre retombe de tout son poids ; vous voilà enseveli sous le marbre taillé pour un autre, et le passant peut lire, sans se douter que c'est vous qui gisez là :

« Ci-gtt iris-haut et tris-puissant seignev/r^ » et autres formules, précédées de toutes les armoiries d'une grande maison.

prendre, on n'avait fait qu*obéir à ses plus chères volontés. Ses parents, ses amis étaient réunis; sa jeune épouse était parée ; la fleur virginale de Toranger se balançait fièrement à son côté; elle avait placé ^ main dans la sienne; ils avaient reçu tous les deux, le matin même, la bénédiction nuptiale; encore un instant, le bal joyeux va s*ouvrir, et après tout sera dit. Ici, rhistorien de cette singulière aventure, arrivé malgré lui à Tinstant fatal de son récit, éprouve le besoin de bien répéter au lecteur qu'il n'invente pas, 'qu'il n'est pas à la suite d*une fiction, toujours le maître de l'arranger selon la vraisemblance ou d -après les règles du drame. Ceci est un fait au delà des choses qu'on imagine. Aussi bien l'auteur a-t-il pris garde de présenter Anatole simplement et sans aucune phrase épisodique qui puisse expliquer ou justifier l'action qui lui reste à raconter.

Mémento. Acheter demain un joujou pour Élisa.

Et qu*à to^ seule soit le bonheur et à moi le crime. Pardonne-moi, chère', adorée!

Je serai très-simple et j'irai vite : à quoi bon s'appesantir sur un fait qu'on ne peut pas expliquer ? Sans doute il existe une cause aux moindres mouvements deThomme, mais cette cause, qui peut la dire? Et si quelqu'un pouvait la dire, où serak la poésie? Le meilleur romancier est celui qui ne sait rien de la fable qu'il raconte, qui ne comprend rien aux hommes qu'il fait agir, qui sait leurs noms et leurs caractères, et qui rapporte leurs paroles, et qui dit : « Voilà Thomme que j'ai vu; voilà le fait que j'ai appris; à

présent je suis quitte avec vous, faites de cela ce que vous voudrez, commentez-le à votre usage; pour ma part, je n'irai pas plus loin. »

Il y a quelque chose de lugubre dans un bal dé mariage. Personne n'est à la fête qui se donne, le mari moins qu'un autre; il est déjà si fatigué quand vient le soir !

Ah ! celte foule qui se place entre vous et votre épouse, ces jeunes gens qui la dévorent du regard, ces femmes qui se parlent à Toreille en vous regardant, ce rôle passif que vous jouez dès le matth, cette famille qui n'est pas la vôtre, ces plaisirs qui vous poursuivent ; et, au lieu d'être toute k vous, votre femnie qui dans eet qui se livre à ses plaisirs déjeune fille l... Il y a là de quoi mourir mille fois.

Et puis on pense à l'éternité qui va vous envelopper, elle et vous; à ce mot toujours qu'on a proitoncé le matin sans en comprendre le sens; à l'abtme qui sépare cette vie de votre vie, cette àme de votre &me.

On reyient alors avec amertume sur ses rêves de jeunesse, quand on s'emparait d'un monde poétique, quand on était si sûr et si fier d'être libre, si heureux de son âge; on se souvient de tout alors, de ces longues matinées de chasse, de ces longues soirées de travail, et de tant d'années de délicieuse paresse auxquelles il vous faut renoncer.

Cependant le bal était dans tout son éclat, et depuis longtemps l'orchestre jouait en détonnant les airs les plus saillants deRossini.

Quand un homme est mal à l'aise, il s'en prend à tout ce qui l'entoure. « Quel malheur, se disait Anatole, que d'entendre les airs i'Otello défigurés par ces musiciens de village I Les barbares I ils arrangent à la taille de leurs danseuses les fougueux transports d'une passion tout africaine t Ne dirait-on pas, à voir ce délire, que la danse est toute la vie I Hélas I ei moi aussi, je suis comme ces airs défigurés de YOtello. Moi aussi je sers de prétexte aux ébats de cette foule ;

64 LA G0NFB8SI0N

toutes les femmes qui sont ici n'ont vu dans mon mariage qu^une occasion de venir au bal ; » et il soupirait amèrement.

Dans ce moment l'orchestre changea de mesure ; un air plus violent commença : c'était une valse. Anatole, au milieu de la foule qui se ruait aux accents frénétiques de cette musique, aperçut sa femme, près que hors d'elle-même, qui dansait avec un beau jeune homme, et d'abord il ne la reconnut pas.

Mais il eut un pressentiment de son malheur. C'est comme un éclair qui vous frappe à l'àme; vous n*avez rien vu encore, vous avez tous les droits du doute; cependant vous êtes sûr.

Justement à côté d'Anatole il y avait une vieille femme. Vous en rencontrez beaucoup de cette sorte dans le monde : des femmes âgées qui veulent être jeunes ; leurs épaules sont découvertes, leurs cheveux sont dressés en échafaud ; elles portent des robes de couleurs tranchantes ; elles ont du fard et du blanc.

Celle qui était près d'Anatole sentait le musc ; elle tenait à la main un lorgnon qu'elle appliquait sur son œil gauche; son œil droit était fermé, et sa bouche, ouverte dans tout Fabandon d'une curiosité béante, laissait entrevoir des dents jaunes et inégales ; elle était affreuse ainsi.

€ Voilà pourtant comment sera ma femme un jouri -» pensa tout bas le malheureux jeune homme.

Au même instant sa femme repassait devant lui dans tout Tentratueme^nt de la valse; à peine ses pieds touchaient la terre, et son corps était légèrement penché sur le bras de son cavalier.

Anatole souffrait horriblement. Cette foule, ce bruit, cette valse où tout se confond! cette vieille femme en jeune costume I cette fausse musique, et ce faux parfum, et ce faux sexel le bruit de l'argent que se jettent les joueurs I et lui obligé de remplir le rôle principal dans toutes ces folies I II veut fuir et ne peut pas fuir, car sa femme est là. A présent il n'est plus

seul, il est avec une antre lui-même gui peut le désbonorer aussi bien que lui ; & présent c*en est fait de son repos, de son bonheur, de Testime publique : il D*est plus seul pour en répondre, il ne peut plus ea répondre à personne, il est devenu étranger & luimême, il n*est plus lui, lui Anatole, homme graVe et occupé, peu soucieux de grand monde et de vifs [daisirs. 0 honte ! le voilà en robe de crêpe et couronné de roses, qui exécute une contredanse vis-à-vis un conseiller d*État !

Le martyre dura jusqu*à cinq heures du matin.

LÀ CONFESSION tH

Nous sommes tous, au fond, dei misérables.—Ils m'ont rendu fon.

{Hamlet,)

Ohl... et., ah!

Je raconte toujours : si ce que je dis est atroce, qu'on s*en prenne à mon récit, et non pas à moi.

On livra donc à Anatole sa jeune épouse. Ordinairement, c'est une mère qui se charge de ce devoir, une mère qui pleure, qui verse des larmes aussi chastes que les larmes de sa fille. Alors on comprend que rintervalle qui sépare Tépoux du lit nuptial puisse être rempli : la mère de sa femme est là ; elle pleure, elle parle, elle prie, elle fait des vœux, elle se tait;

is elle est là qui veille sur tout ce malaise et qui,

pour ainsi dire, le purifie. A la noce d^Anatole, il n*y avait pas de mère : on le laissa brusquement seul avec sa femme. Singulière transition de ce mouvement à ce calme étrange ! de ce bruit à ce lugubre silence ! de cette jeune fille qui valse Tœil en feu et la gorge haletante, avec cette jeune femme qui se tient debout auprès du lit, aussi pâle que les rideaux !

Dieu ! qu'elle était différente alors de ce qu'Anatole l'avait vue d'abord ! Ce n'était plus ce joli enfant si animé et si rose, si riant et si volage; vif et frais et naïf, et d'un si doux regard quand elle disait : Bonjour I d'un si tendre soupir quand elle lui disait : Adieu 1

C'était une figure blanche et fatiguée, des yeux appesantis, des bras pleins de sueur, une parure en désordre, et tout cela éclairé par la lueur terne et blafarde du matin qui déjà se n^ntrait à travers les carreaux.

L'appartement était aussi dans un désordre funeste,

JCBLT CD avait livré toute la maison aux dansears, même la chambre nuptiale; les meubles étaient épars çà et là,'la table d'écarté était encore ouverte, le lit avait été froissé par la foule, et des verres & demi pleins avaient été abandonnés sur les consoles : « Triste retraite I et triste ! triste lumière pour un jour de noces I » pensait Anatole. En même temps il se rapprochait de sa femme.

n voulut lui parler; mais, 6 terreur! il se trouva qu'il avait oublié son nom de jeune fille, le nom dont il Tavait saluée le premier jour. Il fit de vains efforts pour retrouver ce nom qu'il avait tant aimé, j^e nom charmant composé de deux syllabes, que le prêtre avait murmuré à ses oreilles encore ce matin; il ne put jamais le retrouver. La sentinelle qui perd son mot d'ordre s'expose à être frappée de mort.

De sorte qu'après un pénible instant d'hésitation, et un de ces silences sans passion qui souvent séparent à jamais deuxêtresquiallaient s'entendre, Anatole

fut obligé de dire : Madame, à sa femme, que la veille il appelait : Anna.

Elle répondit par une larme, une seule ; après quoi elle se mit au lit en silence. Il se plaça à ses côtés, muet comme elle. Il sentit alors bien clairement qu'il était perdu dans l'esprit de sa femme.

Cela se fit en moins de temps que je n'en mets à le dire.

La position était cruelle; elle était modestement couchée comme dans le lit de sa petite chambre verte à côté de son père; elle était là sans désir, sans peur, et elle s'arrangeait pour dormir : tout était dit entre elle et lui.

Il le comprit; mais il comprit aussi quel triste avenir lui était réservé. Il vit d'un coup d'œil la jalousie, la haine, le déshonneur; il se figura lui, jeune homme, occupé à veiller sur sa femme pendant le jour, et la nuit couché là, sans dormir; des nuits sans amour et sans sommeil, et des jours sans repos I

« Jusqu'à ce qu'elle meure elle et moi ! » En même temps il revenait pour la troisième fois à regretter sa vie passée. Cette femme qui dormait là d*un sommeil indifTérent, c'était la sienne, elle était liée à lui pour toujours ; ou plutôt il était à ellQ» h elle tout son bonheur. « Plus de bonheur pour toi, pauvre Anatole 1 »

£t il résolut violemment de prendre un violent parti; restait seulement à savoir quel parti.

Mais avant tout, il voulut comprendre tout ce qu'il avait perdu ; il voulut au moins serrer dans ses bras cette femme qui ne pouvait l'aimer : « Qu'elle soit à moi une fois 1 une seule 1 que je sente ses lèvres sur les miennes I sui^^e le seul qui n'ait pas de droits? » Alors il s'approcha d'elle; il la trouva bien loin de lui, qui s'était pressée contre l'alcôve : il souleva sa t^e, il voulut faire battre son cœur; tout dormait, la tête et le cœur. Pauvre Anatole !

Cependant il la tenait embrassée, étroitement em-

brassée ; il y avait du désespoir dans ces étreintes, de la rage dans cet amour isolé. Il était seul, en effet, seul en proie au plus violent désespoir; il cherchait un nom qu*il ne pouvait prononcer, un nom gui devait la tirer de son sommeil, ce nom qu'il avait perdu.

« Annal dit-il enfin, entendez-moi, Anna! c*est moi, Anna ! » et en même temps ses deux mains robustes entouraient le cou de la malheureuse fille, avec la fureur d'un homme qui se noie et qui s'attache à un roseau.

Quand il détacha ses mains, la pauvre Anna poussa un grand cri, un cri de malaise et de mort : c'est ainsi qu'elle répondit à Tappel de son époux.

A ce cri la, maison s'ébranle; le charivari marital a commencé; les paysans font des décharges de mousqueterie. A leur sens, ce cri était le signal de fêtes nouvelles, lesignalattendudel'amour heureux, le gage certain de la défaite d'Anna, le premier cri que pousse une femme avant d'être mère Ainsi pensaient

Tonde d'Anna, et son vieux père et tous les amis de la maison.

Hais son oncle et son vieux père ne trouvèrent plus qu'un cadavre, et sur ce cadavre Anatole évanoui ; et le joyeux charivari s'entendait dans le village, que toute la maison prenait le deuil.

Et les cierges qui avaient éclairé le mariage d*Anna fumaient encore, lorsqu'il fallut les rallumer pour les placer sur son cercueil.

leur charme. Être poète et créer; se passionner chaque jour jusqu'au rire ou jusqu'aux larmes ; être roi ou homme de génie, ou tratnerune vie de héros à travers toutes sortes de misères. C'est encore la manière la plus économique et la plus sûre d'être poète aujourd'hui.

' Mais le remords I le remords est implacable; il prend toutes les formes, il usurpe toutes les places. Vous fermez votre porte à triple serrure, en lui laissant toutefois une ouverture pour entrer. Le remords dédaigne cette étroite voie : il frappe en maître & votre porte, vous êtes forcé d'ouvrir; et quand la porte est ouverte, il prend sa place au foyer domestique. Si vous avez un enfant, il le tient sur ses genoux. C'est votre hôte, donnez-lui la meilleure place dans votre cœur. Le remords est la seule des émotions de l'homme que le temps n'ait pas dénaturée; le remords durera autant que Thomme; il peut se faire que l'amour ou l'ambition passent avant lui.

Quand Anatole ouvrit les yeux, la première chose qu'il aperçut, ce fut le remords ; il était vêtu d'un linceul et il tenait son cou à deux mains.

A présent fuis ou demeure, ferme les yeux ou veille,

chante ou pleure, tu auras beau faire, le remords sera toujours là.

Nonpede elaudo.

Je brûle, voilà tout.

La douleur est muette. Elle suit à pas lents un cercueil; elle s'agenouille sur un drap mortuaire; elle fixe d'un œil hagard les cérémonies funèbres ; elle s'arrête immobile au bord delà fosse entr'ouverte, heureuse quand elle est seule et qu'elle peut pleurer.

7S LL CONFBSSIOir

C'est là tout ce qu'elle peut : n'exigez riea de plus.

Pendant que ses compagnes ensevelissaient Anna, elles furent troublées dans ce pieux devoir par un inconnu de hante taille et d'un ?isage redoutable. Il s'arrêta longtemps devant ce corps inanimé; il s'abaissa vers cette tête penchée, vers ce cou bleuâtre comme si la mort l'eût touché depuis longtemps ; on eût dit un homme de justice qui venait constater une mort violente.

« Hélas I monsieur, disait la vieille nourrice, l'apoplexie a passé par là ; elle a noirci le cou de ma pauvre enfant, elle a rempli ses yeux de sang, elle a ouvert sa bouche si fort, que je ne puis plus la fermer. Ma douce Anna est morte comme sa mère, d'un coup de sang. »

L'inconnu ne répondit rien^ noais il sortit en jetant un regard de triste présage sur Anatole qui reprenait ses sens; il était déjà sur le seuil de la porte^ lorsque tout à coup il se rapprocha de lui.

€ Monsieur, » lui dit-il, et il était debout devait lui, haut de six pieds, « monsieur, regardez-moi en face, regardez ce front et sur mon front ces rides qui se croisent : songez à me reconnaître quand vous me reverrez ; car sur moo àme et la vôtre, monsieur, nous nous retrouverons ! »

ÎIII

L'àme de rhomme n*est qu'une partie de M fortune.

Peut-être aussi faut-il faire la part de ces habitudes étranges et détachées qii# j'ai prises en devenant mon maître jeune.

Anatole ne v^rsa pas une larme ; il ne prononça pas une parole pour expliquer cet étrange événement. n prit le deuil parce qu'il ne trouva que des habits

noirs sous sa main, et il rentra dans la société, cité par tons comme le plus malheureux des hommes et le plus digne des époux.

Déjà même on s'agitait sourdement pour lui rendre une femme à la place de celle qu'il avait perdue ; seulement, on attendait le terme de rigueur.

Ce n'était pas à quoi songeait Anatole : son avenir , était détruit, pour lui le monde était désert; il était seul désormais ; mais de cet avenir, de ce monde, de cette foule il ne voulait plus rien ; il donnait tout pour une heure de repos, seulement une heure, et il était content.

Le repos le fuyait toujMrs. C'est pourtant si peu de chose dans le cœur que le remords ! un poids qui tient si peu de place! un mouvement si fugitif! Il le sentait, el il en était accablé.

Plus il étudiait son âme, et plus il se perdait dans ce triste dédale. Quels rapports entre ce moment passé et l'heure présente ? Quelle est la chaîne indes-

tructible qui réunit ces deux époques ? qui empoisonne Tune par l'autre? qui met la veille à la place du sommeil? Et si celte chaîne existe, comment la rompre? Peut-on la rompre?

Il interrogeait toutes les opinions ; il passait en revue tous les systèmes ; il s'arrêtait avidement sur toutes les erreurs. < Vaines sensations ! » se disait-il avec un sourire forcé ; mais la sensation devenait alors si cruelle, que son corps reculait d*effroi. Et il était forpé de se rassurer un peu par ces terribles paroles : € C*est une maladie de Tâme, voilà tout. »

Puis il arrangeait ses douleurs de telle sorte, qu'il devenait à ses propres yeux une espèce de héros digne d'éloge, qui se sacrifiait à des chimères; un homme à part qui s'épouvantait à plaisir ; il se faisait honte de ses terreurs, et il prenait une résolution forte. « Cette nuit, je veux dormir. » Et il tirait ses rideaux pour écarter les fantômes de son lit.

Mais la nuit ven^e, et malgré sa résolution, il ne

8i LA €01IFB»»ION

pouvait dormir; ilse jetait. sur le flanc des heures entières; il fermait les yeux de toutes ses forces; Tain espoir I Plus de sommeil, pluâ de doux sommeil; plus de rêve endormi; plus de molle langueur qui rmx% saisit le soir d*ane douée chaleur, qui assouplit ?os membres sur le mol édredon ; qui calme votre cœur et vos artères; qui glisse légèrem/eat sous votre chevelure; bienlaisante vapeur qui ranime la pensée et qui s*enfuit doucement .le matin, aux premiers rayons du jour.

Ou bien, après ces longues insomnies, il tentait de reprendre ses études, de se perdre de nouveau dans les riants détours de Tantiquité ; de revenir aux chefsd'œuvre si chers à sa jeunesse, aux poètes qui avaient fait sa vie. Mais, hélas I la poésie n*avait plus de coupleur, rhéroïsme n'avait plus de formes, la fiction n'airrivait plus à.son âme comme une réalité. Tout cela n'était plus qu'un jeu frivole, un vain son perdu dans les airs, et tt rejetait avec dédain ses poètes favoris.

hk CONFESSION 8^

Il en était de môme pour l'histoire. L*his(oire de Tacite, celle de Juvéaal lui paraissaient p&les à présent. U l'écDutait comme un coûte de vieille femme; il ne reconnaissait plus ni Néron, ni Tibère; il ne frémissait plus ; au plus fort de sa lecture il tombait dans un rêve sans fin, lisant toujours.

Un soir que le livre lui était tombé des mains et qu'il était plongé dans cet état d'immobile stupeur qu'il préférait encore à tous tes autres, son regard s'arrêta par hasard sur une longue figure immobile et pâle qui sen^blait le regarder fixement. C'était une image effrayante à voir : les joues vides et amaigries, les cheveux hérissés, des lèvres pendantes, un horrible aspect :

€ Quel crime a donc commis ce malheureux? » pensait Anatole. « Es-tu mort, es-tu vivant? s'écriait-il tout bas. En vérité, ilestencore pins à plaindre que moi! » U fut atterré quand il découvrit que cette horrible figure étaii la sienne que reflétait la glace de Tappar* tement.

. Si LA CONFESSION

Il détourna la tête, et il aperçut sur la muraille opposée une tête de jeune homme, calme et sereine, dans l'attitude du recueillement et du bonheur.

Hélas I c'était encore lui.

Même ce soir-là il n'eut pas une larme.

Pends-toi, philosophie I... je n^avais jamais craché à la face de l'espèce humaine.

HamUt,

0 insensé! j'en perdrai la raison I

A la fin il comprit ce qu'il savait dès le principe : il comprit qu'il n'y avait pas de remède là où il l'avait cherché ; que la philosophie était une science de luxe à l'usage des gens heureux, et qui ne pouvait rien

pour le malheur. Il laissa ses livres eomme une fatigue, et il s'abandonna à d'autres pensées. Quand il n'y a plus de croyance dans le monde, il y en a encore pour le désespoir.

n songea d'abord à se livrer à la justice des hommes, . à satisfaire à la loi qu'il avait violée, à se faire dire par

ses semblables : € Tu es un meurtrier, » 11 voulut courir au devant de la peine ; l'interrogatoire et des fers, et les lentes agonies du dernier jour ! Mais aussi la peine infligée à sa famille, la honte polir son père, l'infamie sur sa jeune sœur ; une infâme injustice pour expier un meurtre : il ne put pas s'y résoudre absolument. X

Ce n'est pas que la peine ne lui fit envie. Il enviait la vie des bagnes, le supplice des forçats à la chaîne, leurs longues tortures qui effacent les maux de l'âme,

leurs fatigues suivies de sommeil; il enviait jusqu'à

la flétrissure étemelle qui leur ôtait tout désir de rentrer dans le monde. Il regardait un forçat comme un

W LA GOffriMKMT

pIoB boonile bomne qae \uU elilsedécoinvatl quuid la dMloe passaiU

À 1^1» totU raison le dernier sttfplice^ Au jwm d'exécution il était des premiers à la plaee de Grève, etil se disait (c'étaient ses seuW instaotà de caknt) : € Que ne suisse camiâe ce misérable,, si leoteffleat traloéy r^ardé par la foule qui Tapplaudit et qui k plaint? Au moi&s il paye sa dette, il est quitte avec la justice des hommes; au prix de sa vie il reprend le rang qu'il a perdu; il ne vit pas au prix d'un measonge ; il est là homme libre répondant de son crime corps pour corps. Moi seul je suis un lâche et oa menteur. »

Ainsi pensaiMU et les femmes qui étaient à ses côtés le regardaient et se le montraient du regard en frémissant, et elles semblaient se dire : « Voilà un ami du criminel qui passe; nous verrons peut-être aussi celui-là passer à son tour. »

LA COKPISSION 87

A l'Age où il n'f a pas d*isolement.

Où l'on dit sans rougir : Credo.

Cette idée d'échafaud et de Orëre ne lui était pourtant venue que bien tard; il avait imaginé d'abord des consolations moins poignantes» mais qui, dans Fétat de doute où il se troutait, lui semblaient moins naturelles. Cela fit qu'à force de douleurs, il s'abandonna à des pensées qui n'étalent plus de k terre. Ce fut d'abord une vague et confuse idée religieuse, un vain caprice ; puis bientèt ce fut un besoin, et malgré lui il en vint à se laisser entraîner à ce dernier espoir de calme et de repos qui s'élevait pour lui derrière FauteL

D'abord il se rappela les croyances de ses premières années, sa foi vive et pure, et sa joie enfantine quand aux premiers sons argentins delà cloche il s'achemi-

nait le dimanche vers Téglise de son village, tout fier de donner le bras à sa grand'mëre. Ce jour-là, tout avait un air de fête et de calme, toutes les femmes étaient en belle robe ; tous les hommes étaient en habit neuf; les boutiques de barbier seules étaient ouvertes et laissaient voir des physionomies riantes et rajeunies. Four aller à réglise, il fallait traverser le cimetière, un petit champ parsemé de pavots et de croix de bois; il fallait se faire jour à V*stvers la foule pour atteindre une place choisie dans le chœur; et dans le chœur il s'agenouillait à côté de sa grand'mëre et il priait tout bas avec elle; puis, quand on entonnait les chants religieux, il priait tout haut, il chantait comme les autres; mais il chantait avec les femmes, et sa voix d'enfant se mariait très-bien avec ces voix de femme ; puis arrivait le pasteur précédé du suisse

à rinnocente hallebarde; puis le dernier adieu du prêtre ; après quoi toute la foule se dissipait en silence ; et sortie du cimetière, c'étaient des cris joyeux; chaque habitant se tenait sur sa porte avec un regard de bienveillance et un salut cordial ; puis le vieux sacristain, au commencement du repas, offrait de Teau bénite aux convives ; et le soir commençaient les danses du hameau. Il se rappelait la moindre histoire de ces temps de féerie* vous pensez avec quels regrets I

Il se rappelait, entre autres choses, qu'il avait à peine huit ans quand il fût le .parrain de sa jeune sœur. Une de ses cousines était la marraine, jolie brune de dix-huit ans, qui lui donna le bras jusqu'au presbytère, et qu'il conduisit fièrement aux fonts baptismaux. Oh ! comme alors son cœur vint à battre quand le bon curé de son village, avec toute la majesté de sa belle figure et revêtu des habits dans lesquels il recevait son évêque, lui demanda avec toute gravité son nom d'enfant et son nom d'homme I quand il exigea

W l'A CeMIEMIOM

sa profession de foi ! quand il le fit i énoncer à Satan et à ses œuvres I Qu'il éiiait heiif eux de répondre aÊnet de sa sœur devant les aoleb I qu'il eut un mon^n* indicible de noble orgueil quand on liû présenta les registres à signer, et <{ue pour la première fois il fit un usage sérieux de sa signature! C'élaieirt là d'amers souvenirs.

Justement, au milieu de ces souveniir&y il fût interrompu par sa sœur. « Voyez, mon frère, la jolie robe, et quel frais cbapeau, etquelleéeharpe brillante comme l'arc-en-ciel t Pourvous plaire, j'ai mis lecoUier àgrains noirs que vous m'avez donné ponr ma fêle. Regardez, mon frère, et quels petits sociUers, et quels Jolis gants, et quel beau soleil de mai I Me laiâserez-vous donc languir toute seule à TMiel? ne m«ttrez-voiis pas ▼otre habit et votre ruban pour m'aceompagner et m» d&ùuet le bras? La promenade est si belle 1 les aman»diers laissent tomber les fleurs; Tair est doux, tout Paris est à la promenade à présent. Venez, mon frère,

je veux qu'on nous voie ensemble et qu'on tous porte envie, et que tous les hommes disent : « Qu'il est henreuxl »

« C'est pourtant moi, se disait Anatole, qui pour elle ai renoncé au monde et à ses vanités ! »

J'ai été chez Wealhe le dentiste, liire visiter ma bouche, il prétend que je grince des dents en dormant et que je les ébrècbe.

Tout le monde me connaît. Je suis difforme.

Qui pourrait raconter le sommeil d'Anatole et faire l'histoire de ses songes, arriverait à une horrible histoire : une douleur cadrée et nerveuse, une douleur

sans larmes, et pour comble, une obstination inexorable à se rappeler cette première nuit des noces, si fort, qu'il sentait encore sous ses deux mains Tempreinte chaude et jeune de ce cou de femme; il entendait ce râle de mort; il voyait encore le funèbre cortège suivi de tant de pleurs.

C'était toujours le même spectacle, toujours la même horreur, toujours, toujours le même fantôme sous la même lumière terne et triste; une lumière qui n'est pas du ciel, qui sort de la terre, qui n'a ni mouvement, ni vie, ni chaleur : comme le soleil un jour d'orage en hiver.

Toujours devant ses yeux immobile et p&le. Pauvre enfant, qu'il avait vue si joyeuse et si vive, et qui lui tendait la main avec l'affection d'une sœur ! pauvre enfant, qui faisait vivre de sa vie son vieux père et son vieil oncle ! qui rendait à ces deux vieillesses égales une égale chaleur ! aimable fille, dont la voix animait toute cette vaste maison I dont la course

rapide vivifiait ces longues allées 1 « Tout cela est mort avec elle ; et encore de quelle mort 1 une fin languissante, des larmes taries, un long deuil, tout cela est mort, parce qu'il a plu à toi, misérable, de Remporter contre le destin que tu avais choisi.

« Qu'avait-elle donc fait pour être ainsi troublée ? Pourquoi, pourquoi flétrir ainsi cette douce existence ? Elle t'avait souri dès l'abord; elle t'avait aimé autant qu'une femme peut aimer, moins que le bal; elle s'était livrée à toi dans toute la confiance de son cœur; tu avais juré de la protéger, et c'est par toi seul qu'elle meurt. »

Le malheureux eût donné sa vie pour avoir seulement Yago à ses côtés. Yago, avec sa légère calomnie, ses mots entrecoupés, son froid sourire; Yago pour l'accuser et le punir : mais pas d'Yago, pas de gage d'amour oublié, rien que son crime.

Il se tordait les mains, il dévorait sa couche ; il poussait de sourds rugissements. A force de s'agiter,

M LA CONFBfiSIOll

il retrouva à sa main l'anneau d*or qoe lai avait donné sa femme, une alliance dans laquelle étaient gravés leurs deux noms avec une date : ce nom qu'il avait oublié une fois, cette date qu'il ne pouvait oublier un instant !

Ce n'était que lorsqu'il avait épuisé toutes ces doaleurs, lorsqu'il était revenu pas à pas et lentement sur cet affreux passé, quand il avait vidé la coupe jusqu'à la lie, qu'il pouvait reposerunpeu. A vrai dire, c'était un triste sommeil, entrecoupé de clameurs et de sursauts; tn^ heureux encore quand cette espèce de repos s'emparait de ses sens.

Une nuit, il venait à peine de s'assoupir quand il fut réveillé par des cris de joie et des lueurs inaccoutumées dans les rues, et tous les détails d'une fête. Debout sur son lit il resta altéré ; il croyait entendre des fanfares, des cris de joie, le nom d'Anna prononcé dans la foule ; il se crut perdu : « Grâce ! grdce ! criftit-il ; foites-moi gr&ce de ces cris de fête, je ne

LA coffrc«iieN M

suis plus à mon jonv de noces ! grftee, par pitié ! grâce î »

C'était une nuitjde fête publique, étincelante de feux inaccoutumée et remplie de bruyantes clameurs ; la foule joyeuse passait sous les fenêtres d'Anatole, sans se douter qu'il existe des douleurs qu'on ne doit pas réveiller.

Il resta plus d'une heure dans cette horrible perplexité; il ne se rassura quelque peu qu'en portant ses regards sur un Christ d*ivoire que lui avait donné sa mère. C'était une assez grande image de la Passion échappée au ciseau de quelque artiste italien ; la figure du Christ était belle, couronnée d'épines et penchée comme la tête d'un Dieu, mais d'un Dieu qui va mourir.

A la fin Anatole se sentit assez malheureux pour n'avoir plus de honte. Depuis longtemps il voulait en finir arec le doute, il roulait se repentir comme se repent un chrétien. Il sortit donc de son lit et, s'envelop*

pant dans sa robe de Duit, il traversa à tâtons ses vastes appartements, son salon si froid, sa bibliothèque silencieuse ; il entra dans la chambre de son fidèle domestique qu'il avait relégué bien loin pour n'avoir pas de témoin de ses douleurs. Le pauvre garçon était plongé dans un profond et bruyant sommeil ; sa télé était nue, ses cheveux roux et longs retombaient sur ses grosses joues. « Pardon si je te réveille, George, lui dit Anatole, mais il faut rendre un grand service à ton maître. Lève-toi donc en toute hâte et court chez M. Tabbé Paul. Va, cours. S'il dort, réveille-le; s'il te dit qu'il viendra dans la journée, prie-le de venir à l'instant

même; sll te demande qui rappelle, dis-lui que c'est moi qui l'appelle; et s'il ne veut pas venir pour moi si matin, parle-lui de quelque pauvre du voisinage qui se meurt et qui l'appelle. Qu'il vienne, qu'il vienne à tout prix !»

Anatole n'avait pas fini, que le bon George était debout. L*honnéte garçon était à peine éveillé, et tout ce

qu'il avait entendu lui était arrivé commeà travers un nuage ; cependant il savait déjà tout ce qu*il avait à faire : rien n'est intelligent comme l'instinct qui sait 'aimer.

Mais aa demeurant je tous prie de ne point parler de ces choses selon les termes de ces bonnes gens du temps passé, qui bien souvent n'ont fait que rêver.

La ForHêM d9 la eow.

Anatole avait vu l'abbé Paul dans le monde, et du jour où il l'avait vu, il l'avait aimé. Toute la personne de l'abbé commandait la confiance : grave sans être austère, lettré sans être pédant, poli sans fadeur, il avait toujours à la bouche de bonnes et savantes paroles, toujours de la charité dans le cœur. On racontait

98 LA GOHFBSSION

beaucoup d'histoires à propos de Fabbé Paul : une jeunesse orageuse et Yîoleute, de yiwes et intrépides passions, une âme de ieuXe qui était Yrai,c'estqu'avant

de se faire homme d'église, il avait été homme de guerre, au plus fort de nos guerres de la République et de TEmpire; de sorte qu'il s'était fait chrétien par amour du repos, et prêtre par philosophie. Ainsi avait-il accompli les premières lois du sacerdoce : beaucoup voir, beaoooup souffrir, beaucoup savoir, et enfin beaucoup prier.

Anatole eut un cruel moment d'hésitation après le départ de George; tantôt il eût voulu le rappeler : il s'accusait de faiblesse, il se figurait en pénitent devant ce prêtre dont il avait été presque le compagnon ; tantôt il se rappelait tout ce qu'on^ disait des vertus de l'abbé et de son inépuisable bienveillance ; puis il songeait à tous les maux qu'il avait à souffrir, aux renuA'ds qui le déchiraient : « Qu'il vienne l s'écriaît-i), qu'il vienne 1 » et il accusait George de lenteur.

LA GOlVFESSIOlf 99

Piris il craignait que malgré lui Tabbé Paul ne le prit em pitié en le voyant si faible. Se confesser, lui homme du xix^ siècle f dire à un prêtre quMl a péché ! accepter sa puaition avec fenreur 1 II arait bien vu dans ses courses vagabondes de pauvres femmes, agenouillées sur la pierre autour du tribunal de pénitence, attendre, les mains jointes, que leur tour fût venu ; il avait souvent remarqué leur joie subite et leur marche légère en sortant deTégtise; mais jamais il n'avait songé qu'il pût en venir, lui, à demander à ces malheureuses femmes une place à leur côté ; jamais

il ne s'était imaginé qu'il irait, lui, se placer & cette grille de bois qui sépare le pénitent du confesseur; et pourtant quelle différence entre lui et ces bonnes femmes, entre son crime et ce qu'elles vont dire là I Sa nourrice, par exemple, slbonneetsidouce, et si patiente ; celte femme qui a mis au monde sept enfants dont cinq ont été tués sur le champ de bataille, qui à présent encore travaille seulepour soutenir son vieux

mari. « Cette bonne Marie qui a travaillé toute sa vie comme pas une béte de somme ne travaille, qui n'a jamais refusé d'ouvrir sa porte à Fhomme pressé de la faim» qu'a-t-elle fait, Marie, pour venir me disputer à moi une place où c'est elle qui sera étonnée de me rencontrer f

» Que peut-elle avoir à dire à son juge? quel crime a-t-elle commis ? quel crime, quelle faute, quelles terreurs T Et si elle a raison de venir au confessionnal, si elle trouve quelque bien à s'y rendre, pourquoi donc y viendrais-je moi, moi ,malheureuxl qui lui ressemble si peut»

N'es-ta donc qa'un moine pleureur?

Cétaitune machine à imagination.

Comme il se parlait ainsi à lui-même, entra Tabbé Paul. Soit que George Teût réveillé de trop bonne beure, soit que cet appel inusité l'eût frappé de sur» prise, il avait Fair aussi embarrassé que son pénitent. Cependant sa figure était calme, et en le voyant Anatole fut rassuré; il sentit qu'il n'était plus seul, qu'il retrouvait mieux qu'un ami, qu'il allait parler enfin de tant de douleurs. « Qu*avez-vous, lui dit l'abbé, et comment suis-je assez heureux *pour que vous ayez besoin de moi, et que puis-je faire pour vous? Parlez, monsieur, usez de moi, je suis tout à vous. » Et son

409 LA c^iirBMtoii

regard, ordinairement doux et calme, devenait vif et passionné.

« Hélas ! I c'prit Anatole, j*at tant de choses à vous dire, que je ne sais par où commencer. Voilà longtemps que je suis un homme perdu de chagrins. J'ai tout épuisé pour revenir à la raison ; j'ai tout fait pour avoir un instant de repos; je suis aujourd'hui plus à plaindre que jamais. Cette nuit, si vous saviez combien j*ai souffert! je me suis imaginé (|u'en vous voyant je serais soulagé. Pardonnez-moi, je vous prie, uae si triste indiscrétion ; pardormez-moicommeonpardoane à un malade frappé de mort. »

L^abbé Paul était muet. Était-ce bien ^ ce même jeune homme qu'il avait vu dans le monde, si aimé, si estimé, si honoré, jeune homme de si bel avenir? Anatole le comprit.

€ Oui, c'est moi, c'est moi-même, reprit-il tristement; cette figure pâle et maigre, c'est moi; cette raison perdue, c*est moi; ce désespoir sans trêve.

LA GonrESSioN 4d8

c'est moi ; cet homme qui vous appelle dans la nuit, qui veut vous voir, oui, mon pèie, qui Teut "vous voir, vous parler, vous demander le pardon du ciel; cet homme yui veut se confesser à vous, à vous, mon père, c'est moi, c'est ce même Anatole que vous avez vu si fier de sa science, si fier de son esprit. Cet homme qui s'était fait une religion à loi tout seul, le voilà de la religion du dernier lazzarone» qui se repent d'avoir manqué à la messe. Me voilà ; à présent, écoutez ce que je vais vous révéler.

— Vous à mes pieds ! y> s'écriait enfin l'abbé Pauli et sa voix tremblait, et ses genoux pliaient sous lui; « vons me traitant comme un prêtre I vous déposant dans mon sein le secret de votre vie I Arrêtez, monsieur, arrêtez ; savez- vous si jie suis digne de votre confiajMB ? savez-vous si je puis recevoir votre secret? ÀA nom du ciel, écoutez-moi ; apprenez qui je suis^ calmez-vous !

— Je sois calme, reprit Anatole, beaucoup pins

calme que je ne l'ai jamais été depuis long-temps. Je l*ai résolu ; je veux avant tout me confesser à vous d*un grand crime, pour qu'il en arrive ce que voudra notre religion, car je suis chrétien comme vous, et j*ai droit à toutes vos prières, si je n'ai pas droit à vos bénédictions.

— Anatole, répondit l'abbé, je voudrais savoir si vous parlez à l'homme ou si vous parlez au prêtre. L'homme est peut-être digne de votre confiance; en ce cas, je puis vous offrir tous lès secours d'un honnête homme à son semblable, toutes les consolations d*un chrétien à un chrétien. Pour vous j'ai les conseils d'un ami ; pour vous j'ai ma fortune, j'ai mon sang s'il le faut. »

Anatole l'interrompit : « Je ne veux pas d'ami, je veux un confesseur. Ce n'est pas vous, monsieur, que j'ai fait appeler, c'est le prêtre, le prêtre seul, avec son pouvoir de délier dans les cieux ce qu'il aura délié sur la terre ; le prêtre avec le pardon d'en haut. Je

veux la bénédiction d'un prêtre, les paroles d'un prêtre, la pénitence d'un prêtre: car mon crime est grand, et il faut un grand pouvoir pour me le pardonner. »

A ces mots, l'abbé Paul demeura confondu.

«Vous me voyez aussi malheureux que vous, monsieur, reprit-il après un instant de silence ; mais ce que vous me demandez m'est impossible : depuis deux ans que je suis dans les ordres, vous êtes le premier qui ayez imploré sérieusement mon ministère. Pardonnez-moi, moi qui n'ai jamais eu peur, votre confession m'épouvante; je tremble d'avoir à porter un fardeau trop pesant. De quel droit, moi qui vous parle, irai-je pénétrer le secret de votre "vie, sans savoir aucune des formules du sacrement que vous me demandez, sans savoir comment je puis faire descendre l'absolution sur votre tête ! Encore une fois, je ne suis rien qu'un honnête homme, rien de plus qu'un ami ; je puis pleurer avec vous, prier avec vous, mais vous imposer les mains, devenir votre juge.

496 LA CêKrBSSIOH

prononcer votre arrél dus ce monde et dans Fautre, décider de votre repos et de voire foi, non, non, mon Dieul non,iatàcheesttropau-de8SiisâemacanseieDce et de mes forces. Non» je ne suis pas investi d'on caractère assez sacré pour oser soutenir face à face Taveu terrible que vous voulez me faire; je ne suis pas on prfitre pour vous ; sur mon âme, monsieur, je n'en ai pas le droit!

-* Voilà ce que j'avais pensé d'abord, dit Anatole * avec un rire amer; j'imaginais bien qae votre robe noire était une tromperie, et que tous les remèdes contre les remords que promet le christianisme n'existent pas, et ne sont qn'nn vain mensonge. Je vous sais gré, monsieur l'abbé, de n'avoir^ pas voulu me mentir à moi.

— £n ce cas, vous pouvez m'en croire, dit l'abbé, ce ne sont point là de vains remèdes : moi-méose ils m'ont guéri de ma vie de soldat; mais plus la plaie est profonde, plus il faut que le médecin soit habile.

Je ne me crois pas assez fort pour vous guérir; je suis eiiGOfe trop un bomme, le mdme homme que j'étais autrefois, pour n'être qu'un préire. Vous Touier un prêtre» jeune homme : cherchez-le. Aujourd'hui les prêtres sont rares : il en est qui naissent prêtres; mais on ne peut plus en faire. Cherdiez un prêtre, confîeslui le crime qui vous pèse : qo'it soit assez éloquent pour vous arracher des larmes, que dans son discours, dans ses gestes, dans sa prière il n'y ail rien de la terre. A un pareil homiae il faainn cœur de fer, une main de fer qui pèse sur vous, une inflexible voix qui vous écrase. Vous parlez d'une confession, monsieur ; ahl croyez-moi, de tous les actes de notre vie, faire ^ une confession ou la recevoir est le plus difficile : il faut être moins qu'un homme et plus qu'un homme. Attendez encore : peut-^tre n'aTez-vous pas assez souffert pour être assez patient; attendez, vous trouverez un confesseur quand le moment sera venu. — J'attendrai donc, j'attendrai s'il se peut encore,

reprenait Anatole au désespoir; j'attendrai tant que le ciel le voudra; mais que je n*attendepas longtemps, mon père, j'aime mieux mourir.

-- Et cependant, cher Anatole, permettez que nous ne soyons pas étrangers l'un à l'autre, permettez-moi de venir vous arracher quelquefois à votre solitude, de venir vous parlez en ami.

— Non, non, s'écriait Anatole, non, ne venez pas me voir : le criminel n'a plus d'amis; la présence d'un homme me tue. Plus d'hommes, plus d'amis pour moi à présent ; je ne veux plus voir qu'un prêtre, je ne veux que parler & un prêtre. Vous n'êtes pas prêtre : partez, éloignez-vous, laissez-moi tant que vous ne serez qu'un homme ; si vous êtes prêtre, venez & moi et je tombe à vos pieds. »

La scène était trop violente pour les sens épuisés de ce malheureux. L'abbé Paul appela son fidèle George, et il sortit le cœur plein de larmes et de regrets.

LÀ COHFESSIOll Id9

n Yenail de oomprendie, en effet, ooiDliie& pea il était à la haateur de son sacerdoce et de ses pèniUes devoirs.

Il y a on point sur leqael Tantear 8^ trompe, je ne suis point athée.

Je crois, c'est-à-dire, je doQte; ai\joiird'hoi c'est la croyance.

Le premier refus d'un prêtre enhardit Anatole; cette idée de confession, qui d*abord avait été vague et indécise, prit une forme plus arrêtée. « Il faudra bien que dans tout ce clergé catholique un homme se rencontre assez fort pour m*entendre et pour m'absoudre ; » et il espérait encore, premier bienfait de

444 Li fi^urcsftioN

cette idée religieuse qui lui avait mmUé ei étrange

d'abord.

En d'autres temps, et avant que son repos ifi trouvât intéressé, c'eût été un vif sujet de curiosité pour ce malheureux jeune homme d'étudier, dans ce qu'il a de plus intime et de plus caché, le mécanisme du sacerdoce catholique. Il eût voulu savoir par quelle loi se conduit ce clergé romain battu par tant de tempêtas, émigré, longtemps errant et sans asile dans toute l'Europe chrétienne, et enfin de retour au milieu de croyaçces ébfaplées, seul, sans secours à Rome, ayant perdu la propriété, un de ses beaux caractères, et n'ayant guère plus d'influence qu'une milice admise à la retraite, qui naonte la garde aux portes du Luxembourg. L'innocent et paisible vétéran s'amuse encore de ces soins presque militaires; il pose son arme dansl^ guérite comme trop lourde pour son bras fatigué, et il se plaît, témoin na|f, à regarder Ids jeux des petits enfants, en maudissant la discipline

LA CONFESSION Ml

militaire qui Ta empéehé d'être père, kii aussi. Cette singulière position d'un clergé à la solde de l'État, qui vit encore d'après ses vieux préceptes quand fout a changé autour de lui, est, en effet, une chose digne de remarque. D'un côté, les restes vénérables de ce clergé français, aussi malheureux que la royauté quand la royauté fut bannie ; ces vieux prêtres échappés au serment civique, nés dans l'or et la pourpre, rois de leurs cathédrales, et si bien faits au repos des calmes prieurés, aux réfectoires des grasses abbayes ; hommes de vie décente et molle, dont Tesprit était habitué au langage savant des congrégations, aux mystiques rêveries des couvents de femmes, aux miracles de Long-Champs ou de Port-Royal ; martyrs échappés au massacre, et revenus à la suite du roi, mais sans donner aucune charte aux religions divergentes. A ces prêtres d'autrefois, il ne faut plus que la paix et le sommeil ; ils ne sont plus dans le clergé de France que pour mémoire : c'est un clergé

fini comme la royauté de Louis XY; aujourd'hui Louis XY serait un bon bourgeois, fort peu jaloux de gouverner, un honnête homme, cachant ses plaisirs amoureux d'opéras-comiques, et méprisant de toutes ses forces les traductions, les préfaces, les monologues, les portraits de grands hommes, et surtout les vers nouveaux.

Mais d'autre part, et opposé à ce vieux clergé de noble et fière origine, s'élève, de nos jours, un jeune clergé sans consistance, sans famille, ne tenant à aucun lien social : pauvres diables éperdus qui cherchent la Sorbonne en sortant de Saint-Sulpice, qui trouvent en Sorbonne des philosophes, des orateurs profanes et pas une thèse à soutenir. 0 malheur ! le sanctuaire s'est découvert tout à coup; les lévites effrayés se pressent et se comptent, et ils ont peur de se trouver en nombre si petit; et quand ils se demandent : « Qiii de nous est riche? » ils restent abattus dans le commun silence ; et quand ils montent dans

la chaire sainte, ils trouvent que la parole échappe à la chaire. Plus de Massillon, plus de Bourdaloue. Plus de ces paroles brûlantes qui soulevaient la ville et la cour : à peine un écho affaibli de Bossuet se faitil entendre quelquefois, tant le sublime est facile à contrefaire I Et dans l'année, plus de fêtes solennelles où le peuple se presse en foule, plus de ces temps de jeûne et de mortification, plus de longues cérémonies, suivies de tremblement et de respect. Il n'y a même plus de sarcasmes contre la foi ; la guerre de la philosophie a cessé; on aurait honte de se moquer des prêtres, ils sont devenus citoyens comme nous : citoyens, quoîque prêtres I Ainsi affligés, le moyen de reconquérir tant de privilèges perdus ! Quoi donc? la charité et les dons de l'aumdne, ces soins touchants pour l'humanité malheureuse, sacerdoce le plus sacré de tous, il n'est pas de citoyen qui ne le dispute à ce clergé improvisé. Le voyageur est percé de coups sur le chemin, et le lévite qui passe détourne la tête en

soupirant, car il n'est plas assez riche pour jeter rhuile et le vin sur ces blessures. Le sacerdoce appartient de nos jours au publicain qui revient sur ses pasy au propriétaire d'oliviers ou de vignobles qui se sent assez homme pour avoir de la pitié.

rres-tu donc qu'un moine pleureur?

C'était une machine à imagination.

Voilà ce que disait à Anatole un vieux carme déchaussé d'autrefois, dont la fortune avait été soumise à bien des vicissitudes. A dix ans, joli enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, il avait déjà la besace sur le dos, et il mendiait pour son couvent dont les revenus égalaient ceux d'un prince. C'était là

une joyeuse et sainte vie. Entrer dans la basse-cour, et recevoir de la fermière le premier œuf de la poule qui chante; parcourir la moisson, et choisir les plus beaux épis, revenir de la vigne aussi chargé que les messagers de la terre promise, et le soir lutter avec les frères à qui rapporte les plus riches aumônes; s'endormir en chantant des prières; se réveiller aux sons argentins de la cloche ; porter la bannière de son ordre plus droite que toutes les autres bannières et ne jamais céder le pas à personne, telles avaient été les pre« mières années de sa vie. Enfant recueilli par la charité, qui n'avait que son cloître pour toute patrie, pour toute famille, pour tout avenir.

Cette douce existence avait été troublée ; et par la force des choses, de carme déchaussé il s'était fait comédien.

Le métier avait été rude. Des cris de mort et des vœux de sang, voilà pour la comédie de la terreur; puis une niaise et puérile pitié, voilà pour la tragédie

416 LA GONFESSIOIf

de TEmpire; des prologues d'opéra et des vaudevilles guerriers pour compléter ces richesses littéraires. Et déclamer dans les villes, dans les carrefours; lutter avec un poisson amphibie, des figures de cire, des chiens savants ; s'efforcer de porter sa bannière de comédien contre des aérostats ; puis les misères des coulisses, la vie errante, les soldats qui passent et qui vous disent : « Fais-moi rire! » comme aux harpes des Hébreux suspendues aux saules de TEuphrate ; ce fracas si pénible des nuits comparé aux pieuses méditations de matines; quelle vie que celle d*un comédien, mon Dieu! quel enfer! quels efforts de mémoire & un homme qui avait mis dix ans à apprendre les psaumes de Dayid !

Heureusement qu'un beau jour tout rentra dans l'ordre, toutes les légitimités furent rendues à la France. De comédien qu'il était, frère Isidore redevint, non pas un homme, mais un moine. La garde-robe comique fut échangée contre un froc. « Adieu les vers

LA CdNFE^SION 117

tragiques! adieu Thabit antique I adieu le brodequin I adieu tout mon métier de farceur! Rendez-moi mon f roCy mes oremus et ma besace, que j*aille encore les pieds nus I

— Mais, mon frère, reprit Anatole, pourquoi donc êtes-yous présentement de Tordre des trappistes, au lieu d*étre redevenu ce que vous étiez autrefois, un carme déchaussé? »

Ici une larme brilla dans Tœil du moine : « C'est un triste récit à vous faire, dit-il ; mais je veux le faire par pénitence; écoutez-moi tous, mes frères, s'il vous plaît. »

En même temps, chaque trappiste prêta l'oreille, aussimuet que le voulait la règle; c'était un tableau à voir.

Est-ce Médine? Est-ce la Mecque qui renferme le Saint-Sépulcre? Cherchez à l'Encyclopédie Particle Mecque, Ne me faites point blasphémef par votre négligence»

Ce couvent de trappistes qu'Anatole avait découvert avec peine, et dans lequel Favait poussé le besoin de repos qui Tagitait, est situé dans un des quartiers les plus populeux de Paris. La maison est depeu d'apparence, revêtue, comme tant d'autres, d'aflBiches dé spectacles et d'annonces marchandes; des dehors d'une pauvreté toute profane, seulement au-dessus de la porte une petite croix de bois qui se cache. Les religieux de ce cloître bizarre se tenaient dans une salle basse et humide : c'étaient pour la plupart d'anciens

LA eOIVFESSION 4'19

religieuxUde différents ordres, que la nécessité avait contraints de se réunir sous une même loi, et qui la supportaient tant bien que mal, chacun l'expliquant d'après ses vieilles habitudes ou ses anciens souvenirs de couvent. Au reste, c'était à peine le même habit: de tous les vœux qu'ils avaient pu faire, le vœu de pauvreté était celui qu'ils accomplissaient le mieux.

On demanda donc à frère Isidore Thistoire de sa conversion. Tous les frères étalât assemblés; ce jourlà, par hasard, leur dîner était assuré; ils avaient prié toul le matin, et déplus ils se sentaient animés par la p^rësenee d*un étranger qui avait l'air de compatir à leur état.

« Hélas! reprit frère Isidore, vous ne comprendrez jamais quel fut mon isolement dès que j'eus repris le froc; je ressemblais à Scapin dans son sac, et la foule^ me courait après et me montrait au doigt, comme si la ruine de notre saint ordre était arrivée depuis mille ans. 0 mes frères I que mon voyage fut long de Mar-

seille à Paris I Pas un couvent pour me donner asile, pas un ermitage pour m'abriter, pas une chapelle où prier pendant Forage; des hommes, toujours des hommes, et pas un frère, pas un de mes semblables qui me dtt amen; des regards de mépris et d*insulte, comme si j'eusse encore joué mon beau rôle d'Abner. » Cependant je marchais toujours, toujours vers Paris où je devais retrouver mon couvent bien-aimé, mon toit natal, mon royaume. Que pouvaient me faire les clameurs des passants, quand j'étais redevenu un moine ? Cette pensée me soutint dans la route ; enfin je revis Paris. C'était bien Paris, la ville de boue et de bruit, la ville hospitalière, la ville chrétienne, la ville aux vas* tes cathédrales et aux saints prieurés : Ctteaux, sur le flanc d*un coteau couvert de pampres; Saint-Denis, dont la flèche élancée annonce le tombeau des rois ; TAbbaye, dont les jardins devaient être encore teints du sang des martyrs ; Sceaux, enfoncé dans le parc et entouré de statues riantes; Sainte-Geneviève, aux

cantiques étemels. Voilà Paris et le cimetière des Innocents, où régna jadis saint Médard ; voilà la Sainte- Chapelle, aux chanoines fleuris ; Notre-Dame, dont les vastes écuries contenaient jadis trois cents chevaux ; Long-Champs, aux saints concerts du vendredi saint; mon Dieu ! que j'étais fier alors d'être moine I que j*étais heureux de sentir ma hesace sur mes épaules ! Je te reprendrai aussi, long bâton de pèlerin, chaud capuchon, qui m'attirais tant de respect ;'ma tête sera rasée de nouveau et réchaufiée par le soleil de mai dans la cour du couvent; encore une fois je sonnerai gaiement les matines, je parerai le chœur, je partagerai le repas de mes frères dans les longs réfectoires. Non, mes frères, lorsque j'entrai à Paris, Âgamemnon, le roi des rois, ne m'égalait pas dans toute sa gloire ; c'est à peine si j'ai trouvé les arcs de triomphe faits d'hier assez hauts pour me laisser passer; j'avais peur de me briser la tête à leur sommet, et je la baissai par orgueil. >

4SS hk eONFESSiaN

Tons les frères étemeurèi^eût fr&ppés de stapear à ce récit qui leur rappelait si tivement lears propres se&satioQs.

« Mais, feprit frère Isidore, le eiel m'a bien puni de mon orgaeiL Je n'ai {due recoiiira Paris en y ei-^ trant; on y faisait des loifi» w y coBstraisait des palais, on y rendait à (Aiacun sa fortune et sa demeure ; MUS seuls nous demeurions proscrits et dépouillés. Le sanctomre seul était toujours désert. La France restait veuve de ses cardinaux et de ses grands pontifes, et n'en Boontrait pas d'alarmes. Quand j'allai frapper h mon couvent, je le reconnus en pleurant ; je reconnas la porte basse, tes pierres noircies par le temps, les fenêtres étroites et & petits carreaux, la loge du frère por* tier où nous &isions tant d'aumônes. 0 mes frères I je revis même l'image du grsmd saint ÉUe; c'était elle encore avec son air sévère, son long cordon, son mm>teau clair et son capuchon noir ; seulement ses deux mains, que j'avais soin moi-même de rougir tous les

six moiSy avaient été brisées dans les tempêtes révolutionnaires. N'importe, c'était encore le patron de notre ordre, et j'allais m'agenouiller devant cette image, quand soudain, ô douleur 1 je vois s'arrêter à la porte toute la troupe de comédiens dont j'avais fait partie, Marton appuyée sur le bras de Cinna, Gidalise à côté de Burrhus; tous mes anciens camarades arrivaient à ce .gîte; le grand saint Étie n'était plus qu'une enseigne, mon couvent n'était plus qu'une hôtellerie t et comme Amphitryon à la porte de son palais, ^e fus mendier ailleurs un asile pour la nuit. »

Ainsi parla le pauvre moine ; mais quoique bien triste, il avait l'air calme et s^ein ; on voyait à son attitude pensive et réfléchie qu'il avait été fait exprès pour la vie contemplative, une vie sans action et presque sans pensée, une vie telle qu'elle nous conviendrait fort aujourd'hui où la société a tant marché, qu'elle ne sait plus où elle va. Mais nous avons trop d'orgueil pour en convenir; nous aimons mieux nous

agiter en pure perte que de nous livrer à cette douce oisiveté, à cette molle incurie qui seule fait le bonheur.

€ Hélas 1 reprit un des frères après un long silence, ce que mon frère Isidore vient de nous raconter est un terrible mal ; un mal dont la raison surpasse mon intelligence, etdontfaibien souventdemandë la cause au saint Esprit» mais en vain. »

Un grand homme sec et maigre, ancien économe d'abbaye, autrefois habile calculateur et intègre administcateur des deniers de son ordre, se leva et dit: « Le respect pour les couvents a cessé du jour où la propriété a passé des couvents aux serfs, où la terre, faite de tout temps pour appartenir au petit nombre, s'est Yue lacérée comme la vieille robe d*une abbesse morte en odeur de sainteté ; les couvents ont été perdus du jour où ils n'ont plus eu de trésorier. Ingratitude des hommes I J'ai dit.

— J'imagine plutôt, repartit un tout petit trappiste,

à rœil fin et moqueur, que notre ruine vient d'autre part. C'çst à peine si j'ose le dire, mes frères, les couvents ont été perdus du jour où les rois ont été assurés sur leur trône, du jour où ils n'ont plus eu de maîtresses. Alors, en effet, rien n'animait |e zèle et la ferveur comme de voir un monarque changer son manteau de pourpre contre un sac de toile ; comme de voir tomber sous le ciseau ces belles chevelures de femmes; c'était là un grand spectacle. La victime était belle et

parée ; toute la cour était en deuil; on récitait tout

haut les prières des morts; après quoi tout était dit sur cette victime de l'ambition ou de l'amour. Mais aujourd'hui à quoi bon les carmélites sans mademoiselle de la Yallière et madame de Montespan ? à quoi bon Saint-Germain sans le roi Casimir ? 0 abbaye de Chelles, si bien placée dans une fraîche vallée, bois touffus, échos muets, claires fontaines, à quoi pourriez-vous servir dépeuplés de ces grands noms, de ces grandes infortunes, privés de cette abbesse

126 hk CONFESSION

royale, et des mystérieuses retniites)lela|dachesse de Berry?»

n n'y avait dans tout le couvent qu'un seul moine qui eût conservé son embonpoint natif, sa couleur rubiconde, sa lèvre jrermeille, toute cette bonne physionomie de chanoine qu'on ûme tant à rencontrera Fhenre du dîner, tant c'est un gage assuré de bonne grâce, de gaie science, de sages propos et de friands souvenirs.

€ Notre grand malheur, dit celui-ci qui avait été bernardin, c'est la perte de nos melons de Citeaux, de nos pruniers de TÂuvergne, et surtout de nos vignes de Côte-Rôtie; c'étaient là des supériorités morales qu'il ne fallait point laisser perdre, et que nous ne remplacerons jamais 1 Pour ma part, je ne lis jamais sans pleurer comme un livre d'Isaïe le poëme du lu- $rm, de D^préaux ; voilà nos temps de puissance et de gloire, nos temps de calme et de bonheur; noble histoire ! heureux poëme I que n'ai-je été seulenaent le sacristain Boisrude ?

— Vous n'y êtes pas, mon frère, s'écria un ancien rhétoricien des jésuites de la rue Saint-Jacques, vous n'y êtes pas, que je pense. Il n'y a d'important dans un monastère que le café et .les vers latins. Si nous savions faire encore les vers latins seulement comme les faisait le père Jouvency, rien ne serait désespéré pour nous. Le vers latin était une gloire toute monas^ tique, une conquête pour le moins aussi précieuse qu'.une bouteille de Côte-Rôtie ou de Lacryma-Christi. Aux vers latins la France littéraire a dû longtemps toute sa gloire; grftce à la prosodie de Port-Royal (dont j'accepte la grammaire sans en partager les hérésies, notez-le bien, je vous prie), la France a eu son Virgile avec le père Rapin, son Eschyle avec le père Porée, son Horace avec le grand lyrique Santeuil. Le vers latin a porté notre renom dans toute l'Europe; il a forcé les esprits à être graves et mesurés ; il a combattu le funeste empiétement de la langue vulgaire qui nous a amené à la fin la Chambre des dépu-

tés et les journaux. Nous avous été perdus à Finstant même où nous avons oublié la prosodie et la césure; qu'on me rende le vers latin, et je reconstruis tous les couvents de TEurope I >

Et, ayant dit ces mots, le digne homme retomba du haut de son enthousiasme dans toute la profondeur de la réalité, agitant encore les cinq doigts de sa main gauche par un mouvement machinal, comme s'il eût encore été à la veille de la Saint- Charlemagne ou de la Chandeleur, fêtes poétiques de son couvent.

€ Moins que cela : rendez-moi un seul miracle, reprit un ancien ermite du Mont-Valérien que les gardes-chasse avaient forcé de se faire trappiste : rendezmoi un seul des miracles d'autrefois; saint Martin accrochant son manteau à un rayon de soleil, ou le lion creusant la tombe de saint Jérôme, et le monde n*est plus peuplé que d'ermites, vaste désert consacré à la mortification.

— Et à nous, mes frères, reprit le supérieur de ce

monaslëre si misérable, qu'on nous donne seulement assez de place pour creuser nos tombes, six pieds de terre à chacun de nous, et l'ordre de la Trappe revient en^ lumière comme au temps de l'abbé de Rancét > Ainsi parlaient ces pauvres solitaires, restes malheureux de tant d'ordres rehgieux jadis florissants comme des rois, aujourd'hui pauvres et tremblants comme des sujets conquis. Ce fut pour Anatole un douloureux spectacle : ces faibles restes d*une foi qui ne sait à quoi se rattacher, cette solitude simulée au milieu de cette ville qui bourdonne, ces serments que rien ne sanctionne, cet habit sans respect, ces regrets d'un passé innocent et tranquille, cette vie qui veut être encore religieuse et qui le veut en vain ! £t puis que devenir dans un monde sans lendemain, religieux sans cloître au milieu de cette petite maison basse, ouverte à tous les vents, eux jadis habitués à vivre dans des palais et presque des places fortes, à être gardés par des grilles, esclaves par naissance et par

choix et ne pouvant plas être esclaves, . ne comprs*nant rien aux devoirs du citoyen et forcés d'être citoyens ?

La tyrannie a changé de place, pensait Anatole.

Et il sortit de ce clottre, regrettant que ce ne fût pas un cloître, regrettant, lui aussi, ces six pieds de terre, cette fosse à creuser, ce lugubre silence et ces mots solennels : Frère, il faut mourir.

Ce sont là, en effet, des consolations puissantes qu'on ne rendra jamais au remords.

J'aimerais mieux un temple en ruine, en vérité!

Qtt'as-tu fait de ta gloire?

Bacine.

Il se trouva en présence d'une église paroissiale. « Voilà pourtant, se disait-il, un beau temple. Un clocher qui se perd dans les nues ; des pierres brodées comme un voile de fiancée ; tout le moyen ftge sculpté sur ces vastes murailles; le bouclier du barbare, la chlamyde du Romain, les supplices des martyrs, des héros et des saints qui se croisent; Thistoire profane et la légende sacrée; toute notre vieille Gaule superstitieuse et chrétienne fidèlement représentée par un ciseau contemporain. Qu'il a fallu de sueurs et de

génie, surtout qu'il a fallu de foi pour élever ces masses élégantes, pour parer ainsi ce colosse, pour s'attacher à ces rocs si durs, et leur donner la molle empreinte de la cire 1 Non, la croyance qui a fait ces impérissables monuments n'était pas une croyance périssable. Jusqu'aux portes de Téglise dont le temps a fendu le chêne, sur lesquelles un ciseau italien, sous un ciel déjà meilleur, a sculpté une vierge grecque, des mains toutes grecques, une robe qui flotte soulevée par les vents ! jusqu'aux vitraux aux immortelles couleurs sur lesquels se passse le grand drame de la Passion 1 De la vie au dehors du temple ; au dedans de la vie : des poutres, des tombeaux, un dôme, des tribunes élevées, un autel consacré; de la vie jusque dans les fondations : des os, de vieux restes mortels, des dépouilles de rois et de guerriers I Le génie humain a-t-il suffi à tant de consécration? Et tout cela qui survit à tant d'orages, qui brille du même éclat après une révolution, qui se tient debout toujours

avec la même pureté de doctrines, pendant qu'au delà du détroit il n*y a plus que des temples faits d'hier, des chapelles à un seul étage, et rien de l'ancienne foi .catholique I

Puis Anatole se mettait de nouveau à la porte de la yaste cathédrale, remarquant avec joie combien il était petit à côté de la plus basse de ses portes, du plus petit de ses saints de pierre ; et il en revenait à penser que s'il pouvait entrer là, et en sortir après avoir été béni, il retrouverait le repos et peut-être le bonheur.

Cependant sur la place même se passaient les différents actes de ce drame monotonequ'on appelle la vie. C'était un enfant qui venait de naître, enveloppé dans ses langes et porté par sa nourrice; son père allait Tinscrire chez l'oi&cier municipal ; mais là s'arrêtait la course du nouveau-né : on le portait à la mairie, et il repassait devant Téglise S£^ns y entrer.

C'était une noce de grand monde : des cochers en

13i La confession

gants blancs; de grands parents en solennds costumes; la mariée, petite et laide avec la plus insignifiante des tournures; le jeune époux suivi de ses anciens camarades de plaisir, et se livrant encore tout bas à ses propos de libertin. Ils allaient tous à la Duûrie; à la porte du maire ils trouvaient tous les pauvres qui jadis assiégeaient la porte de l'église, puis ils repassaient devant Féglise sans y entrer.

La mort elle-même dédaignait ce dernier refage, et les prières du cercueil, et l'eau bénite jetée sur le drap noir semé de larmes. La bière était portée silencieusement et silencieusement suivie ; on vantait les vertus du défunt, son noble caractère, ses travaux de citoyen, ses services à son prince et à son pays. Ses amis allaient Finscrire à la mairie ; mais son corps passait devant Téglise, et il ne s'y arrêtait pas.

Voilà ce que voyait le jeune homme, n ne comprenait pas cet étrange duel entre la loi religieuse et la loi civile; il était à se demander par quelle raison

le pouvoir, qui d'abord était tout d'un côté, avait passé tout entier de l'autre, et comment on en était venu à ne plus vouloir se servir d'un si beau monument, si grand, si riche, si vaste, si vieux, si saint, pour se porter en foule chez un maire, dans une maison vulgaire, sans parfums et sans souvenirs.

Il faut que l'évoque soit irrépréhensible, qu'il n'ait épousé qu'une femme, qu'il soit sobre et prudent, aimant à exercer l'hospitalité.

Qu'il ne soit ni sujet au vin, ni violent, mais équitable et désin* téressé.

/r« ÉpUr$ de êaint Paul à Timothéê,

Justement ce jour-là était un jour de cérémonies solennelles, quand tout le clergé d'une église est sous

la prière, quand la bannière se déploie et que toutes les pompes religieuses sont étalées. Anatole vit défiler cette lente cérémonie ; quelques femmes paraissent d*abord chantant de pieux cantiques sur des airs profanes ; puis des enfants espiègles et mutins que la présence de leur maître a peine à contenir. Yoilà enfin les chantres accompagnés des rauques serpents, les abbés recouverts de vieilles chapes, Fencens qui fume, pauvre filet de fumée qui, dans l'hiver, s'échappe à peine d'une misérable cabane de bûcheron ; puis enfin les saintes reliques et le dais aux plumes blanches, suivi de quelques autorités subalternes. Autrefois le dais était une place d'honneur, objet de longues enviesetd*intrigues toujours renaissantes; aujourd'hui, il n'y a plus que le roi de France ou quelque adjoint de village qui consente à accepter cet honneur.

Cependant une seule place restait vacante, un^ seul cordon de ce dais restait à porter; un instant le prêtre s'arrêta sur le seuil de l'église ; son regard était

ioiquiet : il cherchait un fidèle pour compléter son cortège ; il aperçut Anatole qui le regardait avec un air inexprimable de compassion.

Il arriva quecesdeuxhommess*entendirent Anatole, cédant à l'invitation silencieuse du curé, se plaça à la suite du cortège ; et la procession» arrêtée un instant» se remit en marche comme si elle n'eût attendu qu*un chrétien de plus.

Il est difficile de se figurer à quelles idées peut se porter un jeune homme qui accomplit sans hypocrisie cette déclaration de foi solennelle qu*il faut promener à travers la ville» devant tout un peuple» et à la clarté du jour. Cela se conçoit beaucoup mieux dans un temps de lutte philosophique qu'à une époque d'indifférence. L'indifférence a un sourire qui tue; c'est plus fort qu'une moquerie» plus fort qu'une insulte : c'est une insulte sans définition» dont tout le monde est complice et dont on ne peut demander raison à personne. Anatole accomplit cependant toute

438 LA GONFESSIOK

son entreprise ; il mesura son pas snr eeini des léTiies; il s'agenouilla quand ses frères s'agenouillèrent. Si ce voyage était triste, il n'était pas sans diarmes : il avançait Anatole dans cette science de réûgnation à bKfuelleil tendait de toutes ses forces; puis il remarquait le recueillement du pasteur, ses mains jointes, son regard élevé avec modestie, sa bénédiction sur la ville. « Si cet homme pouvait m'enlendrel pensait Anatole, s'il pouvait me bénir moi tout seul I si j'allais enfin endormir le remords 1 »

Mais cette fois encore le malheureux ne fut pas entendu ; son secret s'arrêta sur son cœur. A peine la cérémonie était^lle achevée, qu'un enfant de chœur vint lui dire que monsieur le curé était prêt à Tentendre. « Il est là, monsieur, dans la sacristie, occupé a donner quelques ordres ; il est à vous dans un instant. » Et Tenfant s'éloignait en regardant de tous ses yeux ce monsieur qui voulait se confesser.

Toute la sacristie était en désordre; on remettait les

ornements en place, les prêtres se dépouillaient de leurs robes blanches, les chantres retournaient à boire; le curé suivait du regard ses chasubles d'or et ses croix d'argent. « 0 mon Dieu I pensait Anatole, mon confesseur si tranquille sur le point d'entendre un si grand crime 1 passer si promptement de cette pieuse cérémonie à ces soins vulgaires, et de ces soins vulgaires à moi pécheur qui l'appelle et qui prie ! à moi qui m'attache à ce dernier remède et qui n'ai plus que le suicide si ce remède est sans effet ! moi meurtrier, attendre si longtemps une parole, une consolation, une peine ! quelle importance attache-t-il donc à sa confession?»

Le jeune homme se rappelait encore le regard suppliant du prêtre avant de sortir de l'église, sa joie non équivoque quand il avait été entendu, et il comparait cet empressement à cette froideur. « J'imagine qu'il me méprise, à présent que je veux me confesser.» ' n attendit encore quelque temps daâs une angoisse

difiScUe à décrire. Après quoi oh lui fit dire que monsieur le curé était allé dtner, qu*il eût à revenir le lendemain.

Il est bigot de 'vertu, non de religion, et amoureux de ce mot vide, comme Brutus Ta défini.

Quand une fois Thomme est arrivé à jouer un jeu de hasard, et qu'il veut voira tout prix, vie ou fortune, si les dés sont pipés, tenez-vous pour assuré qu*il fera bien du chemin en peu de temps. Ainsi était Anatole. Trompé une seconde fois dans son espoir, il résolut d*en finir avec le doute, de parcourir toute Féchelle

sacerdotale, depuis le cardinal romain vêtu de pourpre, prince chrétien et philosophe profane, jusqu'au

simple curé de village , humble et pauvre, qui se cache et qui vit modeste et retiré, aussi utile souvent qu'une sœur de charité.

Il fut facile à Anatole de s'introduire chez le cardinal Amalfly savant antiquaire élevé aux ruines de Pompéi, fort versé dans les manuscrits du Vatican ; artiste italien, mais riche artiste, avide de tableaux et de sculptures, qui de tous les crimes des hommes ne concevait que les dévastations de Verres, et qui eût donné toute l'histoire romaine pour la prise de Corinthe. Rien n'était animé comme cet aimable vieillard quand il parlait des arts qui lui étaient si chers : poëmes, tableaux, musique, improvisations de la langue toscane, molles rêveries sur les bord de TArno. Il y avait du prince, de l'artiste et du prêtre dans cet homme : la bonne fagon du prince, l'enthousiasme de l'artiste, la retenue un peu féminine |du prêtre, et cet aimable abandon de poète et de savant toujours sûr des suffrages, quoi qu'il arrive, parce que s'il

4i2 LA CONFESSION

arrive qu'il se trompe, il est toujours cardinal, au pis

aller.

Anatole chez le cardinal n'entendit parler que de chefs-d'œuvre des écoles vénitienne et florentine, des vierges que Raphaël a jetées avec tant de profusion dans le monde. Justement il y avait dans la chambre de monseigneur une copie toscane de la madom délia sedia : < Voyez, monsieur, disait-il à Anatole, quelle belle femme ! comme cette tête est italienne I voyez ce jeune enfant qu'elle berce sur son beau seio, et ce petit Jean-Baptiste qui adore. £t dans ce tableau, quel calme I quelle vie! quelles belles mains I Comment ne pas aimer une religion qui a fait ces chefs-d'œuvre ? Comment ne pas être de la croyance de Raphaël ?

» £t à côté de cette vive couleur regardez ce Rembrandt, je vous prie : la famille de Tobie se prosterne, l'ange s'envole; toute cette touchante histoire de l'Ancien Testament est reproduite sur cette toile I »

Et le prélat, se livrant ainsi à ces douces récréations de chrétien et de connaisseur , confondait dans sa pensée le Dieu et Tartiste ; il colorait sa croyance avec le pinceau de Raphaël et de Rubens.

On vint lui dire qu'un de ses gens était au lit de mort: « Ahl mon Dieul s'écria-t-il, qu'on cherche de suite un prêtre, faites venir mon chapdain ; il ne faut pas que ce malheureux meure sans pardon. »

Çà et là.

M. Be9UMé$.

Mais le bon Dieu ne veut pas.

Je me nomme Nicolas.

Vielle ehan»on.

Ce fut la première fois qu'Anatole put comprendre combien il y avait peu de prêtres dans le monde, & la

44i LA CONFESSION

cour da saint pontife moins que partout ailleurs, peut-être parce qu'à Rome c'est la manière la plus YUlgaire et la plus simple d*ayoir une position sociale et un état.

n eut beau chercher partout avec soin, avec zèle, partout, un prêtre qui voulût ou qui pût l'entendre, il trouva partout la même préoccupation qui jetait au delà du monde réel tous les membres du clergé, ceux mêmes qui avaient l'air le plus dévoués à leur cause.

Les uns s'appliquaient à l'éloquence chrétienne: la chaire était leur domaine, leur langage était sonore et cadencé; ils charmaient la ville et la cour, ils convertissaient des régiments entiers ; mais là s'arrêtait toute leur mission : c'étaient des orateurs, et rien de plus.

D'autres, en petit nombre, s'étaient appliqués aux études profanes ; ils savaient par cœur Quintilienet le Traité du sublime; ils enseignaient les belles-

LA GOtïFESSION 445

lettres, et conduisaient leurs élèves jusqu'à la borne littéraire où finit le discours latin, où le vers français commence. Ceux-là étaient d*estimables humanistes, rien de plus.

Quelques-uns étaient habiles à toutes sortes de jeux, depuis Tinnocent loto jusqu'aux échecs; depuis le billard jusqu'au bruyant tric-trac; ils savaient le fort et le faible de tous les jeux divers, ils en avaient étudié toutes les Combinaisons;, par là ils étaient devenus indispensables au bien-être de leurs paroissiennes et de leurs voisins de campagne. C'étaient dMnnocents joueurs, et rien de plus.

Il y en avait qui entreprenaient la bienfaisance, qui parcouraient les prisons , soulageaient les malades , parlaient des pauvres pendant le rude hiver, relevaient les enfants oubliés sur la neige. C'étaient ^des philanthropes, et rien de plus.

Plusieurs déclamaient hautement contre les vices du siècle, contre là corruption de notre âge ; à les

4i6 LA CONFJKS^ION

fiatendre la fin du monde était là, la corruption noa$ étouffait dans ses molles étreintes; ils invoquaient le feu du ciel et le bruit deg révolutions ; ils se couvraient d*un cilice et se donnaient la disciplioe m plein jour. C'étaient des fanatiques, et rien de plus.

Il y en avait qui, échappés la veille du séminaire^ se ruaient^à travers les danses cbampétres, arrêtaient dans son élan la gaieté villageoise, signalaient en pleine église les amours qui précèdent les fiançailles, Infusaient un peu de terre consacrée au pâtire mort sans leur assistance. C'étaient des jeunes gens, et rien de plus.

On en voyait & la cour qui avaient pour tout métier de protéger les autres; à la ville, qui vivaient de leur fomiliarité dans de grandes maisons; cbez les libraires de la rue Saint-Jacques^ qui cherchaient à vendre des pamphlets et des commentaires ; le grand nombre implorait des places de précepteur et de

régent de collège. C'étaient de pauvres diables, et rien de plus.

Cependant Anatole en remarqua quelques-uns dans la foule, d'un immense savoir, d'une vie élégante, travaillant nuit et Jour, entourés de respect et d'estime. Surtout il en vit un qui avait pas^é sa vie dans l'étude des Pères, qui avait remis tout le clergé de France sur la voie de ces vieux chefs-d'œuvre qui ont changé le monde. C'étaient là d'honnêtes gens dans doute, c'était un homme de vie intègre et de vaste savoir; mats il fallait un prêtre à mon béros^ et il continuait à le cb^cher.

Sans compter que Therbe dn cimetière serait pour nous.

Th. Leelerc,

Un jour qu'il était dans les champs, triste et morose comme il était toujours, il se trouva vis-à-vis un presbytère : uue maison blanche et nouvellement restaurée, une porte entr*ouverte, une fraîche servante» un rez-de chaussée aux lambris de chêne, un petit jardin, des fleurs, tout ce qui annonce la prospérité et le bien-être. Anatole entra dans cette maison.

Le curé du village était sorti ; il était allé promener son petit cheval blanc jusqu'au moulin, là-bas au fond du village, vers la rivière qui se cache sous ces longs peupliers : il ne pouvait manquer de revenir bientôt ; Anatole attendit donc.

Mais comme Toisiveté lui pesait toujours, il s'approcha vers quelques livres qui étaient là. II en avait déjà ouvert quelques-uns sans trop de suite, quand il découvrit trois gros volumes, reliés en vieille basane, dont le titre le frappa au cœur :

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